Chapitre 7 : A bout de souffle

Dirk était allé se coucher depuis une éternité en lui disant que le sommeil serait un bon remède pour elle après son emprisonnement. Anna avait obéit, mais depuis elle se tournait et retournait dans sa couche trop petite, trop chaude, trop moite. Son esprit s'échappait sans cesse : la Ferme, Lloyd, sa fuite, Kratos, Kvar, sa chute. Sa jambe était parcourue de crampes intermittentes, et un mal de crâne lui vrillait le front et la nuque.

Elle savait que son emprisonnement n'était pas la seule raison de son insomnie, de l'inquiétude impatiente qui se blottissait dans son esprit. Comment aillait Lloyd ? Avait-il réussi à sauver Colette ? Se reposait-il ? Soignait-il ses blessures ? Était-il en train de se préparer à voir Kratos mourir ? Et Kratos ?

Finalement, elle se leva en espérant que l'air de la nuit la calmerait. Dehors, Noïshe l'avait accueillie avec un geignement et s'était collé contre elle, réclamant lui aussi du réconfort. Elle lui sourit, un peu amère :

« Quelle paire nous faisons, chuchota-t-elle. »

Elle s'assit sur son banc, la gueule de Noïshe sur ses genoux, à regarder la lune et à espérer désespérément être auprès de son fils – d'être là où le sort du monde se décidait – plutôt qu'être immobilisée ici. Elle aurait voulu un orage, une tempête, un reflet de ce qui tracassait son âme – mais la nature semblait se moquer d'elle avec son évidente sérénité.

Un frisson secoua soudain l'échine de Noïshe et il se releva fluidement. Immédiatement, Anna se concentra sur les environs, cherchant une variation dans les ombres autour d'elle. Elle sentit soudain un choc, puis un second, contre sa cheville et comprit que c'était la queue de Noïshe qui battait joyeusement. Elle fouilla encore plus l'obscurité : l'animal n'aurait pas réagi ainsi pour un étranger ou un ennemi, ce qui signifiait qu'il s'agissait – son cœur battit à tout rompre – de Lloyd ou de Kratos. Si c'était son fils, cela signifiait que Kratos était…

Mais la silhouette qui émergea de la forêt était plus solide que Lloyd et entièrement seule.

« Kratos ?, chuchota-t-elle sans pouvoir rendre sa voix aussi calme qu'elle ne l'avait souhaité. »

Il accéléra son pas jusqu'à se tenir devant elle, tomber à genoux pour se mettre à sa hauteur.

« Tu es là, murmura Kratos. »

Ses mains cherchèrent son visage. Anna aurait pu trembler lorsqu'il caressa sa joue, son nez, lorsqu'il laissa courir ses pouces contre sa gorge – il devait sentir le sang qui pulsait dans ses veines au rythme effréné de son cœur. Le clair de lune illuminait son visage – il la regardait comme un trésor qu'on avait perdu, comme un fidèle regarde une idole : les yeux grands ouverts, brillants, transportés. Anna réalisa après quelques minutes qu'elle avait saisit ses poignets et qu'elle caressait la peau fine de ses avant-bras du bout de ses doigts.

« J'ai eu tellement peur, souffla Kratos. »

Elle hocha la tête, essaya un sourire tremblant.

« Lloyd ?, demanda-t-elle.

-Il va bien. »

Anna attendit que Kratos trouve ses mots pour lui expliquer ce qu'était en train de faire leur fils. Il semblait plus ému que d'habitude, et lorsqu'il reprit, ses mots se bousculaient, comme s'ils le dépassaient et qu'il n'avait pas le temps de les ordonner :

« Il – il se repose. Il a combattu Yggdrasill et l'a presque battu. Mais Mithos – il s'est enfui sur Derris-Kharlan. Je crois… Mithos a perdu la raison. Colette a hébergé l'âme de Martel pour quelques minutes, elle a tenté de le raisonner et a fini par choisir de s'unir à la graine sacrée. Il ne l'a pas supporté. La voie est libre pour Lloyd s'il veut récupérer l'épée éternelle. Je – je lui ai donné rendez-vous à Heimdall. Il y sera certainement demain soir. Je… Je voulais y aller directement, mais je ne pouvais pas… »

Il s'interrompit, mais Anna avait complété la phrase elle-même : pas sans la revoir une dernière fois. Le souffle lui manqua, un poids tomba sur sa poitrine – plutôt que pleurer, elle saisit sa veste pour l'attirer contre elle, et le serra étroitement dans ses bras. Kratos fit de même en enfouissant son visage dans le creux de son cou. Elle caressa son dos, sa nuque, enfouit ses doigts dans ses cheveux, désespérément, essayant de mémoriser la chaleur contre ses doigts, la force de son étreinte, son souffle haché. Noïshe se pressait contre leurs jambes, sentant leur détresse, essayant aussi bien de les réconforter que de se rassurer.

C'était la dernière fois. Ses mains tremblèrent. Elle se souvenait de l'absence terrible lorsqu'elle s'était réveillée chez Dirk : il lui faudrait réapprendre cela, la solitude et à penser : plus jamais. Elle inspira, essayant en vain de combattre ses larmes, mais les sentit couler, traîtresses, le long de son nez. Kratos les sentit, se figea.

« Oh, non, supplia-t-il. Non, ne pleure pas. »

Ses mots ne servaient à rien – elle aurait aimé ne pas pleurer. Elle aurait aimé être forte, rester entière et droite et le prendre dans ses bras et… elle ne savait pas. Que dire à un homme qui allait mourir et qui l'avait accepté sans larmes ni colère ? Contre elle, Kratos était de plus en plus raide, et elle comprit qu'il allait s'éloigner d'elle – elle raffermit sa prise sur lui, mais sentit ses mains quitter son dos.

« Je n'aurais pas dû venir, fit-il lentement. C'était une erreur. »

Tu relèves la tête brusquement : tu ne t'attendais pas à cela, surtout pas quelques minutes après le réveil, lorsque tu as trouvé Kratos assis sur un fauteuil, les yeux fuyants. Encore ensommeillée, il te faut quelques instants pour comprendre qu'il devait être en train de s'énumérer la liste de ses torts qu'il conserve avec un soin terrible. Il te faut encore un moment pour comprendre qu'il veut partir et qu'il s'est sans doute qu'il s'est convaincu que ce serait pour ton bien. Tu t'entends répondre :

« Crétin. »

La surprise le fait te dévisager. Parler t'a sorti de ton immobilité. Tu sors de votre lit pour venir à côté de lui, et tu ne manques pas la manière dont ses yeux suivent tes courbes avant de revenir se concentrer sur ton visage. Tu songes que la nuit dernière a été belle et que c'est une terrible manière de commencer cette journée, tu songes qu'il fait toujours cela lorsqu'il se sent trop heureux, trop gâté par la vie, tu songes que c'est une scène que tu vas devoir apprendre à répéter.

« Tu sais que je suis ici parce que je le veux, n'est-ce pas ? Parce que je suis heureuse ? »

Il évite ton regard. Tu lui as parlé avec une tendresse exaspérée : tu ne le laisseras pas t'utiliser pour expier les fautes dont il s'accable.

« Si tu veux partir, continues-tu avec moins de force, je ne t'en empêcherai pas. Mais si – si tu veux me quitter, fais-le pour toi. Parce que tu seras sûr que tu seras plus heureux sans moi. »

Brusquement, tu es pressée contre son torse.

« Cela n'arrivera jamais, murmure Kratos contre ton oreille. C'est – c'est pour cela que… »

Tu rends son étreinte, soulagée de ne pas devoir plus argumenter.

« Alors fais-moi confiance lorsque je te dis que pour moi non plus. »

Tu te recules, passes tes mains dans ses cheveux pour attirer son visage contre le tien et, lorsque vos lèvres ne sont qu'à quelques millimètres l'une de l'autre, tu retiens le baiser qui bourgeonne et tu souffles avec toute ton assurance en essayant de graver cela en lettres de feu dans son esprit :

« Nous ne sommes pas une erreur. »

Tu sais qu'il t'embrasse pour dissimuler son trouble et tu espères qu'il sera capable de te croire un jour.

Anna essuya ses larmes d'un geste rageur.

« Je t'interdis de me laisser ainsi, répondit-elle d'une voix tremblante. Pas aujourd'hui, pas quand… »

Un sanglot la coupa, et Kratos essuya ses joues, désespérément, comme si cela pourrait effacer le futur. Elle se laissa faire, soulagée qu'il n'essaie plus de partir. Ils restèrent longtemps dans la même position, sans un mot. Peu à peu, un grand calme envahit Anna, celui de la résignation après le désespoir et avec elle l'évidence : pleurer ne changerait rien.

« Reste avec moi, demanda-t-elle. »

Contre elle, Kratos se raidit.

« Je ne…

-Une dernière fois, insista-t-elle. Juste pour cette nuit. »

Elle lut son hésitation dans son immobilité minérale – s'il restait, oserait-il l'abandonner et mourir ? Elle savait que la voir ainsi lui brisait le cœur, savait qu'il ferait tout pour la réconforter – savait que si elle le suppliait en cet instant de ne pas se sacrifier, il serait incapable de dire non. Mais il y avait Lloyd et Mithos, et l'espoir d'enfin se racheter – elle ne pouvait pas lui faire subir cela.

« D'accord, murmura-t-il contre son oreille en raffermissant son étreinte. »

Elle avala sa salive, et se leva pour l'entraîner dans leur chambre sans un mot de plus. Les ténèbres silencieuses lui donnaient l'impression qu'avec un peu de volonté, il pourraient revenir treize ans plus tôt, quand ces gestes faisaient partie du quotidien. Ils finirent sur le lit, Kratos adossé au mur, Anna appuyée contre son torse, la tête sur son épaule et leurs mains liées. Kratos la contemplait en silence, les paupières à demi-baissées. Elle le sentait penser et attendit qu'il trouve les mots qu'il voulait.

« Plus tard, commença-t-il avec une légère hésitation dans la voix, lorsque Lloyd sera parti, si… si tu trouves un autre homme avec qui… Ne me laisse pas te retenir. »

Elle le regarda. Ultime générosité, peut-être, de lui offrir des mots de liberté, de l'obliger à considérer un futur différent de son célibat actuel. Elle se détacha de lui.

« Je n'ai pas refusé d'autres hommes pour toi, répondit-elle. »

Elle sentit que sa réponse troublait Kratos.

« Je ne suis pas restée fidèle à ton fantôme, essaya-t-elle d'expliquer. Simplement… »

Elle soupira en se souvenant des rares hommes qui lui avaient fait des avances et tenta de mettre des mots sur les réticences paniquées qui l'avaient saisie à chaque fois.

« Ceux qui m'entourent croient les mensonges du Cruxis, détournent les yeux quand on parle des Fermes et ne se battent pas pour changer le monde. Ce qu'ils voient et imaginent de moi est tellement loin de ce que j'ai vécu… Le choix que j'ai toujours eu était d'entretenir cette illusion ou de leur révéler à quel point nos vies sont insignifiantes, et cela ne m'a jamais intéressée. Tu m'as toujours offert deux choses sans le vouloir : la vérité, et la liberté d'être moi-même. Au delà – au-delà du fait que je n'ai jamais cessé de t'aimer, je ne veux pas me contenter de moins. »

Kratos tendit un bras pour la ramener vers lui. La manière dont il la regardait, muet, entre surprise et adoration trahissait tout les mots d'amour qu'il ne savait comment dire. Anna se reprit :

« Dans tous les cas, je ne serai pas seule. J'ai pris l'habitude de vivre avec Dirk, et cela me suffit. »

Kratos ne répondit rien et Anna finit par reposer sa tête sur son épaule. Ses pensées se tournèrent vers la dernière nuit qu'ils avaient passé ensemble avant sa chute. Elle ne s'en souvenait pas, ne la reconstituait seulement à partir de ses souvenirs de toutes les nuits qui y avaient ressemblé. Elle l'avait toujours regretté. Là, elle avait posé sa tête contre le cœur de Kratos pour l'entendre battre et il gardait un bras en travers de son dos pendant qu'il glissait son autre main entre ses cheveux en une caresse machinale.

Elle se déplaça un peu. Elle aurait voulu… Elle ne savait pas ce qu'elle voulait. Elle avait conscience de sa jambe qui commençait déjà à la lancer, de ses mains pleines de cals, des changements qui parcourrait son corps depuis treize ans pendant que Kratos était resté le même.

« Ne me laisse pas m'endormir, finit-elle par demander. »

Pendant un moment, le silence les enveloppa. La lumière de la pleine lune traversait les rideau et baignait la chambre d'une lueur grise. Les minutes coulaient lentement autour d'eux, mais Anna regrettait la fin de chacune.

« Tu es la meilleure chose qui me soit arrivé, dit brusquement Kratos. »

Il ne la regarde pas et brusquement, la familiarité de tels moments où ses déclarations résonnaient dans le silence comme arrachées de son larynx prit Anna à la gorge. Elle se retourna avec difficulté à cause de sa jambe et l'embrassa, puis fit courir ses lèvres le long de son oreille et de sa gorge. Elle le sentit frissonner, et puis ses mains se refermèrent autour de sa taille pour la coller un peu plus contre lui. Anna senti son souffle hoqueter lorsqu'il glissa ses mains sous la vieille tunique qu'elle portait pour dormir pour caresser son dos. Des fragments de scènes similaires remontèrent en elle, et elle se figea, consciente soudain de ses seins tombants et de la cicatrice de sa jambe. Kratos s'arrêta immédiatement. Elle détourna les yeux.

« Je… Cela fait longtemps. »

Il la dévisagea longtemps, et puis ramena une main vers son visage pour lui caresser la joue.

« Tu es toujours toi, promit-il. Mais si tu préfères rester comme ça… »

Anna hésita longtemps. Mais il la regardait comme avant, et, égoïstement, elle voulait ses mains sur sa peau. Elle s'écarta de lui.

« Est-ce que tu peux ouvrir le tiroir de la tale de chevet ?, demanda-t-elle. »

Kratos fronça les sourcil, mais se tourna pour obéir. Anna ferma les yeux, inspira longtemps et ôta elle-même sa tunique avant de trouver d'autres raisons de ne pas le faire. Elle entendit le son de surprise de Kratos lorsqu'il trouva la bague qui reposait encore à l'intérieur. Il se retourna.

« Tu l'as gardé, murmura-t-il. »

Elle hocha la tête et chercha une expression de recul lorsqu'il regarda son corps révélé sans en trouver aucune.

« Aide-moi à attacher le collier, ordonna-t-elle en se détournant. »

Les mains de Kratos la firent frissonner quand il écarta les cheveux de sa nuque. Le métal froid de l'anneau était un choc contre sa peau. Elle ferma les yeux en sentant les lèvres de Kratos se poser sur son cou.

.

« C'est aujourd'hui. »

Dirk tourna la tête vers Anna, vit ses yeux cernés, la lassitude de son expression. Son regard s'attarda sur son cou – Anna se souvint y avoir attiré la bouche de Kratos, désespérée de garder une marque de son existence et de sa venue. Il comprit.

« Ah. »

Il s'assit lourdement à côté d'elle et posa une main réconfortante sur son épaule.

« Lloyd va réussir, promit-il avec certitude.

-Mais à quel prix ? »

Tu regardes ton frère avec colère.

« Quel prix ?, cries-tu. Quel prix allons payer pour ta folie ? »

Il te regarde, distant, prudent. Il semble triste pour toi mais résolu. Tu as l'impression que ton désespoir ne l'atteint pas et tu songes : il fut un temps où j'étais la seule à te comprendre, la seule à te faire rire. Le vent froid te pique les yeux et les fait pleurer, et vous êtes face à face devant le lac, sur la place où vous aviez le droit de jouer quand vous étiez enfants.

« Si c'est cela qui t'inquiète, répond-il calmement, laisse-les me déshériter. Calomnie-moi avec le reste. Je m'en fiche. »

Il est trop calme, il te ment, tu en es sûre. Dans le gouffre de silence qui s'est ouvert entre vous, tu sais que tu ne peux pas faire ce qu'il te demande. Tu as beau haïr la Demi-Elfe qui vous l'a volé, tu ne peux pas l'abandonner et tu ne sais pas comment le lui dire. Tu voudrais l'assommer et l'emporter avec toi dans la maison. Lui parler jusqu'à ce qu'il retrouve la raison. Mais il t'échappe comme de l'eau entre tes doigts, et tu ne comprends pas. Tu rassembles autour de toi ta colère et ta fierté et tentes de les utiliser pour reprendre contenance.

« Tu sais très bien que ce n'est pas le problème, plaides-tu comme le fais ta mère. »

Il sourit tristement. Tu as l'impression qu'il a prévu chaque mot de votre conversation.

« Le problème, Anna, c'est que je ne veux pas rentrer dans le système que tu défends. Si… si tu es heureuse en participant à un système qui opprime un peuple, et à te perdre de bagatelles en bagatelles, tu en es libre. Moi je ne peux pas.

-Mais tu l'as fait avant de la rencontrer !

-Oui, et je ne comprenais pas pourquoi j'en souffrais tant.

-Mais… »

Tu as l'impression que le sol s'ouvre sous tes pieds. James te regarde avec pitié.

« Je serai heureux avec Esther. Je crois que tu le sais, au fond de toi. La seule chose que je te demande, c'est de ne pas m'entraver. »

Anna enfonça violemment ses ongles dans ses paumes pour revenir au présent. La voix de Dirk lui parvint comme à travers de l'eau :

« Ils paieront le prix qu'ils ont choisi de payer. »

Il serre légèrement son épaule. Anna essaya de ravaler sa colère. Il n'avait pas tort : elle devait accepter la décision de Kratos et de Lloyd. Elle inspira profondément et passa le reste du repas à s'appliquer à enfermer dans un coin de son cœur les souvenirs de la nuit passée et les émotions qui courraient en elle. Elle devait être prête à revoir son fils et le consoler. Dirk la considéra avec inquiétude, mais lorsqu'il tenta de lui dire qu'elle pouvait tout de même être triste, elle pris la fuite en prétextant la vaisselle à faire et lui tourna résolument le dos.

Elle était en train de sécher la dernière assiette quand soudain la lumière changea. Ils échangèrent un regard, se levèrent précipitamment. Dirk sortit le premier et se figea sur le seuil, le nez levé vers le ciel.

« Qu'est-ce que… »

Anna le rejoignit. Le ciel avait changé de couleur. Il y avait une masse violette, traversée de nuées plus sombres, qui planait tout près d'eux.

« Derris-Kharlan, murmura-t-elle avec fascination. »

Le bleu de l'horizon n'avait pas changé et contrastait avec la planète qui avait envahi le reste du ciel.

« La planète d'où sont originaires les Elfes ?

-Kratos avait dit que Mithos avait utilisé l'Epée Éternelle pour la rapprocher de notre orbite et y installer le Cruxis, en le dissimulant à la vue de tous, expliqua-t-elle. Je… Je crois que Lloyd a réussi !

-Hé ben, si j'avais imaginé cela, marmonna Dirk dans sa barbe. »

Anna ne l'entendit pas vraiment. Elle regardait sans pouvoir détourner les yeux les volutes de l'atmosphère de Derris-Kharlan, inquiétantes, étranges, qui l'emplissaient d'effroi. Ils avaient parlé avec Kratos de ce qui arriverait s'ils réussiraient. Elle frissonna.

Kratos était mort.

Elle s'attendait à ce que cette réalisation la mette à terre, mais elle se sentait étrangement distante de cette pensée. Kratos était mort et elle voyait pour la première fois le ciel tel qu'il était sur le seuil de la maison qu'elle avait occupée depuis treize ans, Dirk à ses côtés, à attendre son fils. Rien n'avait changé. Lloyd avait réussi et le monde avait toutes les chances de changer drastiquement dans les années à venir. Mais pour le moment, Anna se sentait exactement la même qu'avant.

Elle se reprit : était-elle une enfant pour espérer un coup de tonnerre qui changerait le monde en une seconde ? Était-elle encore si naïve pour croire que tout ce qui changerait la transformerait elle aussi – malgré elle ? Espérait-elle retrouver sa jambe en même temps qu'elle voyait les rêves qu'elle avait abandonnés se réaliser enfin ?

Elle ferma les yeux. Les rouvrit. Le ciel était toujours rempli de volutes violets et gris et ils la fascinaient toujours. Lloyd avait réussi.

Elle aurait voulu pleurer, elle aurait voulu être fière de lui. Mais pour le moment, elle cherchait ces émotions en vain.

.

Anna était restée dehors à contempler le ciel, Noïshe à ses pieds. Elle caressait la large tête de l'animal d'un geste répétitif, hypnotique, calmant.

Et c'est ton souvenir le plus précis de la période après ta fuite. Kratos t'as raconté plus tard que tu t'étais effondrée, rattrapée par ton épuisement. Il t'a transportée jusqu'à Hima où il t'a cachée dans une chambre. Tu te souviens du bruit des vivants à travers les murs, et le museau de Noïshe sur tes genoux, de la manière dont son corps se soulevait contre ta jambe au rythme de sa respiration.

Tu te souviens que tu te réveillais en panique à cause de cauchemars dont tu n'avais aucun souvenir. Il y avait toujours la gueule de Noïshe contre ton bras ou le poids de son corps à tes pieds et tu caressais sa fourrure au rythme de son souffle, et tu respirais avec lui. Kratos était une ombre qui t'apportait à manger, qui veillait sur vous dans la périphérie de ton regard – essentiel à ta survie et pourtant absent.

Anna se mordit la langue pour revenir au présent. Dirk n'était pas à l'aise devant l'aspect de la planète et avait fini par rentrer. Elle ne l'était pas non plus, mais elle regardait le ciel plutôt que de l'éviter. Elle apprivoisait les nuances éthérées, apprenait les volutes nuageux sans chercher à les comprendre. Elle voulait que ce ciel lui soit familier pour cesser de le craindre.

Elle entendit d'abord le bruit des moteurs des ptéroplans, un chuintement métallique qui n'avait rien à faire avec le bruit du vent. Après quelques minutes, elle vit les machines apparaître et descendre de l'autre côté du ruisseau. Son cœur se mit à battre plus vite, l'apathie qui la poursuivait soudain s'enfuit laissant derrière elle un vertige d'émotions contradictoires : Lloyd était là !

Il court jusqu'à toi du haut de ses jambes minuscules et s'accroche à ta mauvaise jambe, manquant de te faire trébucher. Il a compris que se jeter dans tes bras comme il le fait avec Dirk est interdit, mais il ne comprend pas encore en quoi cela est lié à ta blessure.

Anna se sentit vaciller quand bien même elle était assise et n'osa pas se lever tout de suite. La tristesse lui transperça le cœur en même temps qu'une joie intense quand elle vit son fils sauter à terre le premier

il a grandi et tu sais que rien ne viendra à bout de son intrépidité. Quel fou saute du toit de la maison de Dirk sans songer aux conséquences, juste pour aller plus vite ? Il semble si fier, et il ne comprend pas l'inquiétude qui te traverse, qui se transforme en colère, et te promet de ne pas le refaire une deuxième fois, mais tu sais qu'il ne la tiendra pas parce qu'il ne comprend pas qu'il n'est pas invincible et que son corps peut se briser – être rattrapé par sa survie miraculeuse à sa chute du ravin dans un accident bénin, elle ne pourrait pas le supporter et

contrairement aux autres fois, Lloyd ne courut pas immédiatement dans ses bras, mais la regarda de loin, une seconde, avant de sourire largement et de la rejoindre. Elle le contempla s'approcher

en traînant un peu les pieds.

« J'aurais pu rester un peu plus longtemps, quand même… »

Tu fermes les yeux et t'obliges à la patience. Tu lui as dit tant et tant qu'il devait être là avec toi et Dirk ou au village avant la nuit, de peur qu'il ne prenne un mauvais tournant et atteigne la Ferme… Mais il ne comprend pas, plein de son arrogance adolescente et tu songes : bien. Qu'il apprenne de ses erreurs, alors. Et pourtant, tu sais que s'il devait… s'il devait – tu n'y survivrais pas

– Revoir Lloyd était comme contempler une étoffe trop longtemps exposée au soleil : changée et identique. Vertigineux. Elle lui caressa la joue d'une main tendre, presque hésitante. Elle ne lui dit pas qu'elle était fière de lui, il ne lui dit pas qu'il avait réussi. Il lui sourit et elle fit de même avant de s'écarter sans explications pour lui laisser voir les autres. Ils avaient atterri et se dirigeaient vers la maison. Son regard passa de silhouette en silhouette, sans s'arrêter, et soudain, elle se figea.

Ce n'était pas possible.

Dernier du groupe, Kratos était aussi immobile qu'elle et il la regardait. Comme le jour où tout avait recommencé, où l'Élue avait frappé à leur porte pour leur faire ses adieux, il était là.

« Co-comment ?, bafouilla-t-elle d'une voix étranglée. »

Lloyd s'était retourné vers elle, et elle comprenait mieux son sourire. Elle retint ses larmes, incapable de pleurer devant tant d'inconnus, mais chercha la main de l'adolescent et la serra de toutes ses forces.

« Yuan a tout fait, expliqua-t-il. Il a donné son mana à Pa-Kratos pour l'empêcher de mourir. »

Elle oublia l'information presque aussitôt. Le comment n'était pas important. Kratos était là – son sang n'avait pas tâché indirectement les mains de leur fils.

« Lloyd ! »

La voix de Dirk qui était sorti, attiré par le bruit, la sortit de son immobilisme. Elle saisit sa canne, hésita. Devait-elle saluer les autres ? Pouvait-elle suivre l'instinct presque impératif qui lui criait de rejoindre Kratos, de vérifier qu'il était bien réel ? Elle sentit le regard de Raine sur elle. Le professeur l'observait comme un artefact qu'elle peinait à reconnaître. Derrière elle, Zélos la contemplait avec une ironie étrange, où elle avait l'impression de discerner de la colère. Les autres avaient tous détourné le regard. Plus que le reste, plus que Lloyd qui parlait avec son père en subissant l'enthousiasme de Noïshe, plus que la voix légère de Colette, ces deux regards fixés sur elle l'empêchèrent d'avancer directement vers Kratos. Elle les laissa tous passer à l'intérieur, les salua avec des platitudes et soudain, Kratos était devant elle et

dans un sourire, avec l'évidence d'années partagées ensemble et la tendresse au fond de ses yeux qui t'émerveille chaque fois

vague silhouette nue cachée par les draps, entre sommeil et veille, dans une méditation qui l'emporte loin de toi et de ce monde que tu ne brises pas parce que tu sais qu'il en a besoin pour supporter l'éternité de sa vie

Kratos, devant toi, prêt à être jugé maintenant qu'il a énoncé ses griefs et s'est accablé de son passé

toujours devant toi, mais le regard posé sur l'enfant endormi qu'il tient dans ses bras, plein d'une tendresse au-delà des mots

Ils se dévisagèrent en silence. Anna songea à dire qu'elle était heureuse de le revoir, ou qu'il était en vie, ou qu'elle était contente de les savoir enfin dans le même camp. À la place, elle dit d'une voix qu'elle aurait voulue ferme mais qui fut tremblante et fragile :

« Ne me refais plus jamais ça. »

Ce qui devait être un ordre avait l'apparence d'une supplique. Kratos hocha la tête, une fois, tendit la main, frôla son poignet, laissa retomber son bras. Il rentra et Anna le suivit à l'intérieur.

« Papa, on a besoin de ton aide, expliquait Lloyd. Il faut que tu forges l'anneau du pacte. »

Dirk le considéra avec une trace d'hésitation.

« Vous êtes sûr ?, demanda-t-il. Vous demandez cela à un nain qui perd ses capacités en vivant à la surface ? »

À la grande surprise d'Anna, ce fut Kratos qui expliqua :

« Personne d'autre ne peut le faire. L'autre nain compétent est immobilisé. »

Lloyd ajouta une supplication, comme si l'hésitation de Dirk venait d'une réticence à les aider au lieu de sa lucidité à propos de ses capacités.

« J'ai réuni tous les matériaux nécessaires, rajouta Kratos. »

Il les entraîna vers l'atelier et défit le sac pour disposer rapidement les éléments sur le plan de travail. Dirk les examina un par un.

« Et voici de l'adamantine pour le polissage, finit-il dans sa barbe. Hmm ? Qu'est-ce que c'est que ça ? »

Il désignait le fagot de bois au bout de la table.

« C'est du bois sacré n'est-ce pas ?, comprit Lloyd. »

Le ton de Lloyd et la réaction du reste du groupe – une surprise vague mais générale – firent sentir à Anna que cette information était importante.

« Pour alimenter le feu, éluda Kratos.

-C'est pour ça que tu as traversé tout Tethe'alla ?, demanda Lloyd sans se laisser faire. Pour récupérer tout cela ? »

Anna comprit soudain – son fils avait raconté ses quelques face-à-face avec Kratos durant son voyage, en même temps que sa frustration à ne pas comprendre les actions de son père. Elle avait supposé qu'il le faisait pour veiller sur Lloyd, ou le prévenir. Elle se demanda depuis quand Kratos avait pris la décision de permettre à son fils de manier l'épée éternelle, depuis combien de temps avait-il songé à se sacrifier pour le laisser réussir, se souvint de la venue où il avait semblé si changé – comprit.

Dirk les ramena au présent, moins par ignorance que parce que le silence menaçait de devenir inconfortable.

« Donc tout est là… Je peux difficilement refuser étant donné tout le mal que vous vous êtes donné, pas vrai ? »

Il laissa passer une demi-seconde pour planter son regard dans les yeux de Kratos.

« Et j'imagine que ça ne me fera pas de mal d'aider mon fils adoré. Après tout… Moi aussi je suis son père. »

Le nain ne laissa pas sa phrase flotter en l'air et enchaîna avec un dicton nain, mais elle avait fait mouche. Elle sentit Lloyd se détendre et s'en voulut brièvement de ne pas avoir compris que son fils avait besoin d'entendre que le lien qu'il partageait avec Dirk était toujours aussi fort – tout autant peut-être que d'entendre que Kratos l'aimait. Quant au Séraphin, il s'était raidi, mais n'avait rien répondu – parce qu'il n'y avait rien à répondre : quand bien même il était le père biologique de l'enfant, c'est Dirk qui l'avait élevé. Anna regarda le nain qui commençait ses préparatifs. À sa manière, il testait Kratos.

.

« Tu lui as demandé quoi ? »

La voix d'Anna claqua comme un fouet. Kratos détourna le regard, et Lloyd intervint :

« Il voulait savoir si j'étais capable de battre Mithos, justifia-t-il avec conviction. »

Autour d'eux, Colette, Génis et Sheena se tenaient en retrait, mal-à-l'aise devant le drame familial. Préséa et Régal regardaient la scène sans révéler d'émotion – la première par nature, le second par politesse. Elle décelait de l'approbation dans le regard de Raine et quant à Zélos…

« Il cherchait plutôt à tout te laisser sur le dos, Lloyd !, intervint-il avec morgue. »

Anna se demanda brièvement d'où venait une telle antipathie, mais écarta cette pensée. Elle serra son verre et considéra la tablée. Elle ne tirerait rien de Kratos devant tant de monde. Mais comment osait-il faire porter à Lloyd la responsabilité de sa mort ? Comment pouvait-il… Elle comprenait en partie, et c'était peut-être le pire. Il avait voulu expier ses fautes et mourir avec honneur, sur le champ de bataille. Lloyd était son fils, mais il avait commencé à changer le monde, était devenu le champion capable d'affronter Ygdrasill. Mais le défier – l'obliger à se battre contre lui en duel… ! Elle passa finalement une main sur ses tempes.

« Et tu as gagné, donc, fit-elle en direction de son fils. »

Le jeune homme hocha la tête, fier, mais sans s'en vanter comme il l'aurait fait autrefois.

« C'est ça. Et puis on a parlé, P – Kratos a libéré le sceau d'Origin et Yuan l'a sauvé lui. Au moment où on a fait le pacte… On a vu la Tour du Salut exploser, et Derris-Kharlan est apparue. Comme on devait se dépêcher, on est venus tout de suite ici pour forger l'anneau du pacte. »

Anna hocha la tête et n'en demanda pas plus. Le silence s'installa, rempli par le bruit de la forge et des coups de marteau de Dirk.

Les autres finirent par s'éparpiller à l'extérieur, certainement par pudeur et pour ne pas subir l'inconfort latent d'avoir les deux pères de Lloyd dans le même espace. Raine était restée et Anna sentait son regard posé sur elle.

« Je te dois des excuses, annonça-t-elle brutalement. »

Anna la dévisagea et répondit après une hésitation :

« Ta réaction était justifiée. Elle m'a blessée, mais je la comprends. »

Le professeur évitait son regard.

« Ma mère nous a abandonnés à la naissance de Génis, expliqua-t-elle après quelques minutes. J'ai appris plus tard… Ce n'est pas l'important. Lorsque je t'ai rencontrée, que j'ai vu que tu élevais Lloyd à la lisière du village, chez un nain, malgré ta jambe boiteuse, malgré l'absence d'un mari, malgré la pauvreté… J'ai toujours pensé que tu avais fait le choix que ma mère n'avait jamais osé faire. Je t'ai admirée pour cela. Et lorsque j'ai découvert la vérité, je crois que… Je veux dire… C'est indigne de l'adulte que je suis, mais… »

Anna la regarda avec surprise. Elle n'avait jamais supposé cela – même si leurs familles respectives faisaient partie des silences qui les unissaient. Elle avait bien vu que Raine appréciait la famille qu'ils formaient, mais elle avait mis cela sur le compte de leur solidarité et de l'indifférence au fait que Dirk soit un nain.

« Je n'étais pas à la hauteur de l'image que tu avais de moi ?, avança-t-elle pendant que Raine cherchait encore ses mots. »

Celui lui valut un sourire dépréciateur.

« C'est idiot et injuste. Je suis bien la dernière à pouvoir te juger sur les secrets que tu gardes. »

Anna la regarda – jamais Raine ne lui avait semblé aussi penaude. C'était une sensation étrange. Elle posa une main sur son épaule – un pardon ou un geste de simple compréhension.

« J'ai mis un an à me remettre de ma chute, révéla-t-elle finalement. Je m'accrochais désespérément à l'idée que j'allais guérir et que Kratos allait revenir, qu'il suffisait que j'attende pour que tout redevienne comme avant. Tirer un trait sur ce passé a été la seule manière d'avancer, d'élever Lloyd sans lui faire porter le poids de la vérité et de… Je ne pouvais pas parler de Kratos. C'était trop dur. Je l'ai abandonné pendant un an, je ne pouvais pas m'effondrer une fois de plus.

-Et puis le château de cartes s'est effondré. »

Anna hocha la tête. Raine laissa passer un moment, digérant ces explications.

« Je ne comprends toujours pas ce que tu as pu trouver à Kratos, conclut-elle enfin. Mais je ne peux pas non plus nier que l'image que j'ai de lui est plus sombre que ce j'ai vu ces derniers temps. »

.

Enfin, Dirk revint, un anneau à la main. Anna regarda son fils saisir l'objet et le contempler.

« Grâce à ça, je vais pouvoir manier l'Épée éternelle, pas vrai ?, fit-il en ayant l'air de ne pas croire qu'un aussi petit objet ait tant de pouvoir. »

Le nain hocha la tête, donnant l'impression d'être très fier de lui. Anna tendit la main vers l'anneau, curieuse de savoir s'il semblait aussi unique que son pouvoir, mais le bruit d'un corps qui s'effondrait interrompit son geste.

« Kratos !

-Pap… Kratos ! Qu'est-ce qu'il y a ?! »

Le Séraphin se redressa sur un genou et tenta d'affecter un visage neutre, quand bien même il pressait son bras contre son ventre. Ses efforts ne cachaient pas qu'il souffrait énormément.

« Lloyd, tu es devenu vraiment fort, commença-t-il en tentant de donner le change. Je ne m'attendais pas à ce que tu infliges une telle blessure à ma forme angélique. Prends ceci… et arrête Mithos. Je crois que je ne vais plus pouvoir t'aider. »

Il sortit Flamberge de son fourreau et la tendit à Lloyd, qui la saisit. L'inquiétude, le choc et la résolution se suivirent sur son visage, mais il censura ses émotions et se contenta d'un bref hochement de tête :

« D'accord. »

Dirk se rapprocha d'eux et regarda l'arme avec les yeux d'un expert.

« C'est une épée magnifique, conclut-il. Je doute que tu en possèdes une de cette puissance. »

Anna se souvint des longues heures que le nain avait passées à sa forge et comprit ce qui allait arriver. Lloyd ouvrit de grands yeux inquiets :

« Ah bon ? »

Son père adoptif hocha la tête, lui fit signe d'attendre, et retourna dans son atelier pour y revenir avec une épée bleutée.

« Prends ceci. C'est le cadeau que je t'ai promis. Maintenant que tu as grandi, je peux te confier l'épée la plus puissante que j'ai jamais forgée. »

L'adolescent saisit le pommeau avec le même respect qu'il avait montré à Flamberge et éleva les deux lames pour les examiner à la lumière, le visage maintenant rempli d'un émerveillement presque enfantin.

« Waouh… Je vais devenir encore plus fort avec ces deux épées. Merci, Papa. Et… Kratos. »

Anna le contempla, un peu déçue de ne pas avoir quelque chose à lui offrir, mais merveilleusement heureuse du tableau qu'il offrait. Une épée pour un père. C'était tragique en un sens, de voir les trois hommes unis par les armes, mais c'était une porte ouverte vers une réconciliation qu'elle s'était refusée à envisager trop sérieusement.

« Désolé de t'avoir imposé tout cela. »

La voix de Kratos était basse, à peine audible. Anna sourit – c'était la voix qu'il employait pour ses admissions les plus importantes – et vit avec soulagement que Lloyd semblait comprendre lui aussi combien un tel aveu coûtait à son père. Elle le vit inspirer un grand coup.

« J'ai deux pères géniaux, déclara-t-il. L'un d'eux m'a fabriqué un anneau en utilisant les pouvoirs perdus, et l'autre a risqué sa vie pour me protéger… en secret. »

Digne fils de Dirk ! Kratos avait baissé les yeux, mais elle savait que ces mots avaient touché juste. Elle intervint doucement, un peu moqueuse :

« Et je n'ai même pas un petit mot pour moi ? »

Lloyd ouvrit de grands yeux et Anna sentit un rire tendre la secouer. Perdu au milieu de son dilemme entre ses deux pères, elle avait disparu à l'arrière de son esprit.

« Je… Je…, bafouilla son fils. »

Elle tendit la main, lui ébouriffa les cheveux.

« Moi aussi je t'aime, murmura-t-elle. »