Il était assit sur un des tabourets du bar, le cœur battant. À ses côtés, Luce lui lançait des regards encourageants. Il n'avait absolument aucune envie de discuter avec eux. Là, tout de suite, il avait juste envie de se rouler en boule dans un coin et d'oublier jusqu'à sa condition d'être humain.
Mais il savait qu'il devait faire face. Ne serait-ce que pour la bonne raison qu'ils étaient tous ses amis. Enfin, sauf Loki. Lui, il était juste inclassable. Tony ferma les yeux et soupira doucement. Il allait devoir affronter la réalité. Sa réalité. Son cauchemar.
Avec le retour de Luce, c'était toutes ses erreurs de jeunesse qui lui revenaient en pleine face. Et bordel, ça faisait foutrement mal. Il allait devoir ressortir tous les vieux squelettes du placard. Et il en avait un sacré paquet de vieux squelettes. Il leva les yeux vers ses amis et prit la parole.
Il remonta à sa prime jeunesse. Howard Stark l'avait envoyé dans une université française, la plus réputée d'ailleurs. Seulement, ce que le patriarche avait oublié, c'est que son fils était un génie. Qui s'ennuyait ferme à l'université. Et préférait ne pas trop s'y montrer, capable qu'il était de contredire tous ses professeurs jusqu'au doyen de l'école.
En regardant ses mains qu'il frottait pensivement, il leur raconta comment, alors qu'il était un jeune universitaire (avait-t-il seulement été à l'université ?), il avait eu une idée génial. Un véritable projet fou.
Il était un génie, tout le monde le savait et l'avait toujours su. Mais ce coup-ci, il avait décidé de défier les lois communément admises sur les principes les plus élémentaires. Il avait décidé de créer un être humain. Et il avait réussi.
Magnifiquement réussi. Un peu trop réussi. L'être humain qu'il avait créé, loin de n'être qu'une marionnette à ses ordres s'était révélé désespérément ... humain. Un être qui avait demandé une identité. Une apparence.
Un être qui avait voulu pouvoir dire à ses amis : « je vous présente mon papa et ma maman ». Un être qui avait voulu entendre « tu ressembles à tes parents ». Un être qui y était parvenu. Tony était tombé dans son propre piège. Luce De Fersen était née.
Ils lui avait donné ce nom pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Luce. Prénom douceur, prénom perle, prénom trille. Un prénom trompeur qui endormirait la méfiance des hommes. Prénom malice. Prénom génie.
Ensuite, De Fersen. Sa petite amie de l'époque, Axelle, était une descendante de cet homme si connu qu'était l'amant de Marie-Antoinette. Il n'avait pas voulu qu'elle s'appelle Stark. Avoir un nom composé est bien plus reluisant de nos jours.
Sa fille avait l'air si humaine qu'il n'avait pu lui refuser ce qu'elle demandait. Au départ, simple poupée désarticulée, sans cheveux, ni formes. Ni visage. Il en avait parlé à sa petite-amie de l'époque. Une remarquable scientifique. Un véritable génie cette fille. Presque à sa hauteur.
Elle avait tout de suite accepté, enjouée à l'idée de participer à un projet aussi fantastique que celui de créer un être humain. Il avait donné à sa création le corps de sa mère, un corps souple et gracile, élégant.
Il avait modifié son patrimoine génétique, lui offrant ses cheveux noirs, son nez fin et son sourire narquois. Il lui avait donné les yeux gris aciers de sa mère, ceux qui le faisait flancher. Sa fille était parfaite. Personne ne pourrait jamais dire le contraire.
Il avait façonné son mental à la manière d'une sculpture d'argile. Il l'avait faite à son image. Cette jeune fille qui était née adolescente avec l'intelligence si caractéristique de son père et une mémoire millénaire, fruit du travail acharné de Tony. Elle était parfaite.
Du moins, c'est ce que Tony croyait. Parce que ce qu'ils avaient oublié, Axelle et lui, c'est que leur création était un être humain. Avec des sentiments. Un cœur, des poumons. Plus que de leur être semblable, elle était une jeune fille comme les autres. Qui mourrait un jour. Et ça, Axelle et lui n'y avait pas pensé.
Ils avaient laissé Luce dans le laboratoire, nue, seule. Et elle était morte. Lorsqu'ils avait retrouvé son corps décharné par la sous-nutrition, ses traits crispés par la peur et ses yeux pleins de larmes, ils avaient compris. Ils venaient de tuer un être humain. Cela les avaient achevés.
Axelle s'était laissée dépérir. Petit-à-petit, rongée par le remord, elle s'était éteinte. Doucement, comme la lueur d'une bougie.
Ce fut la deuxième personne que Tony voyait mourir par sa faute depuis le début de sa vie. Et ce fut le début d'une longue série. Mais ça, c'est une autre histoire qui se déroule en un autre temps. Pour l'instant, Tony devait faire face.
Il avait alors décidé de ressusciter Luce. Son œuvre. Sa fille. Il y était parvenu. Il lui avait recréé une identité. Lui avait dit que sa mère était morte dans un accident de voiture. Qu'elle, Luce, était tombée dans le coma suite à ce même accident. Et qu'elle avait perdu la mémoire.
Patiemment, Tony lui avait recréé des souvenirs. Puis ils s'étaient tous deux aperçus que Luce était particulière. Comme son père, et pourtant si différente. Elle avait, dans une certaine mesure, l'intelligence de son père. Mais surtout, elle était incassable. Littéralement.
Ils avaient commencé à se poser des questions quand, chutant du haut d'un manège, Luce s'était cassé le bras. Il était rouge, enflé, et pourtant ne lui faisait pas mal. Ils étaient tout de même allés à l'hôpital. À la radio n'apparaissait rien. Sauf une petite tâche blanche. Le médecin leur expliqua que si fracture il y avait eu, fracture il n'y avait plus. La seule fracture qu'il voyait datait au moins de dix ans.
Tony l'avait remercié puis ils étaient partis. Luce ne s'était rien cassé il y a dix ans. Pour la bonne raison qu'il y a dix ans, elle n'existait pas.
Puis leurs soupçons s'étaient confirmés au fil du temps. Elle était incassable. Et ça l'amusait follement.
Avait alors commencée une période difficile pour Tony. Luce s'amusait à tout se casser, tout le temps. Pour ne pas aller en cours, hop ! Elle se faisait renverser par une voiture. Pas envie d'aller à une réunion mondaine ? Elle se jetait dans l'escalier.
Seulement voilà, Tony ne pouvait rien faire. Elle s'arrangeait toujours pour qu'il y ait un témoin. Un témoin pas au courant. Comme ça, affolé, ce témoin empêcherait Tony de l'emmener là où il le voulait. Et cela exaspérait ce dernier.
Les années avaient passé, cela faisait maintenant dix ans qu'il avait créé Luce. Et un nouveau problème se présentait à eux. Luce ne vieillissait pas. Tony était pourtant sûr de ne pas s'être trompé sur le formule ou dans une des manipulations. Pourtant, quelque-chose bloquait. Et sa fille avait commencé à se poser des questions. Il avait dû tout lui avouer. De sa création à son réveil, en passant par la mort de sa mère.
Luce l'avait très mal pris. Elle se sentait sale, fruit d'une expérience de deux génies fous. Elle s'était enfuie. Elle était partie dans la famille de sa mère où elle fut accueillie froidement. Ils avaient été mis au courant par Axelle au début de l'expérience et bien qu'ils ne voient pas d'un bon œil toute cette histoire, la renommée que le génie de Luce pourrait leur apporter était indéniable. Ils l'avaient intégrée et Tony n'avait plus jamais entendu parler d'elle.
Rongé par les remords, il avait quitté la France et était retourné vivre aux États-Unis. Là-bas, Howard n'avait pas cherché à savoir ce que son fils avait fait. Et pour cause, il était mort. Tony se retrouvait à la tête d'une multinationale avec son génie et son sarcasme pour seule arme dans ce monde de requins. La suite, beaucoup la connaissent, souvent de manière contrefaite. Tony l'expliqua à ses amis avec des mots simples.
Il avait imaginé des armes de destruction massive. Il avait été capturé. Avait survécu. Avec maintenant des éclats de shrapnel dans la poitrine, prêts à bondir à la moindre défaillance de son réacteur.
De retour aux États-Unis, un courrier depuis la France lui avait été adressé. Les De Fersen lui annonçaient la mort de sa fille. Encore hanté par sa capture, affaibli, démoralisé par son réacteur, il y avait cru. N'avait même pas cherché à comprendre comment elle avait pu mourir, elle qui ne vieillissait pas. Et cela l'avait achevé. Il avait erré comme une âme en peine pendant deux ans, multipliant conquêtes et alcool, négligeant STARK industries.
Si Pepper n'avait pas été là à ce moment, il serait sans doute mort et son génie avec. Il était devenu IronMan. Il avait rencontré les Avengers, eux qu'il considéraient comme ses amis. Ils s'étaient battus lors de l'invasion de Loki. Tout cela avait permis à Tony de tenir le coup. Il avait vraiment cru qu'il n'allait pas s'en sortir lorsqu'il avait dévié le missile. Il avait même eu hâte que sa vie s'achève. Mais il était toujours en vie et ses malheurs n'étaient pas encore finis.
Il y a trois mois, Pepper et lui étaient partis en Afghanistan. En soutient qu'ils disaient. Demande du SHIELD. Pepper et les créations de Tony pour la logistique. Lui et son armure sur le front. Et puis le drame. Un attentat, sur l'ambassade des États-Unis. Quand il avait su, il s'était précipité, mais trop tard. Dégageant les gravats, il avait retrouvé Pepper, les jambes broyées et la colonne vertébrale en miettes. Elle était morte dans ses bras.
Depuis, le SHIELD le laissait tranquille. Ne serait-ce que pour qu'il ne fasse pas exploser leurs locaux et qu'il ne fasse pas planter le réseau informatique mondial. Il en serait bien capable.
Tony avait fini son récit. Il venait de raconter à ses amis les vingt dernières années de sa vie et ce qui avait fait de lui ce qu'il était aujourd'hui. Il n'osait pas relever la tête. Il sentait le regard lourd de ses amis sur lui. Mais il ne savait pas. Colère ? Haine ? Compassion ? Quelle serait leur réaction ?
Il sentit la petite main de sa fille se glisser dans la sienne. Il la serra avec force en lui souriant doucement. Comme il n'avait jamais souri auparavant. Un sourire doux, calme. Plein de promesses retenues. Un sourire d'amour.
Pour ses amis qui doutaient encore du comportement à adopter, ce dernier geste signifiait tout. Le poids des remords de Tony. Son existence bâclée. Sa constante bonne humeur. Son sourire narquois. Son penchant auto-destructeur. Et si subsistait encore le jugement premier et les interrogations, les Avengers comprenaient.
Tony releva la tête. Une série de visages souriants et confiants lui faisait face. Il ferma doucement les yeux. Eut un sourire apaisé. Heureux de s'être confié. Et d'avoir été compris.
Et voila pour le chapitre huit ! Bon dieu, il a été long à écrire... Je ne savais vraiment pas comment le présenter. Le dialogue aurait été à mon avis une mauvaise idée : trop compliqué. La narration me semblait bien. Mais je ne voulais pas que cela semble être juste un récit. Je voulais que l'on plonge dans ses souvenirs, quitte à s'y noyer. Ais-je réussi ?
C'est, après tout, l'un des chapitres les plus importants de cette fanfiction.
Et je vous annonce officiellement qu'on est pile à la moitié ! Eh oui, cette fanfiction comptera seize chapitres. Alléluia. Je sais au moins vers quoi je m'oriente parce que pour l'instant, c'était de l'impro. Mais alors totale, hein.
J'espère que ça vous a plu, l'offre pour qu'une de vos idées ou une phrase que vous trouvez classe apparaisse dans l'un de mes chapitres est toujours d'actualité : je les attends avec impatience.
Je vous embrasse,
Amako.
