Etait-ce un grognement qu'il avait entendu monter dans la gorge de son cousin ou bien un écho de l'orage qui sévissait dehors depuis le début de la soirée ?
L'espace d'un instant aussi il avait vu ces sombres iris prendre une lueur ambrée, surement un jeu de lumière d'une quelconque chandelle allumée dans la pièce.
Son visage enfin. Il aurait juré que quelque chose de bestial, de sauvage avait déformé fugacement ses traits.
Mais c'était de toute évidence un effet de son imagination car en regardant Shigure de près celui-ci n'avait rien de dangereux ni même de menaçant. Il était au contraire détendu, l'incarnation même de la douceur. D'un calme quasi-surnaturel, presque glaçant.
Arashi no mae no shizukesa, le calme avant la tempête. C'est la pensée qui traversa fugacement son esprit avant d'être rejeté par une autre voix, celle de la raison.
C'était Shigure dont on parlait. Malgré tous ses défauts il n'avait pas une once de malveillance en lui. Il était juste sujet aux blagues idiotes et de mauvais goûts comme en témoignait celle de ce soir, ce qui lui couterait extrêmement cher. Bon sang quelle mouche l'avait piqué pour prendre ainsi Akito comme cible, pour oser le tourner en ridicule et commettre l'ultime affront de le toucher ? Et il souriait, toujours, visiblement satisfait de l'effet qu'avait obtenu son histoire.
Etrange paradoxe avec Akito qui tremblait de rage, en proie à une fureur telle qu'il n'en avait jamais été témoin par le passé.
- Chien ! A genou devant ton maître !, ordonna Akito, livide, impérieux.
- Et bien, et bien ! Mon histoire vous aurait-elle à ce point déplu ? S'exprima le chien avec surprise.
« C'est pourtant la coutume, raconter une histoire au chevet du malade, même si celui-ci est un adulte. »
Et toujours aussi calme, comme si la rage du chef de famille ne l'atteignait pas, comme s'il en faisait peu de cas. Un moucheron que l'on balaye d'un revers de la main.
Il croisa le regard, amusé ?, de Shigure tandis qu'Akito se dirigeait vers lui et lui assenait une gifle si puissante qu'il en recula de plusieurs pas sous l'impact, un fin filet de sang s'écoulant de la commissure des lèvres.
Et toujours aucune réaction du chien en dehors de ce sourire.
Et c'est avec une horreur indescriptible qu'il regarda Shigure passer lentement sa langue sur la fine entaille et en lécher avec une délectation non-feinte le liquide carmin, le tout sans quitter Akito des yeux, une lueur de provocation mêlée de satisfaction et de ravissement dans le regard.
Et toujours ce sourire.
Mais celui d'un prédateur à présent.
La tempête qui suit l'accalmie.
Au bord de l'apoplexie Akito releva la main, en ferma violemment les doigts et propulsa une nouvelle fois son poing vers sa victime du moment, qu'il n'atteignit cependant jamais.
- Pauvre petite chose fragile et délicate. Si faible, si chétive. Un souffle de vent et la voilà partie, s'éleva une voix railleuse et cruelle, et terriblement fascinante, aux antipodes du caractère habituellement bon-enfant et roublard du chien.
Et à chacun de ses mots les doigts de son cousin raffermirent leur prise sur le poignet qu'ils avaient saisi au vol.
A présent Akito se débattait et cherchait à se libérer de cet étau, renversant un lourd butsudan* en bois de cerisier et les quelques offrandes qui l'accompagnaient dans sa pauvre tentative de fuite, futile et inutile.
Le voir ainsi gesticuler, tirer en arrière, se crisper et s'essouffler sous l'effort déployé sembla plaire énormément à Shigure qui ne lâchait pas la scène du regard, sûr de sa force et de son emprise.
Une voix venant de derrière eux les fit soudain sursauter tous les trois. A aucun moment ils n'avaient perçu la présence d'un intrus, plongés comme ils étaient dans cette représentation absurde et irréel.
- Shigure.
Kyo, car c'était lui cette voix éraillée et faible, se tenait à l'embrassure de la porte, tremblant, le souffle court, les cheveux en batailles, aussi blanc qu'un linceul à l'exception de ses joues cramoisies, une fine pellicule de sueur perlant à son front. Il semblait avoir toutes les peines du monde à se maintenir debout mais un sursaut de fierté l'empêchait de prendre appui sur le mur à sa gauche.
Mais c'était surtout ces yeux rouges qui captèrent son attention, à la fois éteints et fiévreux, à demi-fermés par l'épuisement et une douleur semble-t-il terrassante mais en même temps écarquillés par la surprise et l'angoisse.
Kyo et lui partageait à cet instant et sans le moindre doute le même rôle, celui du témoin dépassé qui évolue dans une réalité alternative ou dans un rêve crédible et totalement improbable, et qui veut comprendre ce qui se passe, qui veut des réponses pour revenir à la normale même si celle-ci est détestable car c'est moins terrifiant que ce qui se déroule sous ses yeux.
- Tu ne devrais pas être là Kyo Kun, retentit la voix empli de bienveillance du chien, en totale contradiction avec celle employé jusque-là, ou plutôt jusqu'ici car jamais il n'avait entendu le chien employer une telle douceur lorsqu'il s'adressait à quelqu'un.
Cela ne passa pas inaperçu au chat non plus qui se crispa, en proie à la confusion et à la surprise.
Kami Sama, quels monstres avaient-ils été pour que ce garçon réagisse ainsi à une démonstration de gentillesse ?
- Shigure-Sama, que fais-tu ? demanda timidement le chat en avançant de quelques pas, visiblement sur la défensive, comme s'il s'attendait à ce que toute cette situation se retourne contre lui.
Et une douce tristesse traversa les traits de l'écrivain. La réaction de leur jeune cousin semblait l'avoir touché, presque blessé.
- Ce que quelqu'un aurait dû faire depuis bien longtemps, lui répondit-il doucement tout en reposant son regard une nouvelle fois empli de mépris et de … haine ? ... sur le chef de famille.
- Mais … mais … c'est Akito …
- C'est Akito oui, grogna le chien.
Non, pas un chien. Un loup, comme dans l'histoire.
Comment avaient-ils pu être aussi aveugles tout ce temps et ne pas voir la véritable nature de leur cousin ? Ils étaient tellement enfermés dans leur misérable vie qu'ils ne regardaient pas plus loin que les apparences, prenant pour acquis les peut-être et les si.
« Un Dieu autoproclamé qui n'a pas conscience qu'il n'est rien d'autre qu'une pathétique imitation d'être humain. »
Sauf Shigure apparemment.
Mais après réflexion c'était logique. Il était l'écrivain après tout, celui qui regarde le monde, le déchiffre, le traduit avec des kanji, le met en place et l'anime. Celui qui analyse et va au-delà des choses.
- Monstre ! Cesse de traîner et viens m'aider, vociféra soudain Akito qui se débattait toujours tel un pantin désarticulé mais fixait le chat avec dégoût et mépris.
Un craquement sec et effroyable retenti dans la pièce, suivi presque immédiatement d'un hurlement de douleur.
Akito était tombé à genou et tenait son membre à présent brisé contre la poitrine.
- Ne … l'appelle … pas … comme ça ! Jamais plus ! Il vaut mille fois mieux que toi ! En fait c'est même lui manquer de respect que de le comparer à quelque chose d'aussi vil et répugnant que toi.
Shigure se tourna ensuite vers le chat, une lueur de folie meurtrière dans ses iris à présentes flamboyantes et pointa le doigt vers sa victime.
- Regarde-le Kyo ! Regarde le bien, et toi aussi Kureno, regardez cet homme que tous craint. A genou, sanglotant et suppliant qu'on vienne à son aide. Il est beau notre Dieu. Ce n'est rien de plus qu'un parasite qui se nourrit de la peur et de la haine qu'il engendre.
Brutalement il sembla prendre conscience de quelque chose et son visage s'emplit d'inquiétude. Ce put-il qu'il ait enfin réalisé la portée de ses gestes, qu'il se soit réveillé de cet état de folie furieuse qui l'habitait ?
- Tu dois t'en aller Kyo Kun. Son cri a dû alarmer toute la maison. Pars avant qu'il ne soit trop tard.
- Et toi ? murmura doucement le chat, indécis, anxieux.
- Je reste. Et je termine ce que j'ai entrepris.
- Et lui ? fit le chat en désignant Akito du menton.
- Tu ne devrais pas te soucier de son sort Kyo Kun. Pas après tout ce qu'il a fait, ce qu'il t'a fait et peut encore te faire. Hé oui, je sais quel sort t'attend, celui qui est réservé au maudit du signe du chat. Pas un ne l'ignore parmi les ainés.
« Et je suis désolé de ne pas être intervenu plus tôt pour t'aider, pour te soutenir. J'aime penser que j'attendais juste le bon moment, que si j'ai agi ainsi c'était pour tromper Akito, ne pas semer le doute quant à ma dévotion envers lui, mais ce serait te mentir et me mentir par la même occasion. J'ai été lâche, et toi, et Yuki, et les autres, même Kureno, en ont payé le prix. J'ai été lâche et égoïste, avec ma vengeance et ma haine comme seule ligne conductrice. »
Avec ces quelques phrases Shigure paraissait avoir vieilli de dix ou vingt ans, les épaules voutées par la culpabilité et la honte, par le poids d'une conscience dont il ne parvenait pas à se libérer.
Et Kyo qui le fixait comme s'il faisait face à un inconnu, un inconnu qui le regardait avec les yeux de l'affection et de l'acceptation. Qui le reconnaissait pour ce qu'il était, un être humain à part entière.
Kyo dont les yeux s'embuèrent un instant.
Kami Sama. Ils avaient tant à se faire pardonner auprès du chat, tous autant qu'ils étaient.
Et soudain comme si rien n'avait été dit Shigure se redressa, froid et déterminé.
- Mais c'est fini maintenant, et tu n'as plus à t'en soucier.
- Que veux-tu dire … que vas-tu lui faire ? s'exclama le jeune garçon, bien plus vivant que quelques minutes plus tôt. Plus effrayé aussi.
Et nul besoin de réponses exprimées à voix hautes, les traits fermés et le regard dur de Shigure parlaient d'eux-mêmes et ne laissaient aucune place au doute.
- Non … Tu ne peux pas, cria soudainement le chat ce qui les fit tous sursauter, enfin ceux se tenant encore sur leurs jambes, Akito étant toujours au sol.
Les tremblements secouants le corps du chat s'étaient accentués, un peu plus encore et on pourrait parler de spasmes.
- Kyo Kun, tu devrais t'assoir murmura-t-il en se rapprochant de son cousin avant de poser sa main sur son épaule. Etrangement le chat ne se déroba pas. Il était bien plus concentré sur le chien qui se tenait à quelques mètres de là, surplombant Akito de sa hauteur.
- Non … non … non, entendit-il le félin murmurer entre deux souffles, la main posée sur sa poitrine qui se soulevait maintenant à un rythme anormal. Une chaleur bien trop élevé s'échappait de son corps contracté.
- Kyo ? s'enquit le chien qui visiblement avait vu les lèvres du chat bouger mais n'en avait pas capté le sens.
- Je ne te laisserai pas le tuer, je ne te laisserai pas devenir un assassin.
- Ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici Kyo, mais de lui. Et du pouvoir qu'il s'octroie sur nous. Même les despotes doivent un jour rendre des comptes et subir les conséquences de leurs actes.
- Mais ce n'est pas à toi de le faire. Tu n'es pas juge, et encore moins bourreau.
- Personne ne l'est jamais, on ne nait pas ainsi. Mais donne à une personne une vie de souffrance et de misère, donne-lui toutes les raisons du monde de développer en son sein de la haine et une fureur sans catalyseur ni fourreau, donnes-lui quelque chose aussi à protéger et elle le deviendra sans aucun scrupule. Si demain Akito s'en prenait à Tohru Kyo que ferais-tu ?
Le chat se tendit brutalement et le silence laissa place au débat.
Shigure reprit d'une voix plus posé, et infiniment las.
- Tu comprends maintenant. Je n'ai pas d'autre choix.
- Je comprends l'intention, c'est la solution que je ne partage pas. Tu ne peux pas le tuer Shigure, tu ne peux pas.
- Vois-tu une autre perspective? demanda le chien avec une infinie tristesse.
Plus rien ne semblait exister dans leur petit monde en dehors d'eux deux. Il n'aurait pas été autrement étonné qu'ils sortent de la pièce pour aller terminer leur conversation dans les jardins adjacents.
- Crois-tu que les autres membres, les non-maudits accepteront son éviction ou même toute sanction ? reprit le chien avec verve.
Puis plus doucement et avec une tendresse non dissimulée, presque admiratif :
- Malgré ce que tu as enduré tu es parvenu à rester un enfant, avec cette innocence et cette conscience de ce qui est bien ou pas, et c'est bien. C'est vraiment bien. Tu es plus fort que moi qui n'aie jamais pu le faire. Et je te souhaite de rester ainsi le plus longtemps possible car il ne fait pas bon de te promener dans mon monde. Trop de ténèbres et de violence, de cynisme et de haine. Et elle te consume cette haine, elle te ronge les os, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que ça, ça et le besoin que ce qui l'a forgé ne se reproduise jamais, qu'elle ne fasse pas d'autres victimes.
- Mais … non … ce n'est pas toi. Tu es Shigure, tu es fort, tu es … tu es …
- Peut-être Kyo-Kun, fit Shigure en croisant les bras et en s'appuyant contre le mur avec nonchalance, « mais ne te trompes pas Kyo, je ne suis pas quelqu'un de bon. C'est même le contraire. Ce que je m'apprête à faire je le prépare depuis très très longtemps, c'est le but de ma vie, et crois-moi quand je te dis que j'y prendrai certainement du plaisir.
- Non, je refuse de te voir comme ça.
- Alors va-t'en, il n'y a pas de honte à battre en retraite, toutes les batailles ne sont pas bonnes à gagner, c'est là-même la marque des sages. La porte est derrière toi. Et c'est ce que tu as de mieux à faire. Je ne veux pas que tu assistes à ça. Toi non plus Kureno. Partez ! Partez pendant qu'il est encore temps.
Il vit le désespoir envahir le visage du chat, en proie à une bataille intérieure intense. Similaire à celle qu'il ressentait. L'espace d'un instant il crut que son jeune cousin allait obtempérer quand soudain il vit une étincelle s'allumer dans ses prunelles
- Baka Inu !, s'emporta le jeune homme les poings crispés le long de son corps et les joues empourprées par la colère.
Et lui Kureno, connu à tort pour être aussi inexpressif qu'un bloc de glace, ne put s'empêcher de retenir un sourire. La vie et la normale reprenaient finalement leur droit. Le chat allait sortir ses griffes.
- Crétin congénitale ! Ne vois-tu pas que tu te plantes sur toute la ligne ? Tu parles d'avoir été égoïste avant mais tu le deviendras vraiment si tu fais ça. Qu'est-ce que tu fais des gens qui tiennent à toi et que tu vas laisser derrière ? En faisant ça tu les trahiras, tu trahiras la confiance qu'ils ont placée en toi pour les aimer, pour les aider, pour les soutenir. Hatori, Ayame, Tohru, Rin, et même ce sale rat. Ils t'apprécient et te respectent. Je t'apprécie et te respecte, même si je ne sais pas pourquoi, la moitié du temps tu te fous de ma gueule et l'autre moitié tu me manipules et me contrôle. Tu es celui qui nous maintient uni, qui nous permet de regarder le futur avoir moins d'incertitude et d'angoisse. Qu'est-ce qui va se passer si tu n'es plus là ?
- Rien, il ne se passera rien, vous aurez enfin un avenir, sans personne pour vous empêcher de le vivre comme vous l'entendez. C'est pour ça que je fais ça, mon ultime acte d'amour.
Aurait-il été sous sa forme de chat qu'il aurait pu voir son cousin se hérisser les poils du dos et se mettre à siffler, menaçant. Au lieu de ça le jeune homme serra les mâchoires à s'en briser les dents, les yeux assombris par la fureur, des larmes de rage lui brouillant le regard.
- Arrête de vouloir jouer les bons samaritains, arrête de me prendre pour un idiot. C'est avant tout pour toi que tu fais ça, cracha-t-il avec hargne en s'avançant vers le chien, ne s'arrêtant que lorsque son index toucha la poitrine de son interlocuteur qu'il martela à chaque mot exprimé d'un geste sec, comme s'il voulait ainsi donner plus d'impact à ses propos, les graver dans la chair.
- Ne nous fait pas l'insulte de nous prendre comme prétexte pour justifier tes actes Shigure, on ne t'a rien demandé. Et même si c'est réellement ce qui te motive ne crois-tu pas qu'on a déjà assez souffert comme ça sans avoir à subir en plus le poids d'être les responsables involontaires d'un meurtre ? Est-ce que Kisa et Momiji et les plus jeunes doivent abandonner leur innocence pour pouvoir évoluer librement ? Est-ce cela le prix à payer ? Le libre arbitre contre la paix de l'esprit ? Je n'en veux pas. Et ils ne le voudront pas non plus. Tu ne peux pas nous demander ça Shigure, tu ne peux pas nous demander un tel sacrifice, ou plutôt nous l'imposer. C'est cruel. Ne fait pas ça. Ne nous fais pas ça. On est une famille, c'est ce que tu aimes nous rappeler quand Yuki et moi nous nous battons. Une famille. Ne reviens pas sur tes paroles. Pas ça. On a besoin de toi Shigure. J'ai besoin de toi.
Les larmes coulaient librement maintenant sur les joues dénuées de toute couleur de Kyo, sans aucune retenue, des larmes non plus de colère mais de douleur, d'angoisse. Le doigt avait cessé son martellement pour laisser place à deux mains qui empoignaient désespérément le col d'un kimono et en secouait faiblement le propriétaire.
- Je refuse de vivre avec ça Shigure. Ne nous fait pas vivre avec ça, s'il te plait, car ce sera tout sauf une vie. Savoir que nous la devrons grâce à des mains tachées de sang, à cause de ton sacrifice. Tu sais que jamais ils ne te laisseront t'en tirer. Ils simuleront un accident ou une maladie. Tu ne franchiras jamais le seuil de cette maison. Tu ne rentreras jamais à la maison. Je préfère encore être enfermé pour le restant de mes jours que de traverser cette nouvelle tragédie. Ne fais pas ça, ne pars pas. Ne nous abandonne pas.
Le corps du chat était à présent secoué de sanglots, tout juste parvenait-il à articuler ses mots qui se coinçaient douloureusement dans sa gorge.
Shigure avait réussi là où tous jusque-là avait échoué : il venait de briser la carapace du chat.
Et il savait le chien en avoir conscience lorsqu'il le vit prendre son cadet dans ses bras et le plaquer contre sa poitrine, lui passant la main dans le dos, sur la nuque, lui caressant les cheveux, comme un parent voulant calmer un enfant apeuré.
- Tout ira bien Kyo, tout ira bien, murmura-t-il tel un mantra, une promesse qu'il voulait surement apaisante mais qui eut l'effet contraire quand le chat se dégagea brutalement de l'étreinte du chien et le plaqua violemment contre le mur deux mètres plus loin, fou de rage.
- Comment … comment peux-tu dire ça ? Comment tout pourrait bien aller ? Tu veux tout détruire, hurla-t-il.
Si le cri de douleur d'Akito n'avait pas attiré l'attention aucun doute que c'était chose faite maintenant.
Shigure plaça doucement ses mains sur les épaules de son cousin puis sur ses poignets, sans pour autant chercher à se dégager.
- Pas détruire Kyo, jamais détruire. Juste changer un système qui ne fonctionne pas.
- En l'éliminant ? C'est la même chose pour moi.
- Si juste l'éloigner, l'effacer de notre vue suffisait ne crois-tu pas que je le ferai ?
- Sincèrement ? Non. Tu es tellement égaré dans ton désir de vengeance Shigure, je ne sais plus quoi croire.
- Que veux-tu que je te dise ?
- Dis que tu vas remettre tes plans à plus tard, que tu vas en discuter avec nous. Si on est uni on trouvera une solution. Une meilleure. Fais-nous à ton tour confiance.
- J'aimerai Kyo, je voudrais par-dessus tout pouvoir le faire…
- Alors qu'est-ce qui t'en empêche ?
- Juste … juste … je … je ne sais pas comment faire.
Shigure ressemblait à un jeune enfant à cet instant, penaud, perdu, se mordant les lèvres, appréhendant la réaction des adultes qui l'entouraient, c'est-à-dire lui-même et Kyo, et dans une moindre mesure Akito qui semblait plongé dans un état second, enfermé dans un monde de douleur dont il était peu coutumier.
- Faire quoi ? demanda le chat, confus devant l'insécurité manifeste du chien mais aussi par ces propos dont il ne comprenait pas le sens.
Tout comme lui.
- M'appuyer sur quelqu'un d'autre, lui répondit doucement leur cousin, le regard fuyant.
« Je ne sais pas comment on fait. Toute ma vie j'ai calculé, j'ai planifié, j'ai pris mes décisions par moi-même sans jamais consulter quelqu'un d'autre. Même lorsque j'étais entouré j'ai toujours été seul, dans ma tête, dans mon esprit. Je ne sais pas Kyo. Je ne sais pas. »
- Tu apprendras, baka ! s'impatienta le chat. « J'y suis bien arrivé moi ! Grace à toi. Et à Tohru. Si moi j'ai pu le faire …»
Puis plus posément, avec une infinie patience, d'une voix similaire à celle de Kazuma Sempei lorsqu'il enseigne à ses élèves un mouvement difficile il poursuivit:
- Tu apprendras Shigure-Sempai.
Et pour la première fois depuis le début de soirée il vit le chien être envahi par l'indécision. Et le chat le vit aussi car il continua plus déterminé que jamais :
- Shigure ! Aujourd'hui grâce à toi je me suis senti réellement accepté pour la première fois depuis que Maître Kazuma m'a officieusement adopté. Tu ne sais pas ce que ça veut dire pour moi. Ce regard que tu me lances, celui qui dit que je compte pour toi, il n'y a que trois personne à me l'avoir jamais adressé sincèrement. Tu m'as redonné la force de me battre. Parce que je sais que quelqu'un se tiendra désormais à mes côtés à présent.
- Et je ferai en sorte que tu n'en doutes plus jamais, murmura Shigure en détournant le regard, le fixant sur le sol à ses pieds.
- Alors reste à nos côtés. Ne fais pas de mal à Akito.
- C'est trop tard Kyo, tout ça c'est bien trop tard, fit le chien en balayant la pièce d'un geste de la main pour appuyer ses propos comme si cela était l'évidence même, ce qui était pourtant loin d'être le cas.
- Comment ça ? demanda-t-il de concert avec Kyo. Il ne parvenait plus à demeurer à l'écart, en simple spectateur conscient du vent de changement qui soufflait. Toute sa vie il avait été passif, par obligation plus que par choix, mais là, enfin, il se sentait envahi par une bouffée de révolte. Shigure avait ce magnétisme et ce parlé du meneur, un leader né que l'on suivait les yeux fermés et dont jamais on ne questionnait les choix. Sauf lorsque l'on se nommait Kyo Sohma, mais c'était dans la nature du chat de tout remettre en cause, de contester, de ne rien prendre pour argent comptant. Sa plus grande qualité, sa plus grande souffrance également.
Il fut tiré de ses pensées par la voix fatiguée de Shigure :
- Parce que Kyo, Kureno … les choses sont déjà allées bien trop loin, il n'y a déjà plus la place pour faire marche arrière. Jamais Akito ne l'autorisera. Et il vous fera payer à tous les deux le fait d'avoir été témoin de son humiliation, de sa déchéance. Et ça je ne peux le lui permettre.
Cette dernière remarque sembla faire mouche avec Kyo qui se replia sur lui-même et se ferma au monde, en proie à une profonde réflexion, cherchant la solution à l'impossible. Il était bien la seule personne ce soir à rester fidèle à elle-même, à toujours se battre contre l'inévitable, refusant obstinément de baisser les bras.
Ce qui n'était pas son cas à lui. Malgré le bon sens il s'était laissé séduire par les paroles et les projets de Shigure-Sama, il s'était mis à croire à un monde sans Dieu ni Maître, il avait un instant gouté à la saveur délicate du mot liberté même si ce n'était qu'en pensée. Lui non plus n'aimait pas la manière pour y parvenir mais comme Shigure le passé avait laissé des traces, plantant ses crocs aiguisés dans son esprit, dans ses souvenirs, y plantant la graine de la colère et de la vengeance. Une infime part en lui, détestable, était heureuse que rien ne puisse plus être changé. C'était égoïste, et abominable, cela signifiait la mort de deux hommes mais le jeu en valait la chandelle. Et s'il le fallait lui aussi était prêt à donner de sa personne. Un seul geste de Shigure et il le ferait. Car le chien l'avait déjà quelque part libéré, de sa peur, de son devoir de soumission absolue, de sa prison dorée. Il n'était pas comme Kyo, il était faible, il lui fallait être guidé et il venait de trouver un nouveau meneur.
- Hatori, s'écria soudain le chat le faisant sursauter.
Hatori-Sama ? Qu'avait donc à voir là-dedans le taciturne médecin de famille ? Que diable pouvait-il faire pour réparer ce qui venait d'être brisé ?
Shigure semblait aussi déboussolé que lui.
- Baka. Il faut vraiment que je vous explique tout, s'exclama impatiemment le chat, visiblement exaspéré par leur absence de réaction. « Hatori. Son pouvoir. Il va pouvoir effacer sa mémoire. Comme avec Kana-San et la mère de Momiji. »
Mais oui ! Hatori !
- Non ! Il ne peut pas.
Des espoirs étouffés dans leur œuf.
- Il essayera au moins Shigure-Sama. C'est de toi dont il s'agit, s'agaça le chat, visiblement énervé par le manque d'enthousiasme de son ainé.
- Non Kyo ce que je veux dire c'est que humainement parlant il ne peut pas. Tu oublies une chose : il n'est pas là. Il est au chevet de Yuki, et au tien accessoirement, ou du moins là où tu devrais te trouver. Il n'aura jamais le temps d'être ici avant que tout se sache. Trop de monde, trop de mémoires à effacer. C'était une bonne idée mais malheureusement impossible à réaliser.
Le chat aurait tenu un objet que ses mains l'auraient assurément mis en pièces vu la violence avec laquelle il serra ses poings.
-. Il doit y avoir une autre solution. Je refuse de céder.
Et le rouquin se mit à marcher de long en large d'une démarche pesante, les sourcils froncés, les poings toujours fermés le long de son corps.
- Kyo-Kun, tenta d'intervenir son cousin après lui avoir laissé quelques précieuses secondes pour se calmer.
- Non Shigure-Sama !
Secondes qui n'avaient en fait servi qu'à renforcer la colère du chat qui il le savait détestait se sentir impuissant et désarmé.
- Kyo, tenta-t-il à son tour, « Shigure a raison », ce qui lui valut un regard reconnaissant de la part de ce dernier.
- Non ! Vous vous trompez tous les deux.
- Kyo, cesse de faire l'enfant, lâcha Shigure avec autorité ce qui eut le don d'immobiliser le plus jeune.
- C'est pas juste, s'écria-t-il.
- La vie n'est pas juste.
- On a tellement traversé, tellement subi, pourquoi le destin ne se met-il pas pour une fois de notre côté ! s'énerva le chat en cognant le mur de toutes ses forces.
- Il n'y a pas de voie tracée pour être heureux Kyo-Kun. **
- Oh. Tellement de sagesse qui sort de ta bouche Shigure. Attention tu pourrais finir par devenir intelligent, décréta sarcastiquement le chat mais personne n'était dupe, le sourire moqueur qu'il arborait n'atteignant pas ses yeux qui une fois de plus semblaient sur le point de s'embuer. Non personne n'était dupe et encore moins le chien qui à son grand étonnement décida pourtant d'entrer dans le jeu initié par son cousin.
- Ca contrebalancerait avec le fait que tu deviens un parfait idiot, gamin.
- De quoi ?
- Ce matin tu étais aux portes de la mort, impossible de te faire réagir ni même ouvrir les yeux, plus faible qu'un chaton. Et ce soir tu te tiens là, à rugir tel un gros tigre, à t'agiter, à cogner dans chaque surface dure en dépit du plus petit bon sens. Idiot, c'est ce que je dis. Quelque chose à en redire ? Non ? Tant mieux, se précipita-t-il d'ajouter sans laisser le temps au principal intéressé de réagir, cherchant par-là à le faire sortir de ses gonds.
Mais au final le chat, dont l'humeur était plus que changeante ce soir, décida de botter en touche et ne réagit pas. Pas de cris, de déchainement de fureur, d'indignation non contenue.
Au contraire la dernière remarque semblait avoir atteint le jeune homme plus qu'elle n'aurait dû, comme si elle touchait un sujet sensible. Il s'était figé, son visage avait une fois encore perdu en couleur et une lueur triste illuminait son regard.
- Kyo, résonna la voix à présent inquiète de Shigure qui lui aussi avait perçu le tumulte de son cousin.
- Pas idiot, bredouilla le chat, presque inaudible, « pas idiot ».
N'importe qui ignorant le tempérament du jeune homme aurait pu croire qu'il était vexé voir blessé, jusqu'à il y a vingt minutes il l'aurait pensé aussi, mais il savait à présent qu'il n'en était rien. Ces deux mots à peine articulé n'avait aucun destinataire attitré, il était probable que Kyo n'ait jamais eu l'intention de les prononcer à voix haute comme l'attestait la surprise qui illuminait son regard, avant de laisser place à d'autres émotions qu'il mit quelques instants à identifier, et quelques secondes supplémentaires à intégrer tant elles étaient éloignées de la personnalité quelque peu explosive du maudit.
Contre toute attente le chat se montrait gêné, et troublé, presque fuyant.
Fuyant.
Kyo.
Le monde aurait cessé de tourner autour de son astre qu'il n'aurait pas été plus étonné.
Qu'avait bien pu dire l'écrivain pour provoquer pareille réaction ?
En dehors de le qualifier d'idiot. Ce qui n'était pas loin de la réalité il fallait bien le reconnaître.
Il pouvait lire les mêmes interrogations chez le plus âgé.
- Kyo ?
- Laisse tomber Shigure.
- Non, je suis curieux, dis-moi, dis-moi, dis-moi, Shigure s'était mis à sautiller tel un enfant hyperactif en manque de sucre.
- Plus tard, si on s'en sort.
- Promis ? s'écria le chien les yeux emplis d'étoiles.
Ça c'est sûr l'écrivain n'avait pas son pareil pour dissiper la tension, pour preuve le regard mi-exaspéré mi-amusé de l'adolescent. Même lui ne put refreiner le sourire qui envahi ses lèvres.
- Fais déjà en sorte qu'on s'en sorte baka Inu, après on verra, répliqua sèchement le jeune, sans la moindre méchanceté derrière ses mots cependant.
Soudain un bruit de pas, d'une multitude de pas pour être exact, et les exclamations de personnes visiblement paniquées retentirent dans le couloir et se rapprochaient de plus en plus à chaque seconde qui passait.
Et il vit la même réalisation se répercuter sur le visage redevenu sérieux de ses cousins.
La même acceptation.
La fin arrivait.
Non pas au ralenti comme dans les films ou au contraire à grande vitesse, renversant tout sur son passage.
Elle cheminait juste, à son propre rythme.
Et soudain le silence retentit. Plus le moindre son. Les pas avaient cessé.
La fin était dans les murs.
Elle était derrière la porte.
Laquelle coulissa lentement, avec légèreté.
Et la fin fit son entrée.
Inéluctable.
Implacable.
Funeste.
.
Fin du Flashback.
.
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- Yuki-kun, murmura douloureusement Hatori comme si parler plus fort auraient pu troubler les morts,
« Yuki, je suis désolé, Shigure et Kyo ne sont plus»
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A suivre
* Butsudan (l'objet qu'Akito renverse en se débattant) : il s'agit d'une armoire avec des portes en bois qui entourent et protègent une icône religieuse, le plus souvent une statue ou un mandala. Littéralement ce mot signifie « maison de Bouddha » (définition Wikipédia).
Comme c'est Bouddha lui-même qui convoqua les douze animaux sacrés auprès de lui je trouve normal qu'il y ait un Butsudan dans la demeure, pas vous ?
** Il n'y a pas de voix tracée pour être heureux, est une phrase que j'ai aimée et donc retenue, issue d'un autre manga : X de clamp pour ceux qui connaissent.
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Bon ok. Je suis atroce et certains-certaines d'entre vous me détestes maintenant royalement. Mais que ça ne vous empêches pas de lire la suite même si je ne promets pas de me racheter non plus, mais au moins vous aurez les réponses à certaines des questions que vous vous posez. D'ailleurs je suis curieuse de les connaitre pour être sures de ne pas en oublier. Alors à vos claviers.
Sinon reviews d'insultes et de mécontentement ….. acceptés. Allez-y videz votre sac ^^
Enfin je suis vraiment désolé pour le laps de temps entre cette publication et la dernière, je n'ai pas réellement d'excuses autre que celle d'avoir dû réécrire ce chapitre 4-5 fois jusqu'à en être satisfaite moi l'éternelle insatisfaite. Seule la fin n'a jamais changé.
Bon j'espère qu'il vous aura plu quand même.
Et merci pour votre fidélité.
Petite réponse à la review de Imthebest : pour commencer merci beaucoup pour tes messages de soutien, j'avoue ça me motive beaucoup pour continuer. Pour répondre à ta question l'histoire du chien qui est loup est effectivement une histoire que j'ai inventée, pour souligner le caractère abordé par Shigure dans ma fic. J'espère que c'est réussi ^^
