Notes:

"Sherlock" est une série télévisée créée par Steven Moffat et Mark Gattis.
Les personnages, scénarios, répliques et tout ce qui s'y rapporte sont la propriété de BBC, Hartswood Films Ltd et Masterpiece.

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Chapitre 9

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John entama les jours suivant le cœur plus léger. Sherlock était toujours sur le terrain, mais Baker Street était devenu un endroit plus serein. Il avait établi le contact avec Irène Adler et commençait à faire de même avec Misha. Il n'avait pas la prétention de se substituer à qui que ce soit, mais cela l'aidait à rendre le quotidien plus confortable.

Il avait fini par se faire à leur présence dans l'appartement. Il se levait le matin, préparait le petit déjeuner. Pendant la journée, en son absence, Mme Hudson assurait une présence rassurante. Misha l'aimait d'ailleurs beaucoup, parce qu'elle lui confectionnait plein de gâteaux. Et le soir, il rentrait, Misha lui racontait sa journée, et il se mettait aux fourneaux avec Irène Adler, laquelle avait finalement demandé à Mme Hudson de lui donner quelques cours de cuisine, n'ayant plus de personnel pour le faire à sa place.

_ Sherlock a donné de ses nouvelles, aujourd'hui ? S'enquit-il en débouchant une bouteille de vin.

_ Pas l'ombre d'une. Ni même Mycroft Holmes.

John laissa échapper un soupir exaspéré.

_ A quoi ils jouent ? Ils pourraient au moins nous tenir au courant, qu'on sache au moins si on doit s'inquiéter ou non.

Le bouchon sauta avec un petit « pop ! ». Irène Adler alla poser le saladier sur la table. Misha, qui dessinait assis sur le sofa, posa ses crayons et prit une chaise. John sourit en le regardant faire.

_ Je voudrais pouvoir avoir un fils comme lui, apprécia-t-il. C'est à peine si on a besoin de lui dire quoi faire.

Irène Adler le regarda avec une expression amusée.

_ En arriver à ce résultat n'a pourtant pas été facile, avoua-t-elle. Il m'a fallu beaucoup de patience et de diplomatie. Quand il avait deux ans, il disait non à tout. Il me mettait systématiquement à l'épreuve. Heureusement pour moi, je n'ai pas cédé.

Elle noua la serviette autour du cou de Misha.

_ Pour ce qui est de l'affaire en cours, je doute qu'il faille réellement s'inquiéter. Pas de nouvelle, bonne nouvelle, dit-on. Sans compter que si les choses avaient évolué dans le mauvais sens, la sécurité se serait accrue. Ou du moins, nous aurions remarqué un changement significatif. Que tout reste en l'état m'incite à penser que la situation est actuellement sûre. Je ne dis pas que tout va mieux, mais que tout aille bien est déjà une bonne chose.

_ Si on pouvait au moins avoir des nouvelles de cet imbécile, ce serait mieux que bien.

Ils se mirent à table. Misha leva sa fourchette.

_ Bon appétit ! Gazouilla-t-il.

John lui flatta les cheveux en souriant. Pendant une seconde, il eut vraiment l'impression de ce qu'était la vie de famille. Il se souvint de son quotidien avec Mary, et se demanda s'il aurait pu vivre ces instants avec elle, un jour. Puis il se souvint de Sherlock, devenu père sans le vouloir, et tenta de l'imaginer à sa place à cette table.

_ Sinon, amorça-t-il alors que Misha entamait sa salade, Sherlock a-t-il évoqué… le…

Il jeta un regard éloquent sur le petit garçon. Irène Adler secoua tristement la tête.

_ Non. Depuis la réception de cette photo, je n'ai plus beaucoup eu l'occasion de le voir, et encore moins de lui parler. Je pense que quelque part, il doit davantage le considérer comme mon fils que comme le sien. Une fois, il l'a présenté comme tel, mais le connaissant, il l'aura fait à dessein, pour que son frère consente à m'aider.

_ Ce serait bien lui, ça.

_ Et je ne peux que comprendre son attitude. Je l'ai appelé à l'aide, et il est venu sans savoir ce qui l'attendait. Il n'était pas prêt.

_ Et vous pensez qu'un jour…

Irène Adler fit tourner la queue de son verre entre ses doigts.

_ La question ne s'est pas posée, et je pense qu'étant donnée la situation, elle serait prématurée. Je veux dire, je l'ai appelé pour m'aider, et c'est ce que Mr Holmes fera. Je ne lui en demande pas plus.

Elle avala une gorgée de vin.

_ Il est ce qu'il est, philosopha-t-elle. Chercher à le faire changer est une mauvaise idée. S'il doit changer, il le fera lui-même. Je ne peux pas l'obliger à le reconnaître, docteur Watson, et je n'en ai pas l'intention, même si j'avoue que cela représente mon vœu le plus cher.

_ Et le petit ? Il sait pour Sherlock ?

Irène Adler secoua à nouveau la tête.

_ Tant que cette histoire ne sera pas réglée et que Mr Holmes n'aura pas pris de décision, aucune déclaration ne sera faite. C'est le mieux que je puisse faire. Je ne peux pas lui faire connaître l'existence d'un père qui ne voudrait pas de lui.

Ce qui était la logique même.

John garda le silence, regardant Irène Adler devant lui. Il avisa les cheveux, dont les racines brunes commençaient à redevenir visibles, les ongles, devenus plus courts et sans vernis à cause des cours de cuisine de Mme Hudson. Elle n'était pas maquillée, et les cernes des premières nuits étaient toujours visibles sous ses yeux.

_ Ecoutez, mademoiselle Adler…

_ Irène.

Il la regarda.

_ Pardon ?

_ Irène. (Elle reposa son verre de vin :) Je me dis qu'étant donné la situation et la proximité, les « mademoiselle Adler » sont peut-être devenus par trop cérémonieux. Je pense donc qu'il serait plus pratique que nous usions de nos prénoms, qu'en pensez-vous ?

John bougea les épaules, indécis. Irène Adler, malgré les derniers évènements, était un peu restée comme une forme d'entité, pour lui. Il l'avait peu connue, et elle était davantage liée à Sherlock qu'à lui. De ce fait, franchir cette étape lui semblait peu évident.

_ Loin de moi l'idée de vous forcer la main, docteur Watson, je me disais juste que…

John leva les yeux sur elle, mais Irène Adler paraissait très sérieuse. Elle le proposait sans arrière-pensée, parce que c'était pour elle une suite logique. Vaincu par son innocence, il capitula.

_ Très bien… Irène. En ce cas, appelez-moi John.

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Mais malgré ce nouveau stade, John craignait les jours à venir. Sherlock et Mycroft n'avaient toujours pas donné de nouvelles, et le poids de la claustration commençait à se faire sentir. Irène s'en accommodait parce qu'elle n'avait pas le choix, aussi meublait-elle son temps en prenant les dispositions utiles pour le devenir de ses possessions new yorkaises. Mais Misha, ignorant tout de la situation, tournait en rond dans l'appartement sans comprendre pourquoi il n'avait pas le droit de sortir. John faisait tout ce dont il était capable, il avait décroché le Cluedo du mur, téléchargeait des films, Mme Hudson intervenait avec ses leçons de cuisine, mais John le sentait, personne ne tiendrait encore plus d'une semaine.

« Ca commence à être tendu, ici, ils ne resteront pas enfermés comme ça encore longtemps. Du nouveau ? (JW) »

Il n'eut, évidemment, aucune réponse à son message. Il se résolut à une autre alternative et contacta Lestrade.

« Bonjour, Greg. Des nouvelles de Sherlock ? (JW) »

Le retour fut rapide et sans appel.

« Aucune, pourquoi ? (GL) »

« Il s'est plongé jusqu'au cou dans une affaire, je pensais que tu en saurais un peu plus. (JW) »

« Dans ce cas, ça ne vient pas de moi. Il m'a même expressément demandé de ne le déranger avec une enquête sous aucun prétexte. (GL) »

John était content de savoir que Sherlock s'investissait autant, mais s'ils pouvaient avoir au moins une indication sur l'avancée de ses recherches, ce serait utile pour passer le temps.

« Pourquoi, il a disparu ? (GL) »

« Pourquoi crois-tu que je demande ? (JW) »

John laissa retomber sa main qui tenait le téléphone. Une nouvelle alerte messagerie sonna, mais il ne prit pas la peine d'ouvrir le message. A la place, il en écrivit un autre :

« Dis-nous au moins si tu es encore en vie, ce serait déjà ça. (JW) »

La réponse fut aussi rapide qu'inattendue :

« Toujours en vie. (SH) »

Loin de le rassurer, ce laconique SMS acheva de l'exaspérer. Il ne demanda pas plus de précision, certain que Sherlock ne ferait que souligner que c'était tout ce que John avait demandé. Cependant, il aurait souhaité un peu plus de bonne volonté de la part de son ami.

Qu'à cela ne tienne…

John regarda son téléphone. Il connaissait trop Sherlock pour savoir qu'insister sur son enquête ne ferait que le rendre davantage mutique. En revanche, il disposait d'une multitude de sujets susceptibles de le faire réagir.

« Irène et moi avons commencé à nous appeler par nos prénoms. Mme Hudson lui donne des cours de cuisine… »

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John compta trois jours avant d'obtenir une réaction. Et il ne fut pas déçu.

Sherlock réapparut simplement, à Baker Street, dans la soirée. John entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer, puis des pas dans l'escalier. La petite voix de Misha s'éleva alors :

_ Monsieur Sherlock !

Celui-ci vit le petit garçon se précipiter vers lui, le deerstalker sur la tête. Il avait trouvé le chapeau dans le placard en cherchant de quoi s'occuper, et ne s'en séparait plus depuis, même si le chapeau était un peu grand pour lui.

Sherlock lui flatta mécaniquement les cheveux, dans un geste qui tenait plus du reflexe que de l'affection. Puis il entra au salon, attiré par des odeurs de cuisine.

John et Irène étaient là, devant le four.

_ Tiens ! S'étonna John. Un revenant. Il était temps, on commençait à se demander si tu reviendrais un jour.

_ Ils sont en train de faire un gâteau pour le dessert ! S'enthousiasma Misha qui ne tenait plus en place.

Sherlock le regarda s'agiter dans la pièce comme s'il observait une dimension parallèle.

_ Mme Hudson lui donne des cours de cuisine depuis plusieurs jours, je t'en avais parlé par SMS, expliqua John. Et là, elle vient de réaliser toute seule sa première recette.

Sherlock tourna la tête vers Irène. Pieds nus dans la robe de chambre bleue, elle était concentrée sur la cuisson.

_ D'ailleurs, ça ne devrait plus tarder, poursuivit John en revenant vers elle.

Lui et Irène restèrent encore quelques secondes immobiles, penchés devant le four. Puis John l'ouvrit et en sortit ce qui ressemblait à un cake aux fruits.

_ Bien, voyons maintenant…

Il prit un couteau de table et le planta dans le gâteau. A-côté de lui, Irène retenait son souffle. Puis John retira le couteau, lequel était propre. La sentence tomba :

_ Cuisson réussie.

Irène laissa échapper une exclamation de joie. John l'applaudit puis lui leva une main de victoire.

_ On verra après pour la dégustation, si personne n'est empoisonné, tempéra-t-il.

Irène lui donna spontanément une tape derrière la tête.

Sherlock les regarda rire sans bouger. Puis John, après avoir posé le couteau de table et conseillé d'attendre que le gâteau refroidisse pour le démouler, s'approcha de lui.

_ Il était temps que tu reviennes, lui souffla-t-il, je ne savais plus quoi faire pour les occuper.

Il jeta un rapide coup d'œil derrière lui pour voir Irène qui montrait le gâteau à Misha.

_ Sinon, pour tes recherches, ça donne quoi pour le moment ? Sherlock, ils n'en peuvent plus de tourner en rond ici sans savoir ce qui se passe dehors. Dis-nous au moins s'il y a une piste ou une solution.

Mais Sherlock entendait à peine la question. Il regardait Irène, radieuse devant son premier exploit culinaire. Ses cheveux étaient redevenus bruns, mais dénoués et bouclés au fer. Ses lèvres n'étaient plus rouges, mais rose pâle. Son visage avait repris un peu de couleur et de vitalité.

John suivit son regard et comprit.

_ Elle s'occupe comme elle peut, que veux-tu ? Encore, elle a de quoi faire, elle organise actuellement le futur rapatriement de ses comptes et de ses affaires, car apparemment, elle ne pourra plus rentrer à New York. Le plus dur, c'est Misha. Le pauvre, il végète ici sans pouvoir mettre le pied dehors. On l'amène dans un pays étranger qu'il n'a même pas la possibilité de voir, il faut comprendre sa frustration.

Il alla vers la table du salon et la débarrassa des dessins de Misha pour pouvoir dresser le couvert.

_ Mme Hudson aide beaucoup, elle trouve de quoi l'occuper, et puis on tue le temps comme on peut.

Il rassembla les chaises.

_ Alors ? Vos recherches ?

_ Distraites par tes messages incessants.

John écarta les bras et les laissa retomber.

_ Tu ne donnais aucune nouvelle, se justifia-t-il. On ne savait même pas si la situation s'était améliorée ou si elle avait empiré. Il fallait bien te faire réagir, au moins que tu nous dises comment ça se passait. Je veux bien que tu t'investisses dans cette affaire, mais ce serait bien de ne pas les oublier.

_ De toute façon, ils ne risquent rien. Ils ont un brillant docteur pour veiller sur eux.

John regarda Sherlock. Il n'était pas très sûr d'avoir compris le sens de la réflexion.

_ Excuse-moi, quoi ?

Sherlock tourna la tête vers lui. Son visage était figé dans une expression indéchiffrable. Et, sans qu'il ne sache comment, John comprit.

De la jalousie.

John marqua un temps d'arrêt. Dans sa tête, défilèrent alors successivement de multiples émotions.

Surprise. Abasourdissement. Pétrification.

Consternation.

Sa bouche s'arrondit sur une exclamation muette, alors qu'il considérait Sherlock devant lui. Ses épaules retombèrent, alourdies par le choc. Il se figea, la bouche ouverte.

Il regarda son ami, décomposé par la stupeur.

De la jalousie. Sherlock Holmes était jaloux. Puis sa consternation se dissipa, et se mua en agacement.

Sherlock avait disparu pendant plus d'une semaine, maintenant, laissant Irène et son fils enfermés dans un appartement dont ils ne savaient pas s'ils pourraient en sortir un jour. John avait dû user de tous les sujets possibles et imaginables pour le sortir de son silence. Il comprenait la discrétion nécessaire à ses recherches, mais était-ce trop demander que de donner, de temps en temps, une indication sur leur avancée ? Non, il avait disparu, sans un mot, fidèle à son habitude, laissant John tout gérer tout seul. Et il prétendait revenir, la bouche en cœur, lui reprocher sa proximité avec Irène ?

Sherlock avait disparu plus d'une semaine. Que voulait-il que John fasse ? Faire comme s'ils n'étaient pas là ?

Celui-ci sentit la colère monter en lui. Au plus la situation avançait, au moins il comprenait le comportement de son ami.

_ Tu étais toujours fourré dehors, jamais à la maison, qu'est-ce que tu croyais, génie ?

Sherlock garda le silence. Ses lèvres étaient serrées. Il considéra John, farouchement planté devant lui, Irène, toujours dans la cuisine, qui le regardait avec inquiétude, puis Misha, avec son deerstalker sur la tête. Son corps pivota, comme s'il allait partir, puis il sembla se souvenir de quelque chose.

_ Nous sommes remontés à une cellule du côté de Greenwich, annonça-t-il alors. Elle est déjà sous surveillance. Je ne dis pas que sa neutralisation résoudra tous les problèmes, mais ce sera un souci en moins.

John comprit aussitôt ce qui allait suivre, et ses épaules retombèrent.

_ Sherlock, tu es ridicule…

Trop tard. Celui-ci tourna les talons et quitta la maison. La porte d'entrée claqua, et ce fut le silence.

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