Relecture Brynamon.

Merci à Sissi1789 pour sa review.

Avant-dernier chapitre avant l'épilogue.


REDEMPTION

Partie 9


PDV Edith

Je quittai la salle d'examen du médecin que je venais de voir. Thomas m'attendait, assis sur un siège latéral au milieu d'autres patients. Il se leva en me voyant arriver et me donna son bras pour quitter les lieux. Il avait toujours ce pli au milieu de son front depuis quelques temps. A l'air libre, je respirai largement, soulagée. J'avais tellement eu peur de mauvaises nouvelles que j'avais été tendue dès mon réveil ce matin.

-Le bébé va bien Thomas. Je suis en bonne condition pour mener cette grossesse à terme.

Il hocha simplement la tête, se gardant de se réjouir. Depuis l'annonce de ma grossesse, il n'avait rien exprimé, vraiment rien. Les jours puis les semaines s'étaient écoulées, créant un fossé entre nous que je n'arrivais pas à résorber. Ce n'était pas faute qu'il prenne soin de moi, non le fossé était tout autre.

-J'espère que ce sera une fille, persistai-je.

-Si tel est votre souhait.

-Je le souhaite pour vous parce que vous le désirez aussi.

Il ne répondit pas. Je lui fis face, attrapant son visage entre mes mains. Je voulais comprendre ce qu'il y avait derrière ces iris que j'aimais tant. Il était mal à l'aise, scrutant les environs.

-Regardez-moi.

Il obtempéra, je me heurtai à un mur d'un bleu transparent.

-Ne pouvez-vous vous réjouir de cette merveilleuse nouvelle ? Ne voyez-vous pas comme je suis heureuse ?

-Je le vois. Je le ressens dans tout mon être mais je n'arrive pas à m'en imprégner, m'avoua-t-il enfin.

-Pourquoi ?

-Pas ici.

-Bien, rentrons.

-Pas tout de suite, j'ai une chose à faire avant de rentrer, allons déjeuner, j'aimerais vous en parler.

OoooO

-Alors ? De quoi vouliez-vous me parler ?

J'avais du mal à déguster mon plat de crudités, nouée par je ne sais quel pressentiment. Installé en face de moi, il hésita avant de se lancer :

-J'aimerais travailler.

Mon estomac se contracta.

-Vous ne pouvez pas prendre un tel risque.

-Je pense ne pas prendre de risque au contraire. Il faut nous fondre dans la masse et vivre comme tout le monde. Et puis j'ai véritablement besoin de travailler sinon comment puis-je assumer notre famille ?

Je l'observai intensément. Que voulais-t-il dire par famille ?

-Ne soyez pas surprise. Je vais être père, c'est un fait, quel modèle serais-je pour cet enfant si je ne peux pas subvenir à vos besoins ?

-Est-ce réellement ce qui vous tracasse depuis toutes ces semaines ?

-Quelle autre raison y aurait-il ?

Il était perplexe.

-Vous refusiez toute possibilité de fonder une famille, j'ai assimilé votre indifférence à de la déception… ou pire.

Je refusais d'y penser plus, je m'étais déjà tellement fait de cheveux blancs concernant son attitude.

-Il fallait me laisser le temps de m'y habituer, et de constater que cela ne vous affectait pas.

Il attrapa ma main, la pressa doucement.

-Maintenant je veux juste être un bon mari et un bon père. Peut-être ainsi je me sentirais le droit d'être heureux et de vous aimer tous les deux pleinement.

Je serrai sa main en retour, émue.

-Alors ? Me laisserez-vous agir ?

-Nous avons tout ce que nous avons besoin, Thomas, je ne sais pas si…

-Je peux faire mieux, nous avons beaucoup de terrain, le potager prolifère, la volaille aussi. Je peux concevoir une carriole, acheter un cheval et intégrer les marchés des villes avoisinantes et y vendre nos récoltes. Je peux aussi fabriquer des jouets pour compléter ma marchandise. Je ne gagnerai pas des mille et des cents mais je pourrai assurer notre quotidien.

Il semblait si confiant et ses yeux brillaient d'un nouvel éclat.

-Je ne sais vraiment pas si…

-J'ai commencé à jeter un œil sur les annonces dans les journaux, il y a matière. Pourquoi ne pourrais-je pas essayer disons un mois ?

Il avait l'air si enthousiaste et ses raisons étaient si inattendues et si louables que je ne parvenais plus à lui résister.

-Si c'est ce que vous désirez.

-Ce n'est pas un désir, mais un devoir. Nous ne pourrons pas éternellement vivre cachés, ni à vos crochets, soyons réalistes et je veux pouvoir élever notre enfant dans un cadre honnête et sans avoir peur du monde extérieur.

Il avait raison, indubitablement.

-Je veux aussi pouvoir vous offrir des livres, des robes… ou des pantalons, sourit-il brièvement avant de reprendre son sérieux, et même un bon restaurant de temps en temps.

-Ce n'est pas utile.

-Bien sûr que si.

Il porta ma main à ses lèvres, créant un amas de chaleur dans tout mon être.

-Dans tous les cas, nous pourrons prévoir plus sereinement ce qu'il faut pour le bébé. Je ne veux pas que vous subissiez la moindre tension. Vous devez prendre soin de vous, vous reposer, vous détendre.

Mon cœur bondit. Pourtant il n'exprimait toujours rien d'affectif mais je commençais à le connaitre et je percevais son implication sincère dans cette réserve qui lui était si naturelle.

-Si jamais je devais ne plus être là pour X ou Y raison, j'aimerais être sûr de vous avoir donné ce dont vous aviez besoin.

Tout mon bien-être s'envola devant la réalité qu'il énonçait. Malgré le temps qui passait, je pensais encore à Alan, à Syrielle, à M. Florent. Je pensais aussi aux autorités. Dans mes cauchemars, je voyais Thomas pendu à une corde, lapidé en même temps par un public conséquent assoiffé de vengeance et plus je tentais de le rejoindre moins j'y arrivais.

-Fort bien, cédai-je.

Il hocha la tête et me rendit ma main. Il reprit son déjeuner, j'en fis de même, soucieuse. J'avais à peine terminé le plat principal que je fus prise de nausées. Je pensais que cette gêne était terminée. Apparemment non. Je dus m'excuser laborieusement auprès de lui avant de regagner les commodités. Face au lavabo, je me trouvai pâle. Mes mains, crispées sur le rebord, tremblaient. En fait, j'étais angoissée. Son idée de travailler me mettait à mal mais je ne pouvais décemment l'en empêcher. Il en ressentait le besoin, cherchant à être un meilleur homme. Il était parfait à mes yeux mais mon avis ne pouvait compter, surtout s'il devait entraver la guérison morale de mon époux. Il avait accepté cette paternité, il se préoccupait juste de notre avenir.

Après une absence un peu longue, je me rassis en face de lui.

-Je vous cause du tracas, devina-t-il, contrit.

-Un peu je l'avoue.

-Pardonnez-moi.

-Ce ne sera pas utile. Il n'y a rien à pardonner. Nous sommes une famille.

OoooO

Alors que ma taille s'alourdissait, je prenais en légèreté. C'était un paradoxe que je devais à Thomas. Il assumait si bien son nouveau rôle que je me reposais de plus en plus sur lui, ne profitant plus que de ma grossesse. L'été était bien avancé ; je me relaxais sur une chaise longue en osier que m'avait ramené Thomas il y a quelques jours, l'esprit bouillonnant d'idées pour la fin de mon livre, enivrée par l'odeur des fleurs qui ornaient mon espace de détente. Il avait si bien travaillé à rénover ce chalet que cet endroit était devenu mon foyer. Il était rare que je pense à ce que j'avais laissé en Amérique. Je commençais à maitriser correctement le français et je concevais désormais sans crainte ma nouvelle vie ici.

Je caressai mon ventre, étonnée par l'amour que je ressentais déjà pour ce petit être en devenir. J'avais hâte de voir son visage, de savoir si c'était une fille ou un garçon. Nous envisagions de transformer le bureau en nurserie.

-Vous pourriez travailler dans le salon, ou dans notre chambre, m'avait-il proposé alors.

-Je trouverais toujours un endroit pour écrire, je ne m'inquiète pas pour ça.

Nous avions trouvé un moyen de vivre bien, dans un rythme agréable. Il partait certains matins très tôt, la carriole remplie de marchandises et rentrait dans l'après-midi, nourrissait notre cheval et déchargeait le peu qu'il restait avant de rentrer dormir une heure ou deux. Il venait ensuite profiter du soleil avec moi. Plus tard en fin de journée, je lui préparais à diner et nous évoquions l'avenir avec sérénité.

J'ouvris les yeux brusquement, surprise par les coups répétitifs qui provenaient de l'entrée. Le cœur battant, je me rendis vers la fenêtre du séjour sans un bruit. Je tirai à peine le rideau et sursautai en reconnaissant Syrielle. Elle m'aperçut :

-Edith ! Ouvre cette porte, je sais que tu es là !

Tétanisée, j'étais incapable de bouger. Le bébé, lui, s'agita. Je devais me calmer.

-C'est important ! C'est au sujet d'Alan !

Mon Dieu non !

Je lui ouvris donc la porte, et elle se jeta dans mes bras avant de s'écarter vivement. Elle fixa ma taille, les yeux écarquillés.

-Tu es enceinte !

Elle s'appuya contre la porte, une main sur le cœur.

-Entre, proposai-je, soucieuse de sa pâleur subite.

Je refermai derrière, guettant l'horizon, mais nous étions bien isolés, je ne devais pas devenir paranoïaque. Elle ne jeta qu'un bref coup d'œil sur mon mobilier, s'assit sur le bord du canapé et me demanda un thé.

-Je reviens.

Devant la bouilloire qui chauffait doucement, je me perdis dans mes pensées. Des pensées très négatives. Le sifflement de la bouilloire me ramena sur Terre. Je lui tendis une tasse fumante qu'elle accepta avec empressement et le but lentement pour retrouver contenance, je supposai.

-Que se passe-t-il avec Alan ? La relançai-je.

-Il est en France. A Paris.

Ce fut à mon tour de voir mon univers tanguer.

-Assieds-toi, petite sotte !

Je suivis son conseil.

-Mais quelle idée ! Avoir un enfant ! Vous êtes des fugitifs !

Elle recommençait à être dans tous ses états.

-Comment m'as-tu retrouvée ?

Mais je connaissais la réponse.

-Florent, qui d'autre !

Dire que j'avais eu confiance en lui. Etrangement, je le croyais capable de loyauté. Et souvent mon instinct ne me trompait pas.

-J'ai dû le soudoyer comme jamais, lui promettant de ne pas divulguer votre adresse à qui que ce soit.

J'eus envie de sourire car mon instinct ne m'avait donc pas fait défaut mais la peur m'en empêcha.

-Pourquoi tout compromettre et pourquoi venir ici, Syrielle ? Pourquoi t'impliquer encore plus alors que visiblement Florent n'aurait rien dit ?

-Je voulais vérifier que tu ailles bien, nous nous sommes quittées fâchées mais…

-Mais nous sommes amies, complétai-je. Je l'ai compris quand tu nous as quand même aidés.

Je ne pus empêcher mes larmes de couler :

-Tu es une véritable amie.

-Ne soyons pas sentimentales, me reprocha Syrielle, peu encline aux épanchements.

Ce n'était pas son style, je me repris donc.

-Tu as vu Alan ?

-Oui, il est venu me trouver chez moi, à Blois. Heureusement, Charles travaillait ce matin-là. Je ne te dis pas mon état en le voyant sur le pas de ma porte !

-J'en ai une vague idée.

-Il te cherche, et il te trouvera, Edith.

Je tressaillis.

-Tu es sûre qu'il ne t'a pas suivie ?

-Certaine. Il croit réellement que je ne sais pas où tu es, ce qui était le cas quand il est passé me voir. Je pense qu'il faut que vous partiez loin d'ici. Regagnez la Suisse ou l'Allemagne.

-Non !

Elle me dévisagea, interloquée.

-C'est notre maison, ici. Thomas en a fait notre foyer.

-Il peut recommencer ailleurs. Où est-il d'ailleurs ?

-Il travaille sur les marchés.

-Quelle idée incongrue ! Et stupide ! Se mettre ainsi à découvert !

Je ne supportais pas qu'elle le dénigre ainsi.

-Il essaie d'être un bon père, et un bon époux. Il a laissé ses démons derrière lui, je dois lui laisser une chance de se relever.

-Ne comprends-tu pas l'urgence de la situation ? S'agaça-t-elle.

Je me levai vivement :

-Je te remercie d'être venue me prévenir mais il est hors de question de fuir à nouveau. Ici, nous sommes chez nous.

-Tu commets une grave erreur.

Sa colère avait disparu, seule subsistait la peur.

-Edith, mon amie, ma sœur, sois raisonnable. Il m'est déjà difficile de te laisser avec cet homme mais il m'est plus difficile encore de te voir malheureuse et s'il est arrêté…

J'avais du mal à être rationnelle, je me sentais invincible, ici, dans ce lieu privilégié et loin de tout.

-Retourne chez toi, Sissy, je ne veux plus te voir prendre des risques pour moi. Tu en as assez fait pour que je te sois redevable à vie. Mon seul souhait est de ne pas compromettre ta réputation, et si les choses devaient tourner mal, j'en assumerais les conséquences et jamais je ne ferais allusion à ton implication.

Elle m'étreignit, m'embrassa la joue et s'en alla sans un regard en arrière, le dos vouté.

OoooO

Quand Thomas franchit le seuil de la maison, je vins l'accueillir. Il s'en étonna et hésita à me serrer contre lui :

-Mes mains sont sales. Laissez-moi une minute pour les laver.

Quand il revint vers moi, je l'entrainai vers la véranda :

-Racontez-moi vite votre journée.

Il s'allongea sur sa chaise longue placée juste à côté de la mienne et me narra minutieusement son labeur avant de s'endormir. Je rapprochai ma chaise pour qu'elles soient collées et posai mon front contre le sien. Nous étions biens, je sus dès lors que je n'avais pas besoin de l'alarmer inutilement.

Pourtant la nuit même, je me réveillai en hurlant, en sueur et paniquée. Il tenta de me rassurer, et me ramena vers lui avec tendresse.

-Tout va bien.

Il se rendormit aussi sec et je restai contre sa poitrine, les yeux ouverts d'une terreur indescriptible. J'avais rêvé de Lucille, qu'elle était entrée dans nos murs et qu'elle hantait notre maison la nuit en appelant Thomas car il allait bientôt la rejoindre dans les ténèbres.

OoooO

L'automne s'amorçait mais il faisait encore doux et bon. Un matin, à la fin de mon sixième mois, je me rendis dans mon bureau qui servait aussi d'atelier à Thomas. Il ne travaillait pas ce jour et il était en pleine confection d'un berceau.

-J'aimerais aller faire quelques emplettes pour le bébé, souhaitez-vous m'accompagner ?

-Encore des emplettes !

Il sourit, taquin, toujours concentré sur son labeur. Il aimait se servir de ses mains qui étaient devenues aussi rugueuses que celles de mon défunt père. La mienne glissa sur son épaule, tandis qu'il était accroupi, polissant le bois brut.

-J'aimerais que vous veniez pour une fois.

-Sans façon, je vous laisse le soin de tout ce remue-ménage.

Mieux valait ne pas insister, c'était peine perdue. Déçue, je me rendis vers l'entrée et attrapai mon sac-à-main. Il me rattrapa et m'étreignit avec douceur.

-Ne soyez pas triste, et faites preuve de prudence sur la route. Il serait temps de cesser tous ces trajets.

Je lui enlaçai le cou, caressant son crâne qu'il maintenait lisse d'une fine pellicule ressemblant à de la soie alors que mes cheveux retrouvaient leur blond naturel.

-C'est la dernière, promis-je, ensuite, je resterai bien sagement à la maison hormis pour ma dernière visite chez l'obstétricien.

Il frotta son nez contre le mien, m'embrassa furtivement et me libéra avec un soupir.

-Je l'espère, ma chère.

J'allais saisir la poignée quand on frappa à la porte. Nos regards se croisèrent, reflétant la même angoisse. Je souhaitai de tout mon cœur que ce fut Sissy ou un pauvre bougre égaré.

-Edith, c'est moi, Alan, ouvrez, je vous en prie !


Le dernier chapitre bientôt.