Un chapitre bien plus long, enfin achevé. Kyoya m'inspire beaucoup en ce moment.
Ce chapitre n'a pas été relu, donc les fautes et lourdeurs et autres ne sont que de moi !
Kyoya se tient debout sur le tarmac de l'aéroport de Narita, légèrement appuyé sur la limousine où sa mère et sa sœur sont restées assises pour se protéger du froid. Ses frères et son père discutent à côté, les yeux posés sur le magnifique jet immaculé qui s'avance lentement vers eux depuis la piste où il vient de se poser.
Lorsque l'appareil s'immobilise enfin, Yoshio Ootori s'avance et son épouse et sa fille sortent de la voiture, blotties dans leurs manteaux. Kyoya relève le col du sien et, sur un regard de son père, le suit vers la passerelle qui vient d'être positionnée devant l'avion.
Le jeune homme reste parfaitement impassible mais, étrangement, c'est vers Tamaki que vont ses pensées en cet instant. C'est donc cela, ce dont parle son meilleur ami depuis des années. C'est donc cela que lui-même a feint à la perfection pendant des années au Host Club, sans l'avoir pourtant jamais véritablement expérimenté avant ces derniers mois.
Il y avait eu Haruhi, cependant ; cet être étrange, jailli de nulle part, qui lui avait tant appris sur lui-même et qui avait traversé leur vie avec la vitesse et la légèreté d'une comète, avant de filer s'éteindre à l'horizon. Mais Haruhi n'avait jamais été à lui, pour lui. Haruhi, du moins le croyait-il alors, était la destinée de Tamaki.
Éclair est la sienne.
Il ressent enfin cette impatience, cette accélération de ses battements de cœur, cette délicieuse agonie qui rend insupportables les dernières secondes de séparation.
Il le ressent, et intérieurement cela le fait sourire. Avant Tamaki, il se serait senti faible, inférieur, il aurait eu en horreur cette impression d'être le jouet de ses sentiments, de ne plus être totalement maître de lui-même. Mais Tamaki lui a appris que ressentir n'est pas une faiblesse, mais une force. Que c'est autant dans les autres qu'en lui-même qu'il puisera l'énergie pour se dépasser. Tamaki a raison, une fois de plus, et c'est délicieusement agaçant.
Monsieur Tonnerre, le premier, est sorti du jet et a descendu la passerelle. Sa femme le suit et, finalement, la silhouette d'Éclair se découpe dans l'ouverture de l'avion. Kyoya est demeuré en retrait, attendant que ses parents aient salué leurs hôtes pour s'avancer. Il ne bouge pas, seuls ses yeux, dissimulés par le reflet de ses lunettes, la suivent alors qu'elle descend gracieusement les marches. Son manteau gris perle souligne sa taille fine alors que les longues mèches de sa chevelure auburn se mêlent au col de fourrure. Elle garde ce visage impassible, ce port de reine, mais un bref instant ses yeux pâles le cherchent, le trouvent, et s'illuminent. L'instant est passé, Éclair est descendue et salue poliment ses futurs beaux-parents. Kyoya s'avance à son tour, s'incline devant leurs invités. Les paroles échangées sont rapides, courtoises, attendues. Chacun est pressé de retrouver la chaleur et le confort d'une vaste demeure et ils rejoignent les limousines.
Comme de bien entendu, Éclair et sa mère montent avec Fuyumi et Madame Ootori, alors que Monsieur Tonnerre se joint à Yoshio et à ses trois fils. Les deux immenses véhicules, encadrés par ceux des gardes du corps, quittent en convoi l'aéroport et se dirigent vers la demeure des Ootori. La famille Tonnerre possède, bien évidemment, une vaste demeure à Tokyo, mais la bienséance exige qu'ils acceptent d'être reçus chez la famille de leur futur gendre le temps des festivités ; trois jours.
Le gendre et les belles-filles de Yoshio Ootori les attendent au manoir. Tout le clan est réuni pour ces hôtes de marque qui se sont déplacés de France pour les fiançailles. Le mariage, traditionnellement, aura lieu l'été de l'année suivante, dans le château que possèdent les Tonnerre dans le Bordelais, au milieu de leur vignoble. Une collation attend tout le monde dans le jardin d'hiver et, enfin, Kyoya et Éclair peuvent s'asseoir côte à côte sur l'un des vastes canapés, à distance cependant parfaitement respectable. Ils échangent à peine quelques mots, des nouvelles polies, rien de personnel. Kyoya s'amuse des regards qu'il sent penser sur eux, sur ce couple improbable qui se conduit avec le plus parfait détachement. Tous se demandent encore pourquoi, comment c'est arrivé. Si c'est bien un mariage d'amour, ou si ces deux jeunes gens à l'intelligence également acérée ont fait un pacte par intérêt, à l'insu de tous. Ils les épient, cherchent à déceler un regard tendre, un sourire, mais les deux fiancés sont bien trop intelligents et réservés pour se donner en spectacle et assouvir la curiosité d'autrui.
Les Tonnerre sont conduits à leurs luxueux appartements, dans l'aile des invités. On ne les sollicitera plus jusqu'au diner, afin qu'ils puissent s'installer en paix et récupérer quelque peu du voyage. Kyoya lui-même rejoint sa chambre d'un pas nonchalant, jusqu'à ce que la voix de sa sœur l'interpelle dans le couloir :
- Kyoya ! Kyoya attends moi !
Il s'immobilise, laisse sa sœur le rattraper et se prépare psychologiquement à l'assaut verbal qui suit :
- Mon dieu qu'elle est jolie ! Ah la la, ces françaises ! Et quelle élégance ! Elle parle japonais divinement bien ! Des études d'art ? A Paris, quelle chance ! Avec tous ces magnifiques musées ! Tu lui montreras tes toiles j'espère ? Tu lui as dit que tu peins ? Moi j'adore ce que tu fais, je suis persuadée qu'elle aimera également. Par contre je l'imaginais plus drôle, un peu comme Tamaki...
Kyoya hausse les sourcils.
- … mais en fait elle te ressemble, quelque part. Elle semble un peu hautaine, mais je suis persuadée que ce n'est qu'une façade, comme toi. En plus sinon Tamaki ne pourrait pas s'entendre avec elle.
- Tamaki s'entendrait avec n'importe qui, ou n'importe quoi.
- Kyoya, Kyoya, ne sois pas méchant ! Et notre père ! Il est aux anges ! Recevoir Monsieur Tonnerre à la maison, je l'ai rarement vu aussi enthousiaste !
Le jeune homme se demande quelle trace d'enthousiasme Fuyumi a pu déceler chez leur père, mais s'abstient de poser la moindre question qui puisse retarder la fin de la diatribe de sa sœur.
- Ahlala, que je suis heureuse pour vous deux ! Sois gentil avec elle, hein ! Ne fais pas ta tête de mule ! Une femme a besoin d'attention, d'amour, de câlins, qu'on l'écoute, qu'on la comprenne, qu'on la respecte...
Kyoya a en cet instant une pensée émue pour son pauvre beau-frère, qui doit satisfaire tout cela chez son ouragan de sœur. A priori il s'en sort fort bien cependant, ce qui n'est pas sans lui valoir une certaine admiration dans la famille Ootori.
- Ne passe pas tout ton temps sur ton ordinateur ! Sortez, allez au théâtre, à l'opéra. As-tu entendu parler de ce ténor qui...
- Fuyumi, merci, je n'hésiterai pas à faire appel à toi si j'ai des questions. Pour le moment, si tu le veux bien, je souhaiterais regagner ma chambre pour travailler.
Sans nullement percevoir l'ironie des propos de Kyoya, sa sœur s'illumine :
- C'est vrai, tu feras appel à moi ? Bien, bien, je te laisse ! Et tu peux aussi appeler Tamaki, je suis certaine qu'un jeune homme aussi charmant saura te conseiller à la perfection, et puis il est français, comme Éclair. Il doit connaître ses goûts, ses habitudes, ses...
- Fuyumi ?
- Oui, oui, je te laisse ! Oh que je suis heureuse ! A ce soir au dîner, travaille bien, ne rêvasse pas trop !
Kyoya reçoit sans sourciller l'accolade émue de Fuyumi tout en se demandant comment elle peut voir en lui quelqu'un capable de rêvasser. Avec un soupir desoulagement, il la regarde s'éloigner dans le couloir et peut enfin rallumer son portable pour se mettre au travail.
Le dîner est d'un raffinement exceptionnel, très formel ; chacune des personnes autour de la table maîtrise à la perfection ce type d'exercice. Fuyumi est charmante avec Éclair, disserte, intelligente et pleine d'esprit. La française, à la gauche de son père, se montre souriante, d'une répartie agréable, extrêmement cultivée. Kyoya se félicite intérieurement de ne s'être, une fois de plus, pas trompé. Les mères des futurs mariés discutent de la soirée du lendemain et du mariage, qui aura lieu dans plus d'un an mais dont les premiers préparatifs sont déjà lancés. On prévoit environ cinq cents invités, tous triés sur le volet, des membres des hautes sociétés française et nippone, des hommes politiques, des chefs d'entreprise. Kyoya se réjouit d'avance de cette agréable occasion de rencontrer tant de personnes mondialement illustres et influentes.
Le père de la future mariée, vers la fin du repas, se tourne vers son hôte et demande en souriant :
- Aurons-nous le plaisir de découvrir la bague de fiançailles de ma fille avant la soirée de demain ?
- Je l'ignore, répond Yoshio. Kyoya a décliné l'offre de sa mère de le seconder dans cette acquisition, qu'il a faite dans le plus grand secret.
Les regards étonnés des convives se tournent vers l'intéressé :
- J'avais en effet un choix très arrêté sur la question. Avec votre permission, je souhaiterais d'ailleurs offrir sa bague de fiançailles à Éclair en particulier.
Il croise le regard d'Éclair, qui pétille de curiosité. Puis celui de Fuyumi, dont la moue extatique n'est pas sans lui rappeler les émois ridicules des clientes du Host Club à la moindre facétie des jumeaux ou de Tamaki. Monsieur Tonnerre semble intrigué, puis sourit à son tour :
- Je n'y vois personnellement pas d'inconvénient. Je ne vous imaginais pas comme quelqu'un de... romantique, mon cher Kyoya. Vous êtes décidément plein de surprise.
C'est un compliment, et Kyoya le reçoit comme tel, inclinant humblement la tête en souriant.
Les femmes ont pris congé à la fin du dîner, laissant les hommes seuls au salon. Les discussions ont quelque peu duré, et il est déjà plus de vingt-trois heures lorsque Kyoya rejoint sa chambre. Il en ouvre la porte, s'immobilise un instant puis, en souriant, entre et referme le battant derrière lui. Éclair, qui porte encore la petite robe noire vaporeuse qu'elle avait au dîner, est nonchalamment assise de biais sur le canapé, ses jambes repliées sous elle, ses escarpins abandonnés sur l'épaisse moquette. Elle rejette sa chevelure en arrière et déclare :
- J'ai failli attendre.
- Tu m'en vois navré. Mais j'ose te signaler que ta présence ici est totalement inconvenante.
Le sourire amusé de Kyoya dément totalement la rudesse de ses propos. Il avance tranquillement, se débarrassant sur un fauteuil de sa veste de costume, et s'assoit à son tour au bout du canapé, les pieds menus d'Éclair à quelques millimètres de lui. Elle se recale sur les coussins et son sourire se fait taquin :
- Si elle ne vous convient pas à vous, Monsieur Ootori, je peux prétendre m'être perdue, et vous me ferez reconduire dans la minute à ma propre chambre.
- Nous deux, seuls ici, avec nos parents et une armée de serviteurs qui vaquent dans la maison, c'est un défi intéressant.
- Je pensais que toi et moi adorions les défis.
- En effet.
Ils se sourient, désireux d'étirer ces secondes délicieuses, et qui n'ont cependant que trop duré. Des mois qu'ils se sont vus, des mois qu'ils se sont touchés, embrassés dans le petit salon de l'hôtel particulier, à Paris. Kyoya tend doucement la main et Éclair y joint la sienne. Il l'attire vers lui, elle se redresse, se glisse contre lui, passe sa main fine sur la joue du jeune homme. Délicatement, elle ôte les fines lunettes et les dépose près d'eux, plongeant enfin dans la véritable profondeur de son regard, sentant son propre cœur se serrer devant l'intensité de ce qu'elle distingue dans les prunelles grises de Kyoya. Il ne bouge pas, la laisse venir, son éternel sourire fin flottant sur ses lèvres avec, pour une fois, une infinie douceur.
Il sent trembler la main d'Éclair sur sa joue, il voit briller ses magnifiques yeux pâles, il la regarde se mordre légèrement la lèvre inférieure pour tenter, en vain, de garder le contrôle d'elle-même.
Il met fin à leur agonie et, fermant les paupières, embrasse la jeune femme.
Leur étreinte se fait désespérée, ils se blottissent chacun contre le seul être avec lequel ils peuvent enfin être complètement, totalement eux-mêmes. Ils peuvent enfin oublier leurs parents, leurs familles, leur illustre héritage et le poids infini qui pèsent depuis toujours sur les épaules de ceux qui ne sont encore, quelque part, que deux adolescents découvrant l'amour.
Les doigts fins d'Éclair se glissent dans les cheveux sombres de Kyoya.
Les mains de Kyoya caressent tendrement le dos d'Éclair, disparaissant parfois sous sa chevelure auburn pour rejoindre sa nuque gracile.
À un moment, Éclair s'est coulée sur les genoux de son fiancé. À un moment, leurs lèvres se sont entrouvertes et leurs souffles se sont mêlés dans un ballet qui leur donne le vertige. À un moment les mains de Kyoya ont glissé sur les hanches de la jeune femme, suivant le tissu vaporeux jusqu'à trouver la chaleur de la peau de deux jambes fuselées.
À ce moment, ils savent tous deux qu'ils sont sur le point de basculer de l'autre côté, là où la passion qui les lie les appelle d'une voix sourde. Là où ils ne doivent pas aller, pas encore. Non parce qu'ils écoutent l'éducation, les convenances, la retenue qu'on leur a enseignées toute leur existence. Non : il se sentent dorénavant – ils se savent dorénavant – intouchables, bien au-delà de tout et de tous les autres.
Ce qui, au même instant, leur fait séparer leurs lèvres frémissantes, est le désir d'attendre que le moment, le véritable moment, soit enfin arrivé. La nécessité de ne pas céder l'un à l'autre sur les coussins d'un canapé. L'orgueil, parce qu'ils sont Kyoya Ootori et Éclair Tonnerre et que ce qui les unit est bien au-delà de ce qui pourrait arriver là, clandestinement, trop rapidement.
Ils se sourient, front contre front, électrisés, impatients, mais maîtres d'eux-mêmes et du reste du monde.
Les mains de Kyoya, brûlantes, se détachent des jambes de sa fiancée et les doigts de celle-ci se retirent des mèches sombres du jeune homme. Et chacun de deux se demande, en son fort intérieur, comment l'autre parvient à rester aussi magnifique et aussi stoïque après un moment d'une telle intensité. Éclair s'est relevée, a rejeté sa chevelure en arrière ; Kyoya lui tend sa main et elle s'y appuie, le temps de remettre ses escarpins. Leurs doigts se séparent, leurs regards se détachent, et avec une grâce aérienne Éclair se glisse hors de la chambre de son fiancé. Ils n'ont pas échangé un mot de plus.
- Me permettez-vous de vous enlever Éclair quelques minutes ?
Monsieur et Madame Tonnerre se tournent vers leur futur gendre qui les regarde en souriant, vêtu d'un magnifique costume sombre sur une chemise immaculée. La cravate grise agrémentée d'une épingle ornée d'une sobre perle de Tahiti fait ressortir ses yeux clairs derrière ses fines lunettes.
- Mais bien évidemment, vous devez avoir des choses à vous dire. Seulement, pour encore quelques temps, il faudra nous la rendre !
Le sourire de Kyoya s'élargit ; Éclair s'est avancée et il lui offre galamment son bras, la dirigeant vers le jardin d'hiver sous les regards intrigués et curieux de leurs deux familles. Dans l'aile de réception, les serviteurs sont en ébullition et donnent la dernière touche à la soirée de fiançailles qui débutera dans quelques minutes. Les premiers invités ne tarderont pas à arriver et les parents des futurs mariés se dirigent vers les salons pour les accueillir.
Les deux jeunes gens, à contre-courant de toute cette agitation, entrent dans la serre qui jouxte la maison et donne sur la piscine intérieure. La végétation luxuriante fait oublier les frimas du dehors et, sans l'étendue enneigée du parc visible par les baies, on pourrait se croire en plein été. Éclair s'est détachée du bras de Kyoya pour mêler ses doigts aux siens et se laisse conduire dans une petite allée de graviers, au milieu des fleurs. Devant estimer qu'ils sont enfin assez loin de tout et de tout le monde, le jeune homme s'arrête et, d'une légère pression des doigts, invite sa promise à se tourner vers lui.
- Tu es absolument magnifique, Éclair.
Il y a quelques années, cette phrase aurait été récitée en souriant à l'une des clientes du club. Pourtant en cette soirée le compliment n'est pas feint, mais terriblement sincère, et mérité. Éclair est vêtue d'une longue robe crème dont le tissu glisse sur ses courbes avec toute la perfection dont est capable l'un des plus grands couturiers français. Les épaules de la jeune femme sont nues, seulement couvertes d'une étole de fils d'or rappelant ceux qui dessinent de sobres arabesques sur sa robe. Les boucles auburn sont relevées sur sa nuque, quelques mèches glissant ça et là autour de son visage. Le seul bijou qu'elle porte est un collier d'or épais.
La jeune femme se contente de sourire et de serrer brièvement la main de Kyoya, avant que celui-ci ne se détache doucement d'elle pour saisir, dans la poche dans sa veste, un petit écrin de velours noir. Éclair sent son cœur bondir dans sa poitrine mais n'en laisse rien paraître. Elle relève les yeux vers Kyoya qui, son regard gris rivé à celui d'Éclair, déclare avec douceur :
- Je veux te le demander à nouveau, Éclair. Maintenant que nous sommes seuls, maintenant que nos familles ne sont pas là. Je veux te le demander, et que tu me répondes sincèrement, en faisant abstraction du reste, de tout... de tout ce que nous représentons et de tout ce qu'on attend de nous. Éclair, désires-tu être ma femme ?
- Oui Kyoya.
- Tu souhaiterais toujours m'épouser si nos pères n'en avaient pas convenu, si nos familles n'étaient pas impliquées ?
- Mais si nos familles n'étaient pas impliquées, Kyoya, je t'aurais épousé depuis des mois.
C'est tout ce dont il a besoin, tout ce dont ils ont besoin. Le jeune homme respire profondément, puis ouvre l'écrin et sourit. Sourit des yeux écarquillés d'Éclair, de sa totale stupéfaction.
Cela aurait du être un diamant. Un diamant d'un nombre de carats totalement indécent, monté sur le plus bel or par l'un des plus grands joailliers au monde.
L'or jaune a été assombri par le temps, privé de son lissé originel. Enchâssé dans le chaton reposait une pierre d'un rouge sombre, rectangulaire, encadré de deux petits diamants.
Un grenat. Pas une pierre précieuse. Une simple pierre fine. Un magnifique grenat, certes, mais un grenat.
La bague est néanmoins très belle. Elle n'est simplement... absolument pas conforme à ce à quoi Éclair s'est attendue. A ce à quoi tout le monde s'attend.
Éclair pourrait se sentir insultée, tourner les talons et sortir du jardin d'hiver. Ce manquement aux traditions et le peu de valeur apparent du bijou suffiraient à le justifier, et Monsieur et Madame Tonnerre seraient bien évidemment outrés d'une telle attitude à l'égard de leur fille, et au leur par conséquent.
Elle n'en fait rien. Car celui qui lui offre ce bijou est Kyoya Ootori, et il est absolument évident qu'il ne se permettrait pas la moindre insulte à l'égard ses hôtes et de sa fiancée. Éclair saisit simplement le bijou entre ses doigts, appréciant la chaleur de l'or, les éclats sombres de la lumière qui joue dans la profondeur du grenat. Elle murmure :
- C'est un bijou ancien.
- Un peu plus de deux siècles.
- Début XIXème, donc, conclut Éclair en fronçant les sourcils, approchant la bague de son visage.
- Tout début.
Elle jette un coup d'œil à Kyoya. Il a rangé l'écrin et observe la jeune fille avec un sourire amusé. Elle sourit à son tour, sa curiosité piquée au vif, et détaille l'anneau, plissant les yeux.
- Tes lunettes de théâtre auraient pu t'être utiles, mais j'ai constaté que tu ne les portes plus, remarqua Kyoya.
- Non. Elles sont restées sur un pont, non loin de ton lycée, il y a fort longtemps. J'y ai renoncé ce jour-là, comme à beaucoup d'autres choses.
La voix d'Éclair est mélancolique. Kyoya sut cependant qu'elle ne parle pas de Tamaki, que ce n'est pas un regret amoureux qu'elle évoque en cet instant. C'est le renoncement à tout ce qu'elle était alors, à tout ce qu'ils ont détesté d'elle sept ans plus tôt.
Elle distingue finalement quelque chose, des lettres à l'intérieur de l'anneau. Rien en rapport avec eux deux, car l'écriture est usée et la jeune femme doit orienter la bague à la lumière pour parvenir à déchiffrer :
- A... José... phine... N... B...
Éclair fronce les sourcils, réfléchissant à ce message sibyllin. Kyoya ne la quitte pas des yeux, chérissant ses instants, attendant qu'elle comprenne.
Éclair pâlit et relève brusquement la tête vers son fiancé dont le sourire s'élargit, confirmant les conclusions de la jeune femme.
- Début XIXème... Ce pourrait-il que... Joséphine de Beauharnais ? Et donc... NB... serait...
- Napoléon Bonaparte. Empereur de France.
Éclair porte une main à sa bouche et ses doigts tremblent autour de la bague. Le sourire de Kyoya s'adoucit et, délicatement, il prend le bijou et le passe lentement à l'annulaire gauche de sa fiancée en expliquant :
- Cette bague fut offerte par Napoléon Bonaparte, le jour de son sacre, le 2 décembre 1804, à son épouse, Joséphine de Beauharnais.
- Et comment peut-elle se retrouver à mon doigt ? demande Éclair d'une voix où l'amusement le dispute à l'émotion.
- Les musées sont comme tout le monde, ils ont besoin d'argent.
Éclair rit, ses grands yeux brillants de larmes. Taquine, elle objecte :
- Napoléon a eu plein de maîtresses et a divorcé de Joséphine, même s'il l'aimait.
- Votre empereur était certes un génie militaire et politique, mais il a cependant commis plein d'erreurs tout au long de sa vie. J'ai de plus hautes aspirations.
- Que de devenir empereur ?
- Non, que de me séparer de la femme que j'aime.
Ils restent quelques instant immobiles, face à face, avant que Kyoya n'efface doucement, de son pouce, la larme unique qui coule sur la joue d'Éclair. Elle mêle ses doigts tremblants à ceux de son fiancé et celui-ci attire Éclair à lui, scellant leurs lèvres dans un baiser passionné. Lorsqu'ils séparent leurs souffles, ils demeurent un moment silencieux, front contre front. Au loin, on perçoit la musique d'un orchestre de chambre et le bruissement feutré des conversations. Les deux jeunes gens s'écartent l'un de l'autre, sereins et radieux, et Kyoya offre à nouveau son bras à Éclair. Après avoir échangé un dernier regard, ils sortent du jardin d'hiver, prêts à affronter la foule des invités et l'avenir qui s'offre à eux.
La bague de fiançailles d'Éclair est le sujet d'attraction de la soirée et la jeune femme ne se lasse pas de présenter sa main fine et d'expliquer l'origine du bijou. Kyoya, près d'elle, raconte comment il l'a acquise, sans vraiment chercher à dissimuler sa satisfaction. Les parents des futurs mariés ont été pris à contrepied par ce choix et Monsieur Tonnerre s'est demandé un bref instant s'il devait s'offusquer du non respect des traditions par le troisième fils Ootori ; mais un rapide coup d'œil à sa fille, radieuse, l'a rassuré et il a congratulé à son tour son futur gendre de ce choix peu modeste, mais fort original.
Les deux jeunes gens ne se quittent pas, saluant les convives, recevant poliment les félicitations et vœux de bonheurs des uns et des autres, détaillant les préparatifs du mariage à venir.
Kyoya perçoit leur présence avant même de les voir et tourne discrètement la tête vers la porte de la salle de réception du manoir. Puis, posant sa main dans le dos de sa promise, il attend que celle-ci ait fini de s'entretenir avec leur interlocuteur pour les excuser poliment, ils ont des invités à saluer. Éclair lui lance un regard surpris mais n'objecte rien et se laisse conduire parmi la foule, remerciant gracieusement des compliments des uns et des autres à leur passage. Kyoya ne semble pas vouloir s'arrêter et ils traversent quasiment la salle pour arriver près d'une des tables du buffet.
La jeune femme se raidit et, un bref instant, son sourire tremble sur ses lèvres. Mais déjà les cinq hommes se sont tournés vers eux et leur sourient, plus ou moins largement. Tamaki, le premier, s'avance pour s'incliner respectueusement devant Éclair, lui baisant poliment la main. Mais, lorsqu'il se relève, il ne peut s'empêcher de passer un bras autour des épaules de la française et de l'attirer à lui.
- Éclair, je suis très heureux de te revoir. Et que cela soit dans de telles circonstances, si merveilleuses et inespérées, me comble de bonheur. Toutes mes félicitations.
- Merci Tamaki, répond-elle simplement, la gorge serrée d'émotion.
Il la relâche en souriant et se recule de quelques pas avant de désigner d'un geste de la main les quatre jeunes hommes qui n'ont pas encore bougé :
- Éclair, j'ignore si tu te souviens de nos amis : Mitsukini Haninozuka, Takashi Morinozuka, Kaoru et Hikaru Hitachin.
Elle s'incline respectueusement, sentant peser sur elle leurs regards, non pas sévères, mais du moins réservés en ce qui concerne les jumeaux.
- Je vous remercie beaucoup d'être venus aujourd'hui.
- Nous n'aurions manqué cela pour rien au monde, répond Honey avec un sourire franc. Recevez nos plus sincères félicitations.
Le jeune homme blond a insisté un instant sur l'adjectif, et Mori et les jumeaux acquiescent à leur tour, manifestement désireux de s'associer à cette déclaration. Le cœur d'Éclair se serre dans sa poitrine, plus encore lorsqu'elle sent les doigts de Kyoya glisser dans son dos en une caresse discrète mais rassurante.
Tamaki se saisit alors de la main gauche de la fiancée et écarquille les yeux, stupéfait :
- Kyoya ! Non mais qu'est-ce que c'est que cette bague de fiançailles ? Pourquoi ne m'as-tu pas consulté ? Comment as-tu pu...
- Je ne vois pas du tout pourquoi j'aurais dû te consulter sur un tel sujet.
- Mais enfin ! s'écria le blond outré, je suis ton témoin ! Et pour un achat aussi important, aussi chargé de romantisme et de sentiments, alors...
- Cette bague me convient à la perfection, coupa Éclair en souriant.
Tamaki écarquilla plus encore les yeux, et ses quatre amis ne purent dissimuler leur étonnement. Hikaru avança d'un pas et tendit la main vers Éclair :
- Vous permettez ?
Leurs regards se croisent et se jaugent un instant. Elle sait qui il est ; un des Hitachin, fiers et vindicatifs. Ceux peut-être qui la haïssaient le plus, alors. Mais le regard et le sourire d'Hikaru sont francs, alors Éclair y répond en posant ses doigts dans la paume du jumeau.
- Je vous en prie.
Hikaru observe le bijou :
- C'est en effet un choix étrange, Kyoya.
- Mais un très beau bijou, manifestement ancien, renchérit son frère, penché par-dessus son épaule.
- A-t-il une histoire particulière ?
Le sourire d'Éclair s'élargit et elle jette un coup d'œil à Kyoya, lui laissant le plaisir d'expliquer :
- Oui, on peut en effet dire qu'il a une histoire.
- On peut même dire qu'il est l'Histoire, précise doucement sa promise.
- Cette bague a été offerte par l'empereur de France Napoléon Premier à son épouse Joséphine le jour de son sacre, en 1804.
Aucun de ses amis ne semblant pouvoir bouger pendant quelques secondes, Kyoya en profite pour remonter ses lunettes d'un air faussement détaché. Hikaru baisse lentement les yeux, regardant à nouveau le bijou, et ne peut retenir un sifflement d'admiration :
- Waou... Alors là...
- … chapeau Kyoya ! continue Kaoru.
Honey sourit largement et s'exclame à son tour :
- Quel excellent choix, si original ! Mais nous n'en attendions pas moins de toi !
Mori acquiesce en souriant et Kyoya s'apprête à acquiescer sobrement lorsqu'un gémissement ridicule se fait entendre : Tamaki, les yeux écarquillés, a porté une main à son cœur et, de l'autre, désigne son meilleur ami d'un doigt accusateur :
- Comment as-tu osé ? Comment as-tu pu voler à mon pays un des symboles de son Histoire ? Comment as-tu pu piller ainsi le trésor national français ? Comment as-tu pu arracher à l'un de nos plus illustres musées l'un des joyaux de sa collection ?
- Je l'ai achetée, cette bague, parce qu'elle était à vendre, imbécile, répond sèchement Kyoya. Et pour ta gouverne, elle ne se trouvait pas au Louvre, mais dans un petit musée de province qui, grâce à mon argent, va pouvoir remettre ses bâtiments en état et élargir ses collections !
Tamaki secoue la tête et se laisse tomber à genou, son visage désespéré levé vers une vive lumière soudain tombée des cieux.
- Mon Dieu... Dépouiller ainsi de sa pièce maîtresse un petit musée de province... Le seul attrait historique d'un petit coin de France qui ne devait certainement sa survie économique qu'aux touristes attirés par ce joyau dont tu les as dépossédés... Arracher à l'Histoire de France son patrimoine, tout cela pour...
- Pour l'offrir à une française, je te signale, coupe froidement Éclair.
Et, avant que quiconque ait pu réagir, elle ferme son poing et en assène un coup précis sur le haut du crâne de Tamaki qui, toujours à genoux, encaisse avec un couinement.
Il y a un silence et tous se tournent vers la jeune femme qui se remet à sourire alors que le blond se traîne en pleurant dans un coin de la salle. Puis les regards passent sur Kyoya qui, bien qu'il ait également fermé le poing, n'a pas eu le temps d'en frapper son meilleur ami, devancé par sa future épouse. Kyoya dont, pour une fois, l'étonnement est bien visible sur ses traits fins d'habitude si fermés.
Alors Hikaru, Kaoru et Honey éclatent de rire pendant que même Mori sourit largement.
Alors Tamaki relève aussi la tête et regarde, avec un sourire éblouissant, son meilleur ami et Éclair, désormais certain, s'il ne l'était déjà, que ces deux-là sont, contre toute attente, réellement faits l'un pour l'autre.
La bague existe. Si si. Ai mis longtemps à trouver cette idée, qui manque totalement de modestie, mais qui convient bien à l'idée que je me fais de ce couple charmant... et très très sûr de lui. J'ai mis un lien sur mon profil si vus voulez voir ledit bijou.
