11.
« Je suis venue, ma Protectrice. Je t'en prie, ouvre-moi les portes de ton Sanctuaire car j'ai besoin de ta sagesse et de ta puissance ! Je suis ton humble et fidèle servante ! ».
- Dis, tu ne crois pas que tu fais un peu trop dans le mélo ? ! grinça Aldéran.
- Tu perçois bel et bien mes pensées, enfin uniquement mes prières, encore heureux ! Mais cela semble à sens uniquement, ou alors tu ne fais aucune supplique à ton ou tes dieux ! Il y a là quelque chose qui m'échappe… rétorqua Sylvarande, vêtue d'une combinaison moulante d'un vert émeraude, chaussée de bottes à talons, et l'étui du phaseur fixé à sa cuisse droite.
Mais ce fut au tour d'Aldéran d'être stupéfait quand une créature se matérialisa sur la passerelle, à quelques pas d'eux !
Un être humanoïde, au teint très pâle, aux cheveux blonds mi-longs, en longue toge couleur d'argent leur fit face. Sur son front, de la poudre colorée d'un bleu sombre, un étrange signe cabalistique ressortait sur sa peau presque translucide.
- Je suis Ghour, le gardien du Sanctuaire, bien que l'esprit de sa Bienfaitrice aie disparu depuis longtemps ! Ce symbole à mon front est le signe de cette entité disparue. Les Prieurs et moi vous accueillerons volontiers, bien que le moment soit bien mal choisi !
- Comment cela ?
- Venez, répondit Ghour en étendant théâtralement le bras pour désigner la baie vitrée derrière laquelle une sorte d'astéroïde ayant vaguement l'aspect du marbre rose apparut, asymétrique, en forme générale de pentagone inversé.
Le Gardien claqua des doigts.
Au sommet d'une colline permettant une vue imprenable sur une vallée verdoyante traversée par un fleuve aux flots paisibles, le bâtiment évoquait un temple antique, avec ses colonnes, ses chapiteaux, ses galeries.
Le ciel était lumineux et bien qu'il n'y aie pas de soleil, la température était douce et la brise légère était parfumée bien que la senteur ne fut pas identifiable pour un humain ou une sylvidre.
Aldéran et Sylvarande s'aperçurent alors que Talvérya et les Soldates n'avaient pas fait partie de la téléportation.
Ghour réapparut, bras croisés, les mains glissée dans ses amples manches, dégageant une infinie sérénité.
- Je n'ignore pas qui vous êtes, l'un pour l'autre. J'ai entendu toutes tes prières, Reine Sylvarande. En revanche, je ne perçois rien de toi, Aldéran… Il m'est impossible de lire en toi, quelque chose fait barrage… Tu es un humain, comment cela se peut-il ?
- C'est important ?
- Non, pas vraiment. Ce Sanctuaire a su, lui, lire dans ton cœur, et si tes intentions avaient été malveillantes tu te serais désintégré lors de la téléportation !
- Sympa, tu aurais pu nous mettre en garde avant d'opérer ce transfert ! protesta le jeune homme, très vexé, et rétrospectivement angoissé !
- Si je l'avais fait vous auriez pu, même inconsciemment, influer sur votre cœur et tromper l'essence même du Sanctuaire !
Sylvarande eut un soupir alors que des Prieurs, pour leur part en courte tunique noire et sandales étaient venus apporter des verres emplis d'un liquide rougeâtre.
- Le Nectar traditionnel. Comme nos aliments et nos fruits sont toxiques pour tout autre que nous, il vous nourrira le temps de votre séjour, expliqua Ghour.
- Je n'ai pas l'intention de m'éterniser, grogna Sylvarande. Ma requête devrait avoir une réponse favorable en quelques instants !
- Pourquoi je devine que cela risque d'être plus long ? intervint Aldéran. Sans doute parce que la Protectrice n'est plus ?
- En effet. Tu réfléchis vite et juste, sembla se réjouir Ghour tandis que leurs pas les avaient mené du jardin à un bois où il faisait bon marcher sous les frondaisons colorées, les animaux invisibles mais chantant et bruissant autour d'eux. Evidemment que depuis la disparition de notre Bienfaitrice, tout suit le cheminent d'une inévitable extinction, en même temps que le souvenir de notre Protectrice s'éteint. C'est sentant cela qu'un rival immortel – Velkar - tente de remplacer l'esprit de la Bienveillante par le sien. Il va attaquer, sous peu, et sans la force de la Protectrice, nous ne pourrons éviter sa frappe destructrice qui réduira ce monde à néant pour qu'il puisse établir ici une véritable colonie ! Voilà pourquoi notre faible puissance est dirigée vers notre protection et nous ne pouvons vous venir en aide !
- Quoi ? ! glapit Aldéran. On a fait ce voyage pour rien ! ? Les Prieurs et toi avez entendu les prières de cette plante, pourquoi ne lui avoir pas répondu et éviter ce temps de perdu, ainsi que le vol de mon vaisseau ! J'aurais pu m'attaquer directement aux végétaux… Tandis que là, je n'ose penser à ce qui s'est passé depuis que nous avons quitté ma planète !
- Moi, j'aimerais savoir comment la Grande Protectrice a disparu ? Peux-tu nous le raconter, Ghour ?
- Bien sûr. Il n'y a nul secret. C'est même, façon de parler, une légende au sein de notre communauté surnaturelle ! Notre Protectrice a suivi jusqu'au bout son destin : elle a mis au monde les jumeaux d'un humain et elle s'est sacrifiée pour l'un d'eux… C'était une hérésie, aucun autre Sanctuaire n'a compris ce geste, mais il n'y avait plus à influer sur la fin de la Magicienne et de son Sanctuaire !
Du regard, Sylvarande fusilla Aldéran qui lui tournait le dos, semblant fureter de son côté, à quelques pas.
- Tu pourrais avoir la politesse d'écouter cette histoire !
Le jeune homme ne répondit pas, sa paume posée sur un tronc rugueux.
« J'avais donc bien deviné ! Les prières interceptées, le fait que j'interagisse avec ce Sanctuaire sans que le Gardien ne le perçoive… Plus encore qu'avec Briok ou Lacrysis, je suis ce Sanctuaire, de par le sang de Saharya qui m'a mis au monde ! Qui sait, tout n'est peut-être pas perdu pour ce Sanctuaire. Si seulement je pouvais vraiment m'aligner sur lui afin de contrer Velkar ! Mais, inutile de donner de faux espoirs, ou passer pour un fou bon à enfermer, en révélant la vérité sur mes origines… Et je n'ai pas à suivre ce récit, je l'ai vécu ! ».
- De notre Bienfaitrice, il n'est plus resté ici que le cœur d'énergie qui la reliait à son château-bulle. Mais sans plus l'interaction, il ne pouvait survivre, comme je vous l'ai déjà expliqué ! poursuivait Ghour sans sembler se préoccuper de savoir s'il avait un interlocuteur ou deux ! Si seulement nous savions où se trouve ce Cœur, nous pourrions le doper de nos prières et projeter notre bouclier de protection le moment venu. Les Prieurs et moi ne faisons également qu'un avec la nature et chaque être végétal ou animal se battrait à nos côtés… Ce qui ne sera donc pas !
- Tu es un idiot, Ghour ! jeta alors Aldéran en se retournant pour faire face au Gardien et à la sylvidre.
- Sur un autre ton, glapit de fait Sylvarande, outrée. Un peu de respect, de politesse, envers ce Gardien ! N'oublie pas que toi et moi avons besoin de lui et que ce n'est pas en l'offensant…
- Tu prends le problème sous un mauvais angle, poursuivit le jeune homme sur qui la remarque avait glissé comme de l'eau sur les plumes d'un canard. Ghour, tu n'arrêtes pas de ressasser la perte de ta Magicienne, de gémir, de regretter le bon vieux temps ! Et tu trembles devant la menace encore non concrète de ce Velkar. Cela te fait totalement perdre de vue qu'il est idiot – j'insiste – de compter sur l'aide de ta divinité. Il te faut prendre la situation en main, affronter ton ennemi, en usant effectivement des ressources de ce Sanctuaire ! Tu te feras sans doute balayer mais c'est en te battant que tu rendras le mieux hommage à la Magicienne, non en mourant pour elle sans lever le petit doigt !
- Tu parles en guerrier, jeune homme. Moi, je suis un Gardien. Nos points de vue sont donc diamétralement opposés et je ne peux mener les Prieurs et tous les êtres vivants à un massacre programmé !
- Tu as pourtant clairement fait comprendre que Velkar vous ferait tous disparaître ! releva encore Aldéran, mains sur les hanches. Il est grand temps de trouver le Cœur de ton Sanctuaire, ensuite, je suis certain que l'essence de la Magicienne viendra à la rescousse !
- En effet, tu sembles bien sûr de toi, glissa enfin Ghour en levant les yeux. Le surnaturel ne t'est pourtant pas familier, dans ta vie habituelle. Ton esprit s'ouvre un peu à moi et je peux voir tes souvenirs. Oui, tu es avant tout un enfant d'un sol terrestre ! Comment peux-tu donc affirmer de telles choses concernant mon Sanctuaire et l'énergie qui l'habite ?
- Le Cœur, on doit rejoindre le Cœur de ce Sanctuaire ! insista Aldéran.
- Les Prieurs ont fouillé chaque pouce de terrain, ont parcouru les berges du fleuve et du lac.
Aldéran esquissa un sourire.
- Allons à ce lac !
- Pourquoi ?
- J'ai une idée…
Totalement exclue de la conversation, Sylvarande affichait une mine bougonne et fermée, se contentant de suivre !
« C'est pourtant moi qui l'ai amené ici et c'est comme si je n'existais plus ! ».
Usant encore de la téléportation, Ghour amena leur trio au bord d'un lac rond à la surface duquel la luminosité du ciel se reflétait.
- Qu'espères-tu faire de plus que nous, Aldéran ? questionna doucement le Gardien.
Aldéran s'approcha, traversant la petite bande de sable, jusqu'à ce que les premières vaguelettes mouillent le bout de ses bottes.
« Alors, Saharya, si tu as laissé un peu de ton cœur ici, tu vas réagir à ma présence ! Allez, Cœur du Sanctuaire, tu ne peux plus qu'être sous cette eau, c'est très mélo, j'adore ça ! ».
A la stupéfaction de Sylvarande et de Ghour, la silhouette d'Aldéran étincela littéralement, lumineuse, alors que tout autour d'eux semblait vibrer en synchronisation avec sa respiration.
Au centre du lac, les flots tourbillonnèrent et une sphère d'énergie en jaillit, s'approchant du jeune homme.
- Alors, Aldéran, c'est toi, l'enfant que la Magicienne a mis au monde, comprit enfin le Gardien. Tu ne fais plus qu'un avec ce Sanctuaire. Nous avons donc une chance !
- Aucune bataille n'est perdue avant le dernier tir, c'est mon père qui m'a appris ça, sourit Aldéran.
Le Sanctuaire sous son entier contrôle, le jeune homme retrouva son apparence habituelle, la marque de la Magicienne en signes lumineux sur son front.
