It's a broken heart you left me
(extrait de la chanson de David Bowie When I live my dream)
De nombreux jours s'étaient écoulés depuis que Sherlock avait essayé en vain de mettre les choses au clair avec John. Il accaparait encore la chambre d'ami chez Mycroft, à l'un des étages supérieurs. Il passait ses jours et parfois aussi ses nuits à regarder au-dehors, plongé dans ses pensées. La douleur qu'il avait ressentie directement après sa dispute avec John avait disparu. Ce n'était guère étonnant, car Sherlock se trouvait en phase de déni. Il ne pouvait pas, non, il ne voulait tout simplement pas croire que l'histoire s'arrêtait là. Cependant, il savait aussi pertinemment que la réalité le rattraperait rapidement, s'il faisait ne serait-ce qu'un pas dehors.
Ce jour-là, il regardait donc par la fenêtre, oisivement. Il n'y avait pas grand-chose à observer excepté un mur directement devant la fenêtre et une petite portion de trottoir qui s'étirait le long de la maison. Cette dernière n'était visible qu'en s'appuyant tout contre le cadre de la fenêtre, avec la tête dans une position qui s'avérait inconfortable à la longue. Comme Sherlock était désormais lassé des briques rouges du mur (il les avait déjà comptées, analysé leur provenance, triées par nuance de couleur, et il avait même donné un nom à chacune pendant un après-midi particulièrement ennuyeux), il supportait les douleurs à la nuque et se mit en position pour observer le trottoir.
À peine une heure plus tard (après un détective incognito, quatre femmes au foyer, dont une infidèle, neuf enfants – pas intéressant –, un avocat spécialisé dans les divorces et un banquier cardiaque), une silhouette ô combien familière se profila dans son champ de vision et son cœur fit un bond.
John.
La réalité refit surface à une telle vitesse qu'il en eut la nausée. Qu'est-ce que John venait faire ici ? Présenter ses excuses ?
À voir sa posture, ce n'était pas le cas.
Sherlock sentit son cœur se serrer. Un rictus amer se dessina sur ses lèvres et il enfouit cet espoir insensé une fois pour toutes.
Il voulait sûrement rendre sa clé afin de couper définitivement les ponts.
Sherlock quitta la fenêtre et prit son téléphone pour envoyer un message à son frère qui – il le savait – travaillait chez lui aujourd'hui et se trouvait à cet instant probablement dans la bibliothèque dont les fenêtres donnaient uniquement sur le jardin.
- John arrive. Je l'ai vu par la fenêtre. S. –
- Veux-tu lui parler ? M. –
Bon sang. Est-ce qu'il voulait lui parler ? Bien sûr qu'il le voulait. Plus que toute chose.
Mais ce que John avait à lui dire, il ne voulait pas l'entendre. Être rejeté une fois de plus... Il ne le supporterait pas. D'ailleurs, John se trouvait sûrement mieux loti sans lui de toute manière. Il l'avait profondément blessé sans le vouloir – et plus grave encore – sans s'en apercevoir. Peut-être ne savait-il vraiment pas ce qu'était l'amour. Il avait cru s'en être rapproché au cours des dernières semaines, mais c'était vraisemblablement une erreur, de même que son plan parfait. Il avait encore de l'amour-propre : il voulait au moins que la chose se termine dans la dignité et ne plus importuner John.
- Non. S. –
- Bien. Je m'en occupe. M. –
Il fallait bien admettre que Mycroft savait se rendre utile. À défaut d'autre chose, son instinct protecteur si envahissant servait au moins à cela... John n'avait pas bonne mine. Ses chaussures déjà complètement éculées avaient un besoin urgent d'être ressemelées. Sherlock se rappela la maigre pension d'invalidité de John, son salaire tout aussi maigre ainsi que le prix de son nouveau logement...
- Donne-lui de l'argent. Il va en avoir besoin. S. –
Les sourcils froncés, Mycroft était encore en train de contempler le dernier message de Sherlock lorsqu'il entendit des éclats de voix par la porte de la bibliothèque. L'une d'entre elles appartenait à Jérôme, qui avait pour mission d'éconduire les visiteurs indésirables.
De toute évidence, il n'y était pas parvenu cette fois-ci... Sans doute parce que le docteur John Watson n'était pas un inconnu dans cette maison. Non pas qu'il soit déjà venu ici, mais rares étaient les personnes en vie à connaître cette adresse.
La double porte s'ouvrit après une interjection vigoureuse.
– Où est-il ?! s'écria John en entrant dans la pièce.
– Bien le bonjour à vous aussi, John. Comment allez-vous ? répondit Mycroft avec un sourire insaisissable qui ne laissait rien transparaître de ses émotions.
– Monsieur... je suis désolé, s'excusa Jérôme en s'adressant à Mycroft. Monsieur ne voulait pas attendre.
Il se tourna vers John.
– Je vous ai dit plusieurs fois que j'allais voir si Mr Holmes était disposé à vous recevoir.
– C'est bon, Jérôme. Je m'en occupe, répondit Mycroft, impassible.
– Merci, Monsieur. Veuillez m'excuser.
Jérôme courba la tête et quitta la pièce.
À peine les deux hommes furent-ils seuls, que John prit une profonde inspiration.
– Où est Sherlock ?! s'emporta-t-il.
– Je ne sais pas de quoi vous parlez, répliqua Mycroft, toujours aussi imperturbable.
– Oh mais si ! Vous savez parfaitement de quoi je parle, Mycroft ! Vous savez très bien où Sherlock se cache.
– Ah, vous l'auriez donc égaré ? nasilla Mycroft avec arrogance.
– Bordel ! s'exclama John avec vigueur.
Soudainement épuisé, il se laissa tomber dans l'un des moelleux canapés en cuir.
– Mais je vous en prie, prenez donc place, déclara Mycroft, la mine pincée.
John se contenta de lui lancer un bref regard irrité, puis il s'appuya le front sur la main gauche, les yeux rivés sur le sol.
Finalement, Mycroft rompit le silence.
– Si mon frère vous fuit, cela signifie qu'il ne veut pas que vous le trouviez.
John leva la tête, un vague espoir illuminant son regard.
– Vous savez où il est ?
– Il ne veut pas vous voir, John.
– Putain ! Merde ! soupira John en se passant la main sur le visage.
Mycroft prit un air légèrement exaspéré.
– Je vous proposerais bien un cognac pour vous calmer, mais je pense que vous avez déjà ingéré suffisamment d'alcool. Je vous prie toutefois de bien vouloir modérer votre langage sous mon toit. D'ailleurs, comment avez-vous réussi à trouver mon adresse ?
Un semblant d'intérêt sembla animer son regard.
– Comme si j'allais vous le dire, rétorqua John, le menton relevé en signe de défi.
– Un homme mystérieux et plein de surprises, répondit Mycroft malicieusement. D'accord, je ne vais pas vous jeter dehors immédiatement. Qu'attendez-vous de Sherlock ? Que s'est-il passé exactement ?
La stupéfaction se peignit sur le visage de John.
– Vous ne savez pas ?
Mycroft haussa nonchalamment les épaules.
– Mon frère préfère garder le silence à ce propos.
– Mais vous... enfin... vous savez toujours tout ?
Mycroft leva les yeux au ciel.
– Je sais naturellement qu'il a commis l'erreur de se mêler de sentiments. Et bien sûr, les choses ont mal tourné. Sinon vous ne seriez pas assis là à agresser mes narines par vos effluves de gin – et du gin premier prix de surcroît. Alors, qu'a-t-il donc fait pour heurter à ce point vos sentiments ? Et pourquoi avez-vous réagi si violemment ? On en est arrivé au stade où il s'est renfermé dans sa coquille et Dieu seul sait quand il en ressortira !
Dans l'expectative, il tourna vers John son regard froid, calculateur et très dur. John en eut la chair de poule. Pourquoi était-il toujours si facile d'oublier à quel point Mycroft était dangereux ?
– Ce n'était pas de ma faute, d'accord ? s'emporta John. Alors, arrêtez de me fixer d'un regard aussi accusateur ! Et ne croyez pas que je n'aurais pas le courage de vous en coller une, Mycroft.
Quitte à se mettre en danger, il n'abandonnerait pas sans combattre.
– Je sais que vous en êtes tout à fait capable. Je n'ai pas pour habitude de sous-estimer mes adversaires, répliqua froidement Mycroft. J'aimerais vraiment savoir lequel de vous deux porte la plus grande responsabilité de ce pataquès. Je saurais ainsi à qui je dois faire briser les jambes. Pour l'instant, vous êtes mon favori, docteur Watson.
John déglutit nerveusement.
– Je n'ai absolument rien fait, se défendit-il. Il a... Sherlock... Il...
John sentit sa voix se briser, il s'interrompit avant d'ajouter :
– Il a trahi ma confiance.
– C'est tout ? demanda Mycroft, d'un ton las.
– Oui... cela... cela suffit largement !
– Hmm… parce que cela aurait été la première fois, rétorqua Mycroft d'un ton sarcastique. Combien de fois a-t-il drogué votre boisson ? Combien de fois vous a-t-il trompé afin de vous placer dans une situation que vous n'auriez sinon jamais acceptée ? Combien de fois...?
– Oui, bon, ça suffit. J'ai compris ! l'interrompit John. Mais cette fois, il est allé trop loin.
– Parce qu'il était question de sentiments ? Oh Seigneur !
– Vous dites cela comme si c'était indécent.
– Tout a une fin, docteur Watson. Tous les cœurs sont appelés à se briser. Les sentiments ne sont jamais un atout.
John s'avachit davantage dans le canapé avant de se passer la main sur le visage.
– Je ne veux pas que cela se termine ainsi. Je dois le revoir... Notre dernière entrevue ne s'est pas très bien passée. Mais il ne répond pas au téléphone... Il ne répond pas non plus aux SMS...
Mycroft l'observa un moment en silence. Après cet instant de réflexion, il sembla avoir pris une décision.
– Si – et je dis bien SI – je réussissais à le convaincre de vous voir, que lui diriez-vous ?
John leva la tête et regarda Mycroft, les yeux écarquillés.
– Je... je ne sais pas, répondit-il, abasourdi.
– Alors, je ne peux rien faire pour vous, déclara Mycroft. Ah si, encore une chose. Il m'a demandé de vous aider financièrement. Votre compte en banque sera donc...
– Qu'est-ce que ça veut dire ? Un dédommagement ? Un cadeau d'adieu ? Vous voulez me payer ?! questionna John d'une voix courroucée.
– Il se fait du souci pour vous, dit doucement Mycroft. Je satisferai sa demande et votre compte sera désormais toujours bien approvisionné, dans la limite du raisonnable, naturellement.
– Sherlock se fait du souci…
John se mordit les lèvres.
– Il est ici, n'est-ce pas ?
– Au revoir, docteur Watson. Je crois qu'il n'est pas nécessaire que je vous raccompagne.
– Non, je trouverai la sortie tout seul. Je... il ne veut vraiment pas me voir ?
– Non. Et je respecterai aussi ce souhait.
John hocha la tête.
– Oui... c'est... tout est vraiment de ma faute. J'aurais... je n'aurais pas dû…
– Docteur Watson ?
– Oui ?
– Je vous demande de partir maintenant.
– Oui, bien sûr... Pardonnez mon intrusion.
John fit un signe de tête en guise d'adieu et quitta la pièce.
Mycroft le regarda partir et soupira. Le bon docteur boitait à nouveau.
À peine John Watson avait-il refermé la porte derrière lui que Mycroft entendit dans son dos un bruit familier. Il se retourna.
Vêtu d'une robe de chambre en soie, d'un t-shirt et d'un bas de pyjama rayé, Sherlock se tenait sur le pas de la porte dissimulée au fond de la bibliothèque. Dans sa main droite qui pendait le long de son corps, il tenait du bout des doigts une seringue vide. Un mince filet rouge maculait son poignet gauche.
– Il est parti ? demanda Sherlock d'une voix éteinte et qui semblait lointaine.
Mycroft se précipita vers lui en quelques enjambées. Il ne cachait pas l'immense colère qui l'animait. À sa vue, n'importe qui d'autre aurait reculé d'effroi, Sherlock se contenta de le regarder avec indifférence.
– Où as-tu trouvé cette cocaïne ?! rugit Mycroft, hors de lui.
Un sourire amer flotta sur les lèvres de Sherlock qui garda le silence.
La colère crépitait dans les yeux de Mycroft lorsqu'il attrapa Sherlock de la main gauche par le col de sa robe de chambre et qu'il lui asséna deux claques de la main droite.
Du sang perla au coin de la bouche de Sherlock. Mycroft portait une petite chevalière aux arêtes vives qui avait entamé la peau fine de ses lèvres. Il lécha le sang qui coulait. Son regard resta vide. Mycroft le tenait d'une poigne de fer sans qu'il se débatte. La seringue lui avait glissé des mains, elle gisait abandonnée sur le sol.
– Où as-tu trouvé la cocaïne ?! vociféra encore Mycroft. J'avais strictement ordonné à mon personnel de...
– Comme si tes sbires pouvaient m'empêcher de faire quoi que ce soit, l'interrompit Sherlock avec dédain.
– Combien est-ce qu'il t'en reste ? lui demanda Mycroft en le secouant. Combien ?
Sherlock lui lança un regard teinté d'un mépris glacé et se tut.
Fou de rage, Mycroft le frappa à nouveau.
– Je ne t'ai pas sorti du gouffre il y a des années pour que tu recommences maintenant et que tu finisses sur le carreau !
Il lui infligea un autre coup au visage. Il dégagea Sherlock de l'embrasure de la porte et le plaqua au mur. Il lâcha la robe de chambre et encercla son cou de sa main gauche.
– Où as-tu caché le reste ? OÙ ?!
Sherlock avait tout supporté sans réagir, les coups, les cris, mais là, une lueur vint ranimer son regard moribond. Il lutta et se cambra en avant pour résister à l'emprise de son frère.
– Oui ! Frappe-moi ! cria-t-il. Frappe-moi ! Tu ne sais rien faire d'autre ! Tu es exactement comme LUI, éructa-t-il d'une voix furieuse et étranglée. Je sais que tu as toujours voulu être comme Maman, mais tu ne l'es pas !
Sherlock s'interrompit et toisa son frère avec dégoût. Celui-ci avait automatiquement desserré ses doigts autour du cou de Sherlock et le fixait, les yeux écarquillés.
– Tu... Tu es le portrait craché de notre père ! lui lança Sherlock d'un ton accusateur.
Comme paralysée, la main de Mycroft glissa sur son torse
– Notre père ! Qui n'a toujours... qui ne nous a jamais... jamais...
En une seconde, les accusations furieuses de Sherlock s'arrêtèrent. Il se recroquevilla, la tête dans les mains, et éclata en sanglots.
Mycroft hésita une seconde avant de prendre maladroitement son frère dans ses bras. Quant à Sherlock, il n'hésita pas un instant. Dès qu'il sentit son étreinte consolatrice, il s'accrocha à lui comme à une bouée, le visage enfoui au creux de son épaule, et laissa couler ses larmes librement.
Lorsque les sanglots se calmèrent, Mycroft déclara avec sérieux :
– Je peux le faire éliminer si tu veux.
– John ? renifla Sherlock.
Mycroft hocha la tête.
– Cela aura l'air d'un accident. Un mot de ta part suffit.
– Tu ferais cela ? demanda Sherlock.
– Il t'a blessé, expliqua sobrement Mycroft.
– Non.
Sherlock secoua la tête résolument.
– Ce ne sera pas nécessaire. Il ne doit pas payer pour ma...bêtise.
– Tant pis. Comme tu veux, ajouta Mycroft en passant.
Sherlock leva la tête et se dégagea lentement des bras de son frère. Il s'adossa au mur.
– J'ai taché ton costume, constata-t-il avec une pointe de regret.
Mycroft jeta un coup d'œil sur son épaule.
– Ce n'est pas mon unique costume. J'en ai d'autres. Ne t'inquiète pas, répondit-il nonchalamment. Tu ne peux pas rester ici éternellement. Vas-tu retourner à Baker Street ?
Sherlock regarda au plafond, les yeux vides. Ses épaules étaient affaissées, mais il avait les paumes aplaties contre le mur.
– John n'y habite-t-il vraiment plus ? demanda-t-il doucement.
– Il loge encore dans cette pension. Il a mis ses affaires au garde-meubles, répondit Mycroft.
– Tu es toujours aussi bien informé, dit Sherlock. Oui, je vais y retourner. Où pourrais-je bien aller sinon ? conclut-il amèrement.
– La cocaïne ? redemanda Mycroft.
Sherlock avait toujours les yeux fixés au plafond.
– J'en ai encore suffisamment pour deux injections.
Il baissa les yeux et fixa son frère avec une assurance froide.
– Je vais rester ici encore une semaine. Pendant ce temps, je me ferai ces deux injections et personne, pas même toi, ne pourra m'en empêcher.
– Et après ?
– Après… soupira Sherlock avec lassitude. Après, je rentrerai à Baker Street. Ce sera le retour à une vie ennuyeuse, dénuée de sens, vide et exténuante.
– Sherlock… hésita Mycroft.
Sherlock fut pris d'un éclat de rire légèrement hystérique qui inquiéta son frère plus que sa réserve de cocaïne.
– Ne te tracasse pas, Mycroft ! Je ne jetterai pas l'opprobre sur la famille. Je continuerai à vivre cette saleté de vie jusqu'à ce que le Créateur, dans son immense sagesse, décide de me rappeler à lui.
Un large sourire, presque maniaque, déforma ses traits.
– Sherlock !
– Blasphème ! Oui ! cracha Sherlock avec une gaieté méprisante. Tu pourras intercéder en ma faveur auprès de l'archevêque la prochaine fois que tu joueras au bridge avec lui. Jeudi prochain, n'est-ce pas ? Au fait, il triche.
Mycroft soupira.
– Je sais...
Faites-moi confiance, tout s'arrange au prochain chapitre. :)
Comme d'habitude, Amy W. Key a fait un super travail. Qu'elle en soit remerciée !
Merci aussi à vous tous, abonnés ou non, qui laissez des commentaires. C'est super gentil. Lorelei vous lit et tous ces compliments lui font très plaisir.
