Bonsoiiir. Je poste de chapitre un peu sur les nerfs, en retard, après avoir passé une journée de travail très improductive et frustrante. J'ai relu, j'ai rerelu, mais je ne suis pas sûre de moi. C'est quand même mon plus long chapitre (ou le deuxième après le 8ème) ! On se retrouve en bas mes choupinous ! *saute en bas*


Les Autres

En ouvrant la grande porte de la salle à manger de son enfance, Reim aperçu sa famille déjà attablée. Le service n'avait pas encore été fait et tous les visages se tournèrent vers lui à son entrée. Tous étonnés et souriants (ou presque, quelques-uns étaient clairement forcés mais qu'importait, il était habitué).

- Bien le bonjour, veuillez excusez mon léger retard.

Les chaises raclèrent le sol et l'on se leva pour venir le saluer. Sa mère fût la première à ses côtés et la voir après tout ce temps était aussi étrange qu'agréable. Elle lui semblait plus petite et plus fatiguée qu'avant, mais il réalisa que c'était lui qui avait grandi.

- Comme tu as changé mon fils, constata-t-elle tendrement en le prenant dans ses bras.

Une bouffée de nostalgie enfantine le saisi. Elle sentait toujours la vanille et le jasmin… mais elle était si petite à présent. Elle réarrangea son chignon après qu'ils se soient séparés et lui demanda si le voyage s'était bien passé. Il acquiesça du bout des lèvres mais se détourna pour saluer ses frères et son père qui l'entouraient. Ce dernier arborait toujours son éternel air digne, droit comme un I et lui lança un regard réprobateur derrière ses lunettes carrées.

- Reim, rappelez-moi les trois préceptes que je vous ai enseignés je vous prie ?

- Assiduité, fidélité, ponctualité, répondit-il machinalement. Je suis navré Père, notre cocher n'a pu-…

- Pas d'excuses ! claqua-t-il sévèrement.

Reim se raidit, une sueur froide dans la nuque.

- Enfin Darling, le poussa gentiment sa femme. Cessez votre petite comédie ! Il est si rare que nous puissions voir notre garçon, ne le faites pas fuir !

Le grand homme se détendit et lança un regard affectueux à son fils.

- Je plaisantais Reim. Détendez vos nerfs, ils sont déjà soumis à bien rude épreuve.

Il s'avança vers lui et lui fit une brève accolade. Reim sourit, un peu étourdi. Il n'avait jamais su reconnaître les plaisanteries de son père, tant elles étaient rares. Il lui semblait qu'il était de bonne humeur aujourd'hui.

- Votre frère Calum est encore plus en retard que vous, glissa sa mère, donc il n'y a aucune raison de vous en faire. Les routes sont ce qu'elles sont, d'ailleurs j'étais justement en train de discuter avec Nevin et Coll sur l'idée de faire refaire le chemin devant l'église du village voisin. Il est dans un état épouvantable, on croirait rouler en pleine montagne.

Ses deux jeunes frères se tenaient à côté de leurs parents et le saluèrent laconiquement. Il n'avait jamais été particulièrement proche de Nevin, son cadet, et ce dernier s'entendait mieux avec Calum qui l'avait pris sous son aile et lui avait transmis son manque d'affection our Reim. Depuis ce temps-là, leur relation s'était refroidie. Quant à Coll, le benjamin, leurs quatorze and de différence et la perpétuelle absence du brun avait fait d'eux de quasi étrangers. Reim savait que du haut de ses huit ans, il devait plutôt le considérer comme un vague parents, un oncle peut-être, plutôt que comme un frère. Ils avaient dû se voir à peine cinq fois. Reim s'ébahissait bêtement de la vitesse à laquelle il grandissait. Il se sentait vieux en le regardant. Il se souvenait encore de lui bébé.

Ah, cela devait être ça que Break devait ressentir en le voyant. L'impression d'être un vieux croûton.

Sa mère le prit par le bras en riant doucement et les força gentiment à se mettre à table. Une fois assis et servis, son père lui posa mille questions sur son travail, sur le Duc, sur Pandora. Homme toujours pragmatique et sérieux, son père occupait une place importante dans le vaste réseau de renseignement des Barma. La porte s'ouvrit à nouveau alors qu'ils attaquaient le plat principal et l'aîné de la famille entra à grandes enjambées, se débarrassant de son manteau d'un geste majestueux en s'excusant de son retard. Il contourna la table et embrassa leur mère. Reim se leva à son approche.

Calum se stoppa, la main dans ses cheveux bruns foncés qu'il essayait de remettre en place et ouvrit la bouche d'ébahissement en le voyant. Un mélange de frustration et de surprise, sans doute à la vue de combien il avait changé. Il se reprit bien vite et lui tendit une main raide que Reim prit avec une égale dureté. Cela faisait au moins combien… trois ans, qu'ils ne s'étaient pas vus ?

Joie de l'indifférence mutuelle. Ils faisaient toujours un point d'honneur à éviter de se croiser lorsque Reim venait en visite.

- Cela fait longtemps.

- En effet.

- Comment vas-tu ? demanda Reim.

Son aîné se repassa encore une fois la main dans les cheveux (c'était un tic qu''il avait depuis l'enfance, et Reim avait arrêté de faire des commentaires depuis la fois où il s'était fait hurler dessus une fois où son frère était de trop mauvaise humeur). Il ne put s'empêcher de remarquer l'anneau doré qui luisait à son annuaire gauche. Il serra les dents, une bouffée d'agacement inhabituelle l'envahissant. Ah ça, il aimait l'exhiber cette fichue bague ! Sa plus grande fierté ! Il se rassit Calum prit place à table, en face de lui, à côté du benjamin.

- Beaucoup de travail, comme toujours, lui répondit-il vaguement. Et toi, comment va le Duc ?

Il avait prononcé ce dernier mot avec une rancœur savamment déguisée. Seul Reim (et peut-être Nevin) pouvaient l'entendre. Il le dévisageait avec insistance et Reim savait pourquoi.

- Il va très bien, comme tu le sais.

La famille entière était au service de la famille Barma, la question était donc inutile. Bien sûr qu'il savait qu'il allait bien ! Ils étaient les serviteurs, ils les avaient suivis lorsqu'ils avaient été chassés de leur pays, la moindre des choses était d'être au courant de son était de santé.

Fidèles, assidus, et ponctuels

Le dernier étant un ajout obsessionnel de leur père.

Calum le dévisageait toujours. Il serra les lèvres.

- Et comment va Hélène ? demanda Reim.

- Elle se porte comme un charme… un peu malade à cause de ce froid, mais rien de grave.

Le repas fût servi et les deux frères évitèrent soigneusement de se reparler. Reim fût prit entre les feux de ses parents qui l'assaillaient de questions sur son travail et sa santé. Sa mère en particulier, très insistante, posa sa main sur son coude et lui demanda s'il avait rencontré une gentille fille au détour d'une réception. Il lui répondit aimablement que non et que de toute manière il n'aurait pas le temps avec son travail de s'occuper d'une demoiselle. Elle soupira, ennuyée et se tourna vers son mari.

- Très Cher, ne pourriez-vous parlez au Duc pour qu'il soit quelque peu déchargé de cette somme de travail inconcevable ? Il a aussi le droit de s'occuper de lui et de préparer son futur, n'est-ce pas ?

Tous savaient que l'interpellé resterait campé sur ses positions. Le devoir de serviteur était un précepte de vie. C'était ce pour quoi leur famille existait.

- Très Chère, je ne conçois pas m'opposer aux ordres de Monsieur le Duc. Il est assez sage pour savoir ce qu'il veut, et s'il désire que Reim poursuive sur cette laborieuse voie, il le fera. Peut-être les choses changeront-elles dans quelques années, ne vous inquiétez pas, Reim encore est jeune, il a le temps de s'occuper de son futur.

- Vous exagérez, protesta la femme, il a aussi une vie à mener ! Enfin, votre frère et votre père avaient bien eût le droit de faire leur vie malgré le travail. Regardez-le, il travaille à plein temps pour le Duc et cette organisation. Il doit bien y avoir un moyen de gagner un peu de temps non ? Par exemple Reim, cette organisation, Pandora, vous n'êtes pas obligé d'y travailler aussi longtemps que vous le faites !

Il avala une gorgée d'eau et prépara soigneusement sa réponse.

- Il se trouve Mère, que j'y suis obligé. Monsieur le Duc y tient un poste élevé et est toujours à la recherche d'informations importantes que seul mon poste en particulier peut lui fournir. Je me dois de plus d'entretenir de bonnes relations avec tous mes supérieurs des autres services pour pouvoir aussi, en temps venu, obtenir ce que mon Maître désire. C'est un travail à plein temps, et bien qu'un jour de congé de temps en temps ne serait point de refus, je ne pourrais m'arrêter bien plus longtemps pour m'occuper de quoi que ce soit d'autre.

Sa mère fit la moue et s'adressa à nouveau à son mari.

- Il travaille chez le Duc depuis plus de dix ans et à chaque fois que je le vois il a perdu un peu plus du temps personnel qui lui était dû. Il se fait presque exploiter. Enfin, ne pensez-vous pas qu'il a le droit lui aussi de se trouver une gentille épouse comme son frère ou son cousin ?

Calum eût un petit sourire supérieur et dédaigneux. Reim serra les dents. C'est ça, vante-toi et garde ta rancœur pour toi.

- Chère amie, répondit leur père, vous ne semblez pas réaliser que Reim occupe une place très importante au sein de Pandora et que cette dernière est indispensable au Duc. Les désirs de ce dernier sont la priorité de Reim, et si son horaire doit s'en retrouver rempli, c'est qu'il doit en être ainsi. Cependant, ajouta-t-il en regardant son fils, je n'opposerai aucune objection si vous décidez d'aménager votre temps de travail un peu différemment, tant que cela reste dans les limites du raisonnables.

Reim acquiesça avec un sourire. Il comprenait le message. « Si tu veux t'offrir du temps pour une amante ou une fiancée, à ta guise. Mais fait ton boulot. » Il aurait juré sentir sa mère se tendre un peu à l'entente de ces mots, mais l'impression disparu aussi vite qu'elle était venue. Son regard se porta vers Coll, le benjamin.

Oui, son père lui en tout cas, avait su trouver du temps pour une amante.

Il retira ses lunettes qu'il essuya avec un mouchoir qu'il tira de sa poche. Il observa avec un sourire Coll – qui en portait aussi – nettoyer les siennes à son tour. Reim sourit. Il aimait bien le garçon, même s'ils ne se connaissaient pas. Il n'avait d'ailleurs jamais été dérangé par l'idée qu'ils n'aient pas la même mère. Oh, ça avait fait du bruit à sa naissance, mais Dieu merci l'enfant avait été relativement épargné par les ragots. Reim se souvenait encore du scandale qu'ils avaient tenté d'étouffer autours de sa quinzième année. À cette époque déjà, il avait une conscience aigüe de l'impact que cela pouvait avoir sur une renommée familiale. Calum tournait en rond dans le salon en se rongeant les ongles, inquiet pour son avenir.

Reim avait été moins stressé que ce dernier par la naissance. Il avait déjà quelque peu pris ses distances avec sa famille. Cet éloignement était aussi involontaire qu'inévitable. Il passait tout son temps au manoir des Barma, et ne rentrait à la maison qu'une fois par mois pour seulement quelques jours. Et lorsqu'il avait vu le nourrisson, dans son berceau, si frais, si innocent et si seul, il n'avait ressenti que tendresse et pitié. Il avait redouté ce qui lui arriverait, redouté comment il serait traité.

Et il l'avait à présent en face de lui, mangeant à la table familiale tout à fait normalement. Cela le rendait heureux. Un simple soulagement, de voir une vie qui aurait pu si mal tourner se retrouver dans cette situation. Il fût sortit de sa rêverie par le poids du regard de son aîné sur lui.

Il leva les yeux et soutint le regard perçant.

- C'est incroyable comme tu lui ressembles, souffla-t-il en secouant la tête. Un peu plus à chaque fois que je te vois.

Reim crispa ses mâchoires.

À son grand malheur, son père tourna la tête vers lui et le regarda pensivement. Après un moment, il soupira tendrement.

- C'est vrai.

Reim ne savait pas comment le prendre. Quelque part il en était heureux… ou honoré ? Mais ce n'était pas quelque chose sur laquelle il avait le contrôle, donc il trouvait ces regards dérangeants, déplacés même. Il trouvait que l'admiration de son père n'était pas méritée. Il trouvait le ressentiment de son frère injuste.

- Ah oui ?

- Oui. Tu es véritablement son portrait craché.

Reim n'avait plus regardé l'album familial depuis des années. Il avait vu les photos lorsqu'il était encore petit, avait vu le visage d'un homme adulte. À présent qu'il en devenait un, il n'arrivait plus à s'en rappeler et trouverait dérangeant de se comparer, de lui ressembler à ce point. Disaient-ils vrai ? Il n'était pas sûr d'avoir envie de vérifier mais la curiosité le taraudait.

Le regard de son frère était cependant une preuve en elle-même. Ce dernier l'examinait, tournant son verre entre ses doigts.

- Je me demande ce que grand-père dirait s'il était encore là…

C'était dit sur un ton pensif, mais une vieille amertume suintait.

Je n'ai pas choisi ça, Calum.

Ce n'est pas de ma faute.

Ce n'est pas ma faute si tu en as le prénom et moi le visage.

Ça ne me fait pas particulièrement plaisir non plus.

Je ne t'ai rien volé. Je ne t'ai rien pris.

Alors arrête. Arrête.

On changea de sujet. Il passa le reste du dîner à écouter parler sa mère, et parfois, une pensée pour Break se glissait entre ses soucis.

Il lui manquait.

.oOooOo.

Dans les couloirs de Pandora, se promenait un enfant adoptif des Nightray à la recherche de Reim. Les couloirs étaient grands, tortueux, et bien qu'il connut les lieux, il ne pouvait que s'interroger sur les pièces dans lesquelles il était autorisé d'entrer et les autres. Pandora était parsemé de petits appartements pour des invités, de chambres, de salons et autres endroits réservés à la noblesse.

Oui, Gilbert faisait lui aussi partie de la noblesse, et entrer dans une de ces pièces n'aurait pas constitué un crime punissable, mais la dernière chose qu'il voulait était entrer dans un appartement occupé ou déranger des gens importants.

Ou pire. Des femmes.

Il frissonna. La dernière fois qu'il était tombé sur un groupe de jeunes filles, c'était en passant dans une des serres des jardins. Il avait voulu prendre un raccourci pour atteindre l'entrée de service des bureaux et était tombé sur une petite réunion de demoiselles de son âge (du moins il présumait) qui l'avaient kidnappé pour qu'il prenne le thé avec elles. Il ne comprenait pas pourquoi elles avaient fait ça ! Et certaines lui avaient posé des questions sur son travail ou son frère et… ah, c'était terrible ! Il n'avait rien compris à ce qu'elle voulait ou ce qui lui arrivait. Elles lui touchaient toutes les mains ou les bras, l'avaient complimenté (pourquoi !? il revenait d'une séance de sport, il était tout sauf présentable !), avaient gloussé à chaque fois qu'il avait ouvert la bouche… !

…aaaah….

Il s'appuya contre un des murs du couloir. Il avait l'impression que son âme s'échappait de son corps à ces souvenirs. Il pensa à Oz.

Il lui manquait. Cela faisait sept ans qu'il avait disparu, et il ne passait pas un jour sans qu'il ne lui manque. Lui aimait parler aux femmes, lui comprenait, lui aurait pu lui expliquer.

Non, décidément cette impression horrible d'être incomplet et perdu sans lui ne s'était pas dissipée avec le temps. Il attendait le jour où il le reverrait avec la même impatience qu'autrefois. Encore plus fortement même !

Il se secoua et étira sa nuque. Bon, il devait trouver Reim.

Il repartit et finit par retrouver les couloirs menant à son bureau. Il vérifia une énième fois les feuilles qu'il portait sous son bras. Il était partit en mission la semaine précédente et était très fier de lui amener son rapport dans les temps. Surtout qu'il l'avait peaufiné et déjà écrit une seconde fois.

Les yeux parcourant les feuilles, il ne fit pas attention et en tournant au coin, s'écrasa le nez sur le torse de Break qui le regarda s'affaler par terre en éparpillant ses feuilles.

- Aaaaaïe ! gémit-il en se tenant le nez.

Lorsqu'il vit Break il rougit, bafouilla, s'excusa, s'alarma en voyant ses feuilles, paniqua et se mit à ramper par terre pour les ramasser.

Break grimaça.

... pathétique.

- Bonjour… (il regarda autours de lui et ne voyant personne), jeune et maladroit Gilbert ! Comment allez-vous ?

Ce dernier rampait toujours après ses feuilles et lui bafouilla une réponse affirmative. L'albinos poussa un soupire souriant et s'agenouilla pour l'aider.

- Tous ces papiers que je vois recouvert de votre écriture malhabile, que sont-ils donc ? Un roman ? Vous seriez-vous découvert une passion écrivaine ? Dites-moi, le sujet serait-il un jeune homme blond aux yeux verts ?

Gilbert rougit furieusement et arracha les feuilles des mains d'un Break goguenard.

- NON ! CE SONT M-MES RAPPORTS !

- Ne hurlez donc pas aussi fort enfiiin, vous allez rameuter tout Pandora ! geignit Break en se bouchant les oreilles.

- P-pardon.

- Mais dites-moi, poursuivit-il en se relevant d'un bon souple, cela me semble beaucoup de feuilles pour un seul rapport. Votre mission n'était pas si longue il me semble?

- C-ce… (il se racla la gorge pour essayer de reprendre contenance, ce qui ne fonctionna guère), c'est parce que je l'ai déjà réécrit une seconde fois.

Break haussa les sourcils.

- En voilà une idée singulière.

- Reim travaille déjà beaucoup, et il semblait vraiment très stressé ces derniers temps. Et il était… plutôt énervé après moi. J'espérais me faire pardonner pour mes précédents retards en lui épargnant un peu de temps de recopiage. Je pensais que ça lui ferait plaisir…

Le jeune homme le regarda avec son sourire gêné et plein de bonne volonté. Break rit doucement.

- Voilà qui est très prévenant de votre part Messire, surtout venant de quelqu'un qui ne sait même pas s'occuper de lui-même ou s'informer de choses importantes.

Gilbert grimaça.

- Je fais ce que je peux et je vous prierais de vous occuper de vos affaires, Valet. Je n'ai que faire de vos leçons de morale !

Break se mordit la lèvre, un immense sourire traversant son visage.

- Je comprends bien cela, mais si vous étiez aussi au courant que vous le dites, vous sauriez que Reim n'est pas là en ce moment et qu'il revient en début de semaine prochaine.

La bouche du plus jeune s'ouvrit en grand et il ressembla pendant une seconde à un gros poisson. Il la referma et baissa la tête, dépité. L'albinos, à travers son amusement, se sentait presque mal pour lui. Presque.

- Cependant, ajouta-t-il, ce gain de temps fera plaisir à ses collègues. Et à Reim aussi lorsqu'il apprendra cette délicate attention de votre part.

- Arrêtez de vous moquer de moi…

- Je ne me moquais même pas cette fois.

Gilbert releva la tête vers lui, toujours dépité.

- Et sinon, demanda-t-il sombrement, comment allez-vous ?

- Mh ? Oh mais je me porte comme un charme, comme toujours !

- D'accord… Je suppose que vous verrez Reim plus vite que moi à son retour, puisque vous êtes tout le temps ensemble, alors j'aimerais bien que vous lui passiez un message de ma part…

- Décidément personne ne se parle directement. La dernière fois c'était lui qui vous a demandé de me parler ! Enfin… d'accord. Et nous ne passons pas tout notre temps ensemble.

- Hein ? Ah non, je sais bien, mais vous êtes tout de même très proches, enfin meilleures amis, alors je pensais qu'il était légitime que-…

- Oui, le coupa Break, que voulez-vous ?

- J-juste lui dire que Vincent rendra son rapport en retard. Il m'a envoyé une lettre, il a attrapé un rhume près d'Aurore, et il doit se soigner avant de rentrer. Je ne sais pas comment l'administration est censée gérer ça ou si je dois remplir un formulaire ou… ah, bref, on m'a dit de m'adresser directement au chef. Mais comme il n'est pas là…

- Mmmbon, huma Break en lui prenant le paquet de feuille des mains. Je dois passer à son bureau de toute manière, alors je peux bien vous épargner, dans ma grande bonté, de faire le trajet. Je déposerai votre rapport et votre message à ses collègues.

Le jeune Nightray écarquilla les yeux, médusé par tant de gentillesse. Ce n'était pas normal.

- T-tu es sûr ? Merci…

- Ne vous en faites pas, je sais que si vous y aller, vous vous tromperez de porte et ouvrirez le placard à balais juste à côté, ce qui vous vaudra les rires des passants qui vous auront vu toquer dix minutes contre la porte.

Ah…

Break éclata d'un rire jovial qui résonna dans le couloir vide. Il tapota l'épaule de Gilbert et s'en alla d'un pas allègre en lui souhaitant une bonne journée.

Ce garçon était si facile à taquiner ! Un peu comme Reim mais avec un côté pathétique venant de son manque de confiance en lui. Mmh, Mademoiselle Sharon et Reim pouvaient bien dire ce qu'ils voulaient sur le fait qu'il n'était pas gentil de sa part de le « martyriser », mais c'était trop diablement divertissant. De bonne humeur, il se dirigea vers les locaux en question, croisant quelques personnes qui le dévisagèrent à cause de son sourire sans doute un peu trop réjoui et injustifié à leur goût. Il entra d'un pas toujours joyeux dans le bureau vide et posa le double rapport sur le bureau de Reim. Il toqua ensuite à la porte du bureau de ses collègues.

- Oui ?

Il entrouvrit la porte et aperçu seulement le collaborateur blond qui leva la tête et fût surprit de le voir.

- Mais bonjour !

- Bonjour. Je viens de la part de Messire Gilbert.

Il lui expliqua en deux mots les objets de sa visite et Amand se leva de son bureau pour venir feuilleter le rapport. Apparemment satisfait (et étonné de la petite attention de recopiage), il tassa le paquet de feuille sur le bureau et le glissa sous son bras.

- Merci beaucoup pour la commission. Je prendrai les mesures nécessaires pour le rapport de Messire Vincent. Autre chose ?

Break s'empêcha de faire une remarque sur l'expression que l'autre homme avait eue en parlant de Vincent Nightray. Apparemment, il n'était pas le seul à mépriser le sale petit loir. Il poursuivit :

- J'étais aussi venu pour vous demander s'il était possible de consulter un dossier particulier.

Amand plissa les yeux.

- Pour le compte de qui ?

Break resta silencieux. Amand eut un haussement de sourcils et décida de laisser tomber les formalités et les faux-semblants.

- Ecoute, je ne sais pas pourquoi est-ce que tu fouines dans nos archives et nos rapports et je m'en fiche. Tout ce que je sais c'est que Reim te laisse le faire et Reim étant mon supérieur, j'approuve et respecte ses décisions. Juste une question : si je refuse, tu lui demanderas plus tard, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Au moins voilà une réponse honnête. Bien, que veux-tu ?

- Justement, j'aimerais le dernier rapport de mission de Vincent Nightray.

Amand plissa encore plus les yeux et s'empêcha de demander pourquoi.

- Il est aux archives, je peux aller le chercher si tu restes ici et garde les locaux.

- Sans problème.

Amand s'en alla et Break fit le tour de la pièce. Il la connaissait par cœur, et bien que le contenu des tiroirs soit d'un ennui des plus bureaucratiques, c'était toujours agréable de fouiller un peu. Après avoir parcouru la petite bibliothèque et constaté qu'il n'y avait aucun intérêt pour lui de fouiller dans ces montagnes de documents (il n'avait aucune chance de réussir à trouver quoi que ce soit, le système de classement était bien trop complexe et ennuyeux), il s'assit au bureau.

C'était assez amusant d'être assis à la place de Reim. Il pouvait presque sentir son aura, présente dans le fauteuil, mais ça ne devait être qu'une impression. Il l'imagina, en train de justement le recevoir et lui administrer une remontrance de plus. Il leva le doigt et le pointa sur un lui imaginaire.

- Vous vous moquez du monde, Xerxes Break ! imita-t-il. Il vous faudrait allez-vous acheter une montre et du respect, et ne vous retenez pas sur le prix !

Il rit gentiment. Aaah… Reim.

Il devait être en famille à présent.

Mmh. Parfois il oubliait que Reim avait une famille. Il semblait aussi seul au monde que lui, la plupart du temps. Il n'en parlait jamais, n'allait jamais les voir. Break savait que c'était mal de sa part, mais il ne pouvait s'empêcher d'apprécier cet état de fait. Il n'aurait pas voulu que Reim soit orphelin, loin de là, mais c'était agréable de ne pas être avec quelqu'un qui lui raconterait ses histoires de famille à longueur de temps alors que lui n'en avait plus.

Il secoua la tête pour chasser ces pensées. Mais il fallait avouer qu'il aimait bien oublier que Reim avait de la famille. Il se sentait plus proche de lui. Cela leur faisait un point commun de plus.

Enfin, pas qu'ils aient tant de points communs. En fait ils en avaient peu.

C'était même étrange qu'ils soient devenus amis.

Break se mordit l'intérieur de sa lèvre inférieur.

Et le reste aussi, c'était étrange…

Et amoral aussi.

Il se laissa aller sur le dossier de la chaise et essaya d'ouvrir les tiroirs. Tous soigneusement fermés à clés, évidemment. Ah, non ! Pas celui du milieu ! Tsss, Reim.

Il l'ouvrit, avide d'y découvrir quelques chose d'intéressant, et y trouva seulement une boite de crayons et deux encriers. Pfff… assommant. Il pencha la tête pour sonder le fond dudit tiroir et y vit une boite violette familière. Un immense sourire étira ses lèvres et il sortit le petit coffre à bonbons de sa cachette.

- Reim… ça ne se fait pas de manger pendant le travail. Enfin, je suppose que j'ai été un mauvais exemple, mais c'est de ta faute, tu n'aurais pas dû m'imiter.

Comme punition il sortit sa propre boite de sa poche et transvasa le contenu de celle de son ami dans la sienne. Ça tombait bien, ça réserve était presque vide. Il prit un petit morceau de papier, écrivit quelques mots dessus avec la plume posée sur le bureau, le plia en deux et le mit dans la boite. Il la rangea dans le bureau à sa place et referma le tiroir avec un sourire satisfait.

Cela faisait longtemps qu'il ne lui avait plus fait de plaisanterie. Il devrait apprécier.

Il croquait un bonbon alors que la porte se rouvrait. Il se releva et remit la chaise en place avant d'aller prendre le rapport qu'Amand lui tendait.

- Merci beaucoup.

- Pas de quoi. On a un creux dans notre travail, alors autant le faire maintenant plutôt que de perdre du temps à son retour, pendant la pire période de l'année.

- Effectivement. Je vais vous laisser travailler à présent, encore merci.

Il allait ouvrir la porte lorsque la voix d'Amand le stoppa.

- Attends !

- Oui ?

- …

Il se retourna et découvrit le visage pensif du blond rivé sur lui. Il se caressait le menton, cherchant visiblement ses mots. Il semblait emprunté. Le plus vieux haussa un sourcil, ne sachant pas vraiment à quoi s'attendre.

- Tu n'es pas dégouté par Reim.

C'était une affirmation. Break attendit, les sourcils froncés mais rien d'autre ne vint. Il fût à la fois étonné et blasé de réaliser que les collègues de Reim était au courant de ce qui était arrivé. En même temps… ah, c'était évident. Mais ça l'énervait quand même.

- Non. Et alors ?

- Et alors ce n'est pas normal. Quelqu'un de « normal » devrait l'être. Tu aurais dû arrêter de lui parler.

- Est-ce moi ou cela ressemble-t-il à un reproche ?

- Cela n'en est pas un. Mais cela m'amène à m'interroger…

Ils se regardèrent en silence un instant et Break détesta cordialement ce regard qui essayait de le transpercer et de lire dans son esprit.

- Ce qui est arrivé ne nous regarde que lui et moi et je vous saurai gré, à toi et ton ami, de vous tenir en dehors de tout ça.

- Je m'en serais douté.

- D'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire sarcastique, je suppose que c'est vous deux qui l'avez encouragé dans ses bêtises, me trompe-je ?

La lueur dans les yeux d'Amand vacilla un instant mais il se reprit bien vite.

- …Depuis quand est-ce que tu sais ?

- Depuis le début. C'est assez facile à deviner, vu comment vous vous regardez toi et ton « collègue ».

- Justement non, répondit-il lentement. Personne d'autre, à part Reim, ne l'a remarqué il me semble. Si c'était le cas, tout Pandora serait au courant.

- C'est possible.

Break prenait une joie sombre des doutes qui assaillaient l'homme en face de lui.

- J'aimerais te poser une question.

- Et je n'en ai pas envie, déclara l'albinos qui s'énervait et se retourna vers la porte.

- Ne fuis pas.

Il se raidit. Non mais pour qui il se prenait !? Il se retourna à nouveau et lui fit face.

- Qu'est-ce que tu veux? demanda-t-il sèchement.

- Comprendre. Quelque chose me dérange chez toi depuis un bon moment mais je n'arrive pas à savoir quoi exactement.

- Oh ? Je suis au regret de t'annoncer que la plupart des gens trouvent en moins d'une minute.

- Uhm. Certes, mais je ne parle pas de ton comportement habituel. C'est ton attitude envers Reim depuis un mois qui me laisse perplexe.

- Bien, et je suis censé t'aider à trouver ?

- Non. Mais de mon point de vue, tu aurais dû avoir une réaction soit très positive, soit très négative envers lui après sa déclaration. D'autant plus que ça n'a pas dû être une expérience complètement inédite pour toi.

Break lui lança un regard interrogatif. Amand eut un air blasé de celui à qui on ne la fait pas. Il l'avait vu sensiblement se crisper. Il lâcha :

- Toi et moi, on est pareils.

Ils s'observèrent un moment en silence. Break serra les mâchoires, réalisant avec agacement de quoi il parlait. Amand poursuivit, ignorant son regard contrarié.

- Nous avons les deux cette ligne gracieuse, dit-il en laissant courir ses mains le long de son torse jusqu'à ses hanches. Ces hanches fines, ces membres élégants, ces traits qui nous ont apporté bien des problèmes… et des avances pour le moins… surprenantes.

- …

- Toi aussi ça t'es arrivé n'est-ce pas ?

Break le fixa froidement.

- Bien sûr… souffla Amand. Bien sûr que ça t'es arrivé, je le savais, oui, je le savais. C'était inévitable. Avec des hanches et des doigts pareils…

Sans réfléchir, Break cacha ses mains derrière son dos. Il se mordit la langue. Zut. Mais il détestait qu'on lui fasse des remarques sur ses doigts. Amand sourit maladroitement.

- Ah, désolé ! Je ne voulais pas te mettre mal à l'aise, c'est juste que j'essaie de comprendre ta réaction envers Reim qui, je l'avoue, est pour moi des plus incompréhensibles. Je veux dire… (il réfléchit un instant). Tu as dû recevoir des avances depuis ton adolescence… jusqu'à aujourd'hui. Après, il y a deux cas de figures possible : soit tu t'es, comme moi, uhm… (il sourit) découvert un « penchant », soit tu as été dégoûté. Si je pars du principe que tu as un penchant, tu as pu rejeter Reim soit parce qu'il est ton ami et que tu ne voulais pas changer votre relation, soit parce qu'il n'est pas du tout ton genre. Ou alors tu l'as repoussé parce que tu n'es pas intéressé à avoir de relation dans l'immédiat.

Il lança un regard interrogatif à Break et vit qu'il avait serré les lèvres, apparemment profondément mécontent de se trouver dans cette pièce. Passablement hostile aussi. Mais Amand s'en fichait. Il était lancé et commençait à être de plus en plus irrité par son attitude. Il savait bien, avant même d'en parler, que Break n'allait pas l'aider mais ça commençait vraiment à lui briser les pompons.

- Après, si tu n'es pas intéressé par les hommes, cela peut aller du simple désintérêt au total dégoût. Mais si tu es dérangé à ce point par ce genre de remarque sur ton physique – ce que je déduis à partir de ta présente attitude face à des compliments faits par quelqu'un de désintéressé – tu ne dois pas avoir été des plus ravi par les avances que l'on a dû te faire dans ta prime jeunesse, et je présume, encore maintenant. Donc tu devrais être cordialement dégoûté par les avances faites par Reim. Or… tu ne l'es pas. En tout cas au point de ne plus lui parler… ou de l'embrasser.

Break eût la sensation de recevoir une claque mais au lieu d'avoir mal, il sentit la colère monter violemment en lui. Vraiment au courant de tout, hein ? Il haï Reim. Il le haï pour avoir raconté ça à ses collègues. Et si quelqu'un d'autre apprenait ça ? Qu'est-ce qu'il se dirait de lui ? Bon sang, tout sauf ça !

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il soudainement, montrant les dents.

Amand haussa le ton, apparemment énervé lui aussi.

- Je veux savoir ce que je devrai lui dire à son retour ! Je veux savoir si je dois commencer à essayer de lui mettre en tête l'idée qu'il doit te considérer comme une cause perdue. Je dois savoir si je vais devoir écraser ses espoirs. Je veux savoir quoi lui dire, où le guider pour que la chute ne soit pas trop douloureuse.

- Et pourquoi devrais-je te dire quoi que ce soit ? En quoi cela vous regarde-t-il, toi et ton collègue ? Ce sont nos affaires ! Sans vous, rien de tout cela ne serait arrivé !

Amand fronça les sourcils et s'approcha de lui.

- Ça me regarde parce que moi aussi je suis son ami. Au cas où tu l'aurais oublié, Reim a plein d'amis, plein de gens qui tiennent à lui. Il n'y a pas que toi dans sa vie, tu sais. Pas que toi et ton foutu égoïsme. Et en constatant la manière dont tu as géré la situation jusqu'ici, j'en conclu que tu n'as aucune idée de comment lui dire clairement « non » sans le blesser.

Break le déchiqueta du regard mais Amand ne se laissa pas affecter. Il se mordit la lèvre et ne put s'empêcher d'ajouter dans un souffle :

- Ou alors tu ne sais pas ce que tu te veux.

Là il eut un mouvement de recul. Le regard s'était presque fait meurtrier, et bien qu'il ne soit pas quelqu'un d'impressionnable, il savait que Xerxes Break était le combattant le plus puissant de Pandora. Il l'avait vu une fois à l'œuvre lors qu'une séance d'entrainement. De quoi vous glacer le sang. Break avança d'un pas et il se fit violence pour ne pas reculer et garda le menton levé, ses yeux rivés sur lui, défiant.

- Ce qu'il se passe entre Reim et moi ne regarde personne d'autre que nous, grogna-t-il. Tu te crois sans doute très intelligent, tu crois sans doute connaître tout de ma vie. Je t'interdis de nous comparer. Je ne suis pas comme toi. Et nous n'avons pas besoin de votre aide.

- Pourtant Reim m'a demandé de l'aide, il m'a demandé de m'en mêler, et je ne prends pas d'ordre de toi. Je pense à lui. Je me fiche totalement de blesser ton ego ou quoi que ce soit d'autre. Ce qui m'importe c'est mon ami, et je veux savoir ce que je vais lui dire à son retour. Alors dis-moi ! Qu'est-ce que je vais lui dire Break !?

Ils se fixèrent plusieurs minutes dans un silence lourd et tendu. Amand cru un instant qu'ils allaient se sauter à la gorge, mais il le voyait réfléchir. Soudain, il vit la prunelle rouge et agressive frémir. Vaciller. Sa colère diminua un peu alors que pendant une seconde il vit les doutes. Il vit l'âme perdue qui ne savait pas encore. Qui ne savais même pas encore qu'elle était perdue.

- Ne t'en mêle pas, lâcha finalement Break.

Le blond soupira, las.

- Arrête de lui faire du mal comme ça.

Break cilla.

Touché.

Il sentit sa gorge se serrer sous une corde de culpabilité.

Amand le regarda longuement.

- Je ne connais pas ta vie, c'est vrai. Je ne connais rien de toi, mais je ne suis pas complètement stupide. Je connais, du moins en partie, ce que tu as pu traverser sur un plan particulier. Je sais ce qu'on peut ressentir, ce qu'on peut entendre, je connais les mains baladeuses, je connais les regards dérangeants, je connais... Je peux comprendre que la situation soit compliquée, que vous ayez peur les deux de ne plus être « comme avant », mais il faut arrêter de vous en faire. Bien sûr que ce qui est arrivé ne disparaitra jamais, mais vous tenez assez l'un à l'autre pour surmonter ça si vous en avez vraiment envie.

Amand cilla puis paru réfléchir très vite.

- …Je crois que je sais à présent ce qui me dérangeait chez toi.

Break haussa un sourcil.

- Tu n'as pas apprécié les avances de Reim, mais tu ne l'as pas évité parce que quelque part, c'était du déjà-vu. Mais tu ne savais pas comment agir pour que tout redevienne comme avant. Ce que je ne comprends pas c'est… ce baiser. Et les regards que tu lui as lancés à la cafétéria. Cela n'avait aucun sens. À moins que-…

Break ouvrit brusquement la bouche, mais Amand coupa immédiatement son indignation.

- Stop. Je ne juge pas, je ne te demande pas de me dire ce qu'il se passe dans ta tête le concernant, mais je vois bien que c'est encore plus compliqué que ce que je m'étais imaginé. Si tu m'avais clairement dit « Non, je ne veux pas de lui et je ne sais pas comment le lui dire », ça aurait été réglé, sauf que ce n'est pas le cas.

- Mais je ne veux pas de lui !

La corde autours de sa gorge s'était desserrée juste un instant pour lui permettre de parler.

- Peut-être, oui. Mais tu n'es en tout cas pas capable de me le dire de but en blanc maintenant. C'est peut-être parce que tu as l'impression que me dire ça, ce serait aussi dire que tu ne veux plus de ton ami. Je peux comprendre. Je ne vais rien lui dire, je vous laisse encore du temps pour vous en occuper. Au point où en sont les choses, je ne suis pas sûr de bien faire. Mais il va falloir avancer, parce que là c'est juste insupportable. L'air pèse dix tonnes lorsque vous vous parlez.

Break serra les dents. Ca n'avait pas de sens, il avait raison, tout serait beaucoup plus simple s'il lui disait clairement non, mais il avait trop peur des conséquences. Et il sentait quelque chose, au fond, qui lui remuait l'estomac. Quelque chose de lourd, quelque chose de… non. Non, pas autre chose, c'était déjà assez compliqué comme ça.

- Je ne veux pas lui faire de mal. Il vous a dit qu'il avait mal ? demanda-t-il en fixant le sol.

Amand roula les yeux.

- Non, pas directement, mais ça se voit qu'il n'a que ça en tête. Il reste tout de même très professionnel, je l'admire. Moi, si Russel m'avait laissé en plan comme ça, je serai déjà parti en dépression. Bon, il faut dire que c'est lui qui m'avait fait sa déclaration alors bon, c'était différent… Mais il en a quand même pas mal bavé. Faut dire que j'étais assez volage à l'époque, mais dire oui a été la meilleure chose qui me soit arrivée… Mais je me souviens qu'au début-…

Il sortit de sa rêverie en entendant le bruit et de la porte se refermer sur un Break soupirant.

Uhm.

Il sentit une veine battre à son front.

Décidément, il ne comprenait vraiment pas comment Reim avait pu tomber amoureux de ce rustre !

.oOooOo.

En cette froide après-midi au début du mois de décembre, ils étaient tous assis sur les bancs de l'église, contemplant la mariée remonter l'allée au bras de son père, le visage baissé et sa longue traine blanche frôlant le sol derrière elle. Elle était belle. Même à travers le voile Reim pouvait le voir. Peut-être était-ce dû à son maquillage. Peut-être était-ce sa coiffure si sophistiquée, piquée de fleurs blanches. Peut-être était-ce tout simplement son bonheur. Elle était radieuse et Reim rêva malgré lui d'une femme le contemplant avec de tels yeux.

Il ne se posait même pas la question. Il savait que Break ne s'en approcherait jamais.

La cérémonie passa lentement. À chaque fois qu'il assistait à un mariage il se sentait happé par la solennité du moment. Il savait que Break, s'il avait été là, lui aurait glissé des commentaires déplaisant sur le futur de leur couple, les amants, les maîtresses, les disputes, mais il n'en avait que faire. Il était jeune, peut-être naïf, mais ce qu'il voyait était beau. Il avait vu des couples se marier qui n'en avaient visiblement pas envie, mais ces deux-là oui. Cela se voyait.

Il avait entendu dire que son cousin l'avait rencontrée lors d'une réception et était tombé fou amoureux d'elle. Il avait eu de la chance. Elle aussi, diraient les mauvaises langues. Il avait une assez bonne situation.

Ils prononcèrent leurs vœux, et il vit du coin de l'œil sa mère sourire avec nostalgie. Son frère aîné lui, semblait aussi nostalgique, mais de la nostalgie d'un homme qui se rappelle avoir gagné ce jour-là une situation. Il aimait sa femme, mais il n'était pas amoureux d'elle. Reim le savait. Il se rappelait du jour où il l'avait rencontrée. Contrairement à ses attentes, ils s'étaient de suite bien entendus, mais son frère avait alors mis un point d'honneur à ce qu'ils ne se parlent plus jamais. Il se demandait bien comment il la traitait. Oh, certainement bien, mais il connaissait le tempérament de son frère. Il ne savait en revanche pas s'il était capable d'extérioriser sa colère sur elle. Il avait souvent failli le faire sur lui, et il n'aurait pas été étonné d'apprendre que Calum serait passé à la pratique avec le temps. Enfin, le connaissant, cela ne serait qu'occasionnel et il en serait mortifié le lendemain et se ferait racheter avec des fleurs et autres cadeaux.

Vint le moment où ils se levèrent tous pour regarder les jeunes mariés quitter la chapelle et sortirent à leurs tour. Le temps passa lentement, à saluer une file interminable de gens croisés deux fois dans sa vie et à répondre à leurs questions. Toujours les mêmes. Oui, il avait grandi, travaillait dur, le duc allait bien, il avait peu de temps libre et allait se trouver un jour une petite fiancée.

Tout était vrai. Sauf la dernière, supposait-il.

Loin de Pandora, loin des Rainsworth, de tout ce qui représentait sa vraie maison, tout semblait si loin. Break était loin. Les évènements de la veille étaient loin. Sa déclaration était loin. Cela le rendait un peu mélancolique, mais aussi plus léger. Il y avait autours de lui un autre univers, un autre avenir, d'autres possibilités.

Ça écrasait tout le reste, le plongeait autre part. C'était rafraichissant. Ça allégeait sa poitrine.

Le temps passait lentement, il s'ennuya évidemment des sempiternelles conversations sur sa vie et son avenir mais était content de revoir toutes ces personnes. Après tout, ils étaient sa famille... Et c'était bon. Un sentiment de plénitude emplissait une partie de son âme.

Tous les anciens lui disaient aussi avec de grands yeux pleins de nostalgie à quel point il ressemblait à son grand-père. C'était toujours un peu gênant mais intéressant. Son grand-père avait été quelqu'un d'important, quelqu'un qu'il admirait, et les anecdotes de ceux qui l'avaient connu l'intéressaient beaucoup. Un grand homme, oui.

Le souper et la fête arrivèrent, et le manège se poursuivit, inévitable. Des heures de déjà-vu, des heures à apprendre ce qui leur était arrivé, les maladies, les morts, les joies, les soirées, les pique-niques. Il n'avait participé à rien de cela, mais ils semblaient tous si heureux de le revoir et de lui en parler. C'était contagieux, pendant les dix premières minutes.

Alors qu'il commençait à songer à partir discrètement, il croisa finalement Helene, la femme de son frère qui venait d'arriver. Habillée d'une robe jaune pâle, ses joues rosies par le froid, elle était ravissante. Elle l'aperçu et le rejoignit dans un coin de la salle, discrète et souriante. Ils parlèrent un long moment ensemble, puis, en voyant Calum la chercher, se déplacèrent légèrement pour ne pas être dérangés. Ils étaient étrangement bien ensemble, c'était agréable. Ils rirent beaucoup en essayant de l'éviter en se cachant comme des enfants. Elle était charmante, cultivée et drôle. Elle avait aussi peur du courroux de son mari contre à peu près tout ce qu'elle était susceptible de faire sans son accord, et Reim lui en voulait pour l'enfermer comme un oiseau en cage.

Ils se retrouvèrent près de l'entrée, entourés par les courants d'air froids sournois qui s'engouffraient au-dedans mais n'en avaient cure. Cela faisait bien longtemps que le jeune homme n'avait pas eu une conversation aussi enrichissante. Elle lui parlait littérature, peinture, et osa même, après y avoir été encouragée, lui partager ses opinions politiques.

Remarquable.

Ils finirent par retourner un peu à l'intérieur, s'asseyant sans manière sur les marches des escaliers menant aux étages. Cela les faisait rire. Non ça n'était pas confortable, mais c'était amusant et la moquette était assez épaisse pour donner l'illusion d'un divan.

Ils riaient. Ils riaient sans cesse, et le second fils Lunettes savait au fond de lui, que s'il l'avait rencontrée avant son frère, il en serait tombé amoureux. Et il voyait, en contemplant ses grands yeux bruns pétillants, qu'elle songeait à la même chose.

C'était un peu triste. Mais ils étaient ravis de discuter ensemble et continuèrent. Ce ne fût qu'après onze heures, lorsque les premiers invités commencèrent à se retirer, qu'ils se levèrent finalement pour qu'elle rejoigne son époux. Après deux heures de conversation, elle était plus qu'en retard et il ne voulait pas lui apporter des ennuis. Il s'en serait trop voulu.

Ils se quittèrent à quelques pas du seuil de la grande salle de bal et elle déposa un chaste baiser sur sa joue. Il frôla la peau de sa main gantée en la regardant partir et sentit son cœur gonfler.

Le visage de Break lui apparut mais il était lointain. Il n'avait qu'elle en tête. Elle et ses yeux, ses mèches de cheveux s'échappant de son chignon, son sourire. Il savait que c'était sans doute passager. D'autant plus qu'il n'arriverait jamais rien entre eux… À moins qu'il ne devienne son amant… Il rejeta immédiatement l'idée.

Aucune chance avec elle. Enfin… aucune chance avec Break non plus.

Mais il ne se sentait pas triste. La soirée avait été belle. Il se sentait léger. Le bonheur généré par une belle conversation, la plénitude d'un moment de complicité, d'affection mutuelle partagée et avouée. C'était trop bon, trop agréable pour être triste… Il se rendait compte à quel point il avait espéré partager ça avec Break et le manque que cela avait créé en lui. Il se dirigea vers les mariés radieux et les félicita une dernière fois avant de faire de saluer ses parents et de rentrer au manoir familial.

Dans le fiacre, il contempla son reflet dans la vitre. Il se sentait un peu perdu. Que voulait-il finalement ?

Il soupira, sa fatigue envolée et décida de chercher l'album photo en rentrant.

Oui, que dirait son grand-père s'il était là ? Que dirait-il de lui ?

Il était pathétique.


Alors ? Tout d'abord je tiens à préciser que mes informations concernant la famille de Reim (les trois frères, dont le benjamin d'une autre mère) ainsi que sa ressemblance avec son grand-père (et le nom de ce dernier) sont toutes officielles. J'ai cependant choisi les noms des deux jeunes frères moi-même. "Calum" étant un nom écossais, j'ai décidé d'en chercher de la même origine pour les deux petits frères. Nevin veut dire "Saint" et Coll "haut" ("Calum" signifie "dove", donc "pigeon", soit dit en passant). Dites-moi, mes petits cakes !

La confrontation entre Break et Amand était prévue depuis longtemps, qu'en avez-vous pensé ?

Preview : Aucune. J'en suis au tout début du prochain chapitre et celui-là assumera peut-être un retard. Je vous garantis juste qu'ils vont se revoir... huhu.