Chapitre 9.

Laurence ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Appuyé contre un mur après avoir échappé à l'enfer de son appartement, il ne pouvait que contempler ses mains tachées de sang qui tremblaient violemment et se souvenir des mêmes circonstances quelques années auparavant… une date qu'il n'oublierait jamais...

Berlin, 14 octobre 1947…

Le visage d'une jeune femme aux yeux bleus myosotis apparut comme si c'était hier… Irina lui souriait avec espièglerie, comme elle savait si bien le faire, mais il voyait clair au travers de son jeu et se méfiait d'elle. Elle était sa cible, celle qui le mènerait aux Quatres... Quelques semaines après leur rencontre, il n'avait pu établir de liens concrets entre elle et l'organisation criminelle, mais il savait qu'il était sur la bonne piste. C'étaient juste des soupçons et en creusant, il avait découvert qu'elle espionnait pour le compte des russes. Jouait-elle un double jeu ? Était-elle contrainte d'exécuter des ordres et de ramener des renseignements en échange de quelque chose ? Jamais il n'avait pu lui soutirer la moindre information, même sur l'oreiller.

Laurence ferma les yeux pour échapper aux flammes qui dansaient dans sa mémoire… Quand Irina l'avait appelé, paniquée, il n'avait pas hésité. Elle avait peur, disait-elle, quelqu'un la suivait et la surveillait, et non, ce n'était pas de la paranoïa, c'était bien réel. Elle voulait quitter l'Allemagne et rejoindre la France pour vivre libre… Il avait compris entre les mots qu'elle savait pour le compte de qui il travaillait et pourquoi il était auprès d'elle. Implicitement, au travers de son appel au secours, elle s'en remettait au gouvernement français et à son agent. Il fallait qu'il l'aide, et peut-être qu'en échange, obtiendrait-il qu'elle parle ? L'idée de tomber dans un piège tendu par les Quatre ou les Russes ne lui avait pas échappé, mais c'était son métier de prendre des risques.

Laurence était entré dans l'immeuble où elle habitait et il avait senti le gaz dès le second étage. Rapidement, il avait gravi l'escalier en priant pour que personne ne provoque un contact électrique en allumant la lumière par exemple. Arrivé devant la porte de l'appartement d'Irina, il avait frappé. L'odeur à l'étage était insupportable. Sans se poser de questions, il avait défoncé la porte en faisant sauter la serrure d'un coup de pied magistral… Mais trop tard, l'explosion avait retenti avant qu'il ne pénètre dans l'appartement et il avait été projeté violemment contre le mur opposé dans une déflagration de lumière et de chaleur…

Il ne se souvenait plus des minutes qui avaient suivies, sauf qu'il était sorti miraculeusement indemne des décombres. Provisoirement sourd, il n'avait que des brûlures superficielles. Son costume était calciné, déchiré par endroits, couvert de poussières et d'un sang qui n'était pas le sien… C'est à cet instant là, alors que les gens couraient dans tous les sens, paniquées, qu'il avait aperçu Jäger au coin de la rue, bien en évidence. Calmement, l'homme de main des Quatre l'avait observé longuement en souriant d'un air sadique, avant de se détourner pendant que Laurence, encore à moitié sonné, se lançait à sa poursuite.

Arrivé au coin de la rue, Laurence avait perdu Jäger. Tel un fantôme, l'homme de main avait disparu… Malgré son état, l'agent français était persuadé qu'il n'avait pas rêvé.

Irina était morte. C'était son sang qu'il avait sur les mains, comme il avait celui de Bazin à présent. Un autre innocent était mort à cause des Quatre. Combien y en aurait-il d'autres avant que tout s'arrête ? Une vague de fureur l'envahit et il donna un coup de pied dans une boîte de conserve qui traînait là. L'objet émit un son lugubre en allant percuter le mur en face de lui et le tira de ses sombres pensées.

Laurence observa la petite chambre de bonne dans laquelle il avait trouvé refuge. Pourquoi avait-il choisi d'aller chez Alice Avril ? Avait-il espéré la trouver chez elle ? A l'heure qu'il était, la journaliste devait être devant son immeuble, à s'interroger sur les circonstances de l'explosion. Peut être même le cherchait elle ?

Pas un instant, l'idée qu'Avril ou Marlène puissent s'inquiéter pour lui, ne l'effleura. Avec le choc, il avait basculé en mode de survie où les réflexes basiques acquis au cours de son entraînement bien des années auparavant, l'avaient guidé pour le mettre à l'abri. A présent, il était temps pour lui de se ressaisir et de réfléchir à une nouvelle stratégie.

Le policier se releva, alla se laver les mains dans la petite salle de bain de l'appartement et se passa de l'eau sur le visage. Le reflet dans le miroir lui renvoya l'image d'un homme aux abois et inquiet. Inconsciemment, il avait répondu à l'appel de la sécurité mais c'était illusoire. Il n'y avait pas de refuge, pas d'endroit sûr tant que les Quatre opéraient.

Il ne pouvait pas rester chez Avril. Sa seule présence en ces lieux mettait la jeune femme en danger. De plus, elle allait bientôt rentrer et il était de plus en plus persuadé qu'il lui fallait saisir l'opportunité offerte de disparaître et de faire croire à sa mort. Jusqu'à présent, ses adversaires avaient toujours eu un coup d'avance sur lui. Comme il l'avait fait déjà par le passé, il allait endosser une autre identité et mener discrètement l'enquête sans entraves. C'était la meilleure option s'il voulait mettre un terme aux agissements de Dimitrov et dénoncer la traîtrise de Félix.

Il enfila son imperméable, et après un dernier regard pour s'assurer que tout était comme il l'avait trouvé, quitta le petit studio d'Avril…

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Pendant que Laurence rentrait dans la clandestinité, Alice trouva refuge chez Marlène cette nuit-là. Les deux jeunes femmes la passèrent dans les bras l'une de l'autre, en pleurant la majeure partie du temps leur ami disparu et en évoquant des souvenirs l'autre partie devant une bouteille de vin qui descendit rapidement...

La langue déliée par l'alcool, Alice avoua à une Marlène peinée ce qu'elle ressentait réellement pour le commissaire depuis peu. Ce ne fut pas vraiment une surprise pour la secrétaire de Laurence, même si la pilule fut difficile à passer. Devant le chagrin de la rousse, la blonde ne lui en tint pas rigueur bien longtemps, conscientes toutes les deux de ce qu'elles avaient en commun et de leur égalité devant l'absence de l'être auquel elles tenaient le plus.

Ce n'est qu'au petit matin qu'Alice finit par s'endormir, épuisée d'avoir versé trop de larmes, le corps las et endolori. Elle sombra provisoirement dans un sommeil sans rêves, avant de cauchemarder à nouveau…

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Tout le commissariat vivait au ralenti, choqué par la disparition brutale de Laurence la veille. Partout les mêmes questions, la même incompréhension. Qu'était-il arrivé à leur enquêteur vedette ? Etait-ce un accident ? Un assassinat ? Qui étaient ces types qui s'emparaient de l'affaire et sur lesquels planait le silence typique des services secrets ?

Dès la première heure, Tricard avait fait les démarches auprès du préfet de police pour récupérer l'enquête et s'était vu rapidement opposer un refus poli. Il devait s'incliner devant une décision qui venait d'en haut. Cela faisait longtemps qu'il soupçonnait Laurence d'avoir appartenu à la D.S.T. et qu'il avait compris que son subalterne avait une place à part dans la hiérarchie policière. Il s'en était plaint au début, mais devant les résultats obtenus, il avait rapidement laissé Laurence mener ses enquêtes comme bon lui semblait. Le divisionnaire fermait les yeux sur certains comportements limites, notamment lorsque le commissaire froissait des susceptibilité, et se portait garant lorsque des plaintes s'élevaient contre le policier peu respectueux du règlement.

Tricard se posait lui aussi beaucoup de questions et avait hâte d'interroger les deux complices de Laurence : Avril et Marlène, d'autant que Glissant n'avait même pas pu approcher et examiner le corps découvert dans l'appartement. Etant donné les circonstances, l'une comme l'autre étaient absentes du travail pour la journée. Tricard décida de se rendre directement chez la secrétaire de Laurence après le déjeuner.

Le divisionnaire sonna et attendit pendant de longues secondes. Finalement, une Marlène avec les traits tirés vint ouvrir.

« Commissaire ? Mais qu'est-ce vous faites là ? »

« Désolé de vous déranger, Marlène, mais vous comprendrez que les circonstances sont exceptionnelles. »

« Bien sûr. Entrez. »

Marlène installa le divisionnaire dans la cuisine et lui fit un café.

« Comment vous tenez le choc ? »

Marlène secoua la tête et recommença à pleurer.

« C'est dur... Très dur. »

Alice fit son apparition dans la cuisine en ayant entendu les bruits de conversation. Elle avait peu dormi, s'était réveillée au milieu d'un mauvais rêve qui l'avait terrorisée, avant de se rendre compte qu'elle vivait réellement ce cauchemar… Et depuis, elle traînait son mal-être, en pensant sans cesse à Laurence.

« Avril ? » Quand il vit la mine dévastée de la rousse, il lui fit signe. « Venez-vous asseoir et prendre un café. »

Il y eut un silence.

« Mesdemoiselles, je sais combien vous teniez au commissaire Laurence. Malgré son caractère… difficile, il était plutôt remarquable et attachant… à sa façon. Il me manquera beaucoup à moi aussi. »

Alice baissa la tête pendant que Marlène ne pouvait retenir ses larmes.

« Marlène, vous étiez l'amie fidèle, le soleil qui illuminait ses jours. Il ne me faisait pas beaucoup de confidences mais il m'avait avoué une fois que, sans vous, sa vie à Lille n'aurait pas été la même. »

Marlène sanglota et Avril dessina des formes sur la table avec son doigt en serrant la mâchoire, refusant de verser encore des larmes.

« Avril, je suis sûr qu'il tenait à vous profondément. Vos disputes étaient légendaires au commissariat mais dès que vous aviez des soucis, il accourait pour vous sortir du pétrin dans lequel vous vous étiez encore fourrée. »

« Oh mon dieu ! Il est vraiment parti ! » s'écria Marlène, désespérée.

La rousse et la blonde éclatèrent en sanglots devant le divisionnaire, qui fit tout son possible pour retenir une larme. Sans succès.

Submergée à nouveau par le désespoir, Alice n'en pouvait plus. Elle étouffait. Elle se leva brusquement et sortit sur le petit balcon pour prendre l'air. Elle contempla le ciel si bleu de ce début d'après-midi et ferma les yeux sous la caresse du soleil. Ce fut pire. Pourquoi fallait-il qu'il fasse si beau en un jour si triste ?

La brise lui apporta le son de la voix de Laurence, cette voix grave qu'il savait rendre sensuelle et cajoleuse quand il le désirait. Elle eut un rire distordu qui se termina en un sanglot pathétique. Jamais avec elle il ne l'avait employée. Elle n'avait eu droit qu'à son mépris, ses sarcasmes piquants et à ses manières brusques. C'était ça la réalité, pas de s'imaginer les mots doux qu'il aurait pu lui susurrer à l'oreille…

Rageusement, Alice s'essuya les yeux en entendant la porte-fenêtre s'ouvrir derrière elle. Tricard vint s'installer à côté d'elle en posant ses coudes sur la balustrade. Il resta un moment silencieux, laissant la jeune femme bouleversée se reprendre.

« Laurence était le meilleur flic que je connaisse, un enquêteur hors pair, un collègue sur lequel on pouvait compter... c'était aussi quelqu'un de bien quand on faisait l'effort d'apprendre à le connaître… Mais il ne se laissait pas facilement approcher, hein ? »

Avril tourna la tête vers lui et eut un pauvre sourire.

« Non. Il n'a jamais été d'un abord amical… Mais une fois que vous aviez gagné sa confiance, il vous écoutait… Je crois qu'il vous appréciait. »

Tricard hocha la tête et eut un petit rire.

« Vous saviez qu'il était venu me voir pour s'excuser après l'affaire des Ballets Russes ? Il a reconnu qu'il était allé trop loin et qu'il n'aurait pas dû me donner de faux espoirs... »

« Brigitte… » Avril se mit à rire à son tour en se souvenant. « … Qu'est-ce que je lui en ai voulu ! Vous savez ce qu'il a fait pour se faire pardonner ? Il m'a offert un jeune hérisson qu'il avait trouvé, un de mes congénères comme il disait... Tu parles ! J'ai eu des puces pendant des semaines ! »

Tricard pouffa de rire.

« Le cadeau empoisonné par excellence… Oui, il était comme ça… »

Alice renifla et secoua la tête, en déni total.

« Je sais même pas pourquoi je pleure autant pour lui... Il m'en faisait voir de toutes les couleurs et il arrêtait pas de me dénigrer… Il me détestait... »

La jeune femme se remit à pleurer. Touché, Tricard la prit dans ses bras.

« Mais non, Avril, il ne vous détestait pas... »

A ces mots, Alice fut secouée par d'énormes sanglots.

« Ça va aller, mon petit, ça va aller... »

Tricard consola Alice jusqu'à ce qu'elle se calme.

« Je sais que le moment est mal choisi, mais… » Le divisionnaire s'interrompit quelques secondes. « … Mais j'ai besoin de savoir sur quoi Laurence travaillait... Je veux faire la lumière sur ce qui s'est passé... Le salaud qui lui a fait ça, s'en sortira pas, je vous le jure ! Et c'est pas le préfet ou le ministre qui m'empêcheront d'aller au bout de l'enquête ! »

« Je sais… On veut tous savoir. »

« Vous voulez bien qu'on en parle ? »

Alice hocha la tête, sécha ses larmes et commença à raconter.

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Le numéro de téléphone trouvé dans le journal de Jouve avait parlé et l'avait conduit à une adresse. À présent, Laurence planquait dans une vieille camionnette au coin de la rue et observait la maison de l'extérieur. Depuis le matin, il n'y avait eu aucun mouvement. Personne n'était sorti, personne n'était entré.

Il sortit du véhicule et passa sa trousse à outils en bandoulière. Habillé avec un bleu de travail qui n'était plus de première jeunesse, mal rasé, avec une perruque noire aux cheveux mi-longs, la gauloise aux lèvres, il était méconnaissable en plombier, d'autant que son portrait s'affichait à la une de l'édition du jour de La Voix du Nord.

Laurence sonna à la porte et attendit. Il avait déjà mis des gants et sorti son passe-partout. Il n'hésita pas à en faire usage quand il vit que personne ne venait ouvrir, suite à son troisième coup de sonnette.

Avec prudence, il poussa la porte et pénétra dans la maison silencieuse en allumant sa lampe torche. Il y faisait frais, cela sentait le renfermé, preuves qu'elle n'était sans doute pas occupée. Sur ses gardes, il avança et visita les pièces du rez-de-chaussée. Elles étaient toutes vides.

Guettant toujours le moindre bruit, il monta à l'étage. Les premières chambres étaient inoccupées. Quand il poussa la porte de la troisième, en revanche, il fut immédiatement assailli par l'odeur caractéristique. Il plaqua un mouchoir sur son nez et se précipita vers la fenêtre qu'il ouvrit en grand.

Au milieu de la pièce gisait le cadavre d'un homme. Il se pencha sur lui et l'examina en jurant. Il venait de reconnaître la peau grêlée et les yeux convergents de l'homme au cou de taureau.

Laurence fit rapidement le tour de la pièce, notant méticuleusement dans sa mémoire les indices sans rien toucher. Il y avait un divan qui avait connu des jours meilleurs dans un coin et de vieux journaux qu'il parcourut sans rien trouver. Il trouva le fameux téléphone sur une console. Regrettant de ne pas disposer des moyens policiers habituels, il sortit du scotch et récupéra de façon artisanale les empreintes bien visibles sur le combiné. Après quelques minutes de recherches, il en conclut que l'endroit était un point de chute ou une planque.

Il revint vers le cadavre, observa la position du corps, l'impact de la balle et en déduisit où le tireur se trouvait au moment du coup de feu. Dans son esprit, cela ne faisait aucun doute que la victime connaissait son assassin.

Il fouilla ensuite les poches du mort. Dans le portefeuille, il ne trouva pas de papiers d'identité, ce qui ne l'étonna pas. Le seul objet qu'il découvrit fut une clé de voiture, celle d'une Peugeot. Il l'empocha.

Le numéro de téléphone trouvé dans le journal de Jouve l'avait conduit au tortionnaire d'Avril. Le lien était à présent établi entre les deux hommes. Restait à savoir pour qui ils travaillaient, Dimitrov ou Félix Blanc Gonnet ?

Laurence s'assura une dernière fois que tout était en place et sortit de la maison. Dans la rue, il observa les véhicules garés, dans l'espoir d'apercevoir une Peugeot. Il marcha le long de la rue, testant la clé dans les serrures des voitures de la marque stationnées là. Le policier prit son temps, arpenta une seconde rue adjacente, puis une troisième, une quatrième, quand, au bout d'une demi-heure, il trouva enfin le bon véhicule, une 403 gris vert.

Le commissaire prit place au volant et fouilla le véhicule à la recherche de papiers ou d'indices.

Au sol, sous les sièges, il n'y avait rien d'inhabituel. De la boîte à gants, il sortit des cartes de la région, un carnet d'entretien dont les signatures étaient illisibles et sur lequel aucun nom n'apparaissait. Un carton d'invitation dans une enveloppe non cachetée attira son attention.

Il s'agissait d'une soirée caritative qui aurait lieu quelques jours plus tard. Elle n'était pas nominative. Laurence l'empocha.

Le policier continua sa fouille mais ne découvrit rien d'autre. En sortant, il nota le numéro d'immatriculation du véhicule. Il lui restait plus désormais qu'à entrer clandestinement à la préfecture.

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Félix Blanc Gonnet débarqua au commissariat en fin de journée et s'invita dans le bureau de Tricard. Moins de vingt quatre heures après la disparition de Laurence, il lui annonça que la sépulture du policier aurait lieu dans la semaine avec tous les honneurs militaires dus à un ancien Résistant. Il se chargeait de prévenir la famille du défunt.

Mais ce ne fut pas l'unique objet de sa visite : le fonctionnaire ordonna au commissaire divisionnaire de lui remettre Hélène Spencer. Tricard n'eut guère le choix et obtempéra. Pendant que les hommes de Blanc-Gonnet embarquaient la détenue, il assista pour la première fois à une scène qui devait lui laisser bien des regrets par la suite : Spencer était littéralement paniquée. D'habitude si maîtresse d'elle-même, la criminelle le supplia de prévenir Laurence d'urgence, d'appeler son avocat, d'alerter la presse sur les conditions de sa disparition. Le mot fut jeté à la hâte alors qu'on l'enfermait dans un fourgon. Elle ignorait ce qui était arrivé à Laurence et personne n'avait cru bon de l'en avertir.

Impuissant, Tricard protesta sur ces méthodes qui lui rappelaient les heures sombres de la guerre et de la Libération. Il menaça Blanc-Gonnet d'une plainte et d'une enquête interne. Félix le laissa dire et quitta le commissariat sans en rajouter.

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« Mais vous pouvez pas le laisser faire tout ce qu'il veut ! » S'écria Avril. « Tricard, il faut que vous en fassiez plus contre Félix ! »

« Pour l'instant, en l'absence de preuves, je n'ai que les recours administratifs à ma disposition, Avril, et ils sont faits ! C'est à vous de révéler dans votre canard ces méthodes de fascistes ! »

« Pas moi… L'avocat de Spencer… »

Tricard la regarda sans comprendre.

« Et pourquoi pas vous ? C'est vous la journaliste ! »

« Blanchard va faire tout ce qu'il peut pour sa cliente, au nom de la liberté de chacun de pouvoir se défendre. Il est en train de rédiger une déclaration qu'il va remettre ce soir à Jourdeuil... » Expliqua Avril. « J'avais aussi écrit un article et puis je me suis dit qu'il serait mieux que je puisse enquêter aux côtés de Félix Blanc-Gonnet... »

« Vous êtes folle, Avril ! Après toutes les horreurs que vous lui avez dites ?... »

« Je lui dirais que j'ai réagi à chaud, que je n'étais pas moi-même, que j'étais bouleversée par la mort de Laurence... »

« Il va quand même questionner votre loyauté ! »

« Ecoutez, Tricard, c'est lui qui détient cette femme pour l'empêcher de parler, ça vaut le coup d'essayer, non ? Et si ça ne marche pas, je publierai mon article... Dans ce dernier cas, attendez-vous à une intervention des Boeufs-Carottes. »

« Je dirais ce que j'ai à dire, même si l'enquête interne n'aboutit pas. Elle va au moins attirer l'attention sur Blanc-Gonnet. En général, les Services Secrets n'aiment pas qu'on parle d'eux. »

« Vous risquez d'être mis à pied… »

« Je m'en fous, Avril ! Moi, ce qui m'intéresse, c'est la vérité sur la mort de Laurence ! Même si elle n'y est pas liée, cette Spencer sait quelque chose.

« Laurence était sur une piste après lui avoir parlé… »

« Ils ont dû passer une sorte d'accord. » Tricard se mit à réfléchir. « Le dossier qu'a monté Laurence contre Spencer, est en béton. Quand l'avocat en a pris connaissance, il a dit qu'il ne pouvait qu'espérer éviter la guillotine à sa cliente... »

« Et pourtant, Laurence ne l'a pas mise en examen. »

« Non... Vous avez raison, Avril. Il cherchait quelque chose, mais quoi ? On ne le saura probablement jamais »

On frappa à la porte à cet instant et Martin fit son entrée quand Tricard l'y invita.

« On a du nouveau, Commissaire… Quelqu'un a reconnu l'individu grâce au portrait robot publié dans le journal. La personne est ici. Je crois que vous devriez venir. »

« Venez, Avril. »

Ils suivirent Martin jusque dans le bureau de Laurence et trouvèrent une vieille dame toute minuscule, assise là. Elle faisait la conversation avec Marlène. La secrétaire alla au devant du Divisionnaire.

« Ah, Commissaire ! Madame a reconnu l'homme qui s'en est pris à Alice ! »

« Où l'avez-vous vu ? »

« C'est mon voisin ! »

« Votre voisin ? »

« Oui, au trente deux rue du Chêne Houpline… »

« Vous êtes sûre ? C'est bien l'individu du portrait robot ? »

« Sûre et certaine ! Quand je vois un visage, je ne l'oublie jamais ! Vous croyez quoi ? Que je gatouille ? »

« Vous lui avez parlé ? »

« Jamais. J'observe les gens qui circulent dans ma rue… J'en vois des gars louches ! Pas plus tard que ce matin, il y avait un grand type en bleu de travail, un beatnik, qui surveillait la... »

« D'accord, Madame, on va envoyer une équipe... Martin ? Vous avertissez tout le monde qu'il est dangereux ! »

« Bien, Commissaire. »

« Je viens avec vous ! »

« Non, Avril ! Qu'est-ce que je viens de dire ? »

« Je le connais, moi, ce type ! J'ai un compte à régler avec lui ! »

« Justement ! Raison de plus pour rester ici. »

« Vous pouvez toujours rêver, Tricard ! C'est entre lui et moi ! »

« Avril ! »

Mais Alice avait déjà quitté précipitamment le bureau de Laurence. Passablement énervé, Tricard se tourna vers Marlène et lui lança :

« Je comprends mieux ce qui exaspérait Laurence… Quelle tête de mule ! »

Marlène se contenta de hausser les épaules avec fatalisme.

A suivre…