Disclaimer : Je ne fais qu'emprunter l'univers et les personnages de Supernatural, et accessoirement de la Bible. Rien n'est à moi.

Précédemment : Les Sœurs du Destin ont signalé que Caïn aurait déjà dû avoir un fils nommé Henok, et Camael a assuré que cela serait fait dans l'année. Les monstres d'Ève commencent à apparaître un peu partout sur la planète, tandis que les quatre Cavaliers s'en prennent aux Humains. La Garnison reçoit l'ordre d'enfermer en Enfer les Sept Péchés.

Bonne lecture !

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Les armes de Lucifer

Caïn s'est laissé pousser les cheveux et a sommairement taillé sa barbe. Assis sur un tronc d'arbre devant l'habitation, il sculpte un morceau de bois sans montrer la moindre réaction aux cris déchirants qui proviennent de l'intérieur.

Il faut dire que l'Humaine subit les affres de l'accouchement depuis que le soleil s'est levé. Et à présent, l'astre est sur le point de se fondre dans l'horizon brumeux. Ce que la reproduction humaine est laborieuse...

C'est Camael qui est chargé de me surveiller, aujourd'hui. C'est la raison de ma présence en ce jour.

Anael, lui, est présent pour s'assurer que l'engeance de Caïn naîtra sans encombre, viable, masculin comme le prédisent les Sœurs, et résistant. Sans quoi Caïn n'aura plus qu'à recommencer, avec cette Humaine ou avec une autre.

Je me suis habitué à être surveillé. Après des millions d'années de solitude à entendre les voix de mes frères dans ma tête mais ne les croiser qu'occasionnellement, ce changement a quelque chose de plaisant. Mes frères ont toujours été pour moi de vagues notions sans consistance. Abstraites. Je commence tout juste à discerner les nuances dans leur caractère et ce qui les distingue les uns des autres.

Je suis conscient qu'il s'agit d'une punition. Et être privé de mes responsabilités sur le secteur qui était à ma charge depuis toujours est humiliant, mais je me sens à présent lié à mes frères par autre chose que la Mission.

Je tourne les yeux vers Anael qui n'a pas bougé d'un iota depuis son arrivée, les yeux fixés sur la femme de Caïn qui, en proie aux contractions, pleure et crie dans les bras de sa sœur qui tente de l'assister dans cette épreuve. Je me demande si Anael éprouve encore l'envie de faciliter l'accouchement, comme il l'avait envisagé pour les mères d'Adam et Ève, ou si le redressement a éliminé toute trace de compassion mal placée en lui.

Camael est invisible, comme nous. Car si Caïn peut nous voir et nous entendre sans la moindre difficulté, ce n'est pas le cas de sa femme, ainsi que des quelques dizaines d'Humains qui vivent dans les hauts plateaux aux alentours. L'Ange de la Joie est aussi immobile qu'une pierre, mais je vois sa Grâce s'agiter dans son corps, formant des filaments de lumière qui s'entrelacent de manière chaotique. Ses yeux dorés sont vitreux alors qu'il observe Caïn. Il ne l'a pas quitté du regard depuis des heures.

Caïn cesse de sculpter son morceau de bois qui a pris une forme vaguement humaine et soupire en levant la tête vers le ciel, scrutant les montagnes et les nuages effilochés comme s'il cherchait à nous apercevoir. Il ferme alors les yeux, une expression de concentration sereine imprégnant son visage. Du coin de l'œil, je vois les ailes de Camael frémir et ses yeux s'animer. Sa Grâce s'apaise et se remet à circuler en ruisseaux fluides dans son corps. Je reporte à nouveau mon attention sur Caïn qui esquisse un tendre sourire, toujours les yeux fermés.

Est-il en train d'adresser une prière à Camael ?

Je détourne le regard et observe à nouveau l'Humaine au visage luisant de transpiration et convulsé par la souffrance. J'espère seulement que Henok naîtra avant que Rachel ne vienne me chercher pour me superviser à son tour.

Dix lunes se sont écoulées depuis l'apparition du démon de la Luxure, et depuis, les Sept Péchés ont été enfermés en Enfer. Ce ne fut pas une mince affaire. Il nous a fallu être observateurs et réactifs. Les démons se méfiaient, et faisaient tout leur possible pour passer inaperçus ou pour s'en prendre à des zones que nous ne surveillions pas. Comme Levanael l'avait craint, nous sommes trop peu nombreux pour protéger l'ensemble de l'humanité efficacement.

Mais nous avons rempli notre mission. Nous avons traqué les démons. Uriel et moi avons expédié en Enfer le dernier ensemble, celui de l'Envie. Non sans quelques dommages collatéraux. L'Envie avait déjà rendu fous les Humains de cette cité en bord de mer quand nous sommes arrivés, et le démon ne cessait de changer de corps humain pour nous échapper. En fin de compte, Uriel a fini par détruire la cité entière avec un ouragan couplé d'un tsunami pour piéger l'ennemi, tandis que je récitais la formule pour l'enfermer en Enfer. Le talent évident de Uriel pour la destruction a été une surprise.

Du bon travail d'équipe, et l'objectif a été atteint. Mais aucun Humain n'a survécu sur toute la longueur de la côte.

Du sang coule sur la couverture, et Anael plisse les yeux en se penchant. Je vois l'enfant apparaître, mais du mauvais côté, semble-t-il. Ce n'est guère étonnant que l'Humaine s'égosille de la sorte si Henok sort en position fœtale et dans ce sens. D'autant plus que les hanches de l'Humaine sont plutôt étroites. Sa sœur, à ses côtés, panique et tente de tirer à elle les jambes ensanglantées de l'enfant.

« Un garçon. Comme prévu. » soupire Anael, visiblement rassuré.

Diriger la Garnison, avoir la charge de toute l'espèce humaine en s'assurant que le Destin est respecté : c'est une très lourde responsabilité qui repose sur les épaules d'Anael. Si la descendance de Caïn joue un si grand rôle à l'avenir, le bon déroulement de cette naissance est essentiel.

L'enfant est à présent tout à fait sorti du corps de sa mère, et son crâne arbore déjà des cheveux aussi noirs que l'étaient ceux d'Abel. Il hurle vigoureusement, tandis qu'elle perd connaissance, baignant dans son sang. Anael déploie ses ailes et s'envole aussitôt, sans doute pour annoncer aux Sœurs que l'erreur a été réparée avec succès.

Caïn se lève enfin pour aller voir son fils, et Camael le suit des yeux. Son regard exprime quelque chose que je ne saurais décrire.

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La Garnison et l'Ange Balthazar sont convoqués par les Archanges dans la salle de la Justice, immédiatement.

Je lève les yeux vers le ciel en entendant la voix résonner dans mon crâne et déploie mes ailes. Mais Siosp, mon frère chargé de me surveiller aujourd'hui, reste immobile comme s'il n'avait pas entendu l'appel. Il a été dans un état apathique toute la journée. Je tourne les yeux vers lui et lui donne un bref coup d'aile sur le bras pour qu'il s'apprête à s'envoler lui aussi. Il lâche enfin la cité silencieuse du regard en remuant la tête d'un air exaspéré.

« Tous les Humains de mon secteur, anéantis.

- Siosp, les Archanges nous attendent...

Mon frère détruit d'un coup de griffe une habitation emplie de cadavres humains avec un grondement rageur.

Il va nous mettre en retard.

- Des millions d'années d'observation réduites à néant en un clin d'œil ! Ma mission...

- Siosp, j'articule plus fort d'un ton cassant.

- Que vais-je faire à présent ? J'avais une mission, une seule mission !

- SIOSP !

Il darde sur moi ses yeux d'un bleu si foncé qu'ils pourraient passer pour noirs, les plumes de ses ailes se gonflant d'indignation.

- QUOI ! aboie-t-il en réponse.

- Nous sommes convoqués. Nous allons être en retard si nous ne partons pas immédiatement.

Ses plumes se dégonflent progressivement et il acquiesce avec un air résigné. Nous prenons notre envol en nous hâtant.

Tous les yeux se tournent vers nous lorsque nous apparaissons dans ce même amphithéâtre où Camael et moi avions été accusés de trahison. Un silence lourd de jugement accueille notre retard alors que nous allons nous asseoir dans les gradins avec le reste de la Garnison qui fait face aux trois Archanges. Michael nous suit des yeux froidement avant de prendre la parole.

- Bien. A présent que tout le monde est là, nous pouvons commencer. Anael ?

Anael se lève, ses trois yeux verts fixant les Archanges sans ciller.

- Camael m'a informé que Lucifer visite les rêves de Caïn chaque nuit pour le convaincre de lui servir de réceptacle.

Tous les regards convergent vers Camael qui ne réagit nullement. Il se tient droit comme un soldat digne de ce nom, et ses yeux dorés fixent un point lointain. Ce n'est qu'alors que je réalise à quel point Camael a changé depuis quelques années. L'Ange de la Joie, dont la Grâce était autrefois si légère et pétillante de gaieté, n'est plus que l'ombre de lui-même. Son regard est dénué d'expression.

- C'était ce que je craignais, soupire Gabriel. C'était évident que Lucy chercherait à nous faucher notre meilleure arme.

- Une arme ? Quelle arme ? souffle Siosp à côté de moi.

Caïn est un éventuel réceptacle, mais non une arme. N'est-ce pas ?

- Je sais à quoi tu penses, Gabriel. On en a déjà parlé, et c'est non, siffle Raphaël.

- Oh allez, frangin ! Caïn s'est déjà reproduit, on n'a plus besoin de lui !

- Alors tuons-le. Lucifer ne pourra accéder au Paradis pour s'emparer de lui, intervient Michael avec un calme olympien.

Du coin de l'œil, je vois Camael frémir presque imperceptiblement.

- Ce pauvre Humain n'y est pour rien, Michael, rétorque Gabriel. Et les Sœurs n'apprécieraient pas qu'on le tue alors que ce n'était pas écrit. Elles sont déjà bien remontées avec ce qu'il s'est passé avec Azazel...

- Ce serait déjà bien mieux que l'alternative ridicule que tu proposes. On y perdrait bien plus que Lucifer.

Les Archanges se disputent à voix haute à présent, comme s'ils avaient oublié notre présence. L'air est chargé d'électricité. Littéralement.

- Michael a raison, Gabriel. Si Caïn meurt aujourd'hui et va au Paradis, il sera à notre disposition pour l'éternité et nous pourrons le ressusciter à volonté dès que nous en aurons besoin, et hors de portée de Lucifer. Il est le parfait réceptacle et aucun de ses descendants ne sera d'aussi bonne qualité que lui.

- Raph, Caïn a déjà suffisamment souffert et nous a bien servi. Si nous le dissimulons aux yeux des Anges et des démons, le problème sera réglé : plus d'arme ! Et ce pauvre type pourra vivre sa vie tranquille !

- Silence, Gabriel. Si nous utilisons ce sceau sur Caïn, nous ne pourrons plus jamais le retrouver ni l'atteindre le jour où nous aurons besoin de lui. Je préfère stocker une arme plutôt que de la jeter.

- Hum. Si je puis me permettre...

Je tourne la tête vers Balthazar qui se lève, nullement intimidé par les trois Archanges furieux.

- Pourquoi ranger ou jeter une arme quand vous pouvez l'utiliser ? Lucifer veut s'inviter dans le corps de Caïn ? Prenez-le de vitesse...

Les Archanges reprennent une posture digne et majestueuse, et Michael fait un bref geste d'une main pour encourager Balthazar à continuer.

- Lucifer ne pourra s'emparer de Caïn si l'un de vous est déjà en lui. De plus, en cas d'affrontement, posséder un réceptacle aussi spécial que lui vous donnera un avantage certain.

- C'est à dire ? demande Raphaël en croisant ses mains.

- Rapidité, puissance, sens et perception exacerbés, télékinésie sans effort, et possibilité d'utiliser tous les sceaux et sorts liés au sang humain ou à l'âme humaine. De plus, si mes calculs sont exacts, posséder un Humain permet de détruire un démon d'un simple contact, alors que sous notre forme actuelle nous ne pouvons que les blesser ou les renvoyer en Enfer : pour les tuer, il nous faut déployer une quantité épuisante d'énergie dévastatrice. Ou utiliser notre lame, mais vous conviendrez qu'elle réduit de beaucoup les possibilités d'attaque et de stratégie. Un hôte permet de canaliser notre énergie et de mieux l'utiliser et la contrôler. Sans compter l'aspect pratique : déambuler incognito parmi les Humains sans les rendre sourds et aveugles. Voyez-vous, un hôte humain comme Caïn, c'est comme une armure très sophistiquée. Les Humains sont faits pour être nos armures. Idéalement, à l'avenir, nous aurons tous notre propre Humain à posséder.

Michael regarde fixement Balthazar et acquiesce.

- C'est en effet une option envisageable.

- Ne pourrait-on pas plutôt ramener Abel à la vie pour qu'il serve d'hôte ? Henok vient de naître, et Caïn doit l'élever à présent, intervient Camael.

Gabriel remue la tête avec un soupir agacé.

- Bien sûr que non. Non seulement cela offenserait les Sœurs du Destin, mais Abel n'est pas qualifié pour être un hôte efficace. Son âme est trop fragile. Son destin était d'être une victime afin de renforcer Caïn, rien de plus. Pourquoi croyez-vous qu'il soit né alors que nous n'avions besoin que de Caïn ? Ça a toujours été Caïn. Son sang. Sa descendance.

Raphaël esquisse un geste de la main impatient.

- Nous perdons du temps avec ces questions stupides. La femelle humaine élèvera très bien Henok toute seule. Allons à l'essentiel. Il nous faut obtenir l'accord de Caïn, n'est-ce pas ?

- Oh, simple formalité, lâche Balthazar. N'est-ce pas, Camou ?

Camael tourne la tête vers Balthazar. Son regard est illisible.

- Bien sûr. Je vais m'entretenir avec Caïn dès que la réunion sera terminée.

- Parfait. Je prendrai moi-même le contrôle du corps de Caïn dès qu'il aura dit oui, conclut Michael. La réunion est terminée. Anael a été mis au courant des instructions générales, voyez avec lui pour le reste. Balthazar, suis-nous.

Ils déploient leurs ailes et s'envolent tous les quatre, ne laissant que la Garnison présente dans l'amphithéâtre. Anael se tourne aussitôt vers Camael.

- Camael, il n'y a pas de temps à perdre. Tu es chargé de convaincre Caïn de dire oui à Michael. Pars immédiatement.

L'Ange de la Joie acquiesce, étire ses ailes blanches et s'envole en un bruissement soyeux.

Siosp se plante devant notre Général, une lueur désespérée dans ses yeux sombres.

- Anael, mes Humains sont tous morts. Tous ! Qu'est-ce que je dois faire, maintenant ? Dis-moi ce que je dois faire ! Quels sont les ordres ?

Anael lève une main autoritaire pour le faire taire, puis soupire et se tourne vers nous tous. Il prend la parole d'un ton grave.

- Suite aux derniers événements, nous avons de nouveaux ordres. Nous avons enfermé une poignée de démons, mais Lucifer en a créé d'autres encore, et a rallié à sa volonté les Cavaliers.

- Les Cavaliers ? demande Ecaop en inclinant la tête sur le côté.

- Pestilence, Guerre, Famine et Mort. Ce sont les régulateurs naturels de toute vie, et plus particulièrement des Humains. Tous l'ont rejoint volontairement, sauf la Mort que Lucifer a enchaînée faute de pouvoir la convaincre. Et tous les Cavaliers peuvent nous tuer.

Riemu en est effectivement la preuve. Nous ne sommes pas immortels.

Anael continue en haussant la voix.

- Lucifer se sert d'eux pour anéantir les Humains, tandis que la Mère des Monstres les transforme en des créatures sanguinaires. Notre rôle d'observation est suspendu, mes frères. Nous sommes en guerre désormais, et devons combattre pour sauver autant d'Humains que possible, et plus particulièrement la descendance de Caïn et de certains autres Humains que je vous indiquerai au fur et à mesure.

- Et nos secteurs.. !? proteste Siosp, visiblement toujours perturbé par son échec.

- Il n'y a plus de secteurs ! Oubliez les secteurs ! Déplacez-vous constamment, anéantissez tout Humain anormal que vous croiserez, protégez voire ressuscitez les Humains élus, renvoyez en Enfer les démons, agissez d'abord, prévenez-moi ensuite ! Nous sommes en guerre ! Je me chargerai du côté administratif, et vous, agissez comme des Guerriers de Dieu ! Il en sera ainsi jusqu'à ce que Lucifer soit de retour dans sa cage.

Anael tourne des yeux perçants vers moi.

- Le châtiment de Castiel, en revanche, tient toujours. Il sera toujours accompagné de l'un de vous, constamment.

J'acquiesce et me replace juste à côté de Siosp qui continue de marmonner quelque chose à propos des secteurs, et déploie mes ailes, prêt à partir au combat.

- Rompez ! » crie Anael.

Nous prenons tous notre envol pour parcourir la Terre.

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« Ils détruiront ce monde, et vous avec. »