Chapitre 9

«Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. […] S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.»

Le mythe de Sisyphe, Albert Camus.

A l'ombre de mon cœur

Les nuages n'obscurcissaient pas complètement la voûte céleste, mes paupières laissaient passer un filet de lumière, l'odeur un peu fade de l'herbe trop longtemps exposée à la chaleur taquinait mes narines: je commençai à éprouver mon environnement. Mon corps était allongé dehors, sur une étendue de verdure, à la portée du monde végétal et animal, qui vrombissait, récoltait de- ci, de- là, à la poursuite d'un but unique et inchangé depuis tant de générations. Chaque cellule vivante vaquait à sa survie ou de celle de sa descendance selon la méthode qu'on lui a scrupuleusement transmise. Un éternel recommencement en quelque sorte. Chaque jour apportant la même préoccupation, la même peine, le même fardeau ou le même bonheur fugace. Pour moi, il n'était plus question que d'attente mortifère, de terreur diurne, de cauchemar nocturne, de tristesse à tous les étages. Mon amour m'avait quitté tout en gisant sous mes yeux, inconscient...aux perceptions douteuses probablement, aux promesses limitées par un état végétatif sur lequel personne ne pouvait, voulait se prononcer.

Cinquième jour...

C'est en sursaut qu'il s'éveilla ce matin- là, comme pour s'échapper d'un terrifiant cauchemar, si épouvantable qu'aucune image n'avait laissé son empreinte dans son esprit maintenant parfaitement éveillé. Perduraient de sinistres sensations, une douleur persistante, un arrière goût bileux, un désespoir insaisissable. Il fut debout sans avoir l'opportunité d'y réfléchir et s'ébrouait sous le jet salvateur de la douche la plus longue qu'il ait prise depuis bien longtemps. Il se surprit alors à apprécier sa nudité, comme au premier jour de sa vie, sans fard, sans paravent. Complètement libre des étoffes entravant habituellement ses mouvements mais aussi ses sensations délicieuses qui caressaient enfin sa peau. Il expérimenta toutes sortes de perceptions, d'impressions, semblable à un jeune enfant testant les plaisirs polymorphes à portée de ses mains, de sa bouche... La vie insufflait sa passion entière en lui, si indigent de ses jouissances pourtant si faciles à se procurer. Dès sa naissance , une armada d'individus dûment référencés était dévolue à lui inculquer les bonnes manières, la bienséance due à son rang, l'orgueil, le respect envers le cercle familial, la charité pour les plus humbles, la courtoisie envers les dames, l'aversion pour tout forme de grossièreté, de malhonnêteté, de mensonge, la préservation des biens accumulés par les vertueuses générations de ses ascendants. Mais jamais il n'avait appris la liberté, la transgression des interdits, de la loi, volontairement emprisonné dans une caste farouchement accrochée à ses privilèges et autres prérogatives. Il ne parvenait plus à maîtriser cette soif de savoir et s'intéressa activement à son téléphone mobile dans lequel il retrouva le chemin du répertoire où il passa en revue toute la liste de noms. Il savait déjà qu'il recevrait un message écrit de la main de Georgie, qu'il désirait plus que tout au monde pouvoir lire et auquel il envisageait même de répondre, entendre sa voix douce et timide encore une fois. Sa famille, la seule qu'il connaisse vraiment, lui manquait de plus en plus. Il contempla longuement le visage de cette Georgie et la trouva aussi jolie que sa sœur. Son rythme cardiaque s'accéléra terriblement à la vue d'un autre nom: Maman! Tous ses membres tremblaient sous le coup de l'émotion qui le submergeait, il se précipita sur la lettre P afin de vérifier la présence d'un autre être cher. Oui, son père appartenait lui aussi toujours au monde des vivants! Cette bascule insensée dans le futur lui faisait un don authentique: sa famille réunie au grand complet...Il était totalement bouleversé, tellement ému qu'il ne songea même pas à essuyer les larmes affluant à une vitesse frénétique. Tout son être vibrait de manière anarchique secoué par un abandon total: rires et pleurs cohabitant. Finalement épuisé, il s'assit au bord du lit, les yeux dans le vague, hésitant sur la conduite à tenir. Un dilemme presque douloureux se présentait à lui: se mettre à la recherche de ces êtres chers longtemps perdus pour lui ou continuer sa quête amoureuse? Un souffle d'air frais fit frissonner quelques feuilles disposées ça et là sur le secrétaire, l'une d'elle tomba à ses pieds. Il se baissa machinalement pour la ramasser et en déchiffra le contenu:

Le principal trait de votre caractère? L'amour de ma famille

La qualité que vous préférez chez un homme? La raison

Et chez une femme? Qu'elle m'enchante...

Le bonheur parfait, selon vous? Revoir mes parents

Où et à quel moment de votre vie avez-vous été le plus heureux? Maintenant?

Votre dernier fou rire? Hier, enfin aujourd'hui, euh hier et aujourd'hui puisqu'éternellement recommencé

Votre occupation préférée? Comprendre

Si vous étiez un parfum? Le sien

Que possédez-vous de plus cher? Ma famille, encore et toujours

La faute pour laquelle vous avez le plus d'indulgence? L'hésitation

Qui détestez-vous vraiment? Je ne sais pas

Quel serait votre plus grand malheur? Perdre de nouveau ma famille

Et votre plus grande peur? Ne jamais les revoir

Votre plus grand regret? Ne pas les avoir revus

Qu'avez-vous réussi de mieux dans votre vie? Mon avenir le dira

Votre devise? Carpe diem

Darcy envisageait de s'en remettre au hasard lorsque son téléphone vibra, affichant que Richard sollicitait un entretien avec lui. Il décrocha spontanément:«Oh, Willy boy, enfin réveillé? Nous allons finir par être en retard à notre rendez- vous! Le provoquait gentiment son cousin.

-Non, je ne suis pas encore tout à fait prêt, Richard. Fitzwilliam Darcy attendait la décision qui transcenderait ses propres désirs.

-Vieille chose paresseuse! Vas -tu te lever? Attends- tu que je vienne te tirer du lit? Connaître l'avenir n'apporte pas systématiquement la sérénité, ni le confort, ni la capacité de bien choisir.

-Richard, je...enfin...je ne sais pas quoi faire aujourd'hui. J'ai très envie de me promener avec Élisabeth mais d'un autre côté, mes parents me manquent et je...j'aurais aimé leur parler...le plus tôt possible. Son hésitation sembla inquiéter Richard.

-Mais, mon grand, tu as déjà oublié que si tu es venu affronter Hadès et son Cerbère, c'était tout de même parce que tu étais en très grand froid avec eux? Te rappelles- tu qu'ils t'ont menacé de te chasser de l'arbre généalogique, une fois de plus, si tu ne pliais pas? S'étonnait son cousin. Je crois que tu as vraiment besoin d'un grand bol d'air, je voulais te laisser en tête-à- tête avec la belle Lizzie mais je m'interroge sur le bien fondé de cette initiative, là, subitement...

-Ah...J'avais oublié...enfin, non, c'est que...j'aimerais vraiment les voir, leur parler, leur dire combien ils m'ont manqué...Georgie est avec eux? Continuait Darcy.

-Bon, écoute William, je ne sais pas ce qui t'arrive mais je commence à m'inquiéter très sérieusement, j'arrive!» Richard avait raccroché avant que son cousin ne puisse intervenir.

Il avait eu la présence d'esprit d'enfiler des sous- vêtements lorsqu'il entendit les pas rapides de Richard derrière la porte de sa chambre. Sans perdre un instant, il lui ouvrit.

«Tu aurais pu t'habiller décemment pour me recevoir, mon garçon! Le menton relevé, le regard faussement sévère et désapprobateur, Richard ressemblait étrangement à la propriétaire des lieux.

-Cesse de jouer Richard et expose- moi ton point de vue, je te prie...s'impatientait Darcy, déjà parvenu à l'autre extrémité de la pièce, sa nervosité croissante l'incitait à parcourir la pièce de long en large.

-Il y a quelques jours encore, tu te déclarais prêt à ne plus les voir, à les rayer de ta vie et voilà que tu reviens complètement sur ce choix...Je ne te comprends pas, William! Richard semblait effectivement perdu.

-Pourquoi diable voudrais- je les faire disparaître totalement de ma vie! Darcy avait laissé échapper cette plainte, quasi enfantine, sous l'œil médusé de son cousin.

-Mais parce qu'ils veulent t'imposer une vie qui n'est pas la tienne! Anne savait donc crier, elle ne s'en était pas privée, tout tremblante d'indignation de l'inconduite des parents de William. Son arrivée fort discrète dans la chambre était passée inaperçue. Enfin, William, comment peux-tu oublier qu'ils ont non seulement tenté de te contraindre à épouser la fille de leur associé Bingley mais aussi qu'ils t'ont ôté tout pouvoir décisionnel au sein de la société par mesure d'intimidation! Sans parler du fait qu'ils ont depuis placé ce pervers de Wickham à ta place! Ils ne sont pas sans ignorer ce dont il est capable...» Elle était redevenue la toute petite Anne, frêle défenseuse de causes perdues.

William Darcy était tombé sur sa chaise plutôt qu'il ne s'y était assis, littéralement abasourdi par ces tragiques rebondissements: il n'avait retrouvé ses parents que pour les perdre de nouveau! Comment allait- il affronter une réalité si funeste? Chaque messager apportait son lot d'informations désespérantes. Il en eut assez de jouer le rôle du héros tragique, moderne ou non!

Une colère immense pétrit son cœur, provoquant un raz de marée émotionnel. Prêt à exploser, il sortit en courant de sa chambre, abandonnant ses cousins à leur propre étonnement.

Il courut, encore et encore, son seul but consistait à épuiser la souffrance qui avait tout fracassé sur son passage, à anéantir toute sensibilité, tout désir d'amour. Aimer était trop douloureux, trop coûteux car ses objets d'amour ne lui renvoyaient que mépris, au mieux indifférence affectée.

Ses sombres pensées guidaient sa course folle, si bien qu'il ne prit pas garde à son environnement. Malheureusement, il avait complètement oublié la rencontre récurrente qui le mettait en présence du grotesque employé de sa tante...ce qui devait arriver...arriva sous la forme d'une collision presque meurtrière entre le fier Darcy et le ventripotent Collins qui entraîna le premier dans sa chute. Tant et si bien qu'ils finirent comme un seul homme, l'un soutenant l'autre jusqu'au presbytère où Charlotte Collins dispensa les premiers soins à son époux et Elisabeth Bennet prit en charge le très courroucé Darcy, toujours légèrement vêtu...

A suivre