Personne ne demanda à Mu comment il avait bien pu s'introduire dans les appartements privés du Palais sans avoir été remarqué de quiconque parmi la troupe toujours caquetante qui en faisait le siège. Les esprits étaient ailleurs, uniquement tournés vers le seul événement d'importance de la journée, à savoir un genou divin écorché.

Il ne se le fit pas dire deux fois , et prit la tangente en direction du dispensaire, où tout ce que le Sanctuaire comptait d'éclopés battait de la semelle en attendant son retour, laissant Chryséis seule pour s'occuper officiellement dudit genou, et officieusement de Shaka.

- Voyons cette blessure, dit Chryséis en fouillant dans sa trousse de premiers soins à la recherche d'alcool pour désinfecter la plaie et de bandages.

- Occupe-toi de Shaka d'abord. Saga m'a transpercé le cœur d'une flèche, Hilda de Polaris a essayé de me transformer en glaçon, Poséidon a voulu me noyer, et je t'épargne Lucifer et Eris, alors je crois que je peux survivre encore un petit moment, ajouta-t-elle avec un sourire. Je vais t'attendre dans le salon à côté pendant que tu le soigneras.

- Comme vous voudrez, Majesté.

Ce fut vite fait. La fièvre était complètement tombée à présent, et les blessures que Shaka s'était infligées disparaissaient à vue d'œil. Bientôt , il n'en resterait pas trace. Chryséis installa son patient sur le flanc, dégagea la somptueuse chevelure dorée en la glissant par dessus une épaule et passa un baume sur les plaies pour accélérer encore leur cicatrisation. Shaka, toujours dans les bras de Morphée grâce au sédatif dont l'avait bourré Mu, ne broncha même pas. Dans son état normal, il allait sans dire qu'elle n'aurait même pas pu l'approcher …

- Je reviendrai en début d'après-midi, dit-elle à la princesse tout en désinfectant son genou et en le pansant. Je dois aller prêter main-forte à Maître Mu au dispensaire, il y a une épidémie de rougeole au village, il risque d'être débordé de patients. Pour ce qui est du chevalier de la Vierge, il devrait dormir encore quelques heures. Est-ce que ça ira ?

Saori sourit.

- Il risque de ne pas être de très bonne humeur en découvrant qu'il est ici, mais bon, je crois que je survivrai.

Sitôt la jeune femme partie, Saori piocha un livre dans sa bibliothèque et alla s'installer au chevet de Shaka. Le jeune chevalier dormait comme un bébé, confortablement installé dans les oreillers, sa chevelure répandue autour de lui en longs rubans dorés. Se penchant sur lui, elle dégagea avec douceur de son front une mèche collée par la chaleur et s'assit dans un fauteuil à côté de lui.

Mais elle ne parvint pas à maintenir longtemps son esprit concentré, et finit par le poser sur une table près d'elle.

Son regard se posa sur le jeune homme. Elle l'avait croisé bien des fois , sans vraiment le connaître. De tous ses chevaliers, il était sans doute le plus secret, le plus hermétique, ne fréquentant presque personne, ni villageois ni autre membre de la chevalerie, quel que soit son grade. D'où une réputation de hauteur, voire de mépris. Mais y avait-il seulement quelqu'un qui se soit un jour mis à sa place, essayé de comprendre sa position ?

Saori soupira. Elle, elle savait ce qu'il vivait. Demandez aux petites filles ce qu'elles rêvent d'être : elles vous répondront peut-être « une princesse « , mais être une déesse, jamais, au grand jamais.

Son grand-père …. Il avait tout fait pour qu'elle ait une enfance heureuse, presque normale. Lui avait compris quel poids immense serait un jour le sien. Etre parfait, en toutes circonstances, ne pas décevoir, jamais. Pas le droit d'avoir des défauts, d'être en colère, de faire des erreurs , sans risquer le terrible jugement de l'histoire…

Shaka n'avait pas eu la même chance. Né dans de mystérieuses circonstances dans un temple en Inde, il avait dès son plus jeune âge été vénéré, adulé comme un dieu qu'il n'avait jamais souhaité être. Derrière cette façade, personne n'avait deviné, ni même cherché l'enfant enfermé dans une solitude inimaginable. Pas étonnant dès lors, après des années passées dans ce corset mental, qu'il ne soit pas un champion de la communication ! Et voilà qu'on le lui reprochait ! Pauvre Shaka , comment aurait-il pu en être autrement ?

Elle ne pouvait rien pour lui, à part lui témoigner son amitié et son soutien, maintenant que le poids de cet autre lui-même était devenu tel qu'il se manifestait par de l'auto-mutilation. Elle ne voulait pas revivre ce moment atroce où Saga, mentalement à bout après treize ans de possession, n'avait trouvé comme refuge que le suicide et était mort dans ses bras. Par précaution, pour éviter que Julian Solo n'en soit réduit à la même extrémité, à la demande de Sorrento, unique rescapé de la bataille des Sept Mers qui veillait sur le jeune homme comme sur son enfant, elle avait effacé ses souvenirs.

Dans son sommeil, Shaka bougea, et un des pans du drap glissa, dévoilant une chute de reins troublante. Pas besoin d'être nymphomane pour apprécier à sa juste valeur ce corps parfait, souple et délié, musclé sans paraître massif, et qui en aurait sûrement incité plus d'une à sauter immédiatement le rejoindre entre les draps, dieu vivant ou pas !

Rien qu'à y penser, Saori ne put s'empêcher de sourire. Alors qu'elle protégeait sa pudeur en remontant le drap jusqu'à la taille, il murmura dans son sommeil un mot.

Un seul.

Saori demeura un instant la main levée, étonnée. Puis elle comprit et eut un sourire à la fois attendri et attristé.

- Toi aussi tu en rêves, n'est-ce pas ?

Elle se rassit dans son fauteuil et réfléchit un instant .

Il y avait quelque chose de concret qu'elle pouvait faire pour Shaka .

S'assurant qu'il dormait toujours profondément, elle quitta la pièce sur la pointe des pieds et se rendit dans son bureau. Décrochant le téléphone, elle composa un numéro au Japon.

- Pourrais-je parler au Directeur de la Police, s'il vous plaît ? De la part de la princesse Saori Kido …

A suivre ...

Petites nouvelles du front : dernier chapitre de Grandeur et Déchéance III en bouclage, publication un de ces quatre matins - je ne me risquerai pas toutefois à donner une date - et pour ceux et celles que ça intéresse, j'enchaînerai avec la parution de " jusqu'à ce que la mort nous sépare ", une fic sur julian et sorrento qui s'étalera sur vingt ans (de leur vie, pas de publication, n'ayez pas peur ... quoique ? ) et même davantage.

Chtites reviews ? merci !