Puisque c'est l'album où ils vont sans arrêt à la baille... il me semblait normal que ce soit le moment de se jeter à l'eau.


Le soir venu, dans la chambre mis à leur disposition par l'ambassade, alors qu'ils se préparent à se coucher, c'est Blake qui lance la conversation.

« Nous allons jouer un jeu dangereux, Philip. Je n'ai pas le droit de vous obliger à courir un tel risque. »

Et cela, aussi, rassure Mortimer sur le fait que son ami tient à lui.

« Allons, mon vieux, » répond-il « vous me connaissez. Je ne laisserai à personne d'autre l'émotion de découvrir la sépulture de Judas. Si elle existe. » C'est la vérité, mais il n'a pas non plus envie de laisser son ami risquer sa vie seul, surtout si Olrik est impliqué. Mais il semble trop compromettant de le formuler ainsi directement, dans cette atmosphère intimiste.

« D'ailleurs, en parlant d'émotions, Francis, » continue-t-il donc plus diplomatiquement. « il y a un sujet dont je voulais vous parler depuis quelque temps. »

A ces mots, le capitaine tourne la tête, surpris, pour regarder le professeur. « Oh. » Fait-il, avant de se diriger vers son ami, posant distraitement sa cravate en chemin. Qu'est ce que Philip peut bien avoir à lui dire d'un ton si sérieux ? L'atmosphère s'est tendue en quelques secondes. « Je vous écoute, Philip. » Il s'assoit sur son lit, face à Mortimer.

Le professeur s'arme alors de courage, mais il a totalement oublié le petit discours qu'il avait soigneusement préparé. Tant pis, il a déjà attendu suffisamment longtemps : il se jette quand même à l'eau. « Francis, mon cher » commence-t-il. « Cela fait presque trente ans que nous nous connaissons. Je... » Il hésite, baisse les yeux vers ses mains qu'il tient serrées l'une dans l'autre, relève la tête.

Cela fait longtemps qu'ils se sont rencontrés, plus de dix ans qu'ils ne se sont pas perdu de vue. Francis connaît bien son ami et il n'y a pas beaucoup de sujets qui le font hésiter. Il sent son sang se glacer : Philip est amoureux. Jessie ? Au cours des derniers jours, le capitaine a bien essayé de s'interposer sans cesse entre son ami et celle qu'il appelle de temps en temps sa naïade. Philip a-t-il décidé de la suivre au States... ?

Mais Mortimer continue, interrompant les sombres pensées de Blake. «Je... J'ai remarqué que... depuis quelque temps... j'ai pour vous une tendresse qui dépasse le cadre de l'amitié. » Voilà. L'essentiel est dit. Mortimer guette le visage de Blake, redoutant le moindre signe défavorable. Doit-il continuer ?

Francis est extrêmement surpris. Il cligne des yeux, bouche entrouverte, et Mortimer décide de poursuivre, tendant une main vers son ami en ouverture : « Et j'espère que je ne me trompe pas... lorsque je suppose que vous n'êtes pas non plus... indifférent à... »

« Philip. » Blake l'a interrompu, se levant à moitié pour saisir, en se penchant, la main tendue entre les siennes. Il y avait trop d'espace entre leurs lits. « Oh, Philip. » déclare-t-il à son tour, les yeux brillants d'émotions « Vous ne vous trompez pas. »

Toute l'appréhension des dernières minutes à disparu de la pièce pour faire place à une tension toute autre, et Mortimer vient couvrir de sa main restante les deux mains de son ami. Ce simple contact entre eux n'est pas nouveau mais il prend ce soir-là une signification supplémentaire.

Leurs regards sont éloquents, même s'ils ne verbalisent pas toutes les pensées qu'ils échangent durant ce temps là. Que de temps ils ont mis pour se trouver ! Longtemps, ils savourent ce moment. L'un comme l'autre est certain à cet instant que rien ne pourra leur faire perdre l'amour, la confiance, l'amitié qu'ils éprouvent l'un pour l'autre.

Pourtant une fois le premier palier de l'aveu franchi, ils hésitent à aller de l'avant. Mortimer a eu le courage de parler le premier, c'est donc à Blake d'amener le sujet. Philip l'aime. Il n'a rien à perdre et tout à gagner. Et puis, cette fois-ci il en est sûr : ils sont sur la même longueur d'onde.

Et c'est fort de ce sentiment que Blake esquisse un sourire de cet air espiègle qu'il a parfois et se laisse aller à un peu d'humour potache. « Mon cher ami. » dit-il en joignant la parole aux actes. « Vu le pays au milieu duquel nous nous trouvons, j'espère que vous me permettrez ce geste un peu cavalier que j'ai souvent rêvé exercer face à vous. »

S'approchant un peu plus de Mortimer, Blake a tendu une main vers la joue barbue de son ami et a posé l'autre sur son entrejambe, en ce geste de séduction de la Grèce antique.

Surpris, Mortimer laisse échapper une exclamation et se lève brusquement. « By Jove, Francis ! », mais il se reprend rapidement et aide à se relever son ami qu'il a maladroitement bousculé. « Mon vieux, si c'est là votre connaissance des classiques, je plains ceux qui ont été vos enseignants à l'Université. » badine-t-il alors. Puis, copiant à son tour le geste qu'a précédemment effectué son ami... « De nous deux, qui est donc le plus barbu ? »

« Oh ! » S'exclame doucement Francis en fermant les yeux à son toucher, agrippant une épaule, un bras pour contrer l'intensité de la sensation. Puis après quelques instants il rouvre les yeux pour prendre le visage de son ami entre ses deux mains. « Vous êtes bien trop rationnel, Philip. » murmure-t-il avant d'approcher leur visage pour un premier baiser.

Le frôlement de la moustache de Blake contre sa lèvre supérieure est une sensation entièrement nouvelle pour Mortimer qui n'a jusque là embrassé que des femmes, mais le contact de leur lèvres fait monter en lui une émotion plus forte que tout ce qu'il a pu ressentir jusqu'ici.

Un vieux souvenir fait alors écho dans son esprit avant de disparaître : « Seul l'amour irraisonné est pur. Le rationnel n'est que folie »

Et lorsqu' enfin ils se séparent après ce qui semble à la fois une éternité et un temps trop court, il murmure. « Soyons déraisonnables ensemble alors, Francis. Voulez-vous ? »


Le lendemain matin, après leur réveil, Blake aide son vieil ami à se lever en lui tendant la main d'une manière inhabituelle.

«Philip, » lui dit-il le plus sérieusement du monde. « je ne sais si vous pensez comme moi, mais je préférerais que nous restions discrets... »

« … Bien sûr. » l'interrompt son ami. « Je sais que votre position en tant que chef du MI5 exige de vous que vous soyez irréprochable. » Mortimer hésite un instant. « Je ne voudrais pas vous faire courir le risque d'être ainsi dans une illégalité permanente, et... »

Francis Blake sourit alors et l'interrompt. « Mon vieux, si c'est l'illégalité qui m'avait fait peur, nous n'aurions eu qu'à traverser la rue pour trouver un hôtel. Voilà bientôt trois ans que rien de ce que nous avons fait ou évoqué hier soir n'est illégal dans ce pays. »*

« Mais alors... »

« Même si les esprits changent, notre pays n'est peut-être pas prêt à accepter immédiatement ce type de relations**, mais Philip, comme vous l'avez peut-être remarqué cette nuit, vous êtes plus important pour moi que ma carrière. En revanche, si nous pouvions rester discret en public... »

« Of course, Francis. Bien sûr. Ce n'est pas de moi que viendra une objection. »

Blake incline alors la tête pour embrasser langoureusement son ami et amant.

Puis, alors qu'ils se préparent à aller prendre leur petit-déjeuner, le capitaine demande une nouvelle fois : « Êtes-vous vraiment certain de vouloir m'accompagner chercher cette tombe, Philip ? »

Cette fois rien ne masque l'inquiétude qu'il éprouve pour l'homme qu'il aime.

Mortimer sourit. « Voyons Francis, vous savez bien que je vous suivrais jusqu'en Enfer. »

Vu leur destination, cette tournure de phrase est plus qu'appropriée. « To hell and back***, alors. N'oublions pas d'en revenir, voulez-vous ? »


Et c'est ainsi que de retour à Londres, lorsqu'ils se retrouvent au Centaur Club après avoir terminé leur aventure grecque, ils commencent une nouvelle habitude de communiquer entre les mots.

Quand Mortimer déclare « Il n'y a pas un archéologue sur terre qui ne donnerait la moitié de sa vie pour connaître l'émotion que j'ai ressentie en tenant cette bourse entre mes mains. », Blake n'est pas certain qu'il s'agisse uniquement du conteneur des deniers de Judas l'Iscariote. Et puisque son ami propose qu'ils aillent dîner...

« Dites-moi, Philip, que diriez-vous de partager un petit digestif chez nous après dîner ? » Plus que l'activité, c'est la proposition qui est inhabituelle et Mortimer ne s'y trompe pas en comprenant le sous-entendu.

« Très bonne idée, Francis. » Acquiesce-t-il, remettant sa pipe en bouche. « Aviez-vous une idée particulière ? » Ajoute-t-il taquin.

« Et si nous laissions le dîner nous inspirer ? » Répond le capitaine le plus innocemment du monde.

Et lorsque James annonce que le menu du soir contient des brochettes à la grecque, ce n'est pas uniquement le fait que ce menu ne risque pas de les changer suite à leur voyage qui fait que Blake et Mortimer échangent un sourire entendu.


* la décriminalisation des actes sexuels entre hommes date effectivement de 1951 en Grèce.

** Un comité a été chargé par le Home Office de réévaluer la loi concernant les délits homosexuels en août 1954, mais la dépénalisation ne viendra qu'en 1967

*** aller-retour en enfer.