IX
« Ressens-moi une dernière fois »
L'obscurité ne peut pas chasser l'obscurité
seule la lumière le peut.
La haine ne peut pas chasser la haine
seul l'amour le peut.
[Martin Luther King]
Il était loin, bien trop loin, n'avait rien sentit, rien entendue. Les barrières hissées entre eux, faites d'un métal blindé, avaient eu raison de leur lien et de sa prudence.
Tout était calme et clair dans le bureau de Yagari Toya. Une ambiance sereine s'y dégageait, de sorte que le moindre de ses visiteurs s'y trouvait rassuré, confiant. Une atmosphère de celle dont Zero raffolait tant mais dont il n'avait malheureusement pas eu le plaisir de se délecter ces derniers temps.
Assis de l'autre côté d'un bureau de bois vernis recouvert d'une plaque de verre, son maitre le dévisageait avec la tendresse d'un parent redécouvrant sa progéniture passé du stade de l'enfance à l'âge adulte, sans pourtant jamais pouvoir se résoudre à cette idée. Oui, Zero avait grandi. Zero avait mûrit. Il n'était plus ce jeune cheval sauvage, toujours prêt à se cabrer, et à l'affut de la première désobligeance qu'on se permettrait de lui asséner. Il avait gagné en patience, en tranquillité. Pourtant, il n'eut pas complètement franchit le seuil de la pièce que Yagari l'avait vu : cette lueur au fond de ce regard d'améthyste qui brillait plus que de raison. C'était là le seul signe capable de trahir l'état d'esprit du dernier membre des Kyriu, un regard aux traits de glace tâché d'une flamme brûlante. Contrairement à ce que son habitude lui aurait dicté de faire, il ne s'abaissa pas à le lui faire remarquer.
Une sorte d'accord entre eux s'était installée silencieusement : Il ne demanderait rien de ce qui lui causait ce regard, Zero ne le questionnerait pas sur son air absent. On ne leur reprocherait pas pour autant d'y avoir songé à chaque minute de leur entretien. Conformément au protocole que son statut l'obligeait à suivre, le plus jeune des deux entama à l'oral son rapport concernant celle qu'il avait accompagné plus tôt, sans même le savoir, à la pire des absolutions forcées. Cela prit un certain temps, il n'avait omis aucun détail. A une exception près : il n'avait pas su parler des délires fantasmagoriques de Yuki, encore moins qu'il n'avait su avouer ses propres hallucinations. Cet amas épais de sang dans la salle de bain des dortoirs privés de la délégation des Hunters, il l'avait vu, l'avait ressenti jusqu'à réveiller une soif primaire au fond de sa gorge. Pour lui tout cela avait été vrai, mais pour tout autre qu'eux, on parlerait de mirages, d'hallucination collective, quoi d'autres ? On ne provoquait pas dans la réalité une mare de sang venue de rien. Il faut un corps vidé, une coupure pour laisser jaillir la sève, mais rien. Ils n'avaient rien. Pas d'autres blessures profondes à montrer que celles déjà refermées de Yuki, souvenir peu ragoutant du soir où ils s'étaient retrouvés.
De tous ces faits qui lui avaient été contés, Yagari trouva le moyen d'en tirer les ficelles les reliant à de nouvelles conversations. Comment Zero gérait ses études et son travail, la fatigue dont il avait été la victime brutale quelques temps plutôt s'était-elle envolée ?
Bien évidemment qu'elle l'était, et pour cause, cette dernière lui était apparue en chair et en os depuis. Vidée de mémoire mais pleine de réalité.
A ce souvenir, l'étincelle rétinienne s'accentua davantage. De son regard disparurent tables, chaises, bureau, et tuteur tout s'évapora pour laisser place au souvenir extatique de leurs étreintes. Il se souvint de la blancheur immaculée de sa peau, de sa voix criarde, de ses soupirs et de ses cris de jouissance, de ses tremblement alors qu'ils atteignaient ensemble ce pour quoi ils s'étaient unis. C'était délicieux, obsédant, possessif. Meilleur que tout, meilleur que la vie elle-même, c'était un délivrement, une grande bouffée d'oxygène comme respirée après plusieurs minutes sans souffle. Oui, c'était une belle métaphore qui résumait au final fort bien les choses. Yuki dans l'étreinte était semblable à l'air : alors qu'il baignait tout son corps dans le siens, elle lui semblait toujours impossible à attraper, alors qu'il suffoquait, elle le délivrait, lui rendait la vie, lui rendait le premier cadeau offert de la terre à un nouveau-né une respiration. Haletante, mais sans obstructions.
Et voilà, ça y'était enfin. Il fallait que ça recommence. Deux malheureuses heures passées loin de sa compagnie et déjà son esprit se tiraillait à vouloir la posséder, encore et encore. Avait-il seulement jamais vécu pour autre chose que ce seul fait ? Non, il avait vécu pour la vengeance, pour la destruction de celle qui lui avait tout prit, mais elle, elle était arrivée dans sa vie, et s'y était incrustée avec autant de précaution que d'efforts. Il se souvint de la chaleur de sa main dans sa chevelure, de ses mots toujours empreints de douceur et d'amour. Elle était fine, petite, d'apparence fragile, et son inconscient lui-même débordait de cette fragilité qui avait animé la volonté de Zero de toujours vouloir la protéger. Mais quelque chose dans tout cela c'était cassé. Ça avait commencé avec lui : il était passé pour elle d'homme à monstre, et bien qu'elle l'accepta, et qu'elle l'aida même à s'ancrer davantage dans l'acceptation de son état, cela n'avait contribué qu'à renforcer son désir autours d'elle. Et là où il avait auparavant désiré l'entourer de ses bras, en fidèle bouclier qu'il était, désormais, il ne désirait plus que la faire disparaitre en lui et pour lui dans ces derniers. C'était un sentiment agressif, violent, et bien tordu à vrai dire. Il n'accepterait aucun autre regard que le sien sur elle, aucune autre bouche que la sienne sur ses lèvres rosées, aucune autre chevelure que la sienne ne devait entrer en contact avec la caresse de sa main, et plus que tout, il ne pouvait admettre que son parfum dégage celui d'un autre que lui. Et dans toute cette animosité dérangée dont il ne voulait même pas tenter de garder le contrôle, elle-même s'était cassée. Elle n'avait plus rien de fragile, entourée d'une chevelure devenue bien trop longue bien trop vite. Il n'y avait plus que sa peau qui dégageait l'odeur d'un autre, son sang tout entier n'était plus qu'un effluve semblable à celle de Kaname Kuran. Il avait volé ses lèvres, il avait touché sa peau, et pendant le temps qu'il ne l'avait plus vu, il se douta bien que son corps l'avait souillée, que déjà, il ne serait plus jamais que le deuxième. Alors pour se résoudre à oublier, il avait haïs, allant de jours comme de nuit à sa chasse, ramenant toujours celui que l'on cherchait avant d'autres, s'attisant la jalousie des uns et l'admiration des autres. On parlait de lui en bien, on lui promenait sous le nez la promesse d'obtenir dans un avenir proche les rênes de ces lieux où chaque membre de sa famille avant lui avait posé le pied. Pas peu fier de son exploit, il avait doublé ses affaires, dormant très peu, travaillant trop et dans tout domaine, s'abrutissant de travail pour ne plus voir du monde que ce que ce-dernier voyait de lui. Le reflet d'un homme sans pitié et sans autre but que celui d'accomplir la tâche à laquelle sa naissance le destinait.
Et puis, ils s'étaient cassé tous les deux. Arriva cette nuit où après plus d'un an sans la moindre nouvelle, ni aucune réclamation, il la revit. Elle n'était plus sa Yuki, elle était celle d'un autre, scintillante tel un joyau au milieu d'une masse immonde de courtisans peu scrupuleux. Elle l'avait même effleuré ce soir-là, et quelques temps plus tard, il la prenait. De toute ses forces, allant, venant, cognant au plus profond d'elle-même, l'embrassant jusqu'au dernières réserves de son oxygène, mutilant son corps du siens pour lui rendre un peu de ce qu'elle avait perdu et qu'elle regagna très vite : son empreinte. Son odeur.
Il se sentit répugnant, semblable à un animal soumis aux plus bas et primaires instincts. L'odeur avait tout à voir, elle était un signe d'appartenance. Mais au fond, pour ne plus se voiler la face, il fallait bien s'avouer que qui qu'elle puisse aimer, la seule odeur que pouvait émaner de Yuki était la sienne propre.
Toute cette rêverie fut soudain interrompue par le cri de son maitre qui venait de l'interpeller plus fort encore qu'il ne venait de le faire.
Zero s'excusa mollement : cet interlude lui avait permis de la ressentir à nouveau. Et le signal que son cerveau recevait la concernant n'avait rien de bon.
Sans contrôler son corps, il se releva d'un bond, faisant sursauter l'éborgné au passage. Il ne put retenir son nom :
- « Yuki…
- Et bien quoi ? Qu'est-ce que tu as à me dire sur cette Yuki ?
- Où est-elle ?! » Demanda-t-il sur un ton autoritaire qui déplu aussitôt à son mentor qui ne se fit pas prier pour le lui faire remarquer. Mais il se produisit alors une chose que Yagari n'avait pas prévue : Zero avait perdu maturité, sérénité, et sang-froid en l'espace d'un seul instant. Empoignant son maitre tandis que celui-ci se confondait en jurons, le jeune homme ordonna qu'on lui donne une réponse au plus vite.
Yagari répondit d'un ton faussement calme qu'on l'interrogeait en geôles afin de lui soutirer des informations concernant Kaname Kuran.
- « Mais, elle…
- Elle quoi ?
- Que comptiez-vous recevoir d'elle comme informations… ? Elle a perdu la mémoire…
- Tu te trompes Zero. Nous pensons très sérieusement que cette femme t'a manipulé pour que tu croies en son innocence, mais il est clair qu'une parente si proche de Kaname Kuran ne peut que détenir les plus capitales des infos. »
Zero revint de sa léthargie englobée de surprise pour resserrer davantage son emprise sur les pans du col de la chemise de son aîné. La glace avait fondu, laissant place à un brasier délirant. Ses dents serrées à s'en rompre s'effilaient pour devenir crocs. Là où les nuances de mauve annonçaient un bon, quoi que relatif, état d'esprit, il n'y avait plus qu'une lueur malsaine couverte d'un voile d'un rouge reluisant.
- « Tu perds ton sang-froid gamin. » Tenta vainement le maintenu. « Ne jamais oublier qui sont ses ennemis est une qualité primordiale pour un futur dirigeant de la Guilde, tu devrais méditer sur ce fait.
- Cela fait des mois que vous m'agiter cette promotion devant le nez Kaien et vous, dans quel but ? Laisser un rebut tel que moi à la tête d'une organisation comme la nôtre ne vous effraie-t-il pas ?
- Tu te considères toujours comme l'un de ces satanés monstres ? Effectivement si tel est le cas, il nous faudra revoir nos projets. Mais je me rappellerai toujours de tes yeux enragés lorsque tu as juré de tuer tous les Sang-pur qui croiseraient ta route. Je ne sais pas ce qui t'as conduit à un tel but, mais il n'y avait pas l'ombre d'une oscillation sur ce visage ce soir-là Zero. Au risque de me répéter, n'oublie pas quelle est ta place, tiens t'en à elle, et cela rendras ton existence bien plus admirable que tu l'as toi-même rêvée. Nous faisons tout cela pour toi gamin, n'entache jamais cette confiance. » Il n'y tint plus. Il avait écouté, puis entendu, mais à présent plus rien ne filtrait.
Il cogna, faisant ainsi ce qu'il n'aurait cru pouvoir faire. Il laissa sur la joue de celui qui l'avait presque élevé la marque de sa colère qui se rependit douloureusement tant dans son poing que dans son cœur. Pourtant, au moment où son mentor tenta de se redresser, il n'hésita pas une seconde et sortit en trombe de la pièce, dévalant quatre à quatre les escaliers menant au rez-de-chaussée.
✥✥✥
Je me réveille. La sensation qui émane en moi est étrange, elle a le goût pâteux des réveils qui suivent les longues heures du sommeil réparateur. Tout se mélange en moi, et je me sens à la fois épuisée et pleine d'une fraicheur toute nouvelle.
Mes yeux me brûlent, mes oreilles bourdonnent. J'entends. J'entends depuis cet endroit reculé les gouttes d'eau d'un robinet mal refermé, le craquement macabre produit par les mâchoires d'un vampire emprisonné sur son repas journalier, le froissement des pages du journal tourné par le gardien à l'entrée des geôles. Cet amas de son insignifiants que je ne devrais pas entendre vient bourdonner dans ma tête.
Mon nez me démange, mes narines se crispent, l'odeur de mon sang sur le sol, dans ma bouche, sur mon corps me donne la nausée. Dans ma bouche douloureuse quelque chose pousse, quelque chose chasse l'espace pour sortir. Le temps autours de moi s'arrête, les gestes de mes bourreaux semblent se faire au ralenti. Je devine l'intention avant de voir le geste.
Je l'entends.
Détends-toi Yuki. Respire doucement
Je m'exécute, et soudain, tout va mieux. Je ne sais combien de temps s'est écoulé depuis mon éveil : il me semble des heures, seules quelques secondes ont bougées. Un flux doucereux me parcours le corps et je sais déjà que mes os se remettent en ordre, que mes dents manquantes sont remises à leur place. Seules les coupures faites à l'argent se font soudain plus douloureuses, mais mon sang ne s'écoule plus. Ma conscience se renforce tandis qu'une autre s'affaiblit. Je le vois, méprisable, cet homme qui a commandé mon trépas, assis comme si d'un rien n'était au fond de cette pièce de l'horreur.
Il se tient à présent la tête en hurlant tandis que ses compères, alertés par son mal, se sont précipités pour le secourir. Ils ne me regardent plus, ils oublient ma présence, que le ciel m'en soit témoin, je vais la leur rappeler.
Alors que mon ouïe s'affinait la seconde d'avant, désormais je ne perçois plus que les battements fous de mon cœur en pleine course pour la survie. Je me jette avec la férocité d'un fauve sur celui des deux qui m'a brisé, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment lui rendre les choses aussi insupportables qu'elles ne l'ont été pour moi, mais alors que j'entame une réflexion à ce sujet je réalise que ma main, suivie de mon bras a transpercé son épaule. Je suis couverte de son flux, son expression figée oscille dangereusement entre la surprise et la douleur ardente. Je ne l'ai pas tué, mais je jubile des dégâts que je viens de causer malgré tout.
Toujours coincé dans le corps du premier des deux hommes, je me sers de son corps empalé pour frapper son second au sol. Le salopard tremble comme une feuille. D'un geste vif, je me débarrasse de l'encombrante silhouette scotchée à moi, désormais inconsciente, pour me focaliser sur le deuxième. Je ne reconnais plus ma voix, je ne reconnais plus mes paroles. Il me semble que c'est une tout autre personne que moi qui prononce ces mots :
- « Plus de questions ? »
Je brandis mon bras souillé de sang au-dessus de son visage, toute prête à le défigurer quand un cri plus puissant que les autres s'en vient de la gorge de leur chef. Sa tête semble être sur le point d'exploser, il la tient toujours plus fort, mais n'ayant plus personne pour le tenir lui, l'homme git à présent sur le sol. Profitant que je me sois détournée de lui pour regarder leur supérieur, il tente d'avancer dans la pièce pour finalement tomber là où mon sang a coulé. Je jette un regard en sa direction. Les restes de la première de mes chaînes que j'ai brisée se sont emmêlé autours de ses jambes. Le second lien qui m'enchaîne toujours au mur se tend pour traverser la pièce. J'émets une légère pression dessus, elle cède. C'est presque trop facile. C'en est ridicule. Je me retourne vers celui des trois qui ne souffre pas encore. Ma proie. Le scintillement de mes yeux se reflétant dans les siens résonne comme un appel à la pitié. Il grelotte, bredouille, je brandis ma main aux ongles affutés vers son visage, toute prête à le défigurer quand une odeur nauséabonde m'assaillit me faisant reculer. L'homme trempé de sa propre urine gesticule comme un insecte vers le coin de la pièce, s'agrippe à la pierre avec l'espoir vain de voir celui-ci se défaire pour le laisser s'enfuir. Pris au piège, il laisse aller ses pleurs. Tout comme moi un peu plus tôt, il a quitté sa fierté sans l'ombre d'un regret et ne pense plus qu'à sa survie. Je l'entends balbutier qu'il n'est qu'un homme de bureau, qu'il n'est pas un hunter, qu'il n'a jamais porté la main sur « mes frères ». Je n'arrive pas à répondre devant tant de lâcheté, d'aveuglement. Quel argument sans fondement. Crois-t-il vraiment pouvoir se prétendre innocent quand tout au long de mon supplice aucun sentiment de compassion ne l'a poussé à me tendre la main ? Je m'apprête à lui réserver le même sort qu'au premier lorsque soudain, une migraine affolante me fait flancher. Genoux au sol, je tiens ma tête entre mes deux mains. J'entends à peine le lâche s'enfuir de la pièce, piétinant presque son supérieur au passage.
Je tente de me reprendre, de lutter contre la douleur. J'en appelle à cet autre moi qui ne viens plus. Je suis seule, et cela fait si mal… La sensation est pareille à celle qu'aurait pu produire une main tentant de me faire entrer dans ma tête de lourds objets. Ces objets, ce sont des souvenirs, des bribes, des images d'une vie que je découvre la mienne par vagues flashs.
Décidée à ne pas laisser s'enfuir le dernier de mes tyrans, je m'élance sur ce dernier, le chevauche, enroule mes mains autours de sa gorge et sert avec toute la force que m'offre mes bras, tentant par le moyen le plus court de mettre un terme définitif à son souffle.
Ses yeux couleur d'ambre m'envoutent. Nos regards s'entremêlent et sans que je puisse comprendre la raison de cette réticence, mes mains se délient. Assise sur ce corps d'homme qui une seconde avant me dégoutait, je perçois dans mon être de l'amour, une affection certaine. Lui, sous moi, semble alors frôler un état de transe et de culpabilité sans précédent. Son expression se crispe, douloureuse, il pleure. Sa main brûlante entame son ascension vers ma joue, s'attarde avec douceur sur une plaie sanguinolente. Ma main explore ses lèvres, en dessine le contour. Je ne comprends plus mes propres émotions, je ne sais pas qui il est. J'ai le cœur battant à s'en rompre. Est-ce possible que dans un autre temps cet homme et moi nous nous aimions ? Il se redresse vivement, me sert avec force contre lui. Ma tête est plaquée contre son épaule, ses mains maintiennent ma nuque tout en s'enroulant dans ma chevelure. Ses pleurs redoublent, et sa voix se presse en un soupir près de mon oreille.
- « Yuki, mon amour. Ma fille. »
Sa fille.Sa fille.
Sa fille.
Nous hurlons à nouveau, en chœur cette fois. Cela dure longtemps. Combien de temps exactement ? Je n'arrive plus à comprendre ce qui se passe autour de moi tant l'incompréhensible se mêle à ma réalité déjà fort emmêlée. Je m'écroule sur le sol, à nouveau, tandis que Kaien semble de nouveau horrifié à ma vue. Se redressant nonchalamment, il ouvre la porte, court dans les couloirs, appelle à l'aide, commande à tous de venir.
Un brouhaha désordonné vient bientôt remplacer le court calme que mon état avait laissé. J'entends ses ordres. Sauver l'homme que j'ai blessé, et surtout, veiller à m'arrêter.
J'entends qu'il parle à l'un de ses amis. « C'était comme si cette femme avait construit une autre vie que la mienne par la conscience et qu'elle me l'avait implantée de force. », « Faites attention à elle, son pouvoir est destructeur. », « Je n'avais jamais ressenti un truc pareils auparavant, mieux vaut la mettre en quarantaine. », « Dites à Zero de quitter les lieux ».
Je ne me sens étrangement plus du tout la force de me relever, de me battre. J'ai perdu aussi vite que je l'avais gagné ma belle assurance et ma nouvelle force déjà rendue à l'état de souvenir. Je regarde la silhouette de cet homme à la longue chevelure châtain trembler des ordres qu'il jette de-ci, de-là tout en gardant une main sur sa poitrine. C'est étrange, je pensais me souvenir. Je pensais le connaître, mais cette impression a disparue. Je me concentre pour voir au-delà du bourreau, ma mémoire se braque. Se crispe me faisant grincer des dents. Mes crocs ont disparus, mes yeux sont retournés à leur état primaire, mon corps redevient faible, et plus encore. C'est à l'état de cendre que je suis enchainée, puis trainée par une cohue d'hommes menaçants au-dehors de mon Enfer qui semble me tendre les bras, m'annonçant avec délectation que ce que je viens de vivre n'était qu'un bref préambule. Ce court instant de trêve entre lui et moi, est-ce le résultat d'un pouvoir retrouvé ? Une hallucination commune ? Un rêve ?
Je soupire. Un rêve, cela fait bien longtemps que je n'en ai pas fait un.
Il ne bougeait pas, consterné par le spectacle auquel il venait d'assister. Un silence. Une suite à ce mutisme étendue, puis un rire. Moqueur, jaune, grinçant.
- « Kalahan… Non ce n'est pas possible tu te moques…
- Ton éclat m'étonnes mon frère.
- Cette… Fille ! »
Aussi étonnante et soudaine que l'avait été son hilarité, Kaname se redressa d'une traite et envoya valser d'une main redevenue vive le fauteuil sur lequel il s'était installé quelques instants auparavant. Le miasme flottant à l'effigie de son jumeau autour le dévisagea consterné, n'osant plus piper le moindre mot. La colère du dernier héritier du clan Kuran se déchaina avec violence contre chaque chose dans la pièce étant en mesure de se briser. Ainsi, fauteuil, table, et chaises, vaisselles et autres objets furent réduis à l'état de débris, jonchant nonchalamment sur le sol en un amas de désolation .
Quand les mains de l'homme vinrent crisser contre la pierre, la lacérant de son mieux tout en produisant un son des plus désagréables, cela sembla l'apaiser. Ou du moins, il se fatigua, haletant.
- « Cette fille… Regarde un peu ce qu'elle est devenue. Souillée. Cette fille est souillée, elle entache le nom qu'elle porte ! Comment ose-t-elle porter le sang des Kuran en elle, cette femme méprisable sans une once de pouvoir ! »
Le poing qu'il cogna contre le mur fit céder une infime partie de la pierre.
Kalahan avait disparu.
- « Yuki, pauvre chose, reprend toi ! »
Il avait crié, plus fort encore que l'instant d'avant. Il en avait assez. Assez de ne pas pouvoir aller lui-même la secouer, assez de devoir rester cloitrer dans ces lieux immondes sans aucune liberté de déplacements. S'il avait pu rejoindre ses côtés, même rien qu'une heure, il le jura, elle ne serait pas dans cet état. Sans qu'il ne comprenne pourquoi, ses yeux s'embuèrent de larmes que sa main noircie par le feu vint chasser sans grand succès. Ses yeux abondaient d'eau, son cœur se serrait. Entre ses crocs soudains aux abois, il put émettre un dernier murmure.
Arrête de hurler… J'irai la chercher. Bientôt.
✥✥✥
Etait-ce vraiment possible ? Les choses pouvaient-elles vraiment prendre cette tournure-là ?
Enfin arrivé sur les lieux du drame, le plus jeune des hunters présent dans la pièce sembla suffoquer sous la pression du putride mélange de tous les flux qui avaient coulés là plus tôt.
L'air méfiant, Kaien dévisagea son expression d'effroi comme s'il s'était agi là d'une banale comédie.
- « Que t'arrive-t-il Zero ? Tu me sembles bien surpris.
- Que s'est-il passé… ?
- Cela ne te regarde pas… Rentre chez toi, tes yeux sont rouges. »
Agrippant avec tout autant d'impatience l'homme qui l'avait recueilli, le chasseur à la chevelure d'argent dont la main tremblait sous la violence qu'il tentait de contenir, força son interlocuteur à lui offrir la réponse désirée.
- « Nous l'avons fait menée dans les geôles, là où est sa place. Tu as lâchée une véritable furie dans nos quartiers et voit un peu le résultat Kyriu. Nous avons bien failli tous y passer !
- N'omettez-vous pas certains détails Kurosu ?
- Que veux-tu dire ?
- Cette fille était sans défense, et d'un calme impartiale, il n'y a rien de légal qui ait pu la pousser à de pareils retranchements !
- Tu sembles oublier bien vite la situation Zero ! Non vraiment… Tu n'es encore qu'un enfant. Un enfant qui souhaites grandir plus vite qu'il ne le peut ! Voit le sang que cette femme a versé par ton inconscience ! Vois le monde qui nous entoure Zero : chaque jour, c'est pas dizaine que d'innocentes personnes disparaisses, souillées par les crocs des jeunes vampires que cette foutue société ne contrôle plus ! La disparition en masse des sang-purs pacifistes a créé un véritable chaos là dehors, et pendant que tu ne t'occupes plus que de cette insignifiante gamine, plus dangereuse que la peste en son fond, tes frères meurent Zero ! Oui, des hommes et des femmes, semblables à tes propres parents se font tués, pour la simple et bonne raison que le prétendu frère de cette monstruosité que tu as ramené a défait l'équilibre entre nos races ! »
Il avait parlé. Fort dans un premier temps, pour finir par hurler. Par crier à s'en faire céder la voix. Autour, le silence régnait. On regardait à présent Kaien Kurosu comme la fière tête de la Guilde qu'il était, se déchainant de toute la colère accumulée. Mais cela seul ne suffit pas à faire plier le dernier des Kyriu.
- « En avez-vous finit ? » Pas de réponse. « Quel est l'enfant ici ? Vous aboyez comme un chien enragé mais que m'importe la crainte que vous tentez de m'imposer : je le sens à cette odeur, je le vois aux armes éparpillés sur ce sol. Celui qui a fait le mal aujourd'hui ce n'est pas elle, mais vous. Vous prêchez la justice et l'équilibre entre nos races, mais où est la justice dans le fait de torturer à mort une innocente ? Qu'aviez-vous à gagner si ce n'est un défoulement puéril et barbare ? ... Mettez cette fille sous ma juridiction Kaien. Non pas en tant qu'hunter, mais en tant qu'homme, je vous l'ordonne.
- Insolent, à qui crois-tu donner des ordres ?!
- A l'assassin que vous êtes, dans l'espoir de pouvoir un jour oublier l'étendu du crime dont vous venez de vous accuser.
- Détruire les criminels n'est pas un crime Kyriu.
- Juger et punir sans preuve en est par contre. Kaien. (…) Offrez-moi sa vie. Je prendrai sur moi toutes les responsabilités qui l'incombent.
- Si tu fais cela, jamais tu ne deviendras le président de la Guilde.
- Je n'ai jamais prétendu à ce titre de ma propre volonté. »
Sans plus attendre de réponse, Zero défit son regard de celui de son supérieur et entama le chemin le menant à Yuki.
Derrière lui, une dernière fois, la voix de Kaien résonna :
« Ne te condamne pas pour elle Kyriu ! … Cela n'en vaut pas la peine. »
Elle était là. Enchaînée. Etendue sur le sol comme un corps laissé à l'abandon dans les derniers instants de vie. Sa peau maculée de toute part ne se refermait pas, alors que sa longue chevelure éparpillée sur le sol cachait avec peine les abysses d'un visage à l'agonie.
Zero poussa la porte du cachot avec la précaution d'un pèlerin frôlant la Terre Sainte, avant de la refermer sur lui avec toute la douceur qu'il avait pu conserver dans cet enfer.
Le dessin de sa silhouette fine et élancée, immobile dans sa douleur, vint achever la morsure dans sa poitrine. Il exécuta chaque mouvement avec une lenteur propre à la précaution dont il se devait de faire preuve. Se baissa, la souleva légèrement pour venir la presser contre lui.
Sa tête reposant contre son torse, il balaya de sa seule main libre les longs fils bruns qui couvraient son visage, afin de voir ce dernier apparaitre à ses yeux.
Ses paupières se soulevèrent, douloureuses. Sa voix, éteinte, aussi faible que ne l'était son corps, parvint pourtant à tourner la tête du hunter.
- « Aide-moi Zero… Ça… ça fait mal.
- Chhht. Ne bouge pas… Ne dis rien.
- Zero. Cet homme, qui est-ce ?
- De qui parles-tu ?
- De celui qui m'a fait ça. Il m'a semblé, je crois… Un instant il…
- Yuki », la coupa-t-il. « Écoute-moi. Pardonne-moi de t'avoir laissé ainsi quand je savais dès le début ce que je devais faire. A ce qui vient d'arriver je n'ai aucune excuse, mais toutefois, je veux que tu me fasses une promesse, là, maintenant.
- Zero ?
- Je t'en conjure, réveille toi. »
Sans plus un mot, les crocs qui n'avaient pas diminué en taille vinrent trouver la veine palpitante, regorgeant de sang brulant, et s'y plantèrent sans retenue. Il aspira, jusqu'au plus profond d'elle. Jusqu'à la découvrir dans son entité. Il ne voyait rien dans ce cœur que de la confusion et de la peur. Son visage apparaissait comme un espoir parfois, pour disparaitre à nouveau. Plusieurs fois, il la vit sous sa forme la plus humaine, se roulant dans le sang, pleurant, gémissante comme une pauvresse laissée à son sort. Du noir, et puis, deux yeux, couleurs vairons.
A la vue de ces derniers qui l'avaient fixé sans détour, il avait senti sa morsure comme expulsée d'elle. Ce sursaut eu au moins l'effet de le ramener à lui, et sans plus perdre une seconde, il mutila son poignet de ses propres croc pour les offrir aux lèvres de la silhouette féminine étendue dans ses bras, tandis qu'au même moment, sans qu'il ne prenne la peine de se retenir, des larmes, puis des pleurs retentirent de son être, résonnant dans la pièce comme une ultime déchirure avant le retour à la réalité.
- « Je sais que je ne suis pas celui à qui tu dois ton éternité. Je sais que mon désir n'atteindra jamais celle que tu es en réalité, mais je ne pourrai plus protéger l'humaine qui est en toi désormais. Alors Yuki, sens-moi une dernière fois. Et reviens. »
Achevant sa phrase, il la sentit se contracter sous les effets de son sang qu'elle dévorait à grandes gorgées. Il ne put s'empêcher un sourire, pensant amèrement au temps où Kaname avait esquissé les mêmes gestes pour en advenir aux mêmes résultats. Et secrètement, dans une partie profondément cachée de lui, il espéra que ce qu'avait obtenu Kuran d'elle, il l'obtiendrait à son tour.
A Suivre…
