Ça avait été plus fort que lui. Potter était là, il le tenait dans ses bras sans aucune arrière-pensée, contrairement à Draco, et quand il l'avait senti changer de position, il avait cru qu'il le lâcherait, il avait paniqué et... ça avait été plus fort que lui. Il l'avait embrassé. Quel idiot il faisait ! Et bien sûr, Potter s'était tendu, et l'avait écarté violemment. Qu'avait-il espéré ? Que Potter répondrait à son baiser ? Stupide, stupide, stupide, se morigénait-il mentalement, quelle folie l'avait pris ?
Et qu'est-ce qui lui était passé par la tête pour lui poser ce genre de question sur sa vie privée, pendant le repas, et faire des commentaires déplacés ? Il avait bien senti l'inconfort de l'autre homme. « On dirait un coupe homo » « Tu as une petite copine ? », non mais franchement... Et il avait fallu qu'il cède à la tristesse, se mette à chialer, pour que Potter accoure le consoler, et les mener à... ça. Draco baissa les yeux, écrasé de honte, et ramena ses mains sur ses genoux, déconfit et humilié, quand il sentit Potter se saisir de son menton pour lui relever la tête. Il se raidit, s'attendant à une gifle ou quelque chose comme ça, mais à la place, ce furent deux lèvres qui vinrent se poser sur les siennes, en une esquisse de baiser, à peine un effleurement, un souffle. Il sursauta et par réflexe, recula.
— Potter, qu'est-ce que... glapit-il.
Il ne put pas continuer. L'autre homme était revenu à la charge avec un peu plus d'ardeur cette fois, et Draco n'y comprit plus rien... il était en train de rêver ? Il s'était cogné la tête et tout ça était une hallucination, un fantasme, ce n'était pas réel, ce ne pouvait pas être réel, Potter n'était pas en train de caresser sa joue tout en léchant ses lèvres, quémandant l'accès... Il ouvrit la bouche avec la vague idée de protester, mais évidemment, Potter en profita, et leurs langues se rencontrèrent, se découvrant mutuellement avec une avidité et un zèle tels que toutes ses incertitudes volèrent en éclat, et il s'abandonna complètement au baiser, décidant de remettre les mille questions qu'il se posait à plus tard.
Ils finirent par se séparer pour reprendre leur souffle, après ce qui lui avait paru être une éternité, et Draco retint Potter par son col pour éviter qu'il ne s'écarte trop... et le garder à portée de ses lèvres. Il aurait tout donné pour pouvoir voir l'expression qu'arborait le visage de l'autre homme, mais sans aucun autre indice que sa respiration légèrement plus rapide et un peu rauque, il ne pouvait pas vraiment deviner ce à quoi il pensait.
— Malfoy, qu'est-ce qui se passe ? entendit-il.
— Il se passe que j'ai envie de toi, répondit Draco d'une voix cassée.
— Mais on ne peut... on ne peut pas !
La voix de l'autre homme avait des accents de panique et de détresse, et quelque chose qui ressemblait fort à de la déception submergea Draco. Potter l'avait embrassé et se refusait maintenant à lui ? Il le tenait toujours par le col, mais deux mains se posèrent sur ses poignets et il lâcha prise à contrecoeur, soulagé malgré tout de sentir que Potter lui, ne le lâcha pas, et entremêla ses doigts aux siens.
— Pourquoi on ne peut pas ? demanda Draco.
— Écoute, Malfoy, on vient à peine de se revoir après sept ans, on se haïssait viscéralement, tu as été seul très longtemps, tu es encore sous le choc de ton agression, et j'ai peur que tu ne sois pas tout à fait... maître de toi. Et moi... je n'ai jamais été avec un homme avant, ce n'est pas que je n'en ai pas envie, mais c'est un peu... brusque, et je ne sais pas vraiment quoi penser. Et avec mon travail d'Auror d'un côté et ma famille de l'autre, que je ne peux déjà presque jamais voir, je n'ai plus une minute à moi ! Tout mon temps libre, je le passe à dormir et à récupérer parce tout ça, c'est épuisant. Okay, on s'est embrassés... on n'aurait pas dû. Parce qu'après ? Il se passe quoi ? On ne peut pas être un couple, on se connaît à peine, on n'est même pas amis, par Merlin, et si on se lance là-dedans, ce n'est pas... Ce sera encore pire, on ne peut pas brûler les étapes comme ça, et si ça se passe mal ? Si on ne s'entend pas du tout, ce qui est presque sûr d'arriver ? Tu auras perdu la seule personne qui peut t'aider en ce moment, et je ne veux pas t'abandonner, je veux rester auprès de toi, mais pas comme ça. Déjà, il faut voir si on peut être amis, si on peut rester ensemble sans se disputer, et ensuite, on verra.
La colère fit place à la déception dans le cœur de Draco. Colère contre Potter d'abord, puisque celui-ci se permettait de lui briser ses rêves et ses espoirs d'avoir une autre personne avec laquelle partager sa vie. Et ensuite, colère contre lui-même, parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher d'admettre que, quelque part, l'autre homme avait raison.
— Déjà, Potter, je ne te permets pas de me juger, cracha-t-il. Tu crois vraiment que je te saute dessus parce que tu es la seule personne disponible ? Au contraire, c'est parce que c'est toi et personne d'autre que je perds mes moyens. Et tu te plains de ne pas avoir assez de temps ? Alors qu'est-ce que tu fous avec moi ? Retourne au Ministère courir après tes mages noirs, s'ils sont tellement plus intéressants que moi ! Et enfin, merde, un baiser, c'est un baiser, c'est pas une putain de demande en mariage ! Et jusqu'à présent, ça se passait plutôt bien entre nous deux, non ?
— Ça se passe bien tant qu'on évite les sujets sensibles, rétorqua Potter d'une voix un peu attristée. Et tu peux bien reconnaître qu'entre nous, beaucoup de sujets sont sensibles. Qu'est-ce qu'on va faire ? Tous les éviter ? Ce serait comme jouer au Quidditch avec une centaine de Cognards, ce serait intenable !
— Okay, okay... Je sais. Tu as raison, concéda Draco.
— Quoi ? s'exclama Potter qui sonnait sincèrement surpris.
— J'ai dit « tu as raison ». On ne peut pas se précipiter comme ça, il nous faut du temps. Apprendre à se connaître d'abord. Se connaître vraiment, pas comme on a pu se connaître à Poudlard.
— Tu... tu es d'accord avec moi ? hésita Potter d'un ton sidéré.
Draco ravala un soupir d'exaspération, et tenta de maîtriser sa colère qui n'aurait fait que faire en sorte que ses mots dépassent sa pensée et qu'il se mette à cracher du venin, brisant la fragile confiance qui s'était établie entre eux, et il voulait au contraire prouver à Potter qu'il avait la tête sur les épaules. Il lui avait même dit qu'il était d'accord pour attendre. Attendre. C'était bien un truc de Gryffondor, ça.
— Tu vois, Potter, on ne va pas aller loin si tu penses que je ne suis pas capable d'être d'accord avec toi, juste parce que tu crois que j'ai l'esprit de contradiction, ou qu'on était dans des maisons rivales, ou peu importe la raison que tu t'imagines. Je veux bien faire des concessions, mais toi aussi, tu peux faire des efforts.
— Oui... répliqua Potter un peu honteux. Pardon, tu... tu as raison. À chaque fois, je m'attends à ce que tu me contredise parce que... parce qu'on avait l'habitude de se disputer. Tu as changé, j'ai changé, et la preuve, c'est qu'on est en train de discuter de... ça. Je n'arrive pas à le croire.
— Embrasse-moi.
— Quoi ? Mais on ne vient pas de dire que...
— Embrasse-moi, le coupa Draco. Un baiser ça n'engage à rien, d'accord ? J'en ai envie.
— J'en ai envie aussi, mais...
— Alors qu'est-ce que tu attends ?
Un instant de silence. Draco pouvait imaginer Potter, aux prises à une lutte interne, de la fumée sortant par les oreilles, et... c'était plutôt drôle. L'autre homme tenait toujours ses mains dans la sienne, sa voix provenant d'un endroit de l'espace qui signalait qu'il était agenouillé ou accroupi devant lui. Finalement, après une longue minute, il sentit des lèvres effleurer les siennes, et il ouvrit la bouche, sentant une langue timide s'y faufiler peu après.
Ce baiser là n'avait rien à voir. Il était calme, doux, tendre, plein de promesses, plein de désirs, pleins d'espoirs, pleins de regrets, et Draco s'y abandonna totalement, se sentant apaisé, serein. Il oublia la solitude, la cécité, le manque. Il avait en cet instant tout ce qu'il voulait, et il se sentait presque... heureux. Pour la première depuis de trop nombreuses années. Il avait à nouveau foi en l'avenir, il espérait à nouveau, si espérait voulait dire revivre cet instant, encore et encore. Il voulait que ce moment dure toujours.
Mais bien sûr, c'était irréaliste, et, beaucoup trop tôt, Potter interrompit leur baiser, et Draco, par réflexe, ouvrit les yeux et les dirigea vers là d'où provenait la respiration qu'il entendait, et eut l'idée de les refermer ensuite, mais il se ravisa. Il voulait que Potter le voie comme il était, sans le masque qu'il arborait habituellement, il voulait que Potter voie Draco et non Malfoy, avec ses émotions à nu, le désir et l'espoir qu'il espérait visible malgré le noir de ses yeux. Il sursauta quand il sentit une main sur sa joue, qui se mit à le caresser doucement, et il s'inclina vers la paume chaude et un peu rugueuse, cherchant inconsciemment à intensifier la sensation.
— Tu es parfait, souffla Potter, de l'admiration dans sa voix.
— Je suis défiguré, corrigea Draco.
— Je suis défiguré. Tu es spécial.
— Je préférerais être normal.
— Mais je ne t'aimerais pas autant si tu étais normal.
Draco ne put s'empêcher de lâcher un rire incrédule. Ce qu'impliquait Potter était à la fois merveilleusement stupide, et merveilleux tout court. Il demanda :
— Faut-il que je remercie celui qui m'a fait ça, alors ?
— Je ne parle pas seulement de tes yeux. Et non, il ne faut pas le remercier. Il t'a blessé. Il t'a marqué, peut-être à vie. Et je vais l'attraper et mettre un terme à ses crimes, je te le promets.
— Grâce à lui, tu t'es intéressé à moi.
— Si j'avais su, je me serais intéressé à toi bien avant. Et j'aurais pu te protéger.
Il y avait de la tristesse dans sa voix, beaucoup de peine et une sincérité tellement touchante que Draco en eut le cœur serré. Il s'avança, et visa l'endroit approximatif d'où provenait là voix de Potter. Manque de chance, il rata sa bouche, mais déposa cependant un baiser ridiculement bruyant à la commissure de ses lèvres, et répondit non sans ironie :
— Ne te torture à imaginer ce qui aurait pu se passer ou ce qui n'aurait pas du se passer, tu vas juste réussir à te faire du mal.
Draco entendit Potter lâcher un rire léger et cristallin. Il aimait bien ce rire, franc et spontané. Ça ne le dérangerait pas de l'entendre plus souvent.
— Oui, Monsieur, répondit Potter, un sourire derrière sa voix.
Encore une fois, il sentit des lèvres se poser doucement sur les siennes, et il n'eut aucun mouvement de recul, cette fois. Il se sentait bien, en la compagnie de l'autre homme. Il se sentait en confiance, comme si rien ne pouvait lui arriver.
— Il y a de la crème brûlée pour le dessert, fit Draco, changeant de sujet.
Ce n'était pas sans appréhension qu'Harry retourna au Ministère ce lundi-là. Sa lettre ouverte avait été publiée (lettre qui présentait, en gros, la version officielle des faits : « je ne fais que compiler les faits à des fins d'archivage, ce n'est pas une action ouverte contre le Vengeur ») accompagnée d'un commentaire de Rita Skeeter qui mettait en doute ses dires point par point, insultait le ministère encore un peu plus, et soutenait sans vergogne le justicier masqué. Plus le temps passait, plus cette femme devenait une caricature d'elle-même. Et son appréhension se révéla fondée.
— Tu as une mine terrible, lui fit Ron quand il parvint à son bureau et se laissa tomber dans sa chaise avec un soupir de lassitude, ses robes d'Auror toute froissée.
— Depuis que je suis arrivé au Ministère, entre le hall et ici, je me suis fait insulter, menacer, et il n'est même pas encore huit heures du matin. Je sens que la semaine va être longue.
Ron hocha la tête, une expression de compassion sur le visage. Lui aussi avait l'air singulièrement chiffonné. Peut-être moins qu'Harry, mais inquiet, abattu, et quelque peu stressé. Tous deux savaient qu'en raison de l'enquête interne, ils allaient tôt ou tard subit un interrogatoire au Véritasérum, et quand bien même ils n'avaient rien à cacher, ça promettait d'être éprouvant et difficilement supportable.
L'enquête interne avait trait aux documents concernant l'affaire Forlorne qui avaient disparu. Oh, pas grand-chose, vraiment, juste l'intégralité des rapports de police moldus, obligeant les deux Aurors à parcourir nouveaux tous les commissariats d'Angleterre, pour récupérer une nouvelle copie des dossiers auprès d'officiers à qui ont avait modifié la mémoire depuis bien longtemps, et qui ne se souvenaient de rien. Et les procédures moldues pour récupérer des dossiers déjà classés, agent de forces spéciales ou pas, étaient tellement longues et fastidieuses, qu'on aurait dit qu'on leur avait volé ces documents dans l'unique but de les ralentir.
Bien sûr, aucune preuve, aucun témoin, rien. Si une taupe avait eu accès au service des Aurors, pourquoi ne pas détruire tous les documents en rapport avec l'affaire, au lieu de se contenter des rapports moldus ? Ça aurait été même plus facile, plus rapide et donc moins dangereux, plutôt que de s'embêter à trier les documents ? Ça ne collait pas. Rien de tout ça n'avait de sens. On voulait les ralentir dans l'affaire Forlorne, les obliger à recommencer des procédures longues et inutiles pour en revenir là où ils étaient avant, mais pas les empêcher complètement de conduire l'enquête ?
— Tu sais ce à quoi je pense ? demanda Harry à Ron. C'est trop incohérent pour que ce soit un homme de Forlorne qui ait fait le coup. Je crois que c'est parce que je m'occupe du Vengeur.
Ron lui lança un regard curieux par dessous des sourcils froncés. Il avait la tête dans d'ancien rapports à eux, et dressait la liste de tous les commissariats qu'ils auraient à revisiter.
— Je crois que tu es un peu trop obsédé par le Vengeur, répondit Ron. Si lui-même, ou un éventuel complice qu'il aurait au Ministère voulait t'empêcher d'enquêter sur lui, tu ne crois pas qu'il aurait détruit son propre dossier au lieu de morceaux choisis dans celui de Forlorne ?
— À moins qu'il sache que mon affectation prioritaire est sur Forlorne. En nous ralentissant sur cette affaire, je ne m'occupe plus du Vengeur.
Ron leva les yeux au ciel, semblant réfléchir. Puis il finit par hocher la tête, l'air alarmé.
— Ce n'est pas tout à fait illogique mais... Ça voudrait dire que le Vengeur a accès aux informations confidentielles du service des Aurors ? Comment ? Et là encore, pourquoi n'a-t-il pas détruit des éléments de son propre dossier plutôt que celui de Forlorne ? Non, je penche plutôt pour un homme à lui. Pas le vengeur.
— S'il peut rentrer et sortir du Ministère comme bon lui semble... Oh Merlin ! s'écria Harry. Je n'y comprends plus rien.
— Tu crois que ça pourrait être un Auror ? fit Ron, sur un ton confidentiel, comme s'il avait peur qu'on l'entende.
— Le Vengeur ? Un Auror ? Non, c'est impossible. J'ai de bonnes raisons de penser que c'est quelqu'un d'extérieur au Ministère. Il a commencé quand les minutes des Grands Procès ont été rendues publiques, et il aurait agi ouvertement, au moins pour la capture des Mangemorts encore en cavale. Et on l'aurait remarqué, si un collègue était aussi puissant que Dumbledore.
Ron hocha la tête. Il avait l'air de trouver l'affaire du Vengeur bien plus intéressante que celle de Forlorne, et Harry était de tout cœur d'accord avec lui. Sur le Vengeur, ils pourraient avancer, les premiers stades de l'enquête étaient souvent ceux où les enquêteurs faisaient les progrès les plus rapides. Sur Forlorne, ils patinaient désespérément, et voilà qu'ils étaient obligés de se concentrer dessus pour des raisons purement politiques et médiatiques. C'était rageant, frustrant, et humiliant.
— Bon, pour l'instant, on doit s'occuper de Forlorne, soupira Harry, résigné. Donne-moi une moitié des rapports qui te restent.
Ron acquiesça, l'air un peu déçu, et donna à Harry une grosse liasse de parchemins. Ce dernier s'en saisit en regardant avec mélancolie le dossier du Vengeur encore posé sur son bureau. Et quand il le prit pour le mettre à l'écart, une feuille de parchemin s'en détacha, et tomba au sol. Harry alla pour la ramasser, mais quand il la lut, un signal d'alarme se déclencha immédiatement dans son esprit.
Ne t'engage pas sur cette voie-là, Harry. -V
Il sursauta. C'était l'écriture du Vengeur, et cette pièce-là ne faisait définitivement pas partie du dossier quand il était repassé au Ministère Vendredi. Il la montra à Ron qui écarquilla les yeux de surprise, se releva et regarda dans tous les coins de leur bureau, comme si le Vengeur était caché derrière une pile de dossiers.
— Quand est-ce que c'est arrivé là ? s'exclama-t-il.
— Je ne sais pas ! répondit Harry. Mais si ça veut dire une chose, c'est bien que le Vengeur peut entrer au Ministère comme ça lui chante.
— Si c'est lui qui l'a posé là.
— C'est son écriture. Il agit seul. Et qu'est-ce qu'il a voulu dire ? Ne t'engage pas sur cette voie-là. De quelle voie il parle ? De l'enquête sur lui ? C'est une menace ou quoi ? Et « Harry ». Pas « Potter », « Harry ». Est-ce que c'est par provocation ?
Ron haussa les épaules et secoua la tête en signe d'ignorance, une expression angoissée sur le visage. Il avait sorti sa baguette, par réflexe sans doute, et jetait encore des coups d'œil nerveux dans tous les recoins de la petite pièce. Harry devait bien l'avouer, il n'était pas tranquille non plus. Si le Vengeur était capable de pénétrer leur bureau sans se faire remarquer, il pouvait être partout. Et, sauf coïncidence extraordinaire, c'était lui aussi qui avait volé les documents de l'affaire Forlorne, ce qui voulait dire qu'il savait qu'Harry y était affecté en priorité. Et son nom écrit de la main du Vengeur signifiait explicitement que c'était contre lui que les menaces étaient dirigées. Le justicier ne savait donc pas que Ron l'assistait sur cette affaire. Cela signifiait qu'il tenait probablement ses informations de la Gazette.
— Qu'est-ce que... qu'est-ce que tu vas faire ? balbutia Ron.
— Je ne vais rien faire, cracha Harry. Parce que je ne peux rien faire, dans l'immédiat. Mais s'il croit que je vais prendre ses menaces au sérieux, il me connaît très mal. Pour l'instant, on a une liste à dresser, et tout un tas de commissariats à visiter. Allez, au boulot.
Il était furieux, mais il ne pouvait pas dire qu'il ne s'y attendait pas. Avec l'importance de la couverture médiatique de cette affaire, même si la personne derrière le masque du Vengeur ne lisait jamais les journaux, il aurait forcément appris qu'Harry Potter avait ouvert une enquête sur lui. Et bien sûr n'était pas resté sans réagir. Mais la priorité d'Harry, bien involontairement, restait l'affaire Forlorne, et tout bien considéré, ce dernier, avec ses quinze meurtres, était autrement plus dangereux.
Il leur fallut à lui et Ron pas moins de quatre jours épuisants à passer entre quatorze et seize heures par jour à revisiter tous les commissariats d'Angleterre, passer des heures dans des départements d'archives moldus pour retrouver tous les dossiers, et bien sûr, pendant ce temps-là, il n'eut pas le temps d'ouvrir une seule fois le dossier du Vengeur. C'était rageant. Toutes les informations étaient à portée de sa main, et parce qu'il avait trop de travail, il était ralenti dans son enquête, entravé, paralysé.
L'enquête interne, bien sûr, n'avait absolument rien donné. Harry avait obtenu de l'officier qui supervisait les interrogations sous Véritasérum, qui n'avait fort heureusement pas encore pris position par rapport à son enquête officieuse, de poser la question, avec celles de routine : « Êtes-vous le Vengeur ? ». Bien sûr, tous les Aurors du service avaient répondu par la négative, incluant lui et Ron qui étaient évidemment soumis aux même procédures.
Et il voulait revoir Malfoy. C'était étrange de vouloir ça alors que son esprit était prisonnier de milliers d'autres soucis, mais Malfoy arrivait systématiquement en tête de ce à quoi il pensait le plus souvent. Après le repas, samedi soir, ils avaient encore un peu discuté, de tout et de rien, et s'étaient échangé un dernier baiser avant de se quitter. Harry avant encore le goût du blond aux yeux noirs sur les lèvres, et il était impatient d'être à dimanche, la date prévue de leur prochain rendez-vous. Il voulait avoir des choses concrètes sur le Vengeur d'ici là, pour rassurer Malfoy, et aussi par conviction personnelle, aussi, il décida de rester au Ministère, dans la nuit de jeudi et vendredi, pour compulser à fond son dossier.
Ron avant de partir, lui souhaita bon courage, et Harry s'installa à son bureau, face au dossier Vengeur, qui semblait le narguer par sa seule épaisseur, la liste des personnes, plus de quatre mille noms, des personnes qui avaient demandé à consulter les minutes des Grands Procès et assez de café et de machins à grignoter pour lui durer toute la nuit.
Il commença par les articles de journaux, par ordre chronologique. Le Vengeur avait commencé à faire parler de lui voilà trois ans. Il avait dérangé l'une de ces cérémonies clandestines d'« hommage » à Voldemort, battu en duel pas moins de six personnes à la fois, en avait capturé cinq et laisser la sixième filer pour aller raconter son histoire à un journal, sous l'emprise d'un maléfice qui ne lui laissait guère le choix.
Harry mit en regard le rapport des Aurors qui s'étaient chargé de la « cueillette ». Des sortilèges d'Entrave, maléfice du Saucisson, rien que de très classique, finalement. La presse autant que les Aurors n'avaient pas vraiment fait grand cas de cette histoire.
Le nom de « Vengeur Masqué », pondu par Rita Skeeter, fut mentionné pour la première fois lors d'une des plus grosses affaires, la capture des Carrow. Ce coup-ci, le justicier s'était montré un peu plus... créatif, à en croire leurs dossiers médicaux. Et leur avait infligé une punition en rapport avec leurs crimes. Alecto qui avait été pendant un temps Professeur d'Études moldues lors de cette parodie d'année scolaire à Poudlard, avait été purement et simplement privée de sa magie. Elle s'était suicidée six jours après en se tranchant la carotide avec un bout de verre.
Amycus quant à lui avait conservé ses pouvoirs, mais était victime, de façon complètement aléatoire, de « crises » dont les effets s'apparentaient à ceux du maléfice du Cruciatus, une douleur intense, contrôle moteur impossible... Lui aussi s'était suicidé.
Thorfinn Rowle était quant à lui victime d'hallucinations. D'après ce qu'il avait raconté aux Guérisseur de Ste Mangouste, il pouvait voir à n'importe quel moment un sorcier portant un masque et des robes de Mangemorts, l'attaquer soudainement, avec des sorts qui n'existaient que dans son imagination, apparemment, puisqu'ils n'avaient aucun effet physique sur lui.
Et les histoires que racontaient les victimes, quand on voulait bien les écouter et les consigner, racontait toujours cette même histoire : capture soudaine, parodie de procès, et sanction. Malfoy n'était donc pas le seul à avoir eu droit à ce « traitement de faveur ». C'était ensuite aux Aurors et aux Guérisseurs de ramasser les morceaux, et réparer les pots cassés. La presse et le reste du public vraiment que la partie immergée de l'iceberg.
Après plusieurs heures éprouvantes passées à assimiler toutes ces informations, les recouper dans tous les sens, et mettre en rapport les coupures de presse, les dossiers de la police magique ou ceux des Aurors et les dossiers médicaux, Harry y voyait finalement un peu plus clair.
En trois ans, il y avait eu une gradation, un progrès, une évolution. Le Vengeur agissait toujours de la même manière mais s'était montré de plus en plus téméraire et théâtral, punissant ses victimes avec des sorts et maléfices qui bien souvent n'existaient même pas, spécialement conçus pour cette unique utilisation, témoins d'une immense puissance magique. La création de sortilèges était un exercice difficile en soi, presque impossible pour beaucoup de sorciers, mais des sortilèges adaptés à la personne qui était destinée à se les voir infligés ? C'était extraordinaire.
La couverture médiatique s'était mise en place peu à peu. Ce n'était qu'au bout d'un an, et dix-huit agressions, que Rita Skeeter elle-même avait commencé à suivre l'affaire. C'était après ça que le Vengeur avait engagé des actions publiques, jetant ses victimes dans la rue et les pendant à des arbres. Il n'était donc pas tout à fait insensible à son succès dans la presse. Peut-être envoyait-il de lui-même certaines informations à la Gazette ? Ça pourrait expliquer au moins pourquoi Skeeter se rendait toujours aussi vite sur les lieux des agressions, quelque soit l'heure ou l'endroit... Voilà une piste à creuser.
Harry notait au fut et à mesure ses découvertes. Il commençait à se faire une idée plus précise du Vengeur, désormais, et de sa conception tordue et cruelle de la Justice, et avait dressé une liste de choses dont il pouvait être plus ou moins certain :
- Né-moldu. (se renseigner sur les super-héros)
- Impliqué dans la guerre
- Très puissant (comment ? Pourquoi inaperçu ?)
- Étranger au Ministère – mais accès facile
- Probablement élève à Poudlard
- Me connaît personnellement ?
- Costume de Phénix → Gryffondor (à creuser) (impliquerait qu'il a connu Dumbledore) ?
Et, peu à peu, il commençait à se faire une certaine idée précise. Plus il avançait, plus il étudiait les éléments du dossier, et plus elle se confirmait. En lisant la liste des personnes qui avaient demandé à consulter les minutes des Grands Procès, un nom revenait régulièrement. Un nom qui pourrait bien être la réponse à la question qu'il n'osait pas vraiment se poser. Quelqu'un qui avait perdu beaucoup lors de la Guerre, qui aurait pu en retirer assez de ressentiment pour vouloir agir et se venger. Quelqu'un auquel n'avait pas pensé Harry depuis sept ans.
Dennis Creevey.
Merci d'avoir lu ! Ce chapitre vous a plu ? N'hésitez pas à laisser une review !
J.O.
PS : Alors, combien d'entre vous s'en étaient doutés ? Combien sont encore sceptiques ? ^^
