9.
Bien qu'elle soit encore très éloignée, la masse de l'Araignée était bien visible, de la taille d'une dizaine de gros soleils, et même à l'œil nu on pouvait distinguer sa lente rotation.
- L'espace étant infini, pourquoi passer juste ici ? questionna Clio qui se tenait sur la passerelle.
- Comme te dire, commença Kei. Voilà : nous suivons depuis plusieurs jours un couloir de navigation qui se trouve en plein milieu d'autres très fréquentés. Notre couloir est désert, à cause de l'Araignée justement, et les navigateurs « normaux » l'évitent soigneusement ! Donc, on va dire que nous sommes cernés par les couloirs bien que la zone spatiale semble déserte autour de nous. Et pour sortir de ce véritable entonnoir, nous devons passer entre deux pattes de l'Araignée, tout en évitant les tourbillons du champ d'astéroïdes qui aux coordonnées de ce passage sont particulièrement instables. Mais c'est loin d'être la navigation la plus délicate que nous ayons eu à mener.
La jeune femme en rose eut une sorte de clin d'œil à l'adresse de la Jurassienne.
- Tu n'es pas venue ici pour te renseigner sur notre vol, reprit-elle. Tu sais très bien que tu peux t'en remettre entièrement à notre trio infernal : le capitaine, Toshiro et moi ! Et d'entrée, tu as bien vu qu'il n'était pas ici… Tes pouvoirs doivent sûrement pouvoir te souffler où il se trouve ! ?
- Je n'use pas de mes dons naturels. Comme il ne m'a pas parlé d'une inspection de l'Arcadia pour tromper l'ennui, s'il n'est ni à l'appartement ni ici, il ne peut que se trouver auprès de Toshiro. J'attendrai donc qu'il ait fini.
Clio posa sa main sur l'épaule de Kei.
- As-tu réfléchi à ce que je te confiais l'autre jour au sujet d'Albator ?
- Il paraît toujours aussi mal, mais rien ne le fera aller consulter Ban contre son gré ! Et même si ce dernier se présentait à son appartement, il pourrait attendre debout et voir blanchir sa barbe avant de pouvoir en franchir le seuil – voilà pourquoi il n'a fait ce standing que deux fois !
Kei fronça les sourcils, de l'incompréhension et de la préoccupation dans ses prunelles marron.
- Bien que tu m'aies dit qu'il ne mangeait plus grand-chose ne justifie pas cette spectaculaire perte de poids, déjà qu'il n'est pas bien épais. Il est évident aussi qu'il ressent de sévères douleurs internes qui l'épuisent. Et après avoir été pâle comme un mort, il a le teint complètement brouillé et maladif.
- Nous n'avons plus trinqué une seule fois depuis que j'ai senti ce changement en lui. Il est vert, glapit presque Clio.
- C'est ce qui nous arrive quand nous passons notre temps à rejeter le contenu de notre estomac, remarqua Kei non sans pertinence.
- Il est, vraiment, vert, insista la Jurassienne avant de comprendre que Kei venait de l'oublier pour ne se concentrer à nouveau sur la navigation et elle se retira dans le doux bruissement de sa longue robe prune.
De fait face à la colonne abritant l'Ame de l'Arcadia, son capitaine n'était pas resté longtemps debout, se laissant glisser au sol pour s'asseoir, dos à une paroi.
- Alors, Toshy, tu as trouvé quelque chose sur ce truc qui est en train de m'envahir de l'intérieur ?
- J'ai fouillé toutes mes bases d'archives, j'ai parcouru tous les fichiers des ordinateurs de bases spatiales et autres vaisseaux croisés dont j'ai piraté les systèmes et extrait les données – mais rien qui ne corresponde à ton parasite. Il y a des milliers de rapports sur des parasitages d'individus par d'autres individus… Mais ce qui t'arrive… Rien ne recoupe ce que l'imagerie médicale a révélé.
Albator serra les poings, ce qui lui fit mal et comprendre qu'une ou plusieurs veinules gonflées à l'extrême avaient éclaté et que le sang suintait sous ses gants.
- Des faisceaux sanguins devenus des faisceaux végétaux, enfin c'est ce que donne à penser leur couleur verte. Des organes soit entourés d'une gangue de fibres soit pénétrés au plus profond par ce qui ressemble à une plante carnivore. Et je ne parle pas de ces plaques d'un vert extrêmement pâle qui recouvrent désormais presque entièrement ton corps.
- Il va me falloir me débarrasser de Synomarielle, comme je le lui ai annoncé ! rugit le capitaine de l'Arcadia.
- Et comment ? Tu vas picoler au désherbant, à l'herbicide ou autre défoliant ?
- Si c'était mon seul recours : oui !
- Vas voir Doc Ban !
- Comme s'il en savait plus que toi, fit alors Albator, avec résignation. Continue tes recherches, pour ma part je dois juste tenir jusqu'à ce que tu comprennes ce qui m'arrive et que tu fournisses le processus de médication à Ban !
- Comment tu te sens ? s'alarma Toshiro.
- Je ne sais même pas si je vais avoir la force de me relever. Cette chose, Synomarielle, me pompe de l'intérieur le peu d'énergie qui me reste. Cette étrange cohabitation me donne des visions, mais je ne peux que les attribuer à la faim qui me dévore et que je ne peux assouvir, à ma faiblesse générale.
- Quelles hallucinations ?
- Des vaisseaux, différents, une multitude de vaisseaux. Des plantes, à l'infini, et la folle et absolue intuition qu'elles sont liées aux Illumidas…
- J'ai effectivement capté un échange, peu après ta seconde capture. Il se disait que tu étais une bombe à retardement, que les Illumidas t'avaient fait quelque chose… Mais comme Ban n'avait rien trouvé en toi, j'ai classé cette info. Je me trompais, semble-t-il ! Je n'aurais pas dû, tout est de ma faute…
- Aucune importance. Et tu ne peux que te tromper. Si Ban n'a rien trouvé, c'est qu'il n'y avait rien, quoi qu'ait affirmé Synomarielle en révélant qu'elle était là depuis des années ! Bon, assez affabulé et discouru en rond pour ce jour, comme depuis avant-hier. J'ai une Araignée à qui passer entre les pattes !
- Je suis prêt à t'assister, mon ami.
- Mais, j'y compte bien ! sourit Albator.
Clio jeta un regard préoccupé à son ami qui s'était précipité vers le cabinet de toilette avant même d'avoir touché à l'assiette de dîner.
- Tu es vert… remarqua-t-elle.
- Ca arrive généralement aux êtres humains quand ils gerbent, tenta encore de louvoyer Albator.
- Tu es, vraiment, vert, insista Clio.
- Et toi, tu auras les joues rouges si tu continues à commenter chacune de mes attitudes, gronda soudain le pirate balafré. Bonne soirée, Clio ! jeta-t-il en se retirant.
« Je dois préparer la venue de ma Reine. J'ai été programmée pour la protéger. On devait m'implanter dans le corps des ennemis à sa hauteur pour les détruire avant même la première rencontre. Les Illumidas l'ont réalisé avec cet hôte, mais sans savoir ce qu'ils faisaient ! Le hasard fait effectivement bien les choses ! Mon parasitage n'est pas complet, mais j'ai suffisamment d'ascendant sur ce corps pour le diriger. A moi d'agir ! ».
Synomarielle relâcha alors une flopée de toxines dans le corps de celui qui l'hébergeait et ses bourgeons dentés – toujours avant-garde du parasitage végétal - se rapprochèrent encore lentement de son cœur qui était le dernier organe à perforer, pour se nourrir, et causer la mort de l'hôte.
