CHAPITRE 9 : Cuiusvis Hominis Est Errare
Il appartient à tout homme de se tromper
Il laissa passer quelques secondes de silence tout en la regardant droit dans les yeux.
« Tu veux être rassurée ? Par quoi est-ce que tu veux que je commence ? Par le fait que Greyback finira forcément par comprendre que j'essaye de le détourner de Voldemort et qu'à ce moment-là, il me tuera probablement ? A moins que tu ne préfères l'autre fin, celle où c'est moi qui déraille et où je finis par aimer être un loup-garou ? »
Il comprit qu'il était allé trop loin lorsqu'il vit des larmes apparaître dans les yeux de Tonks. Pourtant, il ne prit pas la peine de s'excuser ni de lui dire qu'il regrettait.
« Pourquoi est-ce que tu fais ça ? »
Il secoua doucement la tête.
« Je n'en ai aucune idée.
_ Kingsley avait raison quand il disait que tu avais changé. »
Remus détourna les yeux. Pourquoi est-ce qu'il n'arrivait pas à soutenir son regard ? A cause des larmes ? Il ne voulait pas blesser Tonks. Enfin, il ne le voulait pas réellement même si une partie de lui se réjouissait en hurlant du mal qu'il parvenait à causer autour de lui. Jusqu'ici, il avait toujours réussi à tenir le coup. Grâce à James et à Sirius principalement.
La mort de James lui avait porté un sale coup. A l'époque, il avait cru que Sirius avait bel et bien trahi son meilleur ami et que Peter avait été tué. Il avait lui-même songé à mettre fin à ses jours, à plusieurs reprises même, mais il n'avait jamais eu le cran d'aller jusqu'au bout. Lorsqu'il était finalement parvenu à se redresser, lorsqu'il avait compris et pardonné, Sirius avait soudainement disparu à son tour.
Et à nouveau, Remus s'était effondré.
Silencieusement, discrètement, sans que personne ne remarque sa détresse.
Toutes les bases solides sur lesquelles il avait tenté de bâtir son existence avaient été abattues une par une. James, puis Sirius, son propre père et maintenant Dumbledore qui l'envoyait à l'abattoir. Il avait tenté de placer son espoir en Harry, cherchant inutilement et surtout, égoïstement, James en lui. Il n'était pas parvenu à ses fins.
Pourtant, il avait une très haute estime de Harry et le voir souffrir lui faisait aussi mal que s'il avait été son père.
Mais Harry avait choisi une autre voie, s'était détourné de la main qu'il lui avait tendue.
Et Tonks voulait lui faire croire qu'il pouvait encore se relever ? Qu'il existait en ce bas monde une personne qui tournait les yeux dans sa direction ? Elle disait l'aimer, il disait, lui, que son attirance n'était qu'un caprice morbide. Elle ne l'aimait pas lui, elle aimait la différence qu'il y avait en lui parce que, quelque part, elle y retrouvait une partie de la sienne. Leur union ne pourrait rien amener de bénéfique. Il en était persuadé. Là où il passait, il semait la douleur et la déception.
Il n'y aurait pas d'exception avec Tonks.
Il sursauta lorsqu'il sentit une main se poser sur sa hanche. Il avait dû avoir l'un de ces moments d'absence qui lui tombait subitement dessus lorsqu'il était trop fatigué. Instinctivement, il se contracta. La pudeur typiquement anglaise se mêlait, chez lui, à la peur de faire physiquement mal à ceux qu'il aimait. Il n'avait jamais apprécié qu'on le touche. Lorsqu'il était adolescent, il avait eu coutume de fuir la mère de James qui prenait les amis de son fils pour ses propres enfants. Bien des fois, il avait tenté d'échapper à ce pseudo-amour maternel sur le quai de la voie 9 ¾.
La plupart du temps, il avait échoué.
Il fit un pas en arrière. Pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il était plus raisonnable qu'elle ne s'approche pas de lui ? Elle l'attirait, physiquement parlant, c'était indéniable et cette soudaine proximité ne le laissait pas de marbre. Il y avait un homme sous le loup-garou, après tout, et il était loin d'être insensible.
Mais il allait lui faire mal et même très mal. Il le savait, il se connaissait. Il avait toujours fait du mal à ceux qu'il aimait. En étaient témoins sa mère, tuée par sa faute, son père, exclu à cause de lui et la liste ne s'arrêtait pas là.
Il recula d'un autre pas mais Tonks ne le laissa pas aller plus loin. Elle l'agrippa par le poignet, l'empêchant de s'éloigner davantage. En un seul geste, elle se jeta dans ses bras et pressa ses lèvres sur les siennes. Il eut un mouvement de recul mais elle l'attrapa par la nuque. Sa langue se faufila un passage jusqu'à la sienne. Une onde de chaleur et de bien-être soudaine lui traversa le corps.
Et pourtant, il la repoussa subitement. Leurs regards se rivèrent l'un à l'autre. Celui de Tonks n'avait rien de désolé. Elle le défiait presque.
« Ne me dis pas que tu n'as pas aimé, dit-elle.
_ Ce n'est pas le cas. Mais je ne peux pas. »
Elle se mit à rire.
« Et pourquoi est-ce que toi, tu ne pourrais pas ? Qu'est-ce qui t'interdit d'aimer ? Qu'est-ce qui t'interdit de me laisser t'aimer ?
_ Tu devrais comprendre. Tu es auror.
_ Non je ne comprends pas ! »
Progressivement, elle haussait le ton. S'il continuait sur cette voie, elle allait bientôt se mettre à hurler.
« Tu t'es toujours battu pour avoir les mêmes droits que les autres ! Tu t'es battu pour qu'on te regarde autrement qu'avec pitié et dégoût et maintenant que c'est fait, tu recules ?
_ C'est un peu plus compliqué que ça.
_ C'est toujours compliqué avec toi. Tu n'as pas de sentiments ? Tu n'as pas d'envies, de désirs, tu n'as pas… (elle laissa échapper un sanglot qu'elle ravala presque immédiatement.) Tu n'as pas d'amour-propre ? »
Il renifla. S'il n'avait pas eu cette capacité à se maîtriser, il lui aurait probablement envoyé son poing dans la figure. Au lieu de ça, il se contenta de baisser les yeux. Quelque part, elle avait raison, et il le savait.
« A refouler ses sentiments, dit-il tout bas, on finit par les perdre.
_ Alors laisse-moi t'aider à les retrouver ! Tu ne ressens rien pour moi ?
_ L'attirance que j'ai pour toi, Nymphadora, est purement physique. »
Elle lui envoya une gifle qui lui brûla la joue.
« Ne dis plus jamais ça ! Et ne m'appelle pas Nymphadora ! »
Elle regarda tout autour d'elle, tapota ses poches comme pour vérifier qu'elle n'avait rien oublié. Remus, lui, restait immobile, le regard braqué sur elle.
« Je constate que tu vas bien, dit-elle tout à coup d'un ton brusque.
_ Si tu avais écouté Kingsley, tu n'aurais pas eu besoin de faire le déplacement.
_ C'est parce que j'ai écouté Kingsley, justement, que je suis là. »
Elle le poussa pour atteindre la porte qu'elle ouvrit en grand. Une bourrasque d'air glacé et chargé de neige s'engouffra dans l'appartement, les faisant frissonner tous les deux.
« Tu es quelqu'un que j'apprécie beaucoup, dit tout à coup Remus d'une voix un peu plus sourde qu'il ne l'aurait voulu. Vraiment. Mais je crois que tu mérites bien mieux que moi. »
Elle le regarda par-dessus son épaule.
« Ce n'est pas à toi d'en décider.
_ Tu perds ton temps avec moi. Je n'ai jamais apporté rien de bon à qui que ce soit.
_ Je ne suis pas d'accord. »
Il croisa les bras sur sa poitrine.
« Cite-moi une seule personne qui pense le contraire.
_ Harry. »
Remus éclata de rire et, l'espace d'un instant, Tonks eut l'impression de voir le reflet de la bête dans ses yeux. Depuis qu'il avait infiltré la meute de Greyback et même depuis que Sirius avait disparu, sa lycanthropie se faisant plus pressante, plus insistante, comme s'il la portait à fleur de peau et non plus profondément enfouie en lui.
« Harry, continua-t-elle, a une très haute estime de toi.
_ Je n'en suis pas si sûr.
_ Il a seize ans, Remus. C'est évident qu'il ne va pas te le dire en face.
_ Les mots ne sont pas toujours nécessaires.
_ Mais ouvre les yeux, bon sang ! Il m'a dit de vive voix que tu avais été le meilleur professeur qu'il ait jamais eu au cours de sa scolarité à Poudlard.
_ C'est bien dommage pour les autres, répondit-il amèrement. Parce que ça doit probablement signifier qu'il n'y en avait pas un à la hauteur.
_ Tu as été à la hauteur. Tu lui a appris à créer un Patronus.
_ N'importe qui en est capable. Avec un peu de bonne volonté. »
Elle secoua doucement la tête.
« Autant discuter avec un sourd, marmonna-t-elle. Reste dans l'ombre. Reste donc seul si ça te chante. »
Elle fit un pas dans la rue mais se figea lorsqu'elle entendit la voix de Remus s'élever dans son dos.
« Greyback va me tuer. Le jour où ça arrivera, je ne veux pas que tu en souffres. »
Elle se retourna à nouveau, contempla longuement son visage. Il y avait une certaine tristesse dans son regard, un reflet qui lui donnait envie de se jeter dans ses bras.
« J'en souffrirai quoi qu'il se passe. Mais je ne laisserai pas Greyback te faire du mal.
_ C'est trop tard. J'ai essayé de te le dire, mais il faut croire que je ne suis pas très doué pour ce genre de choses. »
Elle fit quelques pas dans la neige, à reculons pour pouvoir garder les yeux braqués sur lui le plus longtemps possible.
« Tu n'es pas seul. Tu ne l'as jamais été. Fais attention à toi, s'il te plaît. »
Et avant qu'il n'ait pu répondre, elle transplana, envoyant voleter tout autour d'elle un nuage de flocons de neige.
