A/N : Attention. C'est un des chapitres les plus morbides et sordides de toute l'histoire. Il contient de la violence graphique et des thèmes assez sensibles. Il est destiné à un public de 16 ans et plus.
We're out of this
The grave has been dug
I'm looking for something to rise up above
I'm never coming back here
There's only one way
Future Politics
Austra - Future Politics
Mon plan était somme toute assez simple. Trop simple, peut-être. Mettre de Chagny face à la vraie identité de Strauss. On pouvait faire le déni des choses indéfiniment, prétendre à soi-même qu'on avait fait le meilleur choix possible, mais devant le fait accompli, devant ces situations-là, je savais que c'était dur de garder le moral. Même les plus durs finissaient un peu par plier. S'ils ne s'appelaient pas Driscoll ou Lyons, ils finissaient tous par plier. Et si Lily avait dit vrai, sans trop inventer, même Driscoll aurait braillé sa mère.
Et, après tout, je ne voulais qu'une réponse.
Le Vicomte ferma la porte de la chambre du fond derrière lui et j'entendis les tiroirs d'une commode grincer. Puis le clapotement de l'eau de toilette. Christine était retournée s'asseoir au piano et jouait un air plus calme, sans faire attention à moi. Son piano était désaccordé. Certaines notes ne fonctionnaient plus. J'étais mal à l'aise. J'aurais voulu m'excuser de l'avoir poussée et d'avoir d'abord refusé de m'engager. La remercier, la rassurer peut-être. Mais je ne pouvais pas. Pas avec son mari à côté. Je refis nerveusement le tour de la pièce du regard. Quelqu'un avait défoncé le mur du salon, juste au dessus du piano. Je fronçai les sourcils. Le mur donnait sur l'appartement dont la porte avait été forcée. Je remarquai des vêtements d'enfants, pliés dans un coin, quelques livres et une ardoise. Machinalement, je traversai la pièce pour la ramasser. La même que tenait Émile sur la photo, probablement. La bordure du bois avait été maintes fois érraflée. Par dessus ce qui devait être une dictée à demie effacée, on avait gribouillé en hâte un début de partition. Puis en dessous, une simple phrase.
The man with the violin follow us.
Je fronçai les sourcils. Je suivi du doigt les tracés de la craie, songeur. Je remarquai que l'écriture appliquée bien qu'un peu enfantine que je voyais sur l'ardoise n'avait rien à voir avec l'écriture tremblante et déformée de la note que les Chagny m'avait montré. Je me demandai s'ils avaient remarqué ce qui était écrit là-dessus.
Je déposai l'ardoise ou je l'avais prise. Je remarquai un vieux dictionnaire anglais. J'allais le feuilleter lorsque je sentit le regard de Christine de Chagny me brûler la nuque.
- Avez-vous des enfants, Madame Rivers ?
La question me fit le même effet qu'un coup de poing au ventre. J'eus l'impression, encore une fois, de sentir les étriers d'acier ouvrir mon bas-ventre. Je crois que je me pliai en deux, l'espace d'un instant. Je me retournai, peut-être un peu trop pâle et lui fit un sourire, en montrant ma cicatrice du doigt, sur le ton de la plaisanterie. Je ratai lamentablement mon coup.
- Oh God ! Vous imaginez, les pauvres gosses ?
Elle me rendit son sourire, aussi triste que le mien.
- Mon mari a dû m'expliquer. Pour vous. Moi, je ne voyais qu'un homme. Un homme déchu. Un monstre défiguré, qui n'avait plus de coeur. Il m'a expliqué ce que vous étiez. Il m'a expliqué à quel point votre vie devait être difficile, vous savez ? Je n'aurais jamais deviné. Vous auriez pu être un bel homme. Sans cette cicatrice. Je vous trouve courageux. Ou peut-être pas. Je ne sais plus. Vous vivez votre vie. Vous savez, à l'Opéra, j'ai dû jouer des rôles travestis. On trouvait que je faisais un beau garçon. Mais vous c'est… différent. Je ne vous imagine pas mère, non… Je ne m'imaginais pas mère non plus.
Assise sur le banc du piano, elle semblait sur le point de se briser. Ses grands yeux gris s'embuèrent, l'espace d'un moment.
- Personne ne nous prépare à être mère. Personne. Et puis ça arrive. Comme ça. Que vous le vouliez ou non. Et vous ne pouvez rien y faire. Rien. Je vais tous les jours prier pour lui, à St-Patrick Cathedral, vous savez ? Pour qu'il soit avec les anges. Je veux seulement savoir que mon fils est avec les anges. Pas dans le noir. Pas avec lui. Surtout pas seul avec lui.
Je déposai lentement le dictionnaire à sa place, en gardant mon regard sur la jeune femme.
- Avec lui ?
Elle me refit un sourire et enroula ses mains autour de corps, aussi frêle que celui d'une enfant. Elle eut rire étrange et baissa la tête.
- Je ne suis pas revenue comme je l'avais promis. Il m'a supplié. Il m'a avertie qu'il serait toujours là. Qu'il me hanterait jusqu'à la fin. Qu'il me guetterait dans l'ombre jusqu'à mon dernier souffle. Je ne l'ai pas écouté. J'ai fui. J'ai tourné la sauterelle et j'ai fui. Et maintenant, mon fils est avec lui, dans les ténèbres, à attendre que je les rejoigne.
Je demeurai un moment silencieux. Je repensais encore et encore à ce que la servante m'avait dit. Mais la détresse de cette femme était palpable. Elle était terrifiée. Ému, je m'avançai d'un pas pour la réconforter. Un raclement de gorge, derrière moi m'arrêta.
Je me retournai. Chagny avait enfilé une redingote de laine et une cravate noire. Il avait s'était rasé la moustache et le menton. Ses boucles blondes, légèrement clairsemées sur le devant tombait sur son beau visage maigre et cerné. Ses yeux bleus me regardaient avec un air de défi désespéré. Je songeai qu'il avait l'air maintenant d'un enfant. Un enfant sur qui on avait largué trop de responsabilités arbitraires et qui avait mal vieilli. Je remarquai le revolver, sur sa ceinture. Je me demandai ou il était aller chercher ca. Ça me fit un peu peur. Je ne dis pas un mot. Je renfilai mes gants, reserrai mon manteau et J'enfonçai mon chapeau melon sur mon crâne. Il se pencha doucement au-dessus du piano pour embrasser tendrement sa femme. Elle éloigna son beau visage de lui en baissant la tête.
Nous sortîmes de l'appartement vers 22h. J'accostai de Chagny en lui pointant la porte du logement d'à côté. Il haussa les épaules, d'un air morne.
- Un vieux schnock. On l'a retrouvé mort étouffé il y a presque deux semaines. La concierge avait perdu le double.
Cette fin de décembre et ce début de janvier avaient été particulièrement froids, même pour New York. Il avait eu du verglas, la nuit précédente et les rues étaient presque aussi dangereuses que les truands dont elles regorgeaient. Malgré la glace sur les trottoirs, je décidai de me rendre à pied sur Mulberry Street. C'était plus discret et ce n'était pas très loin. Je ne voulais pas laisser trop de trace. Nous nous dirigeâmes vers Canal Street et la dépassâmes. Les rues, avec cette température, étaient désertes. Le coin était paumé. Je vis un asiatique au loin pousser une carriole de marchandises. Plus près de nous, une fille faisait la rue et nous jetait, de temps en temps des regards aguicheurs. La soirée devait être longue, pour elle. J'arrêtai de la main le Vicomte et lui pointai l'immeuble sombre, décrépi, à quelques mètres de nous, un peu à l'écart des autres édifices.
- Nous y sommes.
Je tendis la main, la paume ouverte, avec un geste autoritaire vers son arme. Il me regarda avec étonnement et voulut protester, en bafouillant. Je ne bougeai pas, la main toujours tendue. L'autre, cachée dans la poche de mon manteau, était crispée sur le coup-de-poing américain que je traînais toujours avec moi. Je n'avais pas envie de plaisanter. Surtout pas avec les Whyos. Il me donna son arme d'un geste lent, à contrecœur. J'examinai l'arme. De facture américaine. Elle n'était pas neuve, loin de là. Il avait dû la trouver sur le marché noir. Sans doute avait-il reçu des menaces ou quelque chose du genre ou bien les propos rêveurs de sa femme lui était monté à la tête. Je voyais mal le bougre essayer de dévaliser une banque. J'ouvris le barillet d'un tour de main et y jetai un coup d'œil. Il y restait quatre balles. Le regard fixé sur l'arme, comme si j'examinais une nouvelle montre, je lui demandai, sur le ton d'une banale conversation.
- Dîtes, Raoul, vous êtes venu chercher quoi ici, avec ce flingue ?
Ses yeux s'agrandirent de surprise et il me dévisagea, le pistolet et moi. Puis il serra les dents en me transperçant du regard.
- Je suis venu le descendre, pour ce qu'il a fait à ma famille et à moi. Je suis venu récupérer les preuves que le contrat était faux, pour que nous puissions récupérer nos biens. Et je suis venu récupérer mon fils, Madame Rivers. Je suis venu récupérer Émile et le remettre sain et sauf à sa mère.
Je soutenai son regard un long moment. Puis, je retirai trois des balles du barillet et les jetai négligemment dernière moi avec un air mauvais et refermai tranquillement le barillet, le visage impassible. Il ne bougea pas.
- Je vous avertis tout de suite, vous n'allez rien récupérer de tout ça ce soir, Monsieur de Chagny. Vous laissez les documents et l'argent là où ils sont et vous laissez Mazzola en vie, peu importe ce que vous allez voir.
Je le vis se décomposer devant moi. Ses yeux s'embuèrent et ce n'était pas à cause du froid.
- Mais… Émile ?
Je ne lui répondis pas. Je ne fis que prendre note qu'il était certain que le petit était là-dedans. Je lui tendit son arme en la tenant par le canon.
- Je vous laisse une balle. Ça vous sera utile, si jamais vous décidez de prendre quoi que ce soit d'autre là-dans que le corps du gamin. Pour vous suicider, vous savez. Quand les types pour qui ce monstre travaille décideront de s'amuser un peu avec votre épouse. On se comprend ?
Il resta interdit en me regardant, avec une horreur sans nom. Il finit par déglutir et hocher la lentement la tête. Oui, il commençait à comprendre. Je levai l'arme à la hauteur de mes yeux, la crosse bien en évidence.
- Sitôt qu'on entre dans cette piaule, je ne veux sous aucun cas voir votre flingue dans une autre position que celle-ci, est-ce clair ? Vous la gardez comme ça et c'est tout.
Je ne savais pas si Mazzola était armé ou non. Ce n'était pas lui qui se débarrassaient des gens, à ce qu'on m'avait dit. Mais il fallait quand même pouvoir se défendre, quitte à assommer le pervers d'un bon coup de crosse. Je lui redonnai son arme et il l'empocha discrètement sans un mot. Je lui fit un rictus sinistre et l'invitai à me suivre, comme un maître de cérémonie morbide.
- Bien. Maintenant, allons voir ce que ça donne, de faire un pacte avec le Diable. Shall we, sir ?
Nous fîmes encore quelques minutes de marche, dans le froid humide. La prostituée, une fille maigre de 20 ans, nous attendait, avec toute la patience du monde. Je savais que j'avais parlé assez fort qu'elle entende notre conversation. Elle fit un sourire radieux au Vicomte et me sourit à mon tour. Il lui manquait une incisive.
- On a regardé à tour de rôle, chérie. Il est y est entré il y a trois jours jours. Ton mec est encore là dedans.
- Merci Molly. Personne n'est entré ? T'as rien vu de spécial ?
Elle haussa les épaules et me regarda d'un air amusé.
- Des tonnes de gens sont entré et sorti de cette baraque. Mon boulot, c'était de te dire si oui ou non ton mec était là-dedans. Le reste, ça ne te regarde pas.
Je lui rendis son sourire affable et fourrai deux cigarettes et un billet de 1$ dans sa paume tendue. Ils disparurent presque instantanément dans ses jupes. Elle se retourna vers De Chagny qui était demeuré silencieux tout le long de l'échange, le visage rivé sur l'édifice. Il cachait mal son dégoût et son impatience.
- Oh mais ce qu'il est mignon ce monsieur ! Tu me le laisse pour me réchauffer pendant que tu es là-dans ? Pour un autre dollar, je le fais rêver.
- Une autre fois, Molly.
J'allais la contourner lorsqu'elle se mit dans mon chemin, plus aguichante que jamais.
- T'es sûre chérie ? Allez, va faire tes petites affaires tranquille, comme c'était prévu. Et moi, je m'occupe de ton beau monsieur et de sa jolie bosse, là, dans son manteau.
- Molly…
Elle fit une moue boudeuse et s'écarta pour nous laisser entrer.
- D'accord ma chérie… Tu salueras Maggie de notre part, veux-tu ?
Et elle s'éloigna avec précautions sur les rues glacées.
L'édifice était comme tous ceux du Lower East Side. La seule lumière provenait de l'entrée, faiblement éclairée par les réverbères, trop peu nombreux à cette intersection. À tâtons, nous longeâmes discrètement le couloir jusqu'au bout et arrivâmes aux escaliers qui menait au sous-sol. J'entendais le bruit des paumés qui vivaient au-dessus dans les étages supérieurs. Mais l'escalier qui menait au sous-sol était silencieux. Je grattai une allumette et fit signe à mon complice d'être le plus discret possible. Il ne fit qu'hocher la tête. Je descendis tout doucement. La cave était sombre et humide. Je distinguais vaguement la porte de la tanière de Mazzola. J'entendais l'eau suinter, quelque part et le bruit des rats. Rien d'autre. Et puis, le vicomte derrière moi poussa un cri étouffé. J'allais lui dire de se la fermer lorsque je figeai, moi aussi.
L'odeur. Un parfum lointain, sournois et vicieux, désagréable ET amoindri par le froid ambiant. On la sentait à peine, cette odeur. Mais elle était bien là. Une odeur de charogne qui s'infiltrait partout. L'odeur de la mort.
J'eus un moment d'hésitation. L'envie me prit soudainement de rebrousser chemin. Mais qu'est-ce qui m'avait pris ? Qu'étais-je venu faire ici, dans cette cave puante ? Tout ça n'était que du bluff. Depuis le début. Tout ce que je voulais, c'était mettre deux lâches dépravés face à face et obtenir des aveux. Maintenant, j'avais peur. Peur de ce qui m'attendait de l'autre côté de cette porte. Peur de ce qui m'attendait à la sortie. Peur de perdre mes moyens. Était-ce un piège des Whyos ? J'étais paralysé. Puis, la pensée de cette jeune femme, seule devant son piano désaccordé, dans un appartement sinistre me fit frémir. Je songeai qu'elle aurait voulu savoir que l'enfant qu'elle avait porté et chéri était enfin avec les anges et non pas dans cet enfer. Je fermai les yeux. Je sentais encore la main chaude et rugueuse de Victoire sur la mienne et je voyais encore son sourire triste. Je m'accrochai à cette pensée.
L'allumette me brûla les doigts. Ce fut à mon tour de pousser un juron entre les dents. Il n'eut aucune réaction de l'autre côté de la porte. Je sentais l'impatience du Vicomte. J'en allumai une autre. Je fis lui un signe discret de se préparer. Docilement, celui sortit son arme, la prit par le canon et me montra la crosse bienen évidence, à la hauteur des yeux. J'enfilai mon poing américain. Je soufflai pour me donner du courage.
Et nous enfonçâmes la porte.
L'odeur nous submergea tout de suite et embrouilla ma vision, pendant un moment. Les yeux en larmes, mon estomac protesta. Je me pliai en deux pour reprendre mon souffle, le mouchoir sur la bouche. L'allumette éclairait à peine. Il n'y avait que des ombres, dans cette grande pièce. J'attrapai la première lampe à l'huile venue et je l'allumai. Je distinguai un appareil-photo, dans le coin de la pièce. Il siégeait devant un mur qui avait jadis été blanc. Mon regard, pour je ne sais quelle raison, s'attarda d'abord sur une petite trace de main délavée qu'on avait essayé de nettoyer maintes fois, sans succès.
Puis, je trouvai Mazzola. Son corps tenait mollement debout contre le mur dans une position complètement surréaliste. Ce qui restait de lui avait salit le mur dans des coulées maintenant brûnatres. Le mur avait été éclaboussé de sang. Je vis ce qui restait de son visage, bleuâtre, qu'on avait ravagé à coup de masse. Je vis ce qui pendait mollement de son abdomen ouvert. Ou ce qu'il en restait. Je vis la marre noire, sous lui. Un amas de sang coagulé et d'excréments, sans doute. Une véritable boucherie. Je vis les lacérations sur son cou. On l'avait d'abord étranglé avec un fil de fer. Un fil de fer qu'on avait fait disparaître. Puis, on avait fait le reste. On lui avait mis ses grandes échasses qui prolongeaient indéfiniment les moignons de ses jambes, qui finissaient au niveau des genoux. On l'avait mis là, maintenu debout contre le mur, comme un funeste pantin, devant sa propre caméra. Ce type, d'après ce qu'on m'avait dit avait été un monstre. Mais ce que je voyais devant moi était innommable. Tout avait été mis en scène pour engendrer une terrible comédie. Mais pour qui ? Je sentis mon estomac se retourner.
- Oh mon dieu !
Je levai les yeux vers le Vicomte et je vis son ombre, la tête penchée, secoué de violents tremblements, à genoux devant le mur du fond. Le cœur au bord des lèvres, je m'approchai. Devant nous, des centaines de photographies avaient été épinglées sur le mur. Des centaines de garçons, complètement nus, déjà horriblement violentés, nous regardaient tristement, en sachant ce qui les attendaient. Je déglutis. Aucun d'eux ne n'avaient franchi l'adolescence. Je vis le regard du Vicomte aller frénétiquement d'un cliché à l'autre. Je voyais ses traits horrifiés. Il porta une main à son visage. Je vis les larmes couler sur ses joues. Il cherchait Émile du regard, au travers de ces centaines de visages désespérés. Il regardait les traits, visage après visages. Leurs regards suppliants nous suivaient dans nos moindres gestes. Émile n'était pasparmi eux. Mais ça ne voulait rien dire. Je reculai, horrifié et lançai un regard derrière moi, vers le pantin monstrueux. Je vis une porte, au loin. La chambre noire, sans doute. Je heurtai un bureau. Je remarquai alors les dossiers éparpillés dans la grande salle. Des actes de notaire falsifiés, des documents de vente de toutes sortes. Des contrats. De l'argent avait été éparpillé à la grandeur de la pièce, maculé de sang. Il devait y avoir des milliers de dollars, là, sur le plancher. J'avais la gorge sèche. Ce n'était pas les Whyos ou les gars de Sicile qui avait fait ce coup. Ils n'auraient laissé l'argent là.
Puis j'aperçus le cartable de cuir noir sur le bureau. Il était là, au milieu de tout ce bazar, immaculé. On l'avait posé là. Juste là, pour qu'on le trouve. Je m'approchai, hésitant et ouvris le dossier. D'abord de très vieux clichés de Christine de Chagny, à l'opéra. Puis certains plus récents. Émile, toujours Émile. Devant ce qui devait être leur maison, à Paris, puis à Ellis Island, dans la foule. Sa photo de passeport. J'avais devant moi un petit garçon trop sérieux, aux cheveux sombres et au regard rêveur qui avait peur de l'avenir. Je feuilletai le dossier. Mazzola s'était renseigné sur les Chagny. Je voyais là quelques articles épars, sur les frasques du couple, des articles à sensation, comme Victoire l'avait dit. Une copie du faux contrat. Puis une note, rédigée au crayon. La liste des créanciers de Raoul de Chagny et les sommes qu'il avait remis à divers individus au cours des années. Un nom revenait souvent. Un nom étranger. Un Arabe ou quelqu'un d'une origine similaire. Sans savoir pourquoi, je le pris en note. Peut-etre un complice de Mazzola ?
Je me dirigeai, à tâtons vers la petite pièce du fond. J'entendais le couinement des rats derrière la porte. Je l'ouvris prudemment. L'odeur était atroce. Un mélange de produits chimiques forts et de décomposition me fit suffoquer pendant un instant. La lumière de ma lampe fit fuir une dizaine de rats qui se faufilèrent dans les murs. C'était la chambre noire. Il y régnait un véritable fouillis. Quelqu'un qui ne connaissait rien à la photographie avait essayé de reproduire des clichés. Je voyais le papier photo noir, gâché, détruit partout. Les bouteilles de produits avaient été fracassées sur le sol, répandant leur contenu partout. On avait épinglé des photos sur les murs. Des photos floues où on ne voyait presque rien. Sur un cliché, j'entrevis la forme glauque et floue de la poupée brisée qu'était Mazzola. Sur d'autres, on ne voyait que des silhouettes informes. Je crus voir celle d'un enfant mais le cliché était trop flou. Je tentai de me rapprocher pour mieux voir et c'est là que je découvris le corps.
On l'avait enroulé dans un vieux tapis perse. Je voyais sa petite forme au travers. Je voyais les grandes taches brunâtres qui maculaient les motifs du tissu. Je baissai la lampe et me forçai à fermer les yeux. J'avais la nausée et la pièce dansait devant mes yeux. Qu'est-ce qui m'empêchait de fuir tout ça ? Qu'est-ce qui m'empêchait de faire subir au père le même sort qu'il avait fait subir à son fils ?
J'entendis le cliquetis de l'arme du Vicomte, dans la pièce d'à côté. Déjà, le regard à moitié fou, écumant d'une rage sans nom, il pointait en tremblant son révolver sur le sinistre pantin et s'apprêtait à tirer, comme un imbécile. Il n'en fallu pas davantage pour que je me jettes dessus. D'un coup de poing ferme, je lui fendis la lèvre. Quelques gouttes de sang m'éclaboussèrent le visage. Sous le choc, il échappa son révolver. Je le ramassai et le prit le Vicomte par le collet pour le trainer jusqu'à la petite pièce du fond. Et je le jetai à genoux devant le corps en lui braquant l'arme sur la tempe. J'étais écoeuré. J'aurais voulu lui fendre le crâne à coup de crosse. Il ne se débatit pas. Il regarda un long moment, abasourdi, la forme dans le tapis. Puis un long sanglot sortit de sa gorge. Les mots sortirent de ma bouche comme du venin.
- Il t'a payé combien, pour te débarrasser du môme, dis ? COMBIEN ?
Je pressai davantage le révolver contre sa tempe. Je n'avais jamais tué personne. Jamais. Mais la gachette brûlait maintenant sous mon doigt. Il me suffisait de peser dessus et ce serait fini. De Chagny semblait ne pas s'en rendre compte. Il caressait doucement le tapis, complètement hébété. Je l'entendis déglutir et renifler. Il prononça d'une voix ferme et fatiguée.
- Je ne savais pas. Je ne savais pas ça. Je pensais vraiment que Strauss nous offrait enfin une opportunité que j'attendais depuis trop longtemps. Je n'aurais jamais vendu Émile à qui que ce soit. Jamais. Je n'ai pas voulu ça. Je n'ai jamais voulu ça. Pas pour mon fils.
J'éclatai d'un rire sinistre et méchant.
- Ton fils, tu dis ? Tu t'es regardé, là ? Tu me prends pour une demeurée ? T'as vendu le môme de ta femme pour payer une partie de tes dettes de jeu. Un môme muet qui n'était même pas de toi et que tu portais comme un fardeau, d'après ce que j'ai entendu. Un gosse dont tu te foutais éperdument. Tu as eu l'argent. Tu l'as dépensé. Et pour jouer le héros auprès de ta petite femme, tu as fait semblant d'aller chercher de l'aide. Tu imagines ta femme ? Tu imagines si elle voyait tout ça ? Tu imagines ce qu'elle pensera de toi, quand elle le saura ?
Je le voyais tenter d'ouvrir le tapis, avec douceur et attention, comme lorsqu'on borde un enfant pour la nuit. Comme si je n'étais pas là. Il pleurait silencieusement. Le sang de sa lèvre avait coulé sur sa chemise. Il aboya ce qui semblait être un rire qui mourut dans sa gorge.
- Je sais ce qu'ils disent. Je sais ce qu'ils disent tous. Comment ils s'évertuent à traiter ma femme de traînée. Comment ils s'évertuent à me traiter de niais, de cocu parce que j'ai épousé une fille de théâtre. Que j'ai épousé Christine trop vite. Comment ils examinent nos moindres faits et gestes comme des parasites en cherchant la moindre miette pour se vautrer de ce qui nous reste. Je m'en fous. Émile est un De Chagny. Le sang de ma famille coulait dans ses veines. Vous m'entendez ? IL ÉTAIT UN VRAI DE CHAGNY. J'aurais tout donné, pour ma femme et Émile. Tout.
Je baissai mon arme et jetai un regard sur le petit corps, devant nous. La petite main tuméfiée d'un enfant de 7 ou 8 ans apparut au travers de la jute. La peau commençait à être noircie par la décomposition. De Chagny la prit dans la sienne et la caressa, en silence en tentant de délivrer avec douceur le corps de son linceul.
Puis enfin, une touffe de cheveux maculé d'une croûte brunâtre émergea du tapis rugueux. Je levai la lampe, avec un odieux mélange d'horreur et de soulagement.
L'enfant qui gisait devant nous était blond.
Je dus traîner le Vicomte de force vers la sortie. Il me suivait comme un poids mort, en titubant, l'air hagard, le visage et les vêtements maculés de sang. J'avançais moi-même machinalement, par pur instinct de survie. Je me sentais engourdi. Je me sentais vide. Je ne voulais penser à rien. J'accueillis l'air glacé de l'extérieur avec une certaine gratitude. Molly n'était plus là. Je regardai l'édifice décrépi derrière nous. Je repensai aux centaines de photos, accrochées sur le mur. Je repensai au petit corps que nous avions abandonné là, seul, dans cette cave obscure. Je songeai à la question que Christine m'avait posée, plus tôt dans la soirée. Je ne sais pas ce qu'il me prit. Un élan de rage et d'impuissance, sans doute. Je pris une grosse pierre qui traînait là et je la lançai de toute mes forces vers l'une des fenêtres de l'immeuble, en criant des slogans que j'avais entendu d'un autre gang de rue. J'entendis le bruit du verre brisé puis des cris. La police n'allait pas tarder. Il fallait décamper.
Nous n'étions qu'à quelques coins de rues de chez lui lorsque Raoul glissa. Je tombai presque avec lui. Je tentais de le redresser lorsqu'il se plia en deux et vomit. Je détournai le visage. Je lui tendit la main, pour le relever mais il ne fit que s'asseoir sur le trottoir, la tete entre les bras, en refusant mon aide. Je soupirai et je sorti une flasque de mon manteau. Je bus une longue gorgée et la lui tendit. Il la prit et me la vida d'un coup. J'eus pitié de lui. Je m'assis dans la neige à côté de lui, le regard perdu dans le vide et je profitai du silence, quelques instants.
- Ce… ce n'est pas sain d'attendre, comme ça sans rien faire, Raoul. J'ai… j'ai des amis. Ils veulent … donner une vraie chance à votre femme. Les filles qui travaillent là s'occuperont bien d'elle. Elles en ont vécu, des choses. Votre femme ne sera pas seule. Et… et il y a peut-être du boulot pour vous. Ça vous permettra d'économiser un peu et … et retourner en France. Ou ailleurs. Barry a des contacts importants à Chicago. Je… Je ne crois pas que votre fils soit encore en vie, Raoul.
Il resta là sans rien dire, perdu dans ses pensées puis il leva lentement la tête vers moi.
- Il chantait, avant, vous savez ? Il chantait aussi bien que sa mère. Il aurait fait un excellent ténor. Émile n'arrêtait pas de babiller, lorsqu'il était tout petit. Dès qu'il a su parler, ça a été impossible de lui dire de s'arrêter. Il était toujours là à nous raconter toutes les histoires qui sortaient de sa tête. Toujours à poser des questions. Toujours. Sur tout et n'importe quoi. Et il en avait de ces questions ! Jamais je n'avais vu un enfant de quatre ans poser ce genre de question. Je ne sais pas d'où il tenait cette intelligence… Il connaissait déjà le solfège et il pouvait déjà écrire, vous vous rendez compte ? Il adorait que je lui parle de mes voyages. Alors je l'assissais sur mes genoux et je lui parlais de mes voyages. Et puis, ça s'est arrêté. Comme ça. Je suis revenu d'Afrique, un soir et j'ai trouvé ma femme en pleine crise. Elle venait de perdre notre deuxième enfant. La nourrice a quitté notre service sans rien dire. Et j'ai trouvé Émile grelottant de fièvre dans un placard. Il devait être là depuis deux jours. Et il s'est emmuré dans son silence. Rien n'a jamais plus été comme avant. Jamais. Je voulais une nouvelle vie, avec ma famille, loin de tout ça. Comme avant. Quel idiot j'ai été.
Il se remit debout en titubant, s'essuya la bouche, comme un ivrogne, Il prit la carte de visite du théâtre et son arme que je lui tendais et se mit à marcher, au hasard. Je me levai à mon tour et essaya la neige sur mon pantalon.
- Raoul. Votre femme a vaguement parlé d'un homme qui s'en était pris à elle, dans le passé. Elle croit fermement que c'est lui qui a enlevé votre fils par vengeance. Je crois que le type qui s'en est pris à Mazzola essaie de faire croire qu'il est relié à vous…. Qui est le Persan, Raoul ?
Il continua à marcher en claudiquant, sans s'arrêter, comme s'il n'avait rien entendu. Je haussai le ton.
- Qui est le Fantôme de l'Opéra ?
Il poursuivit son chemin sans me répondre.
