Ça fait longtemps, pas vrai? Ces dernières semaines ont été un peu chargées pour moi, et chaque fois que je voulais écrire, je finissais par m'endormir sur mon clavier. Mais le nouveau chapitre est là, et j'espère qu'il vous plaira.
Merci encore pour tous vos gentils mots. Je lis chaque review avec délectation,e t j'essaie de répondre au mieux, mais sachez une chose : elles me touchent toujours. Même si j'écris pour moi en premier lieu, vous lire est une motivation supplémentaire quand tous les éléments se tournent contre ma plume.
A très vite, promis.
Shelby.
Lundi 25 Octobre.
Lorsque les parents de Harry sont décédés dans un accident de voiture avec leur fils à l'arrière du véhicule, la vie de Sirius Black a changé aussi surement que s'il était né de nouveau. D'une vie dissolue, faite de hasards, de rencontres et de beaucoup d'alcool et de substances toutes plus illégales les unes que les autres, il est passé à des couches qu'il fallait changer plusieurs fois par jour, à des repas que Harry devait prendre à horaires réguliers, à des réunions d'écoles auxquelles il n'avait pas d'autre choix que de se rendre.
Cela a été, malgré le drame et la douleur de perdre ses deux meilleurs amis dans des circonstances aussi dramatiques, sa salvation. Aujourd'hui encore, lorsqu'il y pense, Sirius se doit de reconnaître qu'il n'a aucune idée de la capacité qu'il aurait alors eu de se sauver de lui-même si cela n'avait pas été pour Harry. Remus lui-même ne suffisait alors pas…
Harry a été un tournant dans sa vie.
À sa naissance déjà, Sirius a compris qu'il serait le seul enfant auquel il pourrait un jour transmettre quelque chose de positif, quelque chose de fort, ou peut-être un peu de son amour du cinéma ou de la peinture. Cela n'a pas suffi à le sauver, mais dès ses premiers mots, dès ses premiers pas, Harry a manifesté pour lui un intérêt, a posé sur lui un regard que personne n'avait jamais eu pour lui.
Il se remémore cela alors qu'attablé, il écoute vaguement Harry exprimer toute la colère qu'il a envers Albus Dumbledore, ce vieux fou pour lequel Lily et James avaient déjà, de leur temps, une admiration incompréhensible pour leur ami.
— Je ne supporte pas que l'argent soit un argument pour laisser un enfant à lui-même, peste Harry en enfonçant sa fourchette avec brutalité dans sa pomme de terre.
— Tu vas finir par casser l'assiette à ce rythme… murmure Remus, ses yeux à l'étrange couleur jaune de chat fixés sur le jeune homme qu'il aime comme un fils.
— Et cet argent est précisément ce qui te permet de faire autant de choses avec tes élèves, remarque Sirius en fronçant les sourcils d'anticipation à l'insatisfaction de Harry.
Harry darde un regard noir sur lui.
— Cet enfant va mal.
— Tu as fait un signalement ? demande Sirius.
— Il n'y a pas de quoi…
— Alors ça ne te regarde pas, tranche son parrain.
— Comme si le mal-être d'un enfant se résumait à ce qui peut être solutionné par un signalement, maugréa Harry.
— Non, mais c'est à ça que se résume ton devoir d'enseignant, insiste Sirius.
Harry soupire.
— Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes.
— Non, et tu as raison. Parce que je suis un homme qui a élevé l'enfant le plus triste du monde et je suis bien heureux qu'il n'y ait pas eu d'enseignants un peu trop investis ou curieux ou au complexe du héros un peu trop développé pour se mêler de ce qui ne les regarde pas, le raille froidement l'homme en face de lui.
— Ca n'a rien à voir !
— Ca a tout à voir ! dit Sirius en poussa son assiette à dessert, dans laquelle il ne reste que quelques miettes. Le gosse Malfoy a perdu sa mère, c'est atroce, c'est terrible, mais il lui reste un père, il n'a pas besoin que tu te mêles de sa vie.
— Je ne…
— Ca suffit, tous les deux, les interrompt doucement Remus, attablé face à Harry et à côté de Sirius.
L'homme a l'air fatigué. Ses cheveux gris tombent sur son front, sa peau est pâle, ses yeux menacent d'être dévorés par les cernes noires comme la nuit qui donnent à son visage une gravité qui sied bien à son humeur et à sa personnalité.
Parrain et filleul se tournent vers l'homme habituellement discret, qui ne se mêle que rarement des débats enflammés qu'ils échangent dès qu'ils se croisent. C'est une constante, depuis toujours.
Aux premières questions sur le monde de Harry ont succédé ses envies de jeu que Sirius n'approuvait pas, les propositions d'activités dont Harry ne voulait pas entendre parler. Puis sont venus les devoirs, qui ont justifié de longues négociations où le grand gagnant était rarement l'enfant, puis les joutes verbales du collégien qui ne voulait qu'une chose : sortir avec ses amis, quand son parrain et tuteur n'espérait quant à lui que de pouvoir emmener son gamin à un match de foot ou au cinéma.
Remus a assisté à tout cela, s'en est mêlé parfois, les a sermonnés, sans jamais prendre un parti, au grand dam de son compagnon de toujours.
— Je ne crois pas que tu aies tort de te faire du soucis, Harry, mais tu devrais écouter Sirius quand il te dit de faire attention à toi.
— Merci d'en rajouter, Rem, marmonne Harry, qui se fait l'effet d'un enfant de onze ans vexé que l'unanimité ne soit pas en sa faveur.
— Je n'en rajoute pas. Je te l'ai dit : tu as sans doute raison de t'inquiéter pour ce petit Malfoy, mais je m'inquiète des raisons fondamentales qui te poussent à t'en faire plus pour lui que pour d'autres.
Harry pince les lèvres.
Des autres, il n'en parle pas. Il n'en parle pas, c'est un fait. L'année dernière comme les précédentes, il n'a pas parlé de la petite Joanne qui ne parvenait pas à lire malgré les efforts qu'elle faisait, ni de Simon, cet enfant instrumentalisé par ses parents en plein divorce et qui fondait régulièrement en larmes dans la classe. Il n'a pas non plus évoqué Tara, cette petite fille de parents réfugiés qui à sept ans avait déjà goûté au racisme, ni Pablo dont la surdité partielle était une souffrance du quotidien. Il n'a jamais évoqué ces enfants qui portaient trop souvent les mêmes vêtements, ces quelques enfants, heureusement rares, dont les membres portaient des traces qui n'avaient à voir avec les bleus que se fait un enfant qui joue.
Il a traversé cela, solitaire, avec pour seule alliée la solidarité des autres enseignants qui savent exactement de quoi il retourne, du sentiment d'avoir mis le doigt sur quelque chose de grave et de la peur de dramatiser quelque chose, du besoin de faire le nécessaire et de la crainte de mettre la main dans un engrenage néfaste pour lui-même, pour les parents, pour les enfants surtout. Harry s'est parfois confié à Luna, qui chaque fois lui a adressé ce sourire lunaire et hors du temps qui est le sien, et lui a promis que la décision qu'il prendrait serait la bonne.
Mais Sirius et Remus n'en ont jamais entendu parler, pas plus que Ron et Hermione, tout à leurs propres classes, leurs cours à préparer, le confort remarquablement minime comparativement à ce que Harry a la chance d'avoir. Quelle légitimité, alors, pour se plaindre ?
Mardi 26 Octobre.
Alicia s'installe sur le fauteuil profond et confortable qu'a désigné Draco d'un geste nonchalant de la main. La jeune fille est impressionnée, le blond le sait.
Aussi noire que lui-même est pale, Alicia est grande, mince et surtout, ses cheveux sont un immense fouillis dont Draco sait qu'il va fasciner Scorpius. Elle est à peine maquillée, est vêtue de façon sobre, d'un jean, d'une pull-over couleur brique, de bottines noires et d'une veste en faux-cuir noire elle aussi. Derrière Draco, Pansy est debout, droite comme un i. Son amie est d'un sérieux confondant. C'est elle qui a insisté pour qu'il reçoive la jeune fille, et Draco ne se gênera pas pour lui rappeler qu'elle lui a fait perdre son temps si cette entrevue ne donne pas l'effet escompté.
— Mon fils Scorpius a perdu sa maman il y'a quelques mois de cela, commence Draco.
Son regard est froid, fixé sur celui, bien plus chaleureux et naïf, d'Alicia. Sous ses mots, le visage de la jeune fille se décompose un instant, mais cela ne dure que l'espace d'un battement de cils. Elle reprend vite une contenance, et hoche lentement la tête, dans un mouvement grâcieux.
— C'est un petit garçon solitaire. Il est inutile de le forcer à jouer s'il n'en a pas envie, de vouloir le convaincre de regarder des dessins animés quand il a décidé de dessiner, et je me moque que cela soit plus ou moins normal. Scorpius a droit à un deuil normal.
Draco garde le silence un instant, le temps de visualiser Astoria, dans un coin de la pièce, écoutant son speech avec un petit sourire en coin. Aucune personne, jamais, n'a su faire fondre ses barrières aussi rapidement et aussi facilement qu'elle. Personne n'a jamais été aussi peu dupe qu'elle du jeu de séduction glaciale qui permet au jeune Malfoy d'assoir son autorité depuis le plus jeune âge.
Sa femme aurait trouvé cet entretien d'une bêtise effarante, parce qu'elle aurait été immédiatement été séduite par Alicia, par son calme, par son port de tête, par son sourire discret. Mais Draco a besoin de penser par lui-même. Il ne peut pas se demander éternellement comment aurait réagi Astoria, ce qu'aurait dit Astoria, pas alors qu'il a toujours été la personne la plus indépendante du monde et que depuis le décès de la mère de son fils, son besoin de l'avoir à ses côtés n'a jamais été aussi fort. Drôle de paradoxe. Pitoyable paradoxe.
— S'il ne parle pas de sa mère par lui-même, ne lui en parle pas. S'il en parle, ne l'en empêche pas.
Draco explique, expose, détaille. Ses attentes, ses exigences, son refus que son fils mange des sucreries avant d'aller dormir, mais la possibilité de lui servir un chocolat chaud. Il tait que c'est ce qu'Astoria avait l'habitude de faire quand, la nuit, il se réveillait d'un cauchemar, trempé de sueur et noyé dans une peur panique impossible à identifier.
Avant le décès d'Astoria, avant sa maladie, en vérité, Draco ne s'est jamais posé la question de l'hygiène bucco-dentaire, du slip et des chaussettes qu'il faut changer tous les jours, de l'heure des repas. Il n'y avait pour le père de Scorpius que les moments amusants, les jeux le dimanche, les balades le samedi, les musées quand l'envie leur en prenait, les devoirs de temps en temps. Que la gloire paternelle du géniteur qui se persuade que pour être un bon père, sa place est au travail, à remuer le monde entier pour en récupérer l'argent qui fera le bonheur de son fils.
Alicia écoute attentivement, hoche parfois la tête, et Draco nourrit une curiosité dont il n'a aucune idée de si elle existe. Peut-être cette fille se moque-t-elle comme de l'an quarante de ce qu'il attend d'elle, peut-être va-t-elle seulement poser son fils devant la télé en pianotant sur son téléphone portable dernier cri.
— Des questions ? demande finalement Draco.
Alicia réfléchit un instant, puis prend finalement la parole. C'est la première fois que Draco entend le son de sa voix, à part quand elle a prononcé « Bonjour monsieur » à son arrivée.
— Je vais rester avec Scorpius jusqu'à tard le soir assez souvent, résume-t-elle ce que Draco lui a expliqué. Je n'ai pas de voiture, est-ce que vous pourrez me reconduire chez moi ?
— Tu appelleras un taxi, et je paierai. Autre chose ?
— Est-ce que je pourrais me doucher chez vous ?
Draco hausse un sourcil. Il s'attendait à tout, sauf à entendre cela.
— Je me douche le soir, et si je le fais en rentrant tard après avoir gardé Scorpius, je vais être épuisée pour les cours le lendemain, je…
— Tu peux faire ce que tu veux. Tu peux utiliser la cuisine dans sa totalité, tant que tu ne sabres pas le champagne, et tu peux aller sur internet, regarder tous les films, écouter toute la musique que tu veux. La seule chose que je te demande, c'est de faire passer mon fils avant tout le reste. C'est bien compris ?
Alicia hoche de nouveau la tête.
— Quand est-ce que je commence ? demande-t-elle.
Au sourire de Draco, que Pansy devine dans le silence léger qui s'installe, Pansy comprend qu'elle a gagné son pari.
