12 Âtrefeu 4€001, 10h
"...et donc, maître Aren, pourquoi pensez-vous que ce portail vers Oblivion a-t-il été ouvert ?
L'invocateur continua de scruter le visage de Vreden avec suspicion, mais ce dernier était trop bon acteur. Sa couverture d'émissaire du Conseil Impérial ne fonctionnait que trop bien, l'impérial avait tout prévu. Les fausses autorisations, la fausse lettre avec en revanche le véritable sceau du chancelier Ocato, temporairement dérobé à l'occasion... il lui avait suffit de se mettre dans la peau de son personnage et revêtir l'accoutrement adapté.
Vreden n'était cependant pas à l'aise dans sa robe de soie cramoisie, mais s'efforçait de ne pas le faire remarquer.
Le dunmer finit par lui répondre après un soupir, quand il fut incapable de trouver une raison de l'envoyer paître.
- Et bien, commença-t-il sur un ton professionnel, si j'avais moi-même voulu ouvrir un tel portail, ou ne serait-ce qu'une porte mineure, comme celle qui est toujours ouverte sous les murs de Kvatch...
Vreden hocha la tête pour l'encourager à continuer, les yeux rivés sur sa plume et son carnet, prêt à prendre des notes. Il lui sembla qu'une petite forme passa à l'extrémité de son champ de vision, derrière l'invocateur. La khajite s'était enfin décidée à entrer en action, ou plutôt dans les appartements du mage du château de Bravil, juste derrière son propriétaire occupé en ce moment avec "l'émissaire".
Pour s'assurer que Fathis Aren n'entendrait pas les cliquetis discrets de son loquet qui se faisait crocheté à quelques mètres de son postérieur, Vreden improvisa rapidement un monologue.
- Ecoutez, maître Aren, pardonnez-moi de vous interrompre. Le Conseil et moi-même avons entièrement confiance en votre expertise. Nous sommes parfaitement conscients du respect que vos pairs vous portent, tout comme la crainte probablement bien fondée des habitants non-mages de la région, et je peux vous assurer que nous avons recherché tous les experts en invocation de Cyrodiil, pour constater que vous étiez le meilleur.
L'invocateur croisa les bras et fronça légèrement les sourcils. Vreden remarqua le pli de ses lèvres, et interpréta son expression comme 'on m'a toujours dit de me méfier des compliments avant le "mais" '.
"Hélas, continua l'impérial, sauf tout le respect que nous vous devons, je me dois au vu de la situation élever une interrogation qui, je l'espère, ne vous ofusquera pas outre mesure - entendez que cela n'a rien de personnel, mais êtes-vous réellement en mesure de donner des réponses détaillées concernant cette Crise ? Si je me permets de vous dire cela, c'est que j'ai remarqué que vos explications sont malheureusement trop vagues, du moins pour le moment.
Rahn'Ji adressa un regard amusé à l'impérial et mima un applaudissement avant de refermer doucement la porte après être entrée dans la pièce.
Le dunmer eut un soupir appuyé.
- Je dois dire que je vous trouve culotté, monsieur... comment m'avez-vous dit que vous vous appeliez, déjà ?
Vreden passa en revue tous les noms de sa liste d'identités fictives.
- Damar Elarion.
- Soit. Je vous prie de m'excuser. Vous avez raison, je suis moi-même dépassé par les évènements, et malgré mon expérience je n'aurais jamais pensé qu'une telle chose soit possible. Que des mortels puissent ouvrir de tels portails, alors que seuls les daedra - dans une certaine mesure - en sont capables. De sombres savoirs ont été déterrés, voilà ce que je peux vous dire. Des arcanes cachées aux yeux de Tamriel pour de bonnes raisons, et en tant que telles, uniquement connues de ceux qui les ont découvertes. Je ne peux avoir que des théories sur le sujet, aussi veuillez prendre ceci en compte et montrer de l'indulgence envers l'aspect bancal de mes explications.
Vreden approuva avec bénévolence et commença à écrire.
Rahn'Ji inspecta patiemment la chambre. Elle était vaste et le mobilier était fourni, mais beaucoup d'espace n'était pas utilisé. Elle connaissait ce genre de chambre de château.
La khajite s'approcha de la commode la plus proche et commença à fouiller. Avec son habileté de voleuse, elle récupéra calmement les objets de valeur et les glissa dans un sac de toile, sans faire le moindre bruit ni bouger quoi que ce soit d'autre, et referma les tiroirs aussitôt qu'elle eût terminé.
Elle vida ainsi tous les meubles jusqu'à atteindre le lit. A sa gauche, il y avaient deux malles contre le mur. Elle déposa son sac et, avec un soupir de lassitude, se remit à crocheter.
Dents serrées, elle brisa deux crochets dans la serrure de la première mais parvint finalement à l'ouvrir. Elle s'empara des bourses d'or, d'un talisman et de deux anneaux, laissa les livres et autres parchemins et s'attela à ouvrir le second coffre. Elle cassa trois autres crochets dans le procédé mais, avec soulagement, vint à bout du loquet. L'invocateur ne s'était pas pris la peine d'enchanter les serrures pour empêcher qu'elles soient crochetées.
C'est quand elle en prit conscience que la khajite constata, à présent sans surprise, que l'objet de leur convoitise n'était pas gardé dans les appartements de Fathis Aren. Elle se consola en empoignant l'or et les pierres d'âmes qu'elle fourra dans son sac et se releva.
Encore une fois, avec un nouveau point de vue, Rahn'Ji parcourut la pièce du regard. Elle ferma son sac nettement alourdi, le fourra dans la grande besace de cuir qu'elle portait dans le dos et s'approcha du vasque de toilette aménagé dans le mur, à droite du lit.
La khajite tira sur les deux colonnes qui encadraient le vasque, mais elles étaient solidement fixées. Elle plongea son regard dans le bassin mais n'y vit rien de particulier.
Elle se recula et essaya de tirer sur les livres de l'étagère, sur une statuette posée sur une commode, sur le support à torche à côté de la porte. Mais rien ne fonctionna. Avec appréhension, elle se dirigea vers une alcôve dans le mur, elle aussi encadrée de petites colonnes. Avec un sourire de jubilation, c'est une fois en face du tableau qui trônait dans l'alcôve qu'elle vit les mécanismes derrière la colonne de droite. En tirant dessus, elle les déclencha et le mur bascula en arrière.
"Qu'est-ce que c'est que ce bruit ? S'interrompit Aren.
L'invocateur fit volte-face et ne vit évidemment rien de particulier dans le couloir désert, mais le son de la pierre râclant sur le sol était parfaitement audible.
Vreden réagit avec professionalisme. Il asséna un coup sec du plat de sa main dans la nuque du dunmer, qui sous le coup de la surprise avait oublié ses suspicions. Il s'effondra aussitôt. Vreden déposa son carnet ouvert sur une table, à sa gauche, en attendant que l'encre sèche. Il reboucha son encrier, essuya la pointe de sa plume sur un mouchoir, récupéra son carnet et rangea son matériel dans un étui. Puis l'impérial souleva sa victime en passant le bras du dunmer inconscient dessus son épaule pour le traîner jusque dans sa chambre. Il prit soin de s'assurer que le couloir était toujours vide avant d'entrer, et adressa un regard à la khajite satisfaite avant de déposer le mage dans son lit.
Sans un mot ou un regard de plus, il passa devant son acolyte et s'engouffra dans le passage secret. Rahn'Ji lui emboîta le pas sans se départir de son air satisfait. Même s'il n'en montrerait rien, au fond, elle savait qu'il l'était lui aussi.
(Leyawiin, au même moment)
Mazoga se planta devant les combattants de la Compagnie au garde-à-vous devant leur instructeur. Ce dernier désigna l'orque du regard.
"Compagnons, voici notre nouvelle recrue. Mazoga l'orque, chevalier du comte Marius Caro de Leyawiin, annonça-t-il d'une voix forte.
Elle soutint les regards posés sur elle, tantôt craintifs tantôt dégoûtés ou indifférents, et resta stoïque, comme à son habitude. L'instructeur lui adressa un regard pour lui intimer de rejoindre à présent les rangs et elle s'exécuta.
"Pour votre première mission, camarades, vous allez devoir vous rendre au village de Bord de l'Eau, car les habitants se plaignent d'un clan de gobelins qui attaque souvent pour voler leur bétail.
Il se retourna pour récupérer une petite bouteille dans une caisse, posée sur une table. Il la leva pour leur présenter.
"Vous allez tous recevoir un flacon de Sève d'Hist. C'est un simple tonique que la Compagnie utilise pour renforcer l'aptitude de ses hommes au combat, ce qui augmente nos chances de remplir à bien nos contrats sans fioriture ni pertes. Je vous souhaite bonne chance. Faites ça bien, camarades, car vous représentez la Compagnie à présent."
Et il distribua les flacons. Quand elle y but le liquide épais et sirupeux à la saveur de menthe poivrée, elle se rappela sa conversation avec Orfend à l'Auberge des Trois Soeurs. A son habitude, il avait commandé une bière au miel mais avait du se rabattre sur une boisson au rabais. Elle avait choisi, pour une fois, quelque chose d'alcoolisé pour l'occasion, une spécialité de la maison qui avait la même saveur. Une sorte de vin épicé à la lavande et à la lavande - du moins, c'est ce que son palais lui disait.
"Mazoga, je sais que cette idée ne vous enchante pas, mais encore une fois, je crois que Modryn a raison. Nous n'avons pas vraiment le choix, je serais un trop mauvais candidat pour la Compagnie. Ils verraient tout de suite que je suis un imposteur.
Elle avait siroté son vin en évitant son regard.
"Libre à vous de m'en vouloir, mais ça me peine quand même un peu. Je ne ferai que compromettre la mission et nous mettrai en danger tous les deux. J'en suis vraiment désolé. A vrai dire, j'ai même honte de ne vous êtes aucune aide.
- Mais comme l'a dit Modryn, ils croiront bien plus facilement qu'une orque aigrie trahit la guilde plutôt qu'un nordique jovial. Il est bien connu que les orques sont prompts à la fourberie. Si c'était le nordique, ils y verraient plutôt la lâcheté d'un ivrogne, ce qui les intéresseraient moins.
- Mazoga, s'il vous plaît...
- Rassurez-vous Orfend, non, je ne reviendrai pas là dessus. Je sais à quel point vous me respectez. Vous êtes peut-être dénué de ces idées qu'ont les gens sur les races des autres, mais trop rares sont ceux qui pensent comme vous. Je pensais pouvoir trouver l'honneur en rejoignant la guilde des guerriers, avait-elle continué avec une certaine amertume, et pendant un moment je croyais que les gens que j'aidais me respectais un peu plus. Mais gratitude et respect sont deux choses distinctes. Ils étaient juste soulagés que quelqu'un leur soit venu en aide, même si c'était une orque.
Elle termina son verre d'une traite, sous le regard triste de son compagnon qui ne savait pas quoi dire.
"Je ne compte pas trahir la guilde. Mais cette mission sera ma dernière. Ne vous sentez pas redevable, Orfend, mais j'ai accepté de la faire pour vous. En gage de remerciement, ou en cadeau d'adieux, voyez cela commme vous voudrez. Après cette mission, je quitte la guilde pour de bon.
Une main se posa sur son épaule, et elle cessa de fixer le fleuve en rêvassant. Elle sursauta et regarda le nordique en armure comme s'il sortait du néant.
- S'cusez, mam'zelle, mais on va avoir besoin de tout le monde. Un clan de gobelins, vaut mieux l'affronter tous ensemble, même si on a prit leur tonique, on sait jamais.
Elle ne savait pas comment elle était arrivée au village en même temps que ses camarades, mais sans qu'elle sut pourquoi, Mazoga avait la sensation qu'il n'y avait pas d'inquiétude à avoir. La Compagnie avait probablement un Cercle de Portation installé dans son hall. Elle avait du rêvasser en marchant dessus et son regard s'était perdu.
Elle suivit le nordique et l'immita lorsqu'il dégaina son épée.
"Ils sont déjà là, ils ont envahi le village !
Derrière la ferme, elle vit les gobelins attroupés dans l'étable. Ils étaient très nombreux mais ne portaient pas d'armes, juste des outils qu'ils avaient du ramasser dans les maisons. Elle supposa que les habitants s'étaient enfui sitôt qu'ils avaient aperçu les créatures.
La Compagnie chargea. Elle se rua à son tour sur leurs ennemis qui prenaient la fuite et fit chanter son marteau. Une étrange chaleur s'emparait d'elle et enfiévrait son esprit. Elle remarqua qu'elle ne sentait plus aucune fatigue, qu'elle pouvait manier son marteau avec aisance, comme s'il était aussi léger qu'une branche, que son armure semblait peser aussi peu que des vêtements.
Elle s'imagina que les gobelins avaient le visage de Modryn et déserva sa rage sur eux. Deux d'entre eux lui échappa et crurent pouvoir profiter du chaos pour se cacher dans une maison. Elle enfonça la porte d'un coup de pied mais ne vit rien que des meubles. Avec un grand rire, elle souleva le lit sans effort et les gobelins en dessous se mirent à crier. Elle laissa le sommier leur retomber dessus et se campa sur ses deux pieds. Elle leva son marteau au dessus de sa tête.
- Mazoga, non !
La voix lui transperça le crâne comme un trait de glace pure. Elle écarquilla les yeux sous la surprise et manqua de lâcher son arme. Soudain, il lui sembla qu'une grande fatigue s'emparait d'elle. La chaleur la quitta aussi subitement qu'elle s'était imiscée et le poids du métal sur son corps se fit sentir. Elle se retourna et posa son marteau sur le lit.
Orfend la regardait. Il semblait hors d'haleine, et... blessé. Son visage était gonflé de contusions et son bras gauche pendait le long de sa hanche. Il avait l'air... effrayé.
- Qu'est-ce qui se passe ? Demanda-t-elle d'une voix pâteuse.
Elle eut brusquement envie de vomir. Sa tête pesait maintenant plus lourd que son armure et ses jambes flageollaient. Elle s'assit sur le bord du lit et baissa les yeux. Son armure neuve était maculée de sang. Ses mains... tout son être suait le sang.
Sans qu'elle sut pourquoi, elle eut un haut-le-coeur. Elle avait l'habitude de l'odeur du sang frais, mais cette fois, l'odeur la répugnait. Elle eut un rire saccadé.
- Serais-je ivre après un simple verre de vin ? Serais-je malade après un simple verre de vin ?
Elle tremblait et la tête lui tournait. Elle se laissa tomber sur le côté.
"Et pourquoi ai-je aussi froid après avoir autant courru... ? Mais au fait Orfend, que faites-vous là...
Et pourquoi entendait-elle des pleurs étouffés ? Orfend pleurait-il ?
Le nordique s'approcha d'elle. Il avait peur, elle le voyait dans ses yeux. Mais il n'avait pas peur d'elle, il avait peur pour elle. Il ne pleurait pas, cependant.
- Ne vous en faites pas, Mazoga. Ca n'était pas votre faute. C'était la drogue de la Compagnie. Vous ne pouviez pas savoir. Nous... aurions du nous en douter...
Il s'écarta un instant. Avec un cri, deux enfants terrorisés sortirent de sous le lit. Il les retint du bras.
"Fermez la porte et cachez-vous dans ces barils, dans le coin, leur ordonna-t-il dans un souffle. Elle ne vous fera pas de mal, moi non plus, mais eux dehors, s'ils rentrent... je ne sais pas.
Il se tourna de nouveau vers Mazoga, mais ses yeux étaient blancs et de la mousse perlait à ses lèvres ouvertes.
