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Chapitre 9
La nuit était tombée et elle avalait l'air par petites goulées impuissantes, scrutant les deux hommes qui arrivaient vers elle en lui barrant la route. La main de Meg se crispa un peu sur son sac et elle finit par se parer d'un air bravache. Montrer sa peur était un peu suicidaire face à ces gars.
— On vous a jamais dit que c'était hyper malsain de filer une femme dans la rue en pleine nuit ? lança-t-elle pour contrer le destin.
— Il veut te voir.
— Dites-lui d'appeler ma secrétaire, pour convenir d'une date, fanfaronna-t-elle.
Un des deux hommes empoigna son bras et la bouscula, la faisant heurter le mur, s'écrasant contre son sac. Elle pensa à sa tablette graphique, à son téléphone et grimaça, tant pour la douleur qui remontait dans son flanc qu'à la pensée que ces objets si précieux puissent être abimés.
— Maintenant, grogna l'autre tandis que le premier forçait un peu pour la convaincre d'avancer de concert avec eux.
Ils la poussèrent et elle trébucha, avant de repousser violemment ses agresseurs, remettant en place son sac et ses vêtements.
— C'est bon, je vous suis.
Ils marchèrent pendant plusieurs minutes et son cœur battait de plus en plus sourdement dans sa poitrine. Elle essaya de s'emparer de son téléphone pour pouvoir envoyer un SMS à quelqu'un, Sam, Dean, Clarence, n'importe qui, mais chaque fois qu'elle tentait de l'ouvrir, un des hommes de main d'Azazel la contraignait à relâcher sa prise, la plupart du temps d'un coup d'épaule agressif.
Quand ils ralentirent aux abords du cimetière de la ville, elle trouva ça glauque. Et ça lui plut. Elle se fustigea longuement et avala une lampée d'air poisseux avant de franchir la grille, toujours sur la trace du pitbull de son ancien maître.
Elle laissa une exclamation ouvertement moqueuse surgir entre ses dents quand elle constata qu'Azazel l'attendait, appuyé contre un mausolée et qu'il n'était pas seul. Il était venu avec Alistair.
Ce dernier était de dos, les mains glissées dans les poches de son long manteau, mais Meg n'avait pas besoin de contempler son visage pour en connaître le sadisme et les mimiques agaçantes.
— Il y a une coalition inter-état, maintenant ? s'étonna-t-elle.
— Oh voyons, Meg, ma chérie, tant de fougue en toi que tu en oublies toujours les préliminaires…
— Tes boyscouts m'ont invitée au resto, on peut entrer dans le vif du sujet.
Le rire grinçant d'Azazel lui donna froid dans le dos et Alistair se retourna enfin, la dévisageant comme si elle n'était qu'une vermine.
— Ton répondant m'avait manqué… J'ai essayé de te joindre. Plusieurs fois. Surprise ! je suis de retour ! N'es-tu pas… Heureuse ?
Azazel avait prononcé ces mots en écartant les bras, l'invitant à venir se blottir contre lui.
Elle déglutit et avança d'un pas, prenant garde de ne pas s'embourber, métaphoriquement parlant. Pour ses chaussures, elle avait renoncé à tout espoir de les maintenir propres. Son front entra en contact avec l'épaule d'Azazel, elle était perdue dans son odeur qui autrefois l'avait rendue si heureuse. Pourtant, à l'heure actuelle, elle n'éprouvait que dégoût et peur glacée. Elle se força à nouer les bras sur les hanches de son bourreau, alors qu'il resserrait les siens sur ses épaules.
— Je ne parvenais pas à croire que tu étais libre, laissa-t-elle couler dans un filet de voix.
Ce n'était pas un mensonge. Elle avait longuement prié pour qu'il ne sorte jamais, pour qu'il ne cherche jamais à la retrouver et le désespoir qui l'avait traversée quand elle avait appris sa libération – quel panache, d'ailleurs ; pour apprendre les mauvaises nouvelles, il était probablement le meilleur – résonnait encore au fond de sa mémoire.
— Oh je n'en doute pas. Après tout ce que tu as fait pour que je sois condamné…
Elle pensait qu'elle avait peur, avant cette phrase ? Ce n'était rien, rien du tout, comparé à la terreur qui la foudroya quand elle le sentit serrer plus fort. Il la cajola, doucement, alors que les tremblements qui secouaient son corps alors chacun d'eux menaçaient de faire céder ses genoux. Elle bégaya.
— Je… Je suis désolée…
— Il est plus prudent de l'être, ma chérie… Voyons, pourquoi m'as-tu balancé après tout ce que j'ai fait pour toi ?
Le ton doucereux était pire que des millions d'aiguilles qui perçaient sa peau. Étouffée dans son bras, elle secoua la tête, réprimant un sanglot. Bon sang, elle se faisait l'effet d'une chiffe molle.
— Ils m'ont mis la pression et… Et… J'ai paniqué… J'étais… J'étais perdue sans toi et ils étaient là et… Je suis… Tellement désolée.
D'un claquement de doigts, un des sous-fifres d'Azazel était sur elle, farfouillant dans son sac à la recherche de son téléphone, tendant l'appareil à leur chef quand il le trouva. Serrant toujours Meg contre lui, il attrapa l'engin, le lançant à Alistair qui le réceptionna en s'émerveillant de la technologie concentrée en un si petit objet. Il n'eut cependant pas de mal à pianoter pour se rendre dans le répertoire. Après quelques minutes d'examens, il secoua la tête.
— Rien. Que des surnoms. Aucun moyen de savoir.
— Savoir quoi ? Qui cherches-tu ?
— Voyons, ma petite Meg, tu ne peux pas l'ignorer…
— C'est, c'est Sam que tu cherches ? hoqueta-t-elle. Sam Winchester ?
Azazel se para d'un grand sourire en lui caressant la joue.
— Que tu es intelligente, ma jolie…
Elle secoua la tête, sentant ses lèvres trembler et sa respiration s'emballer.
— J'l'ai pas. J'ai plus aucun contact avec lui.
— Est-ce que tu me mens, Meg ?
— Je n'oserais pas, Azazel, tu le sais…
Il lui asséna une gifle monumentale et elle déglutit, massant sa mâchoire douloureuse. D'un mouvement de tête, il incita Alistair à consulter les messages. Voir son visage tellement sévère et sadique éclairé par la lumière de son écran fit monter les larmes à ses yeux.
— Qui est Clarence ? demanda-t-il.
Meg sentit son cœur s'arrêter.
— Personne d'important.
Alistair semblait pourtant savourer l'échange de SMS entre Castiel et elle, jusqu'à arriver à la dernière partie de la conversation, qui le fit grogner. Il fit une moue et Azazel recula de plusieurs pas.
— Elle est attendue ce soir.
— Me ferais-tu des infidélités, trésor ?
— C'est juste un mec comme ça, répondit-elle en haussant les épaules. C'était…
— En attendant que je sorte ?
Elle nia.
— Je pensais que tu sortirais pas, révéla-t-elle. J'ai continué ma vie sans toi, simplement. Peux-tu me le reprocher ?
Il esquissa ce sourire de démon qu'il portait si bien, celui qui collait l'angoisse au fond des tripes et qui rendait les espaces tellement étroits. Il replaça correctement la veste de Meg, lissant un pli, remit une mèche derrière l'oreille et retira un peu de poussière de brique sur sa manche.
— Je te laisse partir, Meg, si tu es attendue. Quel monstre serai-je de priver un homme de ta… si charmante compagnie ? On reste en contact.
Ne croyant pas la chance qui s'offrait à elle, Meg récupéra son téléphone dans les mains d'Alistair et tourna les talons, priant pour ne pas s'effondrer tout de suite. Elle tint bon, pensant à Castiel qui devait l'attendre chez elle, se demandant peut-être où elle était passée, elle l'avait prévenu de son léger retard, heureusement.
Elle allait franchir la grille quand la voix d'Azazel la retint :
— Au fait, Meg, tu as quelque chose de prévu le 7 janvier ?
Elle se retourna et sourit d'un air coincé :
— Je n'ai pas mon agenda sur moi, je regarderai et je te tiens au courant.
Puis elle s'éloigna le plus rapidement possible, portant une main à son cœur dans une tentative futile pour le calmer.
Bien sûr qu'elle avait quelque chose de prévu, ce jour-là. C'était la date de début de la tournée des Hunters et cette phrase énigmatique d'Azazel ne présageait rien de bon.
Elle mit moins d'une demi-heure pour rentrer chez elle et quand elle claqua la porte derrière elle, après avoir pris le temps de se recomposer une figure joviale, elle sut qu'elle avait échoué. Le regard de Castiel se chargea de quelque chose qu'elle ne put identifier et en une seconde, il était sur elle, caressant doucement l'endroit où Azazel l'avait giflée, qui devait avoir rougi, capturant son regard hanté dans le sien, noir de colère.
— Ne dis rien, devança-t-elle. Je te jure que je vais bien.
— Meg, je–
— Castiel !
C'était suffisamment rare qu'elle prononce son prénom en entier, surtout sur un ton aussi empressé, pour qu'il se taise, se contentant de froncer les sourcils en finissant d'examiner son visage.
— Je te le jure, tu sauras tout très bientôt. Laisse-moi un peu de temps. D'accord ?
Il y eut un silence, comme s'il pesait le pour et le contre. Finalement, il hocha la tête, comme à regret, son regard fixe la transperçant de part en part. Elle savait qu'elle ne pouvait plus reculer et qu'il faudrait qu'elle lui raconte tout dans peu de temps.
Vendredi 11 décembre 2016
Les basses pulsaient déjà en dehors de la maison, presque par vagues, quand Hannah se gara devant chez les Stein. La moue sur son visage laissait clairement voir ce qu'elle pensait de cette ambiance festive et bruyante. Samandriel retint difficilement un sourire et détacha sa ceinture, croisant son reflet dans le rétroviseur. Il déplaça une mèche, puis peu satisfait, la remit où elle était et soupira profondément alors que sa sœur tentait d'attirer son attention :
— Je n'approuve pas. Je ne sais pas pourquoi Castiel a accepté que tu te rendes dans une telle… fête.
Parce que j'ai été assez intelligent pour lui demander un jeudi soir, pensa le jeune homme. Il s'abstint de le formuler à voix haute et haussa les épaules.
— Cyrus est mon meilleur ami depuis nos huit ans. Castiel sait que c'est important pour lui que je sois là.
— Quoi qu'il en soit, ignora Hannah en détournant son regard, il passera te prendre ce soir à vingt-et-une heures. Attention, Samandriel : pas d'alcool, pas de tabac, pas de drogues, tu m'écoutes ? Pas de drogues ! Pas de gluten non plus ni de sucreries et je le saurai si tu en as consommé !
— Hannah, il y a un gâteau acheté à la meilleure pâtisserie de la ville ! s'agaça Samandriel. J'en mangerai parce qu'il serait mal vu que je refuse ! Veux-tu réellement que j'offense les Stein qui font pourtant l'effort de m'inviter sous leur toit ?
Elle pinça les lèvres, laissant s'affronter dans la balance son manque d'entrain pour le gluten et la bienséance puis un soupir, presque arraché entre ses lèvres, donna l'avantage à la bienséance.
— Très bien. Ne fais pas attendre Castiel quand il arrivera. Tu sais qu'il a vraiment beaucoup de travail ces temps-ci.
Une lueur étrange passa dans les yeux d'Hannah et Samandriel surprit la même dans les siens, quand il les reporta sur le rétroviseur.
Il était vrai que depuis son pseudo-voyage d'affaires – Samandriel y croyait autant qu'à la fée des dents, c'est dire – Castiel était comme ailleurs, toujours plongé dans ses livres, les sourcils froncés. Quand le jeune adolescent avait osé une question, son aîné avait seulement répondu qu'il travaillait sur un article et Samandriel ignorait que son frère recommençait à publier en son nom. Michael le lui avait interdit déjà quelques années auparavant, à cause d'un article qui avait eu un écho négatif.
Samandriel l'avait lu et n'avait pas compris grand-chose. Raphael en avait fait une demi-syncope, se répandant en hurlements et postillons sur le tapis du hall. Il secoua la tête.
— Ne t'inquiète pas pour lui, Hannah. Castiel… Il saura s'en sortir. Il s'en sort toujours. Promis, je ferai attention, lança-t-il à retardement pour la rassurer en ouvrant la portière.
Il s'extirpa du véhicule et ne put contenir son sourire plus longtemps alors qu'il distinguait le son d'une chanson des Hunters – bon sang, il reconnaîtrait la basse de Crowley même les tympans percés – et il se réjouit d'être le premier invité à arriver. Il ne voulait pas que tout le monde puisse voir ce qu'il avait dessiné à Cyrus.
Il s'avança dans l'allée et donna un coup sec contre la porte qui ne tarda pas à s'ouvrir sur son meilleur ami qui cria pour couvrir la musique :
— Hey Sammy, tu devineras jamais ce que j'ai trouvé sur le pas de ma porte y a pas trente minutes !
Sans attendre la moindre réponse, il entraîna Samandriel à l'intérieur de la maison, le dépouillant de son sac, de son manteau, lui laissant son cadeau entre les mains alors que son meilleur ami anticipait ses mouvements. Dans leurs oreilles, Sam Winchester chantait sa haine envers le Démon Aux Yeux Jaunes qui lui avait ravi la femme de sa vie. Family Business, vraiment le meilleur album jusqu'à présent.
Quand la piste changea, Samandriel eut le temps de percevoir des rires et la familiarité de l'un d'entre eux éclaira son regard de mille étoiles et il ne fallut pas plus de temps pour qu'il devance Cyrus dans la demeure pour se rendre au salon et se jeter dans les bras d'Aiden en riant à son tour.
Il le serra contre lui, si fort, pour oublier les mois écoulés sans se voir, pour combler le vide et l'absence, pour tenter de recoller les deux morceaux de la ligne de temps, pour ne plus voir les yeux de son autre meilleur ami s'éclabousser de larmes de joie, trop proches de la tristesse d'être parti.
Quand l'étreinte devint trop émotive, menaçant de les faire tous deux déborder, ils s'appliquèrent à se donner de grandes tapes dans le dos, échangeant des embrassades et des bons mots, puis finalement, ce fut Cyrus qui les sépara, contemplant Samandriel, heureux de son petit effet et Sam n'eut pas à beaucoup réfléchir pour comprendre qu'il avait eu la même réaction en retrouvant leur ami sur son seuil.
— Tu as la permission de quelle heure ? demanda Cyrus, d'un coup très sérieux, comme s'il planifiait quelque chose.
— Comme toujours. Vingt-et-une heures.
— Qui vient te chercher ? intervint Aiden en s'éloignant d'un pas.
— Castiel, répondit Samandriel avant de grogner quand il aperçut une lueur enjouée dans les yeux de son ami bostonien, oh non, pas toi aussi… Mais qu'est-ce qu'il a de si exceptionnel ?
Cyrus éclata de rire :
— Il est canon !
— Et vieux, compléta Samandriel.
— J'aime les hommes matures.
Aiden ne disait rien, contemplant avec délices ses deux compères de toujours qui se chamaillaient, savourant la nostalgie qui l'envahissait à la pensée que ces joutes continuaient sans lui et une vraie détermination l'envahissait : parvenir à finir le lycée pour pouvoir espérer revenir vers eux au plus vite, vers le rêve de ces deux-là et lui, en toile de fond, éternel soutien, animé de ses propres rêves.
Un rire enfantin et définitivement féminin se fit entendre, paralysant Samandriel qui n'avait pas encore réalisé la présence d'autres personnes dans la salle. Jo et Krissy se manifestèrent enfin, émergeant du canapé dans lequel elles étaient dissimulées, s'approchant, Jo appliquant un poing taquin contre l'épaule de Cyrus.
— Je crois que ça y est, je le tiens, ton type d'hommes, lança-t-elle et Samandriel devina qu'elle continuait une conversation en cours avant qu'il arrive. Inaccessibles.
— Je maintiens vieux, coassa Sam en essayant de ne pas rougir.
Jo lui lança un clin d'œil avant de s'éloigner pour attraper un verre de soda.
— L'un n'empêche pas l'autre. Entre ton frère aîné et Dean Winchester… Il est vraiment si beau que ça, ton frère ?
Samandriel haussa les épaules alors que Cyrus dodelinait furieusement de la tête en décrivant presque trop précisément à quoi ressemblait Castiel. Le cadet Milton finit par se détourner complètement de Johanna, essayant de croiser le regard d'Aiden. Quand il y parvint, il secoua légèrement le menton et son ami roula des yeux. Sam passa sa langue sur ses lèvres. Aiden cligna des paupières. Alors les deux soupirèrent et sourirent, heureux de retrouver leur communication informulée.
C'était la seule chose qui échappait totalement à Cyrus. À vrai dire, personne ne détenait la clef capable de décoder les mouvements de ces deux-là. Ils se comprenaient, c'était tout. Samandriel savait tout du faible qu'avait Aiden pour Krissy; Aiden savait que Jo était le grand amour de Samandriel. Il était facile pour eux de parler sans jamais rien se dire.
Cyrus leur jeta un regard, interrompant sa vive argumentation avec les filles – le sujet avait dévié sur quelque chose d'autrement plus passionnant que les garçons – et il roula des yeux à son tour.
— Vous l'avez refait, c'est ça ? Je déteste quand vous faites ça, les mecs. Les mots, ça sert à communiquer, alors utilisez-les.
Un sourire énigmatique sur les lèvres de Samandriel et Jo pouffa quand il se tourna vers Aiden :
— Ça n'explique pas pourquoi…
Il désigna vaguement les deux filles : il avait la certitude qu'elles n'étaient pas du tout invitées à l'anniversaire de Cyrus et pour cause, c'était à peine s'ils s'adressaient quelques mots au lycée. Aiden plaida coupable dans un sourire un peu tordu.
— Disons que… Disons que je ne vous ai pas tout dit. J'ai gardé contact avec Krissy depuis que je suis parti, alors, sachant que vous faisiez une soirée, je me suis dit… Que j'allais les convaincre de venir !
— Et c'était une idée magnifique, scanda Cyrus. J'aime les gens, j'aime les filles aussi ! Surtout celles capables de mettre à terre Adam Milligan en quelques secondes ! J'ai un vrai problème avec ce mec.
Tout le monde hocha la tête et Samandriel mordilla sa lèvre inférieure, pensif, ses yeux bleus se voilant légèrement.
— Ce qui me gêne le plus chez lui, précisa-t-il en regardant les deux jeunes femmes, c'est son côté « Je suis le poulain de Michael Milton, alors parle-moi meilleur, je serai gouverneur un jour ».
Aiden éclata d'un rire clair et vibrant, tapant un peu sur l'épaule de Samandriel, amusé de l'imitation étonnante. Krissy et Jo esquissèrent des sourires tout aussi divertis.
— En même temps, rajouta Cyrus, s'il savait que Michael s'en contrefout de lui et ne sait même pas comment il s'appelle, il se mettrait en PLS dans un coin, des larmes inondant son visage et il ravalerait peut-être le programme républicain des prochaines présidentielles…
Jetant un regard fébrile par-dessus son épaule, il grimaça :
— Mais on va changer de sujet, je veux pas que ma famille apprenne que je ne suis pas républicain.
— Amen, commenta Samandriel. Je vois d'ici Hannah accuser le gluten, le rock et ton homosexualité de mon revirement politique.
Krissy et Jo échangèrent des regards éberlués, tandis que les deux garçons hochaient la tête en grimaçant, se figurant très bien la moue de la sœur de Samandriel.
Changeant totalement de sujet, Samandriel tendit son cadeau à Cyrus en regardant ailleurs, pendant que son ami s'emparait de la pochette en haussant un sourcil.
— Voilà, c'est ton cadeau, murmura le jeune Milton. Je te l'offre maintenant, parce que… Enfin, tu sais, quoi. Ce n'est pas grand-chose et j'espère vraiment que ça te plaira.
Intrigué, Cyrus ouvrit la pochette et en retira un dessin de Dean, qu'il contempla quelques instants. Il se débarrassa de la pochette et retourna le dessin pour le montrer aux autres.
Samandriel le vit. Le moment. Celui où Cyrus perdit toutes ses couleurs. Celui où son regard se chargea de larmes émues, d'une joie intense et d'un bonheur qui transpirait par tous ses pores d'une façon indécente. Il ne comprit pas comment sa dédicace avait pu avoir un tel effet sur son ami et il lui jeta un regard perdu quand il lui demanda :
— Mais comment t'as fait ?
— Fait quoi ?
Cyrus retourna la feuille et Jo bouscula un peu Aiden pour s'approcher, plissant les paupières, alors que Samandriel restait statique, sans comprendre cet engouement soudain, les murmures fébriles de Jo qui laissait ses yeux errer du dessin à Samandriel d'un air complètement éberlué. Elle trancha :
— C'est l'écriture de Dean Winchester, c'est certain.
Ne comprenant pas, Samandriel attrapa le dessin et lut sa dédicace, avant d'être attiré par ce qui était effectivement une note de la part de leur idole :
« Joyeux anniversaire Cyrus ! J'ai encore trop de vêtements sur ce dessin, mais je suis sûr qu'il te plaira quand même, il est plutôt réaliste ! Dean Winchester. »
— Mec, soupira Cyrus en essuyant ses yeux, je sais pas comment tu as fait mais Jo a raison, c'est l'écriture de Dean, je ne peux pas remettre en cause son jugement. Je pense que c'est le plus beau cadeau que tu m'aies jamais fait.
— Haha, lança Samandriel en passant une main dans ses cheveux, j'ai fait jouer mes contacts, je suppose. Je suis heureux que ça te plaise.
— Et je ne comprends même pas que tu aies pu en douter.
Il haussa les épaules, l'air de rien et ils se mirent tous en mouvement pour préparer la fête, Cyrus allant ranger son précieux trophée dans sa chambre, promettant de l'encadrer dès que possible (« côté dessin, ce sera mieux » précisa Samandriel avec un sourire contrit).
Plus tard, dans la soirée, il confessera à Jo qu'il n'avait pas la moindre idée de la façon dont cette dédicace authentique s'était retrouvée là et elle éclata d'un rire franc, lui plantant un baiser sur la joue qui le fit planer à mille lieues au-dessus de la Terre le reste de la soirée. Il fut incapable de lui dire non quand elle le supplia avec ses yeux mouillés de la dessiner comme si elle était un personnage de Supernatural.
Il était en train de finir, parsemant le portrait de quelques détails – il avait fait d'elle une chasseuse débutante, traquant un fantôme avec Sam et Dean –, elle était blottie contre son côté gauche, ponctuant chacun de ses coups de crayon de commentaires et traits d'esprit, quand vingt-et-une heures sonna.
Cyrus intercepta Castiel qui venait d'entrer, grimaçant sous la musique qui criait toujours et assourdissait chaque pièce de la maison.
— Bonjour monsieur Milton !
— Bonsoir, Cyrus. Heureux anniversaire. Samandriel est là ?
Se tortillant sur ses pieds, n'osant pas vraiment croiser le regard de Castiel sans se rappeler cette fois où il l'avait vu plaquer une femme contre un mur pour lui rouler la pelle du siècle, il osa un simple :
— Est-ce que vous pouvez lui accorder quelques minutes, s'il vous plaît ?
— Pourquoi ?
— En ce moment, il est avec Jo. Là, sur le canapé.
Castiel jeta un discret regard, retenant difficilement un sourire attendri, ne faisant aucun commentaire quant au fait que son cadet dessine encore.
— J'ai lutté pendant des années pour qu'il se décoince et ose lui adresser la parole et elle est présentement pendue à son cou. Il m'a fait un cadeau magnifique pour mon anniversaire et je voudrais vraiment le remercier en le laissant profiter quelques instants de la fille dont il est amoureux.
Stoïque, Castiel observa longuement Cyrus faire son cinéma puis il roula des yeux avant d'hocher la tête en signe d'assentiment. Puis il désigna un jeune homme dans un coin de la pièce :
— N'est-ce pas Adam Milligan ? Je pensais que Samandriel et toi ne vous entendiez pas avec lui.
Cyrus grogna.
— En effet. Il s'est invité et, malheureusement, mon père lui a déroulé le tapis rouge en bombant le torse. Vous voulez lui parler ?
Le regard polaire que lui lança le frère de Samandriel conforta Cyrus dans l'idée que Castiel était vraiment différent des autres. Ceci dit, plus que les baisers langoureux échangés contre un mur, plus que la non-envie de fréquenter la bête de concours estampillée Milligan, ce fut vraiment le regard qu'il lança à Aiden quand il le vit qui rassura Cyrus :
— Castiel, lança le jeune homme, je ne savais pas que vous étiez déjà là !
— J'ignorais tout de ta présence également : aux dernières nouvelles, le père Simons de Boston te recevait régulièrement à sa paroisse.
— C'est toujours le cas, j'ai seulement profité d'un concours d'entrée dans une école se déroulant dans le coin pour venir saluer mes vieux amis.
Que tous les dieux lui viennent en aide, Cyrus n'écoutait plus du tout ce qui se disait. Tout ce qu'il voyait, c'était Castiel. Et c'était peut-être à cause de cette chemise gris anthracite un peu trop cintrée, à cause de ses cheveux qui n'étaient plus aussi bien coiffés que la première fois qu'il l'avait vu et qui formaient à présent un ensemble de mèches rebelles brunes parsemées d'un peu de gris sur les tempes et la nuque. Tout ce que voyait le jeune homme, c'étaient les yeux bleu océan, qui ondulaient au rythme de sa voix qui s'était faite remous et vagues brisées sur des rochers saillants.
Quand Castiel souriait, il était rare que la joie illumine son regard et transforme les profondeurs atlantiques en quelque chose de plus doux, pourtant, Aiden murmurait, contemplant ses pieds et Castiel se métamorphosait à son contact.
Jamais Cyrus n'avait remarqué que son ami était si proche de la famille de Samandriel et il l'envia, furieusement, ses sourcils formant un pli jaloux, sa bouche dessinant tout du chagrin à l'idée que son autre ami voie son aîné être si familier avec quelqu'un qui n'était pas lui, qui n'était jamais, jamais lui.
Et ses sentiments oscillaient au gré des vagues du regard de Castiel, contemplant sa posture rigide se détendre imperceptiblement au fil de la conversation, pris entre deux feux ardents : le désir qui grondait dans son ventre comme un orage et la tristesse brûlante pour cet ami qui découvrait son frère au compte-gouttes quand tant d'autres semblaient sillonner son caractère à la perfection.
Et ça lui faisait mal au cœur de voir que Samandriel, son Sammy, luttait si fort pour obtenir de la considération de sa famille, personnifiée bien trop souvent en la personne de Castiel. Ça faisait mal de le voir se débattre sans rien obtenir d'autre qu'un vague regard et un demi sourire tendu du bout des lèvres, par obligation.
Bien sûr qu'il défendait Castiel face à son ami, la faute à la nuque de cet homme, absolument aphrodisiaque quand elle était tendue, donnant envie d'effleurer les cheveux à sa naissance, pour savoir si ça le ferait frissonner. Cependant, il n'avait que peu apprécié de retrouver son ami défait, face à l'échec de son cadeau d'anniversaire.
Peut-être que Cyrus avait trop espéré pour son ami. Il aurait voulu que Samandriel revienne vers lui en disant « Mon frère l'a admis : j'ai du talent. » avant de se laisser tomber sur sa chaise pour écouter le cours avec une attention presque suspecte.
Ça aurait permis au dessinateur de prendre un peu confiance en lui, d'admettre qu'il avait un don incroyable qui ne demandait qu'à s'affûter et que lui, Cyrus, n'était que celui qui profitait de sa gloire, prenant la tâche la moins difficile du monde quand on était comme lui. Se raconter des histoires pour échapper à son quotidien de merde, c'était une chose qu'il faisait d'instinct. Son ami savait donner vie à ces histoires, il s'efforçait de coller au mieux à toutes les fourberies de l'esprit de Cyrus, le suivant dans tous ses délires, sans réfléchir ou argumenter et c'était inestimable.
Pour Cyrus, Samandriel, c'était avoir un frère quand les siens lui faisaient si souvent défaut.
Il secoua doucement la tête et finit par couper court à la conversation :
— Dois-je aller chercher Samandriel ?
Castiel détourna les yeux d'Aiden et scruta sans ciller le visage de Cyrus puis il pinça les lèvres et secoua la tête :
— Non. Je vais tout d'abord m'entretenir avec ton père.
Puis, posant deux doigts sur le front d'Aiden comme si ça pouvait le soulager de tous ses maux, il se détourna, gravissant les marches qui conduisaient à l'étage sur le chemin du bureau du patriarche. Aiden hocha la tête en le regardant grimper les escaliers et ce mouvement fit ricaner Cyrus. C'était un peu ocre, comme si l'amer constat de leurs mouvements de tête contradictoires pouvait s'effacer et donner du positif.
La seule perspective qui lui donna un peu d'espoir était que si vraiment Castiel ne supportait pas son père, il venait de sacrifier beaucoup de sa patience pour laisser à Samandriel le temps de terminer son dessin.
C'était mortel. Évidemment que c'était mortel. La famille Stein n'était pas vraiment réputée pour ses discussions rythmées et enrichissantes et si Castiel n'était pas lui-même un grand bavard, il préférait échanger avec des personnes capables de monologuer de façon intéressante. Et ce n'était nullement le cas de l'homme en face de lui.
Il hocha la tête, dans le doute, et, se souvenant d'Hester et de son invitation – imaginant aussi s'il avait hoché la tête sans écouter un traitre mot de ce qu'elle racontait – il tenta de concentrer son attention sur le discours de M. Stein.
— Aurons-nous la chance de voir un Milton différent partir en campagne en 2016 ?
Au regard appuyé porté sur sa silhouette, Castiel devina qu'il parlait de lui et il secoua la tête.
— Non, merci, la politique, ce n'est pas pour moi.
— Évidemment, concéda Stein. D'un côté, il y a les hommes fiers de leurs pays, comme vos frères, qui se battent pour et puis… Et puis il y a les intellectuels, comme vous. Avez-vous finalement obtenu votre doctorat ?
Ne relevant pas l'insulte – lui ne se sentait pas obligé de pourfendre quiconque remettait en question sa virilité ou même de la défendre bec et ongles –, il hocha la tête :
— Oui, en effet, ma thèse fut plébiscitée, quand elle est sortie, il y a dix ans. Ça m'a permis d'enseigner une année en Angleterre.
Il y eut un silence et Castiel s'apprêta à prendre congés quand, tout à coup, le visage de Stein se ferma. Il se pencha sur le bureau, se rapprochant de Castiel, le fixant d'un regard étrange :
— Entre nous soit dit, Castiel, je pense que votre cadet est un peu…
Il fit un vague geste de la main, une moue écœurée figée sur son visage.
— Homosexuel. Je ne voudrais pas qu'il entraîne mon fils dans ses… perversions malsaines.
Castiel mit quelques secondes à réagir, avant de se rappeler qu'effectivement, il devait probablement s'indigner à l'idée que son petit frère puisse… Eh bien, aimer les hommes.
Quoique ce soit tout à fait le contraire, il aurait été proprement indifférent face à l'homosexualité de son cadet. Il eut du mal à trouver comment mimer le désarroi qu'on ressentait en étant en connard d'homophobe. Heureusement, Stein mit cela sur le compte du choc, se penchant un peu plus pour taper sur son épaule.
— J'aurais voulu en parler à Raphael, mais avec cette grosse affaire en cours…
— Vous avez bien fait, rétorqua Castiel en utilisant sa voix la plus basse, je me charge de régler ce problème. Merci M. Stein, c'était un plaisir. Hélas, je vais devoir prendre congés, Hannah risquerait de s'inquiéter…
— Nous savons tous deux à quel point les femmes peuvent être hystériques si on ne répond pas à leurs caprices.
Et si quelqu'un avait vu M. Stein secouer la main qu'il avait tendue à Castiel, une grimace douloureuse sur le visage, Castiel aurait juré qu'il ne l'avait pas fait exprès et qu'il n'avait jamais vraiment réussi à contrôler sa force depuis l'adolescence.
(Et Meg aurait probablement émis un commentaire admiratif sur le machiavélisme doux et inattendu de son ange personnel, tant c'était finalement crédible qu'un pacifique comme lui préfère ne pas user d'une force qu'il ne maîtrisait pas. Un peu comme Bruce Banner, sans le côté tout vert.)
L'heure de s'en aller était finalement arrivée, même si elle avait tardé. Devant la porte d'entrée, Samandriel passait d'un pied sur l'autre, contemplant Jo avec de grands yeux alors qu'elle ne disait rien. Une porte claqua à l'étage et les sons de pas descendant les escaliers annoncèrent au jeune homme l'arrivée imminente de son frère. Jo lui tendit un sourire timide et finit par se dresser sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue, Castiel apparaissant au bout du couloir.
Samandriel rougit et retint difficilement le rictus extatique qui menaçait de retrousser sa lèvre et lui donner l'air crétin. Il n'eut pas le temps de savourer que le visage de Jo se refermait à l'arrivée de Castiel.
— Mademoiselle Harvelle, salua-t-il en lui tendant la main.
Elle croisa les bras sous sa poitrine, contemplant les doigts comme s'ils étaient contagieux, une colère sainte peinte sur son visage.
— J'évite les contacts prolongés avec les Milton. Des études ont prouvé que votre bêtise est mortelle et transmissible.
Elle s'en alla sans plus de cérémonie, et Samandriel, mortifié, baissa la tête en prononçant des excuses d'une voix blanche. Castiel leva la main ; il se tut, retenant un soupir désespéré. La porte fut ouverte et, une fois dehors, l'aîné se tourna vers le cadet, la mine surprise.
— Elle a du caractère.
— Je suis vraiment…
Il avala le reste de sa phrase, prenant place dans la voiture de son frère qui décida de se murer dans le silence.
Les vingt minutes de trajet jusqu'à chez eux furent pesantes, un peu étouffantes, et la vision des roues dévorant l'asphalte ne suffit pas à apaiser l'angoisse qui saisissait Samandriel. Il se demandait ce qu'attendait son frère pour réagir à l'insulte lancée par Jo et surtout avec quelle force elle allait lui retomber dessus.
Pourtant, Castiel était à mille lieues de penser à cette jeune femme au mordant d'enfer, à qui il n'aurait pas donné tort, si on lui avait posé la question. La stupidité des Milton était transmissible, génération après génération. Quelques rares exceptions étaient nées avec ce sang corrompu et il se souvenait avec plaisir de sa cousine Anaelle qui souvent lui manquait plus que ça ne devrait, après toutes ces années.
— Tu es sûre qu'on a le droit ?
Il avait des traces d'herbe au niveau de ses genoux sur son pantalon du dimanche, Maman allait le fâcher fort et ses yeux brillaient un peu à l'idée de s'éloigner trop loin de la maison, si petite depuis la pente douce de la colline qu'ils escaladaient.
— Bien sûr que non, rit Anaelle et des mèches de cheveux roux s'échappent du chignon qui lui a été noué, mais Gabe m'a promis qu'il y avait un truc super ! Viens, Castiel, dépêche-toi ! Le dernier en haut est une patate !
Contrarié, il avait retroussé une lèvre triste en se détournant de la maison si, si petite vue d'ici.
— Je suis pas une patate !
Émergeant de son souvenir, il jeta un œil à son rétroviseur, puis leva la main pour le remettre en place. Samandriel eut un mouvement de recul et le cœur de Castiel sembla s'arrêter dans sa poitrine alors qu'il détournait son regard de la route pour contempler le profil de son frère.
Pourquoi a-t-il peur de moi ?
La réalisation eut un écho un peu sale en lui, la voix de Meg, « Tu agis avec cet enfant exactement comme ton père avec toi. Et tu n'aimes pas ton père, il te terrifie, alors qu'il est mort et décomposé depuis longtemps. » et il plissa un peu les paupières, maudissant Meg d'avoir encore une fois raison. Lui ne voulait pas que Samandriel ait peur de lui. Il aimait mieux l'admiration qui brillait parfois dans son regard, comme s'il avait fait quelque chose d'exceptionnel sans vraiment s'en rendre compte.
L'air s'échappant entre ses lèvres tremblait un peu. Finalement, il essaya de briser la glace et eut peur de se prendre les pieds dans le tapis. La phrase qu'il voulait prononcer, quelle qu'elle soit, lui semblait toujours accusatrice et sévère. Il se demanda vaguement à quel moment il était devenu comme ça, puis il reprit le fil de la phrase qu'il ne parvenait pas à sortir, la tournant autrement, pour qu'elle soit plus douce :
— Moi aussi, je préfère les femmes avec du caractère.
Le sourire qui éclaboussa le visage de Samandriel était si lumineux qu'il éclaira son regard de cette petite flamme que Castiel aimait voir dans le regard de son frère : de l'acceptation.
À partir de maintenant, je vous revois pas avec au moins le 26 janvier, date de reprise de la diffusion de la saison 12, parce que j'ai presque rattrapé mon avance et qu'il faut que je donne un petit coup de collier pour rééquilibrer la situation ! Donc petite pause dans la publication mais je vous dis à bientôt !
