Le Docteur ralentit et reprit son souffle. 47 km/heure. Très loin de la performance des chevaux de course, mais considérant le manque d'aérodynamisme de son corps, c'était déjà pas mal. Il avait craint un moment de ne pas avoir les poumons pour galoper aussi rapidement, mais il avait découvert que tout son torse gonflé abritait des organes beaucoup plus volumineux. Cela le rassurait également sur l'aspect musculaire : il n'aimait pas être aussi baraqué. Rose pouvait bien prétendre qu'il avait de l'allure, il se faisait l'impression d'un athlète bourré de stéroïdes. Beurk.
Ses courses avaient aussi permis de lui confirmer qu'il n'aurait aucun regret d'abandonner ses sabots et son corps transformé. Il aimait courir, mais puisque la course était une fuite et qu'il avait décidé de ne plus fuir, le sens en était un peu perdu.
Il ne voulait pas courir vite, il voulait courir en bonne compagnie. Il se dépêcha de revenir au Tardis, vers Rose et vers le traitement qui le transformerait une fois pour toute. Le traitement était probablement au point.
Il entra d'un pas décidé dans le laboratoire, se saisit de la seringue, étonné du poids moral du petit objet. Il trouva une veine et poussa le piston. Dans quelques heures, il s'abattrait sur un des lits et se réveillerait aussi emplumé que nécessaire pour voler en bonne compagnie. Il n'y avait plus de retour possible. Et c'était très bien comme ça.
Il aperçut alors Rose de l'autre côté du plan de travail et lui expliqua tout à trac sa décision : « Je t'aime, Rose et il est temps pour moi de cesser de me voiler la face. Je ne veux pas te perdre alors il n'est pas question que nos corps soient une menace à notre bonheur. Je ne veux plus être le dernier de mon espèce. Je ne veux plus fuir. Je ne veux plus être seul. Alors je te choisis, Rose Tyler. Je veux être avec toi. Je veux que tu sois à moi. Et s'il faut pour ça que je fasse une croix sur toute possibilité de retour en arrière, je suis d'accord. »
Il ne la vit pas blêmir, tout occupé à dévoiler ses sentiments.
« Je vais devenir comme toi, Rose, ma Rose, la femme de ma vie. Le Tardis a décidé de m'épauler alors nous aurons toujours la possibilité de voyager et de nous aimer. Nous étions déjà des phénomènes, nous serons simplement un peu plus… ehm… remarquables. »
« Tu vas devenir comme moi? » souffla Rose.
« Yep. » fit-il avec un large sourire.
« Le traitement est irréversible. »
« En effet, mais cela ne me dérange pas et, comme je te disais, ça n'a pas d'importance parce que je serai avec toi. Nous serons ensemble. Je… je pourrai t'aimer. » ajouta-t-il avec une maladresse touchante qui brisa le cœur de Rose.
« Tu l'as fait, c'est ça. C'est ce que tu viens de t'injecter. » fit-elle d'une voix plate.
« Eh bien oui. Mais… comment sais-tu que c'est irréversible? »
« Parce que je t'aime, Docteur. »
Elle tendit sa main, paume ouverte. Une seringue vide.
Le Docteur blêmit à son tour : « Tu n'as pas… »
« J'ai demandé au Tardis de m'aider à être comme toi. » murmura-t-elle. « Je ne voulais pas t'abandonner et… et je ne voulais pas t'en parler parce que tu n'aurais pas été d'accord. »
« Tu… tu n'a pas fait ça! »
Elle se jeta dans ses bras et il sentit ses larmes couler dans son cou. Il ferma les yeux et l'enlaça doucement, sachant que l'univers avait à nouveau trouvé le moyen de les blesser et de les séparer.
Tous leurs plans tombaient à l'eau.
Plus tard, longtemps après que les larmes soient taries, alors qu'elle se blottissait contre son épaule et qu'il caressait ses cheveux et ses ailes, il l'embrassa et murmura que s'il avait jamais eu besoin d'une preuve, elle la lui avait donnée.
« Une preuve de quoi? » demanda-t-elle machinalement.
Elle avait encore les yeux rougis et gonflés et refusait de croiser son regard. Elle avait tellement honte d'avoir tout fait dans son dos, elle se sentait tellement coupable de ne pas le lui avoir dit, de ne pas avoir prévu que, lui aussi, aurait son plan. Tout était de sa faute.
« De… de notre amour. »
Elle faillit se remettre à pleurer. Si seulement!
« Ça ne changera rien pour nous. » essaya-t-il d'expliquer.
Elle l'interrompit, presque suffoquée de colère et de chagrin : « Comment peux-tu dire ça? Ça changera tout! »
« Tu ne m'aimes donc plus? » demanda-t-il froidement en cessant de flatter son plumage.
« Ce n'est pas ça… » répliqua-t-elle en essayant de parler malgré le nœud dans sa gorge.
« Je sais. » coupa-t-il du même ton froid. « Il y a plus que cela entre nous. Je n'en doute pas un seul instant. »
Il recommença à la réconforter de ses caresses et elle retint d'autres protestations pour l'écouter.
« Nous… nous n'avons jamais exprimé notre amour de façon… sexuelle. Ça ne changera pas. »
« Je te désire toujours. » murmura Rose.
Il l'embrassa sur le front.
« J'aurais aimé te donner cela. » admit-il. « Mais ce n'est pas possible. Alors autant profiter de ce que nous avons. Nous nous sommes trouvés, nous nous aimons. Et s'il y a une chose de certaine, c'est que nous continuerons à nous aimer. Nos corps ne nous empêchent pas de nous désirer. »
« C'est le problème. » dit Rose.
Mais son ton était moins défaitiste et le Docteur y discerna une note d'exaspération amusée.
« On croirait entendre Jack. »
« Jack comprendrait facilement ce point de vue-là, oui. Mais il ne comprendrait pas pourquoi nous ne l'avons pas déjà fait. »
« Ehm… Rose, comme je t'ai dit, nous ne sommes pas… »
Elle rougit furieusement : « Avant! Pourquoi nous ne l'avons pas fait avant! »
« Est-ce que ça compte tellement? » demanda-t-il doucement.
« Pas… pas pour ce que nous avons. Ce n'est qu'une des facettes, mais… »
« Mais c'aurait été bien de le découvrir. » compléta-t-il en faisant courir sa main sur les seins et le ventre de sa compagne.
Elle frissonna et s'arqua un peu sous ses doigts.
« Tu es belle. C'est un désir très normal. »
Elle repoussa sa main avec agacement cette fois : « Ne me parle pas de sexualité comme si j'étais une gamine… ou Jack. Je ne pense pas qu'à ça. Mais cela aurait une merveilleuse aventure avec toi. Tu es… tu es l'homme que j'aime. C'est avec toi que j'ai découvert à quel point l'amour que je pouvais ressentir était profond, à quel point il pouvait me pousser à tenter l'impossible. »
« Ah non, ça, ce n'est pas l'amour, c'est juste moi. »
Elle le pinça affectueusement sur la hanche et il gloussa à cause de la chatouille.
« Tu es l'homme de ma vie. Est-ce trop dramatique? Trop grandiloquent? Cliché? Bah… c'est tout de même vrai. Je t'aime. Simplement. Profondément. J'espère que c'est suffisant parce que… parce que je ne vois pas comment je pourrais guérir ou envisager de me séparer de toi volontairement. »
« Je ne te mérite pas. »
« Tu mérites mieux. » corrigea-t-elle avec un soupir. « Je veux t'offrir tout ce que j'ai et… c'est ce que je suis. Je m'offre à toi, complètement. Je ne peux pas faire plus. Mais dieu sait que, si je le pouvais… »
« Tu es aveugle. Tu ne vois pas tout ce que tu m'offres déjà. Tu es mon trésor. »
« Et tu ne pourras jamais profiter physiquement de ce trésor. » insista-t-elle avec tristesse.
« Oh, je n'en suis pas si sûr. »
Il pressa ses lèvres contre les siennes - sans rencontrer la plus petite résistance bien sûr - tout en traçant des motifs sur sa hanche, puis sa cuisse, puis son haine. Elle frémit et se tendit vers lui.
« Le sexe n'est pas tout. » murmura-t-il. « Mais nous pouvons tout de même trouver quelques façons intéressantes de pimenter notre relation, si cela t'importe tant. »
« Ce n'est paaaaaaaaas oooooh! »
Il l'embrassa à nouveau et, à un moment donné, parvint à chuchoter à son oreille que Jack n'avait rien à lui apprendre. Rose retrouva son souffle et l'enlaça, hochant faiblement la tête.
« Et tout ce temps-là, je m'imaginais que tu étais timide. » lui reprocha-t-elle.
« Réservé. Je ne suis pas timide. »
« Pour ce sujet-là, oui. »
« Ça dépend avec qui. Et à quel moment. »
Elle provoqua un courant d'air avec son aile, juste de quoi ébouriffer ses cheveux et l'embrassa sur le nez : « Traître! »
Il pressa l'aile contre lui, savourant le contact de la plume sur sa peau. La douceur de son corps sur son pelage un peu rêche était une tentation en soi. C'était elle qui le caressait. Douceur, chaleur, plaisir, légèreté, force, tendresse. Il huma l'odeur, son odeur. Elle s'en rendit compte et l'enveloppa de ses ailes tout en poussant sur son torse pour le diriger vers le lit d'infirmerie d'où il s'était levé sous sa forme centaurienne. Ses cuisses antérieures heurtèrent le bord du lit et sa main chercha à tâtons la commande pour l'incliner pendant que l'autre entraînait Rose avec lui. Sans un seul instant que leurs lèvres se séparent.
Ils se retrouvèrent allongés ensemble, face à face, une des ailes les recouvrant tous les deux et l'autre restant sagement repliée dans le dos de sa propriétaire.
Il caressa le visage de Rose en murmurant qu'elle était son trésor et son ange. Elle pleura quand il l'embrassa, essayant de dire qu'elle sentait le changement se profiler, que son corps commençait sa métamorphose. Il posa un doigt sur ses lèvres : « Je sais. Je le sens aussi. »
Leur corps tremblait. Celui du Docteur se couvrit d'une fine pellicule de sueur et ses cheveux humides retombèrent sur son front. Rose les peigna machinalement.
« Je suis désolée. » dit-elle.
« Je le suis aussi. J'aurais dû… »
Elle l'interrompit en l'embrassant très légèrement. Son corps s'engourdissait rapidement et elle avait un peu peur. Ils joignirent leurs mains, incapables de se séparer.
« Je t'aime. Je t'aimerai toujours. » promit-il dans un souffle rauque.
« Moi aussi. » réussit-elle à dire avant de perdre connaissance.
Il eut un bref instant de panique, puis son sang-froid lui revint juste assez longtemps pour calmer les battements affolés dans sa poitrine : ils ne mouraient pas, ils s'endormaient. Ils reviendraient.
Ils se retrouveraient.
Et ne se laisseraient plus jamais.
