Chapitre 8

Janvier 2014

Tes hanches quand tu flanches

(Lurk – The Neighbourhood)

-Allez, Stu, sois cool. J'ai besoin de ces cassettes...

-Pour les affaires classées, il faut un mandat signé par le procureur. C'est pas moi qui fais le règlement.

-Qu'est-ce qu'elle a de classée, cette affaire ? Ce sont des documents qui font partie du dossier Elias. S'il y en a un qui n'est pas classé, c'est bien celui-là !

-Cla-ssé. Point.

Debout, droit comme i, à l'image d'une statue gardant la tombe d'un roi millénaire, Stu ne cède pas. D'un même geste, il redresse sur son nez ses énormes lunettes et replace derrière son oreille une mèche de cheveux si gras qu'on les croirait gominés. Avec son embonpoint et son horrible cheveu sur la langue, il ne lui manquerait plus qu'une sévère acné et des dents de travers pour être une parfaite caricature. Malheureusement pour Fusco, le respect du technicien pour le règlement est aussi irréprochable que sa dentition. Lionel a déjà eu recours à toutes les tactiques qu'il connaît pour le faire céder mais rien n'y fait. Il lui reste tout de même un dernier atout dans sa manche qu'il aurait préféré ne pas avoir à utiliser. Stu ne lui rend pas la tâche facile.

-Allez, s'il te plaît... C'est une affaire que je reprends pour Carter.

Il sait, comme tout le monde au poste, que Stu était fou amoureux de Carter. Après un instant d'hésitation, Stu hausse les épaules, s'empare du petit morceau de papier que lui tend Fusco et s'éloigne dans la remise. Il en ressort à peine deux minutes plus tard avec un grand carton entre les mains.

-J'ai mis l'enregistrement de l'appel passé au 911 juste avant qu'ils arrêtent votre gars aussi. Et un lecteur cassette, j'imagine que vous en avez plus du tout là-haut, maintenant, avec tout ce numérique...

Fusco attrape la boîte, remercie rapidement son collègue et tourne les talons. S'il entre dans une discussion sur les méfaits du numérique avec Stu, il sera encore là dans deux jours.

-Eh, lieutenant Fusco ?

-Hm ?

-Résolvez cette affaire, d'accord ? Pour Carter.

-Ouais, pour Carter...

-Et parce que sinon, je me sentirai sans doute obligé de signaler votre non-respect du règlement à vos supérieurs...

Fusco déglutit et s'empresse de remonter l'escalier. Il a confié la garde de Lee à Tina pour la soirée, encore une fois et, à cette heure, le poste est presque désert. Il pourra être tranquille pendant un bon moment. Sur son bureau, des rapports, qu'il comptait relire avant de se rendre compte que ça ne l'avancerait pas plus, sont éparpillés et attendent d'être remis à leur place. Ça ne fait qu'une semaine que Lionel a décidé de reprendre l'enquête de sa coéquipière et il comprend déjà pourquoi elle s'est laissée emporter à ce point. Quelque chose est arrivé en 1985, il a vu cette date inscrite partout dans les notes du lieutenant Carter. Juillet 1985, les Mets battent les Atlanta Braves 16 à 13 au Fulton County Stadium et, quelque part à New York, Carl Elias et Anthony Marconi scellent leur destin.

Il y a neuf cassettes en tout, numérotées de 35 à 43, datées de mars 2007. Fusco travaillait déjà au cinquante-et-unième à cette époque mais, trop occupé qu'il était à couvrir les bavures de Stiles et Azarello, il n'a pas souvent pris la peine de se demander ce que faisaient ses collègues. Mars 2007 ne lui évoque rien d'autre que le souvenir de ce petit dealer qu'il a abattu et jeté dans l'East River avant qu'il ne puisse témoigner contre le HR en échange d'une immunité. Il le revoit parfaitement le supplier de ses grands yeux gris de gamin d'à peine vingt ans. Il se revoit parfaitement presser la détente. Il n'a appris que quelques mois plus tard que le gosse s'appelait Marcus Crane et que l'argent qu'il tirait de sa came allait directement à sa sœur et à son neveu. Si Carter et John n'avaient pas été là pour lui, combien d'autres Marcus Crane y aurait-il eu ?

Fusco met le magnétophone en route et une voix qu'il n'avait pas entendue depuis longtemps lui emplit les oreilles. Il aurait préféré se passer de ce genre de souvenir. Jarvis Parks. Si Fusco ne se considérait pas comme le type le plus réglo du monde, il faisait figure de saint à côté de l'inspecteur Parks. Il coupe l'enregistrement quelques instants et regarde autour de lui. Il est près de dix-neuf heures trente, le lieutenant Dunhill devrait déjà être arrivée maintenant. Fusco aperçoit sa crinière blonde dépasser derrière la rampe de l'escalier qui mène au deuxième étage.

-Hep ! Clarice ! appelle-t-il.

Elle tourne la tête et il lui fait signe d'approcher. Toujours aussi peu délicate que d'habitude, elle avance au pas de course et se laisse tomber sur une des chaises posées devant le bureau de Fusco. Un grand sourire aux lèvres, elle pose son menton sur ses mains et lui lance un regard faussement enjôleur.

-Alors Lionel, tu ne peux plus te passer de moi, c'est ça ?

-Je vais avoir besoin de toi un petit moment, si tu veux bien.

-N'importe quoi pour te faire plaisir, tu le sais bien...

-Super. Écoute ça.

Il enclenche de nouveau la lecture de la bande. Dès qu'elle entend la voix de Parks, le lieutenant Dunhill cesse de sourire.


En mars 2007, Clarice Dunhill faisait encore partie de l'équipe de jour et son mariage ne battait pas encore de l'aile. Son principal objectif à cette époque était d'arriver à huit heures du matin et de repartir à sept heures du soir sans entendre une seule fois le nom Elias. Cela faisait des mois et des mois qu'elle était chargée de traquer cet homme. Si tant est que c'était bien un homme. Aucune piste n'aboutissait, aucun tuyau n'était fiable et le lieutenant Dunhill s'était convaincue qu'elle pourchassait un fantôme. Le problème était qu'il y avait bien une personne en chair et en os qui remplissait les morgues de cadavres partout où il passait. Le mois précédent, elle avait enfin reçu, de la part d'un informateur régulier, quelque chose à se mettre sous la dent. Il avait entendu parler d'un homme qui travaillerait pour le compte d'Elias. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il s'agissait d'un italo-américain avec une cicatrice au visage. Une bagarre entre ivrognes dans un bar avait fini par lui apporter sur un plateau celui qu'elle cherchait.

Assis en salle d'interrogatoire, une poche de glace appuyée contre son œil gonflé, Anthony Marconi ne payait pas de mine. Après en avoir entendu parler, elle s'était imaginé un tout autre genre d'homme et, debout derrière la glace sans tain, elle commençait à se demander s'il était bien celui qu'elle cherchait. Elle n'était pas entrée dans la pièce tout de suite. Parks, son coéquipier de l'époque avait tenu à y aller seul. Personne ne voulait avoir affaire à Jarvis Parks au commissariat mais, après la mort de l'inspecteur Murrey avec qui elle travaillait depuis des années, elle n'avait pas vraiment eu le choix. Aussi détestable était-il, Parks était un génie, capable de faire parler n'importe qui.

-Alors, commença-t-il après avoir pris place et jeté un rapide coup d'œil au rapport qu'on lui avait remis, Anthony, si tu me racontais un peu ce qui se passe ?

-J'étais venu prendre un verre et ces deux types ont commencé à se taper dessus. J'ai essayé de m'interposer mais ça a dégénéré et... voilà.

-Ne joue pas à ça avec moi, je sais très bien qui tu es. Tout ce que je veux, c'est quelques renseignements sur ton patron.

Marconi reposa la poche de glace sur la table et passa un doigt sur sa paupière douloureuse. Sous son œil droit, une longue balafre se dessinait, descendait le long de sa pommette. Il ressemblait effectivement à l'homme que la police recherchait mais il n'y avait aucun moyen d'être certain qu'il s'agissait bel et bien de lui. Tout ce que Clarice voyait, c'était un homme qui, certes, n'avait pas l'air commode mais semblait simplement s'être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Avoir l'air louche ne faisait pas forcément de lui le bras droit de l'homme le plus dangereux de la ville.

-Je vois pas de qui vous parlez, je suis au chômage pour le moment...

-Fais un petit effort. Elias, ça ne te dit rien ?

-J'en ai entendu parler, comme tout le monde dans le quartier.

-Tu es sûr que tu n'as fait qu'en entendre parler ? Tu n'aurais pas, disons, tué Mikhail Antonov pour lui ?

Toujours ces questions aussi directes... Dunhill avait vite compris que Parks n'était pas le genre à s'embarrasser d'une trop grande subtilité. Les réponses n'avaient d'ailleurs pas l'air d'avoir la moindre importance à ses yeux. Elle l'avait vu plusieurs fois à l'œuvre et il semblait simplement déduire tout et n'importe quoi d'un simple regard. Il était le détecteur de mensonges le plus fiable qu'elle connaisse. Un talent pareil, même chez un sombre salopard de l'espèce de Parks était toujours bienvenu dans la police.

-Certain.

-Ah, tu me mens. Je sais quand tu mens, je sais quand tout le monde ment. Allez, dis-moi la vérité, je sais que tu en es capable.

Clarice sentit sa main se crisper sur le bord du miroir. Il lui parlait aussi de cette façon, comme si elle était une enfant prise à faire une bêtise. Elle savait mieux que quiconque à quel point il était énervant.

-Je vous l'ai dit, je travaille pas pour ce type.

-Alors qu'est-ce que tu es ? Sa maîtresse ? Parce qu'on a quelqu'un prêt à témoigner que tu connais très bien Elias. Ne t'en fais pas, j'arriverai à te le faire admettre. J'y arrive toujours.


-Tu peux très bien arrêter ici, dit Clarice, ça va être comme ça pendant des heures et des heures.

Fusco hausse les sourcils et appuie sur le bouton stop. En face de lui, Dunhill fixe un point dans le vide, l'air absent.

-Ces cassettes avaient l'air importantes pour Carter. Est-ce que tu sais s'il s'est passé quelque chose de spécial, ce jour-là ?

-Ah ça, s'il s'est passé quelque chose... Je savais que Parks était capable de s'emporter très vite s'il n'avait pas ce qu'il voulait mais à ce point... Je ne sais pas exactement combien de temps ça a duré. Ils se renvoyaient sans cesse les mêmes réponses. Je connaissais bien le petit manège de Parks. Il posait des questions brutales pour faire réagir les suspects et dès qu'il avait trouvé un os à ronger, il était capable de faire dire n'importe quoi à n'importe qui.

-Sauf à Marconi, visiblement.

-Oui et c'est bien le problème. Tu sais comme moi qu'il faisait partie du HR, il devait avoir croisé Marconi avant, ça fait même aucun doute. Il savait tout ce qu'il avait à savoir, il avait simplement besoin d'un aveu. Je l'ai vu ne pas obtenir d'aveu deux fois. La première, le suspect s'était suicidé en cellule avant qu'on ait pu l'interroger. L'autre, c'était Marconi.


Ils étaient face à face depuis trop longtemps. Parks n'avait jamais conduit d'interrogatoire de plus de vingt minutes, il n'avait jamais eu besoin d'insister aussi longtemps pour obtenir ce qu'il voulait. L'homme assis devant lui mentait. Marconi... Combien de fois avait-il entendu ce nom dans la bouche d'autres membres du HR ? Le petit toutou d'Elias, toujours collé à son boss en quête d'un sussucre ou d'une caresse entre les oreilles... Parks n'avait jamais compris ces types prêts à se subordonner pour le peu d'argent qu'ils pouvaient en tirer. L'homme avait évolué pendant des millions d'années pour réussir à se mettre debout et que certains soient heureux de se mettre à quatre pattes devant le premier puissant venu le dépassait. Marconi était le pire qu'il avait jamais vu, il s'était promis de le traîner lui-même jusqu'en prison où on se serait vite chargé de le poignarder entre les omoplates. Il aurait été ravi de s'occuper aussi de cette partie mais il n'était pas prêt à prendre le risque de commettre une erreur. Il aimait trop sa liberté pour ça.

Parks avait toujours été capable de voir ce qu'on lui cachait et il avait aussi très vite su mettre ce don à profit. Une fois qu'il savait qu'on lui mentait, il suffisait de quelques remarques bien placées pour comprendre le fin mot de l'histoire. Marconi était le premier à lui résister de la sorte. Il le voyait pourtant, ce secret énorme, enfoui si profond que même lui devait l'avoir oublié. Toujours était-il que Parks voulait trouver quel squelette l'homme en face de lui cachait dans son placard. Non, il ne le voulait pas, il en avait besoin. Le mettre à nu, à la vue de tous, l'exhiber comme un gibier particulièrement énorme, comme une amante particulièrement belle. S'il ne voyait pas encore poindre la ramure de la bête dans le viseur de sa carabine, il savait à l'avance que Marconi serait son plus prestigieux trophée. Mais la proie qu'on désire le plus attraper est celle qui nous file le plus aisément entre les doigts et Parks sentait son agacement monter à chaque seconde qui passait. Ce n'était pas bon signe. Il ne devait surtout pas perdre son sang froid.

Après une dernière question sans réponse, Parks se leva brusquement et sortit de la pièce. Dunhill était plantée là, immobile devant le miroir, comme hypnotisée par ce qui se passait devant elle. Parks souffla, la mâchoire serrée. Il fallait bien sûr qu'on lui ait collé cette dinde entre les pattes... Après un instant de silence, elle finit par se tourner vers lui. Elle s'approcha de lui, l'air perplexe.

-Tu sais, dit-elle, je commence à penser que ce type nous dit la vérité. Il ne doit pas être le seul de tout New York à correspondre à la description qu'on nous a donné. Il m'a vraiment l'air sincère...


Le poste est presque complètement vide maintenant, même la femme de ménage est partie. Alors que la troisième cassette s'arrête enfin, Clarice est plongée dans un silence contemplatif. Fusco ne l'a jamais vue comme ça. Certains de ses collègues lui ont raconté à quel point elle a changé après la mort de Murray. Selon eux, elle était bien plus douce avant de connaître Parks. Fusco a un peu de mal à croire que Clarice ait pu être autre chose que la furie qu'il a toujours crue connaître. Mais il a aussi eu l'occasion de connaître Parks quand il faisait toujours partie du HR et si, quelqu'un est capable de transformer une autre personne à ce point, c'est bien lui. Personne ne peut rester le même après avoir côtoyé cet homme pendant aussi longtemps.

-Qu'est-ce qui s'est passé après qu'il est sorti ? demande-t-il. Il s'est passé quelque chose, pas vrai ? Tu ne ferais pas cette tête sinon...

-C'était un bête accident, murmure-t-elle, presque pour elle-même. Oui, un bête accident...

-Qu'est-ce qu'il a fait, Clarice ?

-Il était énervé comme jamais quand il est sorti. Tu sais, c'est du bon sens, finalement, de ne pas s'approcher d'un fauve en colère. Et pourtant, je l'ai fait.

-Et ?

-Il m'a poussée. Tu sais aussi bien que moi que je ne suis pas du genre à me laisser faire...

Fusco esquisse un sourire. Il a déjà vu le lieutenant Dunhill terrasser des suspects deux fois plus grand qu'elle, il ne doute pas qu'elle aurait pu envoyer cette crevette de Parks sur orbite d'une simple pichenette.

-Il m'a poussée, répète-t-elle. Aussi simple que ça. En tombant, je me suis cognée sur le bord du tabouret qui traîne toujours dans la salle n°2. Si j'avais fait un pas en arrière, je me serais sans doute brisée la nuque. Et tu sais ce qu'il a fait ? Rien. Il a rien fait. Il m'a regardée, presque comme s'il regrettait que je sois toujours en vie et il est sorti. Je me suis sentie bête sur le moment mais c'est après que j'ai compris. On a laissé repartir Marconi, on n'avait rien contre lui. Mais Parks n'a pas lâché prise. Il a commencé à magouiller de son côté, il est devenu complètement dingue. Plus dingue que d'habitude, je veux dire. Il était persuadé que Marconi cachait quelque chose.

-Qu'il était le bras droit d'Elias, tu veux dire ?

-Non, je pense que ça allait plus loin que ça. Même après qu'on a mis Elias en prison, il continuait à penser que quelque chose ne collait pas. Il a été de plus en plus obsédé par Marconi jusqu'à ce fameux incident en mai dernier...

Fusco soupire. Qui, à part lui, ne se doutait pas qu'il y avait anguille sous roche dans cette affaire ? Bien sûr, rien n'est jamais simple avec Elias, à croire qu'il a pris des cours du soir chez Quat'zyeux et compagnie... Tout dans cette histoire semble étrange, il doit bien l'avouer. Il a fait quelques recherches sur Charlie Burton après sa discussion avec Gloria et elles n'ont abouti à rien. Burton, après avoir obtenu un diplôme à l'université de Columbia, disparaît totalement de la circulation jusqu'en 2008 où il postule pour une place de professeur d'histoire dans un lycée de Brighton Beach. Aucun moyen de savoir si le Burton de Colombia et celui de 2008 sont les mêmes ou non. Fusco repense aux notes de Carter. Et si le mois de juillet 1985 était la clé ? pense-t-il. Ce serait à ce moment-là qu'Elias aurait tué Burton et pris sa place... Il soupira de nouveau. Rien n'a de sens. Si Elias était si obsédé à l'idée de retrouver Burton, pourquoi l'aurait-il tué ? Quelle raison aurait-il eu de le faire et comment se serait-il débarrassé du corps ? Gloria avait parlé de la jalousie de Marconi envers Burton... Serait-il possible qu'il l'ait tué ? Alors, ce serait quoi ? Un crime passionnel ? Mais dans ce cas, pourquoi Elias aurait-il...

-Lionel ? Tu es sûr que ça va ?

-Hein ? Euh, oui oui... J'étais parti dans mes pensées... Tu sais s'il avait trouvé quelque chose ?

-À quoi ça servirait de se le demander maintenant ? Non, je sais pas. Et même s'il était encore en vie, j'irai pas lui demander. Tu veux que je te dise ? J'en ai rien à cirer des questions éthiques avec cet enfoiré. Dmitri Ivkine mérite une médaille pour ce qu'il a fait.

En parlant d'étranges histoires autour de Marconi, celle-là doit décrocher la palme. En mai, vingt minutes après l'intervention de la police dans l'appartement de Brooklyn Heights, les agents du 911 ont reçu un appel leur signalant des coups de feu, près d'un pont de Queensboro. Les officiers envoyés sur les lieux y ont trouvé Dmitri Ivkine, appuyé nonchalamment contre la portière conducteur de sa voiture, tirant encore plus tranquillement sur une cigarette. À l'intérieur de l'habitacle, côté passager, le cerveau dont Jarvis Parks était si fier était répandu sur le tableau de bord et le tapis de sol. Pendant son interrogatoire, la seule justification qu'Ivkine ait donnée était : « Vassia aurait voulu que je le fasse ». Envoyé en détention provisoire à Rikers en attendant son procès, il a été retrouvé pendu dans sa cellule le mois suivant.

-Je ne suis pas beaucoup plus avancé alors... Parks avait développé une obsession malsaine pour Marconi et ensuite ? Ça explique pourquoi il a voulu le tuer mais à part ça ? Pourquoi Carter aurait considéré ça comme important ?

-C'était peut-être à cause du polygraphe ?

-Quel polygraphe ?

-Je te l'ai dit, Parks était devenu cinglé à cause de Marconi. Pour une fois, la hiérarchie a été obligée de voir qu'il faisait n'importe quoi, résultats ou non. D'habitude, ils le laissaient tranquille pour peu qu'il réussisse à arracher des aveux mais là, c'était différent, il n'avait rien. Je t'épargne les mois de bataille pour apporter des preuves que Marconi était bien lié à Elias mais, au final, ils ont réussi à le faire venir pour le faire passer au détecteur de mensonges. Si on trouvait quelque chose, on pouvait continuer à enquêter, sinon, on lâchait l'affaire et on passait à autre chose.

-Et alors, vous avez trouvé quoi ?

-Rien, justement, c'est ça qui est bizarre.

-Plein de gens savent gruger un polygraphe, qu'est-ce qu'il y a de si étonnant à ça ?

-Regarde, tu verras. Allez, je te laisse sur ces mots pleins de mystère, beau gosse, il faut que j'aille travailler.

Fusco regarde Dunhill s'éloigner au pas de course. Il attrape la cassette qui l'intéresse au fond du carton que lui a donné Stu, ainsi que le compte rendu qui se trouve dans le dossier constitué par Carter. À plusieurs endroits, elle a entouré et annoté les changements de fréquence cardiaque.

Sur l'enregistrement, après quelques banalités d'usage, l'interrogateur enchaîne sur les questions de contrôle. Pour une raison qui échappe à Fusco, Carter a entouré la fréquence cardiaque correspondante et l'a annotée de trois points d'interrogation.

-Vous appelez-vous Anthony Sebastiano Marconi ?

-Oui.

-Êtes-vous né le 14 juin 1970 à Elizabethtown, dans l'état de New York ?

-Oui.

-Votre mère s'appelait-elle Marlene ?

-Non.

-Votre mère s'appelait-elle Nora ?

-Oui.

Rien n'a l'air de clocher dans cette séquence. Même la première question sur sa mère, mise là pour voir s'il réagirait en entendant le nom de la mère de son employeur, est impeccable. L'autre question annotée est un peu plus étrange. Rien sur le compte-rendu n'indique un quelconque changement significatif dans la fréquence cardiaque.

-Connaissez-vous l'homme qui se fait appeler Elias ?

-De nom seulement. Je ne l'ai jamais rencontré.

-Répondez simplement par oui ou par non. Connaissez-vous l'homme qui se fait appeler Elias ?

-Non.

Tromper un détecteur de mensonge est possible mais ce n'est pas si simple. Quelques détails finissent toujours par trahir le menteur. Ici, tout est parfait. Rien n'indique qu'il aurait pu mentir sur n'importe quelle question de la série. Fusco réfléchit un instant. Carter a trouvé quelque chose de suffisamment important sur ces bandes pour la mettre sur la voie. Tout le problème de Fusco étant de savoir sur quelle voie sa coéquipière s'est engagée. Il retire ses lunettes, fait pivoter sa chaise et aperçoit son reflet dans la vitre en face de lui. Il se redresse brusquement, se retourne vers son bureau et relit les notes laissées par Carter.

-C'est ça que tu as trouvé, alors...