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Chapitre IX
Conforme-toi.
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– Son père a fini par comprendre. D'ailleurs c'est bien le seul des trois à nous avoir adressé la parole pendant notre séjour. Je mens… Son frère a eu la gentillesse de nous faire la causette. Une fois. Pour nous dire que nous n'aurions jamais dû venir. Un charmant gamin, ce type.
Je fixai Marie alors qu'elle reprenait sa respiration en touillant dans son café. Bobby, juste à côté d'elle, était resté silencieux depuis mon arrivée. Grognon et pour le moins avare en paroles, il se contentait de boire son propre liquide caramel dans un gobelet du Starbuck dans lequel nous nous trouvions. Je savais pertinemment quel sujet serait abordé alors – consciencieusement – j'avais pensé que sortir du manoir pour en discuter dans un lieu neutre apaiserait les tensions… Mais tout au contraire. Ice n'en était que moins loquace.
De notre petite assemblée, Marie était sans nul doute la Suisse alors que la Russie et les Etats-Unis –Bobby et moi-même - s'entretuaient. Quoiqu'en pleine guerre froide était, dans notre cas, plus approprié. Un peu plus et je pourrai imaginer le muet en face de moi user de son pouvoir pour faire du café une superbe chambre froide, histoire d'allier les actes aux faits.
– Et pour ta mère ? questionnai-je mon ami.
Aucune réponse.
Ca, c'est du vent.
Je réprimai un gémissement outré et me concentrai avec une difficulté extrême sur Marie qui en bonne zone tampon, tenta de réduire les dégâts.
– Parfaitement odieuse. Elle… Notre dernière visite n'a toujours pas été oubliée. Elle... Eh bien, elle ne veut plus… le voir, m'informa-t-elle en coulant un regard vers son petit-ami. Elle s'est contentée de nous apostropher d'un « bande de monstre » avant de prendre ses valises et de s'installer à l'hôtel, juste quelques heures après notre arrivée.
– Je vois. Je suis navrée, marmonnais-je, mal-à-l'aise.
Pour toute réponse, le bonhomme en face leva le regard dans ma direction avant d'arquer un sourcil dans une expression tout à fait ironique. Son regard était noir et j'en eus un frisson d'effroi avant que la colère et l'impatience ne reprennent leurs droits sur mon comportement.
– Bon, repris-je en claquant le plat de mes mains sur la table qui nous séparait, tu vas cracher le morceau ou il faut que je te clou sur un pilori pour tu me balances enfin les reproches qui t'étouffent ?
En claquant de mes petites mimines sur la table, j'avais fait tourner la moitié des têtes dans notre direction ce qui me fit prendre conscience du pourquoi de notre présence. Ne pas s'énerver. Ne pas commettre d'impairs. Ce que … j'étais totalement en train de faire. Cependant mon geste eut l'avantage de faire débuguer Bobby. Il fronça les sourcils avant de poser à son tour sa main à plat sur la table brillante.
– Ce que je veux savoir, c'est pourquoi ce foutu con était dans ton pieu au lieu de sa cellule.
– Il n'était pas dans mon lit ! m'énervais-je. Enfin si. Mais de la manière dont tu le penses. Il… C'est compliqué.
Je te décerne le prix de l'éloquence.
En face, partagés entre l'idée de rire ou de rester sérieux pour ne pas déroger à la nouvelle règle de cette discussion qui consistait à rester sous les moins quarante et me donner l'impression d'être piégée dans une chambre froide, Marie et Bobby me fixaient, silencieux. Je me plaquai pour toute réponse la paume de la main contre le visage en soupirant. Pourquoi moi ? Pourquoi n'ais-je pas hérité comme tout le monde d'un minimum d'éloquence dans les moments critiques comme celui-ci ?
– Donc vous n'avez pas couché ensemble, ré-attaqua Marie, l'air de rien.
L'avais-je pris pour la Suisse ? Non, non. Elle, c'était l'Allemagne. Les collabo et tout le tintouin. Le pire étant l'air innocent qu'elle avait placardé sur son visage alors que ses yeux me hurlaient « J'ai besoin de savoir ! ». J'esquissai un léger sourire à cette idée que forcément, Bobby interpréta … on ne peut plus mal. Il me jeta un regard glacial en devenant – si cela était encore humainement possible – un peu plus blanc.
– Non, Marie. Je n'ai pas couché avec Allerdyce. Ni cette nuit, ni pendant votre petite virée « resserrons-les-liens-familiaux », lançais-je en mimant des guillemets de mes doigts avant de reprendre. Même si, autant en convenir de suite, ça ne vous regarde pas. Ni l'un… ni l'autre.
L'autre en question esquissa un sourire moqueur qui et de manière effrayante, me rappela celui qu'Allerdyce s'amusait à me jeter, de temps à autre.
– C'est drôle que tu dises ça, Lia.
– Et pourquoi ?
– Parce qu'avant qu'Allerdyce ne revienne dans nos vies, tu n'aurais jamais dit ce genre de truc. Et puisque tu as envie de faire de l'humour, je n'aurai jamais eu à partir en virée « resserrons-les-liens-familiaux » si ton nouvel ami n'avait pas foutu le feu à une dizaine de flics devant ma maison et mes parents. Ma mère en l'occurrence. Mère qui, je te le rappelle, ne veut désormais même plus entendre parler de moi.
Il n'avait pas crié. Même pas haussé le ton. Juste… parlé en laissant entrapercevoir tout ce que cela avait provoqué chez lui. Il était réellement blessé. Je pus voir Marie apposer une main sur la cuisse de Bobby alors qu'il reprenait en me foudroyant de son regard clair. Ses prunelles délavées et affreusement brillantes. Et je ne pouvais m'empêcher de me sentir responsable.
– Ce qui me met hors de moi, Idélia, c'est qu'il gagne toujours. Et que même toi, il a réussi à t'avoir. J'en ai ma claque que John foute sa merde dans ma vie et celles de ceux que j'aime. Est-ce que tu peux comprendre ?
Appelez une ambulance, on a perdu une mutante.
Les murs semblaient tourner autour de moi alors que les doutes, les peurs et la tristesse de mon ami devenaient lentement réels. Et je me sentais coupable. Coupable de l'ironie dont je venais de faire preuve. Coupable d'aider celui qui avait participé à la chute du petit monde parfait d'Ice. Coupable de ce que j'avais promis de faire. Coupable de ne pas savoir être une amie digne de ce nom alors qu'eux étaient tout simplement parfaits avec moi. Et surtout, je me sentais coupable de ne, justement, pas réellement me sentir coupable de tout ça.
Je cherchais les mots adéquats. Ce qu'il fallait dire, ce qu'il était nécessaire de dire dans ces moments-là. Mais c'était le trou noir complet. Le couple m'observait toujours, visiblement dans l'attente d'une réponse de ma part. Mais malgré tous mes efforts, je n'avais rien. Rien du tout.
– Je suis désolée, murmurai-je.
– T'as de quoi l'être, répliqua Bobby, acide.
A la suite de ça, il me jeta un énième regard froid et distant avant de se lever sans un mot et sortir du Starbuck. Marie resta quelques instants, visiblement partagée entre l'idée de suivre son petit-ami furieux et blessé et de s'assurer que je sortirai de ma presque léthargie. Elle posa une main sur la mienne et pressa cette dernière avec un sourire compatissant. Je fis un effort surhumain pour me reprendre et lui rendre son sourire lorsque je me rendis compte que je devais avoir l'air d'un mollusque habillé. Ou mieux, la consistance d'une méduse alliée au regard médusé d'une biche face aux phares d'une voiture. Me voilà, Idélia Macbeth, enchantée.
– Laisse-lui du temps. Il doit juste se remettre sur pieds, murmura-t-elle avec douceur.
La seconde qui suivit, elle était hors du bâtiment et filait dans la direction qu'avait empruntée son petit-ami, me laissant seule avec moi-même. Je tentai de boire une gorgée de mon thé avant de manquer de tout recracher. Il était froid. A croire qu'on s'acharnait sur ma petite personne !
Quand on s'allie au diable, on en paye les conséquences.
Hypocrite.
Mais tellement vrai. Avec une grimace de dégoût, j'enfilai ma veste avant d'attraper mon gobelet à peine entamé et de le jeter dans la poubelle la plus proche en sortant à mon tour de ce lieu maudit. Ma jauge de paranoïa étant à son maximum, je jurai même ne plus jamais remettre les pieds dans un de ces foutus endroits. Ils étaient maudits. Oui, voilà.
Juda, parano et de mauvaise foi. Tu cumules.
Je shootai dans un caillou, l'esprit totalement ailleurs avant que ce dernier n'allume l'alerte nucléaire. Nom d'un scarabée unijambiste. Lorsqu'ils apprendraient pour Allerdyce et moi, lorsqu'ils sauraient… Bobby me réduira en bouilli. Il me transformera en hachis Parmentier, moi, la traitresse qui aura – aux yeux de tous – succombé au charme du pyromane. Jamais il ne comprendra. Jamais. Marie ferait bonne figure mais finirait par suivre Ice, comme aujourd'hui. Et moi je perdrai mes amis pour un abruti qui se servait de moi pour fuir le manoir.
Je retins difficilement un cri de rage en me rendant compte de la véracité de mes constatations. Bobby avait raison : Allerdyce foutait le bordel partout où il passait. Et là, en l'occurrence, c'était désormais mon tour. Si encore il était réellement mon ami… Mais ce n'était pas le cas. Parce que oui, il servait de moi. Il m'employait. Il n'y avait qu'un échange de bon procédé entre nous. Rien d'autre.
Il a quand même prit soin de toi, cette nuit.
Parce que Tornade l'a obligé.
Je soupirai, lasse avant de tourner à droite pour retrouver l'endroit où nous avions laissé la voiture en tapotant mes poches à la recherche de mes clefs. Bobby les avait gardés. Je grognai avant de lever le regard pour chercher ma précieuse et dernière acquisition des yeux. A défaut de pouvoir repartir, je les y attendrai. Mais rien. La voiture grise avait disparu. Choquée, l'information mit plusieurs minutes avant d'arriver jusqu'au cerveau.
Saleté ! Il s'était barré avec ma voiture. Ma voiture ! Il m'avait laissé seule et sans moyen de locomotion à plus d'une heure et demie du manoir. Il n'était plus en colère, là. Il était cruel. Je poussai cette fois un véritable cri de rage avant de marmonner comme une aliénée.
– Non. Trop, c'est trop. Je vais te décongeler, tu vas voir, monstre. Il se barre, me laisse seule et kidnappe ma voiture. Il a kidnappé ma voiture, merde ! finis-je par hurler.
Deux dames d'une trentaine d'années s'étaient arrêtées plus loin et me fixaient – encore une fois – comme si j'étais l'antéchrist.
Non, pas l'antéchrist. Plutôt… Une schizophrène en pleine crise.
– Quoi ? Vous n'avez jamais vu une victime de car-napping ?
Ceci-dit, les deux mégères reprirent leur route et leur discussion alors que je pianotai sur mon portable à la recherche d'une personne disponible pour un sauvetage potentiel. Mais je ne connaissais pas grand monde ici et à la vue de mon répertoire aussi fourni en numéro que le crâne de Bruce Willis en cheveux…
Cinq.
Je n'avais eu que cinq fichus numéro de téléphone depuis mon arrivée dans cette ville. Logan n'était pas disponible, je m'étais brouillée avec Tornade, Marie n'avait pas le permis de conduire, quant à Bobby… J'eus un petit rire suraigu.
On l'a perdu, ça y est.
Rire qui se bloqua dans ma gorge lorsque j'aperçu le dernier nom de la liste. Seigneur, pourquoi me mettez-vous ainsi à l'épreuve ?
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Installée le plus proche possible de la portière, je fixais le paysage qui défilait en prenant soin d'ignorer avec brio le conducteur du véhicule. Ce qui était en premier lieu réellement puéril et en second … vraiment ingrat. Il avait répondu à mon appel, avait accepté sans demander autre chose que le nom de la rue, était arrivé aussi rapidement que possible et ne m'avait pas forcé à lui faire la conversation. Pour autant, à la vue de notre dernière entrevue, je ne pouvais décemment pas me voir agir autrement.
Ce dernier point piqua cependant ma curiosité. Je voulais savoir si la marque qui s'affichait sur mes phalanges en parfaite bannière de mes exploits d'ordre… Ramboyens, s'affichait également sur son visage. Ok, ça aurait sans doute regonflé mon égo à bloc si c'était le cas. Alors en prenant soin de le faire à la manière d'un caméléon, je tournai le visage dans un espoir vain de trouver la marque de mon passage sur son visage parfait. J'étais là, Sherlock Holmes guettant son Watson… jusqu'à ce qu'une voix grave ne résonne dans l'habitacle confortable de la berline.
– Tu es droitière, Lia. Le bleu est de l'autre côté.
J'écarquillai les yeux, la bouche entrouverte sous la stupéfaction et la mise en évidence de ma nouvelle preuve de stupidité. Forcément en étant droitière… Je renonçai à secouer la tête, ne souhaitant pas m'humilier un peu plus et me concentrai sur l'autre point. Ce type avait su ce que je cherchais.
Pas que ce soit si compliqué tu ressemblais à un suricate.
Tsss.
Lorsqu'il m'avait parlé, Ryan n'avait même pas détourné le regard de la route. Et j'en eu presque envie de sourire. Avant lorsqu'il agissait de la sorte, je souriais de toutes mes dents, heureuse comme tout qu'il me connaisse si bien. Heureuse d'avoir cette merveilleuse impression que quelqu'un connaissait tout de moi. Mais les choses avaient changées.
– J'ai dit quelque chose de mal ? m'interrogea McCarthy en se tournant vers moi.
– Non.
Il laissa planer un instant un silence douloureusement lourd avant d'ajouter, comme par peur de laisser filer cette occasion de communiquer sans que je ne puisse prendre la fuite. Au loin, je pouvais apercevoir le manoir. Moins de cinq minutes.
– Je ne t'en veux pas, si c'est ce que tu veux savoir.
Au début, je crûs à une plaisanterie. Il ne m'en voulait pas. Il osait ne pas m'en vouloir. Ou plutôt, il osait m'avouer qu'il ne m'en voulait pas comme si cela m'importait. Comme s'il m'ôtait une quelconque culpabilité. Il se donnait encore le rôle du héros alors que c'était lui, le fautif dans toute cette histoire. Et de toute manière, il avait mérité le coup de poing.
Lâche que je suis, je patientais deux minutes de plus avant de répondre, laissant bouillonner ma petite colère, de manière à attendre de n'être qu'à quelques minutes du manoir à pieds. Lâche mais maline !
– Non, ce n'est pas ce que je veux savoir. Pour tout te dire, je me fiche bien de savoir si tu as mal ou non… Quoique, je mens. Si j'espère sincèrement que tu souffres. Par contre si tu as envie d'éclairer un point qui me tient à cœur, saint McCarthy, explique-moi pourquoi tu m'as laissé tomber sans explications, sans un mot, sans même un regard. Explique-moi aussi, pourquoi tu m'as évité avec autant d'application pendant toutes ces semaines ? Et mieux, explique-moi pourquoi c'est maintenant que tu sembles te souvenir de ma présence qui faisait si tâche dans ton petit monde parfait ? J'attends tes explications, Ryan, terminai-je en me tournant vers lui alors qu'il arrêtait la voiture.
Il ouvrit la bouche mais resta muet. Je lui laissais le temps de trouver une esquisse de réponse, bloquant pendant de longues minutes sur la marque violacée qui s'étendait tout le long de sa pommette.
Mohammed Ali, l'Idélia. La mutante boxeuse.
– Lia, je … Je suis… Enfin, ça fait longtemps que … Et…
– Et je te remercie pour le trajet, Ryan. Bonne journée, lâchai-je en ouvrant la portière.
Juda, parano, de mauvaise foi et peau de vache. De mieux en mieux.
Prenant sur moi pour paraître aussi forte et insensible que possible, je sortis du véhicule et me dirigeai vers l'entrée du manoir après avoir été vérifier que ma voiture était saine et sauve à sa place. Sans une égratignure. Je grimpai les marches des escaliers en prenant soin de ne parler, ni ne regarder personne. Allerdyce devait sans doute encore dormir dans mes draps alors je pris la direction de la bibliothèque. C'était visiblement ma journée. Allerdyce me piquait ma chambre, Bobby ma voiture… Que ce soit les seules choses qu'on me vole pour aujourd'hui, par pitié.
J'attrapai des feuilles posées non-loin et un livre portant sur la biochimie. J'avais à m'avancer si je voulais entrer à l'université, l'année prochaine. J'avais déjà pris un retard considérable avec cette année « sabbatique » au manoir, je ne voulais décemment pas retourner en cours avec des lacunes.
Les pages défilèrent alors que je notai quelques informations sur mes feuilles blanches, gribouillant sans envie des tas de formules alors que mon esprit divaguait souvent vers Bobby, Allerdyce, Bobby, Ryan, Ryan et Allerdyce. Bon sang, ces types auraient ma peau un jour. Finalement mes cours signèrent leurs redditions lorsque je notai « Bobby » à la place d'endorphines. Soupirant, j'entassai les feuilles accumulées pour en faire un joli tas bien net avant de me remettre à griffonner.
J'avais un choix à faire.
Mieux, j'avais des choix à faire.
Le comble pour celle qui n'arrive même pas à choisir entre deux paires de chaussettes.
Je ne pus qu'acquiescer. J'y passais l'après-midi. A noter le pour et le contre, à marquer les raisons qui pourraient me pousser à mettre en péril l'amitié que j'entretenais avec Bobby, à trouver une solution qu'en à mon problème avec le surfeur. Et la pêche n'avait pas été bonne. Je n'avais toujours pas la moindre idée de comment régler l'affaire McCarthy, ni même quoi en penser. Peut-on réellement avoir une véritable raison de faire souffrir les autres, ceux même qui sont censés être nos amis ?
En ce qui concernait Allerdyce et Bobby, j'avais finalement dû me rendre à l'évidence : La seule raison qui me poussait à lui rendre service était de tenir ma parole. Sa présence ne me dérangeait pas plus que ça, désormais. Il avait même montré quelques facettes agréables, parfois. Il était drôle. Mais j'étais persuadé que lui apprendre ma décision ferait ressurgir en lui l'abruti ingérable. Cette simple idée me fit frissonner. Je ne voulais pas être la cause de sa … rechute. Je ne voulais être la cause de rien du tout, en vérité. Mais je ne pouvais me résoudre à perdre Bobby. Il ne m'avait jamais lâché. Jamais. C'était à mon tour de me montrer loyale.
Non, je ne pouvais pas continuer.
Mon esprit fourmillait d'hypothétiques façons d'apprendre au pyromane la nouvelle. Mais comme depuis mon réveil, mon niveau d'éloquence ne dépassait pas celui d'un adolescent ivre-mort. J'en vins à me claquer le front contre la table en bois, le cœur aux bords des lèvres.
– T'as le droit d'être mentalement instable, tu sais mais si tu pouvais éviter de le démontrer en public, ce serait sympa.
Je me redressai immédiatement pour fixer Allerdyce. Il m'apostropha d'un sourire et je sentis une boule de culpabilité m'étouffer. Je tentai un sourire à mon tour mais me ratai avec brio.
– Comment ça s'est passé avec monsieur et madame Perfection ? m'interrogea le pyromane en s'installant en face de moi.
Aurait-ce été possible, je me serai liquéfiée sur place tant je me sentais mal. J'aurai voulu disparaître et ne pas avoir à supporter son regard émeraude qui ne se détournait pas un seul instant de ma petite personne. Pourquoi fallait-il absolument qu'il agisse en être civilisé, pire… en ami, lorsque je devais lui annoncer de telles choses ? S'accommodant de mon silence, il reprit en tournant le visage vers une bande d'élève qui nous observait sans le moindre scrupule. Comme ça, le grand Pyro et l'étrange Aqua avait un faible l'un pour l'autre ?
– Je sais comment faire passer la pilule. Que ça ait l'air vrai et que tout le monde puisse en être témoin.
Je déglutis bruyamment et profitai du fait qu'il ne posait plus sur moi ses deux grands aimants verdoyants pour m'insuffler un peu de courage. D'apparence sereine, je me levai de ma chaise et attrapai mes feuilles volantes et le livre emprunté en lançant d'une voix calme.
– Ce ne sera pas possible.
– Attend un peu avant de jouer à la mégère, Lia. Tu ne sais pas ce que j'allais…
– Non, le coupai-je. Ce ne sera pas possible parce que je ne serai pas de la partie.
Je fis l'erreur de lui jeter un petit coup d'œil.
Perdu, John semblait mettre tant bien que mal les pièces du puzzle en place alors que petit à petit, un air profondément étranger se peignit sur son visage poupon. Alors qu'il aurait dû être en colère, il semblait juste… déçu. Bordel, j'avais réussi à décevoir le type qui ne comptait sur personne. Je luttai pour ne pas bégayer et ne pas faire apparaître de détestables larmes aux coins de mes yeux. J'étais Juda.
– T'es pas sérieuse, Macbeth.
– J'abandonne, me contentai-je de répondre en disparaissant.
Je déposai à la hâte le livre sur l'étagère la plus proche avant de sortir de la pièce la tête haute mais toute l'estime que j'avais pour moi-même dans le fin fond de mes chaussures. C'était ce qu'il fallait que je fasse. Oui, c'était la meilleure chose à faire. Après tout, je n'aurais jamais dû me lancer dans une nouvelle épreuve qui ne m'apporterait que des ennuis. Pour sûr, c'était la meilleure chose à faire.
Alors pourquoi tu te sens si misérable ?
J'encaissai et retournai à ma chambre pour me jeter dans mes draps. Je grimaçai en sentant l'odeur de John partout dans ces derniers, comme pour me rappeler ce que je venais lâchement de faire. Je venais de laisser tomber Allerdyce, j'avais jeté aux orties ma promesse par peur de perdre Bobby. Parce que j'aurai été incapable de subir une autre perte. Parce que j'étais faible. Je venais d'abandonner mon coéquipier, je venais de faire ce que je reprochais à Ryan.
Rageuse, je me levai pour arracher les draps de mon lit.
J'avais déçu cet attardé de St-John Allerdyce. Juste déçu. Pourtant j'avais le sentiment de l'avoir abattu sur la place publique. Qu'est-ce qui n'allait pas chez moi ?
Je fis une boule avec tout le tissu avant de l'enfoncer furieusement dans mon sac à linge sale. Mais comme je l'avais prédis, ça n'avait rien changé à mon ressentiment. Pire, je me sentais un peu plus mal d'agir aussi puérilement. Je glissais au sol, les bras entourant ma poitrine.
Pourquoi étais-je entré dans ce jeu déjà ? Pour Bobby, au départ. Qu'il puisse retrouver son ami de toujours. Puis pour Allerdyce, qu'il parte et me laisse tranquille. Mais – l'option s'afficha soudain en lettres de néon dans mon esprit – si, au final, j'avais fait tout ça pour moi ? Je fermai les yeux en soupirant. Ca semblait si grotesque d'avoir cherché volontairement la présence du pyromane. Lui, si imbu de lui-même et en tout point détestable mais pourtant si rafraîchissant et ma foi, assez drôle. Je soupirai à nouveau et me relevai en laissant ma chambre dans un désordre infernal.
Mes pas me conduirent directement quelques mètres plus loin et j'entrai dans la pièce sans frapper. Ice leva un regard intrigué dans ma direction et avant même qu'il ne puisse articuler le moindre mot, je pris la parole.
– John était dans ma chambre ce matin parce qu'il a veillé sur moi après ma dernière crise. Il a passé vingt-quatre heures à s'occuper de moi sans dormir. Il ne m'a pas laissé tomber. Je ne le laisserai pas non-plus. Tu peux m'en vouloir pour ça, je comprendrai. Mais je ne veux pas avoir à choisir entre toi et lui. Ce n'est peut-être plus ton cas mais je pense toujours qu'il peut être sauvé. Il a encore du bon en lui et si tu ne crois plus en ton ami alors j'y croirai pour deux et je te prouverai ce que j'avance. Je te prouverai qu'Idélia Macbeth a toujours raison.
Je ne pris le temps d'observer la pièce qu'après ma tirade et croisai le regard mi-horrifié mi attendri d'une Marie sans tshirt. Oh. Aie. J'étais visiblement arrivé au mauvais moment.
Timing toujours parfait.
J'esquissai un sourire gêné alors qu'avec les joues rouges, je fis un pas en dehors de la pièce.
– Et désolée pour… eh bien, vous avoir interrompu.
Je fermai doucement la porte avant d'ouvrir à nouveau la porte dans un fracas assourdissant alors que les deux protagonistes n'avaient pas bougés d'un pouce. Je filais jusqu'à la commode de Bobby, attrapai mes clefs et retournai à la porte.
– Et la prochaine fois que tu me voles ma voiture, que ce soit clair, je te dépèce, claquai-je en fermant la porte pour de bon.
Soulagée, je me permis de sourire en enfournant les clefs dans la poche de mon jean. Une bonne chose de faite. Demain j'irai voir Allerdyce pour m'excuser. Je jetai un coup d'œil à ma montre qui m'indiqua qu'il était vingt-deux heures passé. L'estomac jouant la neuvième symphonie de Beethoven après avoir manqué deux repas, je me dirigeai le plus silencieusement possible vers la cuisine. Je m'y préparai un sandwich rapidement, alertée par les bruits de la télévision. On zappait à n'en plus pouvoir, meurtrissant la pauvre machine. Encore Josh.
Impatiente, j'avalai mon repas en quelques bouchées avant d'attraper une bouteille d'eau et de filer jusqu'au salon de l'aile Est. Mais alors que je m'attendais à y trouver un gamin de douze ans à lunettes, John était installé dans le canapé, télécommande dans une main et l'autre reposant sur le dossier de son assise.
Bon, bah t'auras pas à attendre demain matin.
Je déglutis bruyamment alors que mon cœur tambourinait si fort dans ma poitrine que j'étais persuadée qu'il devait l'entendre malgré le son de l'écran plasma. Ne sachant quoi dire j'avançai de deux pas avant de me racler la gorge. Je m'apprêtai à faire demi-tour devant son manque de réaction lorsque finalement, il tourna la tête vers moi.
– Tu ne me déranges pas.
Je revins sur mes pas pour me placer devant lui en m'entortillant les doigts, toujours sans la moindre idée de savoir quoi dire. Peut-être faudrait-il m'excuser.
Non, tu crois ?
– Allerdyce, je …
– Assieds-toi, le film va commencer.
J'obéis alors qu'il se décalait un peu pour me laisser de la place. Son bras dans mon dos, je fixai l'écran et le fondu des dents de la mer s'invita à la partie. Toujours mal-à-l'aise vis-à-vis de son comportement si peu … lui, je restai immobile, les mains liées sur mes cuisses. Cinq minutes passèrent avant qu'Allerdyce ne soupire et décolle son bras du canapé pour le placer sur mes épaules et me ramener vers lui. J'eus un léger sourire, me sachant de ce fait pardonnée et ne pris même pas la peine de gronder. Au contraire, j'appuyai ma tête contre lui avant de murmurer.
– John ?
– Quoi ? répliqua-t-il, neutre.
– Merci.
– Y'a pas de quoi, futur-ex-madame Allerdyce. Y'a pas de quoi.
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Mon mois d'examen étant terminé, j'en ai de suite profité pour vous poster ce chapitre.
Il n'a pas été corrigé par Daiky mais j'espère qu'il vous satisfera tout de même !
Le chapitre arrivera dans le courant de la semaine.
Dites-moi ce que vous en pensez, mes petits chats.
S.
