D'accord, ce n'est pas le titre que j'avais annoncé. Mais cette fois-ci, ce n'est pas ma faute. Ce sont vos reviews qui m'ont inspirée et j'ai tellement aimé vos idées que je les ai - peut-être un peu trop - développées... Bref, les pestes arrivent au prochain chapitre, avec de l'action, mais en attendant j'espère que vous aimerez l'intervention de cette guest star...


D. D.


Arthur écarquilla les yeux. Puis secoua la tête, cligna des paupières et passa une main sur son visage. Euphrosine se serait presque mise à rire, si elle n'avait été occupée à froncer les sourcils.

Troisième cœur ? Brèche ? Voile ?

Elle ne comprenait strictement rien. Elle se racla la gorge en voyant que le garçon ne parvenait pas à retrouver sa voix.

- Ce n'est pas Terrence, clarifia-t-elle. "C'est mon frère. Il s'appelle Arthur."

Calcifer eut un ricanement désagréable.

- Ce n'est pas à lui que je parlais, dit-il en étendant une brève flamme rouge en direction de quelque chose qui se trouvait derrière eux.

Arthur et sa sœur se retournèrent d'un même mouvement.

Sous le préau abandonné, une figure vaporeuse avait surgi de l'ombre. C'était celle d'un grand jeune homme maigre, avec une longue queue de cheval et des lunettes rondes – ses traits et ses vêtements semblaient aussi fugitifs qu'un reflet dans une rivière. Les mains dans les poches de sa blouse de médecin, il souriait d'un air un peu embarrassé.

- Salut, lança-t-il.

Dans la lueur bleutée que la lune jetait sur les entrelacs de feuilles, il était encore plus irréel.

Arthur avala difficilement sa salive.

- Qu'est-ce qui se passe, exactement ? articula-t-il d'une voix rauque. "Vous… qui… Terrence Swanson ? Comment ? C'est quoi ce délire ?"

- Et lui, c'est Calcifer, pépia Euphrosine en s'accrochant au bras de son frère. "Le Calcifer des histoires !"

Le petit daemon de feu se rengorgea d'un air stupidement orgueilleux.

Le jeune homme s'avança et s'accroupit pour poser la main sur l'épaule de l'adolescent. Ses pas ne firent aucun bruit. Son corps transparent diffusait une légère lumière brumeuse.

- Arthur, c'est bien ça ? Je suis désolé de ne pas pouvoir te laisser le temps de digérer tout ça. Mais je n'ai que quelques minutes. Il faut que tu m'écoutes attentivement.

Euphrosine, fascinée, alternait les regards entre la silhouette argentée et le feu follet cramoisi.

- Vous êtes un fantôme ? demanda-t-elle soudain.

Terrence Swanson sourit. Il y avait dans ses yeux qui pétillaient derrière les lunettes un regard à la fois très jeune et très ancien.

Arthur repoussa la main glacée posée sur son épaule et se redressa.

- Ce n'est pas un fantôme, dit-il d'une voix altérée. "C'est un Patronus."

Calcifer fit tut-tut-tut-tuuuut avec ironie.

- Ce n'est pas tout à fait ça, corrigea le jeune homme tandis qu'une brève crispation froissait son visage lisse comme de l'eau. "Je suis l'essence de ce qu'est Terrence Swanson. Tu ne t'es pas trompé de beaucoup, mais la petite Euphrosine n'a pas non plus tort."

La fillette fit la moue.

- Je ne suis pas petite, grommela-t-elle.

Arthur lui ordonna de se taire d'un geste. Il attendit que l'apparition se soit relevée. Elle était bien plus grande que lui, mais le garçon la toisa fièrement.

- Qu'est-ce que vous nous voulez ? demanda-t-il d'un ton dur.

- Vous aider, dit Terrence d'un ton grave. "La Trace protège les enfants de ce monde des Mangeurs d'Ombres. Lorsque tu l'as faite disparaître, tu n'as pas seulement retiré cette protection, tu as aussi fait un accroc dans le Voile et c'est par là que les Evideurs se sont engouffrés. Ils ne cesseront jamais de vous poursuivre."

Euphrosine frissonna.

- Qu'est-ce que c'est, les Mangeurs d'Ombres ? Et pourquoi les… les Evideurs veulent-ils nous attraper ?

- Crois-moi, tu ne veux pas le savoir, grinça Calcifer.

Arthur serra les mâchoires.

- Je n'avais pas d'autre solution, murmura-t-il.

Terrence le regarda d'un air très triste.

- Je sais, dit-il doucement, avec un regard rapide vers la petite fille.

Et le garçon comprit que l'apparition savait.

- Ce bon vieux Calcifer vous guidera, reprit le jeune homme. "Ne le laissez pas vagabonder en pleine vue, il est trop mal-élevé et il attirera l'attention. Euphrosine vous alertera quand les Evideurs se rapprocheront. Ecoute ce qu'elle te dira, elle voyage beaucoup plus facilement que moi d'un côté à l'autre du Voile. Nous ne vous laisserons pas tomber."

Il s'interrompit et se gratta la nuque.

- Quand je dis Euphrosine, je parle de Miss Howler, bien sûr, pas de ta sœur. Elles sont liées par leurs prénoms et l'histoire qui y est rattachée.

Il parlait d'une voix pressée, mangeait à moitié ses mots comme s'il craignait de ne pas avoir le temps de finir ses phrases.

- Tu as raison d'aller au Manoir Malefoy. Tu trouveras beaucoup de réponses dans les carnets de Scorpius. Ne nous juge pas trop vite, Arthur. Nous étions très jeunes, à peine plus âgés que toi. Contre les Évideurs, il vaut mieux que tu utilises des sorts de protection plus que d'attaque, ils… ah, déjà. Zut. Je reviendrai dès que je le pourrai. Aie confiance en toi, Arthur. Tu es-

Ils sentirent un souffle froid, entendirent un son qui ressemblait à celui du ressac sur la plage devant la maison du grand-oncle Bill, puis la figure bleutée se fondit dans le velours de la nuit, laissant sur le lierre frémissant de délicates arabesques moirées.

- Il est parti, commenta Calcifer en s'enroulant sur lui-même comme un renard de feu. "Quel bavard. Il n'a même pas dit l'essentiel."

- Qu'est-ce que c'est ? interrogea Euphrosine.

- La raison pour laquelle il faut que vous alliez en Antarctique.

Arthur tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un rêve. Il fusilla du regard le feu-follet et se tourna vers sa sœur qui bâillait.

- Maintenant que le spectacle en son et lumière est terminé, c'est l'heure de dormir, dit-il d'un ton sec. "On a une longue route devant nous demain."

- Mais faut qu'on fasse le guet, protesta Euphrosine. "Tu l'as entendu, les monstres nous cherchent !"

- Tu n'as rien compris. Ils ne viendront pas tant que Calcifer sera là, mentit Arthur en défiant le daemon de feu de le contredire.

- Oh, dit la petite fille, rassurée.

Elle se coucha dans le nid de cartons et pelotonna sa tête sur son bras replié.

- C'était trop incroyable, marmonna-t-elle avec un autre bâillement. "Terrence et Calcifer… et Euphrosine dans ma tête… c'est tout vrai… Tu crois que le dragon de papa a vraiment existé, lui aussi ?"

Arthur ne répondit pas. Il la couvrit soigneusement avec la couverture, puis s'assit à côté d'elle, remontant ses genoux contre lui.

- Dors, répéta-t-il.

Dans la main qu'elle ne voyait pas, il avait saisi sa baguette.

- Bonne nuit, Arthur, bredouilla Euphrosine. "Bonne nuit, Calcifer..."

Le daemon de feu lâcha un petit reniflement, comme s'il se souciait peu de cette salutation. Arthur attendit que sa sœur soit complètement endormie pour se tourner vers lui.

- Pourquoi t'es venu ? attaqua-t-il à voix basse.

Le jardin sauvage, baigné d'argent par la lune, chuchotait à la brise nocturne. Les feuilles de lierre jetaient des ombres sur les murs de béton et le garçon croyait à chaque instant que les Evideurs se rapprochaient d'eux.

- Dors tant que tu le peux, gamin, dit Calcifer d'un ton négligent, en nettoyant sa fourrure de flammes. "Ils ne sont pas ici."

- Je ne sais pas si je peux te faire confiance.

Le daemon de feu ricana.

- Non, c'est vrai. Fais comme tu veux. Mais si tu t'écroules, plus personne ne protègera cette môme et il n'y a que toi qui puisses l'emmener jusqu'en Antarctique."

Arthur eut un sourire amer.

Oh, Calcifer était exactement comme dans les histoires que racontait son parrain : insupportable, insolent, cryptique, agaçant.

Si cela voulait dire qu'il était aussi puissant qu'on le lui avait dit, alors ils pouvaient se reposer en paix…

Il s'allongea à contrecœur, les mains nouées derrière la nuque, sa baguette posée sur le torse. Au-dessus de la gare désaffectée, les étoiles scintillaient tranquillement, cachées par instants par son haleine qui se condensait. En tendant l'oreille, il devinait, très loin, des bruits de voitures dans la ville endormie. Il n'avait pas froid et il se demanda si c'était grâce au daemon. Celui-ci avait fini par se rouler en boule sur le sac d'Euphrosine, entre le frère et la sœur, et il ronronnait doucement, ses yeux amincis comme deux aiguilles de rubis, attentif au moindre mouvement dans la cascade sombre des feuilles.

Arthur se demandait si le sac en carton ne risquait pas de prendre feu.

Il resta un long moment éveillé, malgré sa fatigue. Plus qu'à la menace des Evideurs, il pensait au Terrence Swanson imaginaire qui avait habité les récits de son enfance et qui surgissait maintenant, si réel, si palpable, dans cette réalité que le garçon aurait voulu nier.

Il pensait aux milliers de questions qu'il n'avait pas posées : quels étaient les deux mondes séparés par le voile ? S'agissait-il d'une métaphore ? Son père était-il passé de l'autre côté ? Pouvait-il revenir sous forme de Patronus lui-aussi ? Ou comme un fantôme ? Tant que le cœur partagé battait encore, la brèche était ouverte, mais cela voulait-il dire qu'elle ne pourrait se fermer que si Scorpius mourrait ?

Quel était le rôle d'Euphrosine, là-dedans ?

Il retournait dans sa tête lourde ce que son père avait dit, ce qu'il avait lu de muet dans ses yeux lorsque celui-ci avait parlé du dragon, du choix d'Harry Potter et de celui, plus terrible encore, de Scorpius Malefoy.

"Naître, vivre, mourir."

Dewis enfreindrait-il la règle des Souffleurs ? Sauverait-il Albus comme il l'avait fait autrefois ? Lui accorderait-il une quatrième chance ?

Arthur aurait voulu pouvoir interroger son grand-père, mais ce n'était pas possible. Harry Potter était le garant de l'équilibre de la magie dans le monde des sorciers. Il avait une fois oublié tous ses principes, tout ce qu'il avait protégé toute sa vie, pour sauver la vie de son fils.

Il ne recommencerait pas. Arthur l'avait lu sur le visage creusé de fatigue et de tristesse qu'il avait entraperçu à la télévision, dans la gare.

Il ne laisserait pas non plus ses petits-enfants s'embarquer dans un voyage dangereux pour l'Antarctique dans l'espoir de peut-être – et cet espoir était si fragile, si incertain – sauver Scorpius.

Harry Potter ne ferait pas cela.

Mais Drago Malefoy…

Arthur ferma les yeux et essaya d'avaler la boule qui lui bloquait la gorge. Il ne risquait pas d'expliquer son plan à Euphrosine. C'était tellement insensé qu'il avait peine, lui-même, à croire que son idée puisse marcher.

Mais c'était la seule solution.


oOoOoOo


Ils avaient l'impression que tout le monde les regardait.

Monter dans le train n'avait pas été la partie la plus difficile. Arriver à la gare à l'heure avait été une autre paire de manches, même si Arthur n'avait quasiment pas dormi.

Il avait retourné la question dans tous les sens : ils seraient moins repérables s'ils partaient à pied, mais ils avaient vraiment besoin de couvrir rapidement de grandes distances. Et puis il avait le pressentiment que les Evideurs ne les attaqueraient pas dans des lieux très fréquentés.

Comme Calcifer s'était révélé incapable de les ramener à Buchanan Station (il s'était plaint bruyamment lorsqu'Euphrosine l'avait traité de pitiponk), Arthur avait déployé un sortilège de navigation. Il s'était avéré qu'ils n'étaient pas très loin de la gare, en dépit de leurs errances de la veille.

Ils avaient rejoint le quai au pas de course, en se tenant par la main, et avaient réussi à grimper dans le train juste avant que les portes ne se referment.

Il était beaucoup plus malaisé de se déplacer dans le train moldu qu'à bord du Poudlard Express. Les allées étaient étroites, les sièges collés les uns aux autres, le plafond trop bas. Ils avaient galéré à trouver leurs places, sursautant à chaque regard agacé qu'on leur lançait.

L'étoile, bourrée dans le sac à dos d'Arthur, grommelait de temps à autre. Ils essayaient de couvrir le son en toussotant, mais apparemment c'était aussi mal vu que les protestations de l'estomac d'Euphrosine.

Ils mourraient de faim tous les deux et se sentaient sales, même si leurs manteaux avaient été nettoyés par magie juste avant de quitter le jardin botanique abandonné. Arthur avait enfoncé sa casquette sur ses yeux et obligé sa petite sœur à mettre sa capuche, mais ils durent bien vite renoncer à ce camouflage partiel : il faisait épouvantablement chaud dans le compartiment bondé.

Ce furent trois heures interminables.

En arrivant à Manchester Picadilly, ils étaient de si mauvaise humeur l'un comme l'autre qu'ils n'osaient même plus s'adresser la parole. Arthur avait mal à la tête. Calcifer était si outré de devoir rester à l'intérieur du sac qu'il se transforma en un petit yorkshire fauve hargneux et jappa si fort qu'ils durent le laisser sortir et se firent sermonner par une vieille dame qui les menaça de les dénoncer à la S. P. A. Puis Euphrosine devint toute blanche en se redressant et chancela. Son frère la rattrapa par un bras et se dépêcha de l'amener vers un banc avant qu'on ne s'intéresse trop à eux. Il aurait bien voulu envoyer un coup de pied à l'affreux roquet qui sautait autour d'eux, mais la vieille dame continuait de les observer d'un œil torve depuis la file d'attente du kiosque.

- J'ai juste trop faim, soupira la petite fille quand Arthur la pressa de dire si elle avait mal quelque part.

Ils n'avaient plus la moindre miette de chocolat et la gare était remplie d'odeurs qui leur faisaient tourner la tête : bacon frit, café, saucisses, pain croustillant. Le vacarme des conversations, le glissement des escalators, les relents des parfums dont les dames étaient copieusement aspergées, la houle constante de la foule qui allait et venait sous le dôme de verre, les images qui se succédaient rapidement sur les grands écrans, tout cela les étourdissait aussi.

Arthur s'assit à côté de sa petite sœur et lui passa un bras autour des épaules. Il ne savait pas quoi dire pour l'encourager et il n'avait pas la force de passer directement à la suite des opérations.

Le yorkshire se dressa sur ses pattes de derrière en tortillant du derrière, comme s'il cherchait un moyen de grimper sur le banc. L'adolescent l'attrapa par une poignée de fourrure fauve et le hissa à côté d'eux.

- Alors, qu'est-ce qu'on fait, génie ? interrogea le chien.

Pendant un instant Arthur, plein d'espoir, crut que Terrence s'était de nouveau matérialisé à côté d'eux, puis il réalisa que la question s'adressait à lui. Euphrosine levait aussi ses yeux vers lui.

Elle avait vraiment une petite mine sous son casque de cheveux noirs emmêlés.

Il aurait voulu réussir à sourire, lui dire que tout irait bien, mais il avait dormi si peu et si mal la nuit précédente qu'il n'arrivait plus à assembler deux pensées cohérentes.

- J'veux une couenne de lard, se plaignit Calcifer en montrant sa langue noire entre deux minuscules crocs d'un blanc rosé.

Arthur avait envie de l'étrangler. Les couinements du yorkshire avaient beau être à peu près naturels, le fait qu'il ne porte ni laisse ni collier risquait d'attirer l'attention du personnel de sécurité de la gare. Ils n'avaient vraiment pas besoin de ça.

- Oh, souffla Euphrosine, en enfonçant soudain son menton dans le col de son manteau.

Il suivit son regard et étouffa un juron de désespoir.

Les écrans montraient de nouveau leurs visages et invitaient les honnêtes citoyens à signaler tout mineur qui leur paraîtrait en fugue. On mettait l'accent sur le fait qu'Arthur était un élève modèle, qu'Euphrosine n'était qu'une petite fille mignonne et innocente. On prétendait qu'ils étaient déstabilisés par une "situation familiale" et on en appelait à la compassion générale du pays.

L'adolescent tira sa casquette sur ses yeux et jeta un coup d'œil autour de lui. La vieille dame avait le nez levé vers la télévision et réajustait ses lorgnons d'un air perplexe. Pas très loin d'eux, à l'entrée d'une boutique, un couple les regardait avec insistance, un journal à la main. Au milieu du hall, un agent sanglé dans son uniforme venait de consulter un papier et se dirigeait maintenant vers eux d'un pas décidé.

Ils étaient cernés.

Et même s'ils réussissaient à se faufiler dans la foule et à s'échapper, ils ne parviendraient jamais à acheter des billets pour Bristol.

- Et si tu nous désillusionnais ? souffla Euphrosine.

- Si je savais faire ça, je l'aurais fait depuis longtemps, articula son frère entre ses dents.

Un plan, il lui fallait un plan.

Mais sa tête était désespérément vide.

- C'est maintenant ou jamais, gamin, jappa Calcifer.

- Arthur… supplia Euphrosine qui avait l'air d'un lapin pris au piège dans les phares d'une voiture, les yeux rivés sur l'agent de sécurité qui se rapprochait.

Une ombre s'étendit sur eux tout à coup.

- Ah, vous étiez là, dit une grosse voix bourrue. "Je vous ai cherchés partout."

Puis, plus bas :

- Je ne vous veux aucun mal. Faites comme si vous me reconnaissiez et ils cesseront de s'intéresser à vous.

Et de nouveau d'une voix de stentor :

- Allez, venez, on va prendre un bon petit déjeuner ! On a encore du temps avant que le train n'arrive.

Euphrosine se dressa comme un pantin en voyant que son frère ne bougeait pas. Le petit yorkshire sauta du banc et se mit à courir en rond, excité, autour des jambes de l'inconnu qui s'était arrêté devant eux.

Le couple jeta le journal dans une poubelle et entra dans la boutique. La vieille dame prit le magazine que le vendeur du kiosque lui tendait. L'agent haussa les épaules et fit demi-tour.

Arthur, qui avait sursauté tellement fort que ses dents s'étaient entrechoquées, releva la tête sans oser y croire.

- Tu as l'air d'avoir drôlement besoin d'une bonne tasse de thé, mon garçon, dit l'homme avec sympathie.

Il pouvait avoir soixante ou soixante-cinq ans. Il était presque aussi large que grand, engoncé dans un costume de tweed, avec des cheveux gris coupés ras et une moustache en brosse, un front un peu dégarni, des yeux tombants, le menton proéminent et un nez qui avait dû être cassé plusieurs fois. Son cou de taureau semblait trop serré par sa cravate et il y avait une paire de lunettes de vue dans la poche de sa veste.

- ça fait un moment que je vous observe, dit-il en pointant du doigt la valise et le manteau posés sur une chaise, à la table d'un café-restaurant. "J'ai reconnu cette petite fille tout de suite, même si elle n'a pas les cheveux roux comme sur la photo. Vous êtes les enfants que tout le monde recherche, n'est-ce pas ?"

Euphrosine étouffa une exclamation, plaquant ses mains sur sa bouche, et le yorkshire se crocheta au bas du pantalon de l'inconnu et commença à tirer sur le revers en grognant.

- Mais ce clébard est encore plus mauvais que les chiens de feu ma tante, ma parole, s'exclama l'homme en fronçant les sourcils.

Il se dégagea tranquillement, puis posa une de ses énormes mains sur l'épaule d'Arthur qui s'était levé avec lenteur.

- Je ne vais pas vous dénoncer, si c'est ce qui t'inquiète, dit-il. "En tout cas, on en reparlera plus tard, tout du moins. Je voudrais juste que vous déjeuniez avec moi. Vous avez l'air d'en avoir besoin et j'ai bien connu Harry Potter autrefois."

Il sourit à Euphrosine qui l'observait, encore craintive.

- Avec cette teinture noire, tu ressembles exactement à ton grand-père quand il avait ton âge, tu sais. Je suis son cousin.

Il extirpa son portefeuille de sa veste et tendit une carte de visite à Arthur.

- Dudley Dursley. Ma mère, Pétunia, était la sœur de la mère d'Harry.

Arthur hésita. L'homme attendait patiemment, sans hâte, les mains posées de chaque côté de sa panse ventrue comme une espèce de Père Noël businessman. Euphrosine et Calcifer suppliaient le garçon du regard et il finit par céder.

- A la bonne heure ! s'exclama M. Dursley joyeusement et il se dirigea vers la table du café-restaurant d'un pas plus alerte qu'on s'y serait attendu.

Euphrosine attrapa la main de son frère et l'entraîna à la suite. Le yorkshire avait déjà filé devant et essayait de grimper sur une chaise. Arthur se dépêcha de lui donner une tape et, quand il croisa les yeux flamboyants de Calcifer, lui intima de se tenir tranquille en articulant "couenne de lard".

L'homme claqua des doigts pour appeler une serveuse et commanda le plus copieux petit déjeuner qu'on puisse imaginer. Les yeux de la petite fille se mirent à briller en voyant arriver les œufs brouillés et les saucisses, tandis qu'Arthur s'efforçait de ne pas s'étouffer avec un muffin merveilleusement moelleux.

M. Dursley sembla enchanté de les voir manger de si bon appétit. Il glissa lui-même quelques lanières de bacon sous la nappe, sans s'apercevoir que le yorkshire ouvrait un four digne d'un chien des enfers. Puis il posa sa tasse de thé dans son assiette encore barbouillée de tomate écrasée et s'essuya les mains sur une serviette en papier.

Arthur se raidit, s'attendant à une rafale de questions et à une leçon de morale. Mais l'homme se contenta de l'étudier quelques minutes, une étrange expression sur le visage, puis il se pencha et pinça gentiment le nez d'Euphrosine qui buvait son jus d'orange.

- Donnez-moi quelques nouvelles d'Harry, dit-il. "Je ne l'ai pas vu depuis des années. Vous êtes les enfants de son fils, d'après ce que disent les journalistes. Il s'est marié, alors. Est-ce qu'il a épousé cette fille qui avait des cheveux encore pires que les siens ?"

Euphrosine et Arthur échangèrent un regard étonné. Ils ne voyaient pas très bien de qui il pouvait s'agir.

- Combien a-t-il d'enfants ?

- Trois, dit la petite fille quand elle réalisa que son frère n'allait pas répondre à la question. "Oncle James, papa qui s'appelle Albus et tante Lily."

- Oh, dit l'homme.

Et de nouveau un masque fugitif passa sur son visage. Arthur était presque sûr qu'il s'agissait d'une expression de tristesse et il se demanda si c'était à cause d'un souvenir ou si le cousin de son grand-père savait qu'Albus était mort.

Comme à chaque fois, le simple fait d'assembler ces trois mots dans sa tête le submergea d'une vague de douleur. Il se pencha vivement, prétendit chercher le chien sous la nappe le temps de refouler ses larmes et de recomposer son visage.

Calcifer dormait, enroulé autour du pied de table en fer, et ne lui jeta pas un coup d'œil. Arthur se demanda avec amertume si on pouvait vraiment compter sur lui comme garde du corps.

Quand il se redressa, Euphrosine était en train de parler de Poudlard.

La petite fille avait dû assumer que puisqu'il s'agissait d'un membre de leur famille, même éloigné, l'homme devait être parfaitement au courant de l'existence des sorciers.

Arthur pâlit, mais M. Dursley ne semblait pas particulièrement troublé. Il hochait la tête, comme s'il était tout à fait normal de parler de magie au petit-déjeuner et le garçon faillit ne pas voir la légère crispation qui lui agitait de temps en temps le coin des lèvres.

Une voix désincarnée annonça le prochain train pour Birmingham et l'homme consulta sa montre.

- Mon train pour Londres part dans vingt minutes, dit-il en frottant sa moustache de l'index pour s'assurer que toutes les miettes de scones en étaient tombées. "Je ne sais pas où vous aviez l'intention d'aller, mais j'aimerais que vous veniez avec moi. Votre grand-père doit se faire un sang d'encre. Je voudrais pouvoir vous convaincre de rentrer."

Euphrosine regarda Arthur, interrogative. Il réfléchit quelques minutes. Ça ne lui plaisait pas de changer leur itinéraire ou d'obéir à un adulte rencontré depuis moins d'une heure, mais il savait qu'accompagnés par M. Dursley, ils passeraient complètement inaperçus dans le train.

Si les Evideurs les attaquaient, celui-ci ne pourrait peut-être pas les aider à se défendre, mais au moins s'il arrivait quelque chose à Arthur, quelqu'un pourrait prendre soin d'Euphrosine...

Il jeta un coup d'œil vers le sol en sentant une masse chaude s'affaler sur ses pieds et croisa le regard nonchalant de Calcifer. Le petit daemon de feu, toujours sous sa forme de yorkshire fauve, ne semblait pas désapprouver.

- D'accord, dit-il.

M. Dursley sourit. Il repoussa sa chaise et se leva, enfila son manteau et enfonça sur sa tête un chapeau melon un peu démodé, puis prit sa valise.

- En voiture, Simone, s'exclama-t-il en se dirigeant vers les guichets d'un pas gaillard.

Euphrosine ramassa Calcifer et se pencha vers Arthur.

- Il est drôle, souffla-t-elle. "Tu crois que c'est un cracmol ? Je n'ai jamais entendu parler de lui, avant."

Le garçon lui ébouriffa la frange. Il n'avait pas envie de la gronder d'avoir été imprudente quand il était le premier à les avoir mis dans cette situation...

- Tiens-le bien, se contenta-t-il de dire en indiquant le yorkshire frétillant d'un geste de menton.

C'était bizarre de marcher dans la gare sans avoir peur d'être remarqués. Les gens cherchaient deux fugueurs dont une gamine rousse, mais ils ne s'attardaient pas à regarder de plus près le frère et la sœur qui bavardaient avec ce gros monsieur un peu essoufflé.

Dans le train, le contrôleur poinçonna leurs billets distraitement et soupira en leur rappelant que le chien aurait dû voyager dans un panier ou une cage. Il n'insista pas, comme ils étaient les seuls dans le petit compartiment et fit coulisser la porte en sortant.

- On ne parle pas de cette bestiole à la télé, remarqua M. Dursley en fronçant un sourcil. "Où est-ce que vous l'avez ramassé ?"

- Il s'est mis à nous suivre, lança Arthur avant qu'Euphrosine n'invente de raconter quelques chose d'autre de compromettant. "Elle s'est attachée à lui, alors on l'a gardé avec nous."

- C'est un chien de race, commenta l'homme. "Il est sans doute perdu. Il n'avait pas de collier ?"

Calcifer ouvrit sa petite gueule insolente – sans doute pour répliquer qu'il n'était pas question qu'on le domestique – mais Arthur le musela vivement.

- Il n'est pas méchant mais il aboie tout le temps, c'est pénible, ajouta-t-il avec un haussement d'épaules, évitant soigneusement de regarder en face le yorkshire fulminant.

Euphrosine gloussa de rire et M. Dursley reporta son attention vers elle. Il sortit quelques photos de son portefeuille et lui montra ses propres petits-enfants et la maison qu'il habitait à Little Whinging.

Le train les berça et après l'énorme petit-déjeuner qu'elle avait englouti, Euphrosine ne tarda pas à dodeliner de la tête. Arthur la laissa s'affaisser contre lui, rassuré de la sentir toute proche. Le yorkshire se débrouilla pour défaire la fermeture du sac à dos posé à côté de M. Dursley, sur la banquette d'en face, et il se fourra à l'intérieur. On l'entendit bientôt ronfler doucement et pousser parfois de petits couinements satisfaits.

Dans le silence, l'homme se contorsionna pour sortir un mouchoir à carreaux de sa poche et se moucha.

- Je ne savais pas qu'il travaillait pour le cabinet du premier ministre… dit-il soudain avec un raclement de gorge. "S'il est si haut placé dans notre monde, c'est qu'il doit l'être encore plus dans le vôtre, n'est-ce pas ?"

Arthur mit quelques secondes à comprendre que M. Dursley parlait de son grand-père.

- Euh… oui, répondit-il prudemment. Il hésita en voyant que l'homme semblait attendre presque douloureusement. "C'est le ministre de la magie."

- Oh, dit M. Dursley. Il utilisa le mouchoir roué en boule pour se tamponner le front d'un air presque égaré. "Oh. C'est bien. C'est très bien."

Il eut un sourire crispé.

- Je me suis toujours demandé ce qu'il était devenu, tu vois. Il avait dix-sept ans la dernière fois que je l'ai vu. C'était le jour où on nous a évacués…

Il prit une grande inspiration et manqua s'étrangler un peu. Arthur le regardait, étrangement ému.

- On nous a dit que la guerre était terminée et ensuite il n'y a plus jamais eu de choses bizarres, de catastrophes comme il s'en produisait à cette époque-là, partout en Angleterre… Il a réussi, sans doute. A arrêter le fou qui était après lui… Celui dont il ne fallait pas prononcer le nom.

L'homme semblait attendre une confirmation de la part d'Arthur aussi le garçon hocha-t-il la tête, en espérant ne pas avoir à entrer dans les détails. Tout le monde savait qu'Harry Potter avait vaincu Lord Voldemort, mais il fallait être en septième année pour connaître les détails de leur affrontement.

C'était étrange comme il savait tout sur le jour où Harry Potter avait transgressé toutes les règles qui protégeait la magie, mais rien sur celui où il avait sauvé le monde.

Même les cahiers d'école de Terrence Swanson n'en disaient pas lourd à ce sujet, comme s'il s'agissait de choses si graves, si sombres, qu'il valait mieux ne pas les écrire.

- J'y repense, des fois, reprit M. Dursley, le regard perdu par la fenêtre. "Pendant des années je me suis dit qu'il était peut-être mort pour qu'on obtienne cette paix. On ne savait rien, dans le monde… normal. On ne se doutait absolument pas des combats qui se menaient…Ton grand-père est probablement la personne la plus courageuse que j'ai rencontrée de toute ma vie…"

Il y eut un long silence, pendant lequel un sentiment désagréable se réveilla à l'intérieur de la poitrine d'Arthur.

Il n'avait pensé qu'à sa propre peine, jusque-là. Mais qu'en était-il de son grand-père ? Comment pouvait-il trouver la force d'affronter la mort de son fils tout en s'inquiétant de la disparition de ses petits-enfants ?

Arthur secoua la tête pour se débarrasser de cette idée. Harry Potter savait ce qui allait se passer quand son fils était reparti en Antarctique. Il avait été au courant depuis le début, il avait été le premier dans le secret, c'était son choix qui avait tout déclenché. Il souffrait sûrement, mais c'était de sa faute.

Si les adultes n'avaient pas choisi à leur place, Arthur et Euphrosine ne se seraient jamais retrouvés dans cette situation…

Sa petite sœur grogna dans son sommeil et faillit glisser de son épaule. Il la redressa délicatement et cela apaisa un peu le tumulte de ses pensées.

Quand il releva la tête, M. Dursley était en train de les contempler, comme s'ils étaient très loin, pas vraiment dans le train. Il était complètement perdu dans ses souvenirs.

La vitre se couvrait de buée. Le brouillard montait, dehors, engloutissant la voie ferrée dans son silence opaque. Le train filait comme s'il fuyait, dans un roulement assourdi.

- Quand je regarde ta petite sœur, je revois ce gamin maigrichon à qui je faisais toutes sortes de crasses, dit M. Dursley au bout d'un moment, avec un sourire triste. "Elle a le même visage que lui, ses cheveux en bataille, les lunettes… sauf les yeux. Elle n'a pas du tout les yeux d'Harry…"

Il eut un petit rire sec, tellement douloureux qu'on aurait pu se couper dessus.

- Ce qu'il pouvait m'agacer… il était tellement pitoyable – et en même temps il y avait cette lueur dans son regard, tout le temps. Ça disait "tu peux me faire ce que tu veux, tu ne me vaincras jamais" et moi, ça me rendait fou. Il ne se défendait pas et pourtant il gagnait.

Arthur essaya d'imaginer son grand-père – le héros de la nation, l'Auror le plus célèbre de tous les temps, le ministre de la magie – en train d'essayer d'échapper à une sorte de gorille adolescent et cela le fit presque rire.

Harry Potter, martyrisé par un moldu ? Ce n'était juste pas concevable.

L'homme rit de nouveau. Il semblait très vieux, soudain, avec les rides sur son front, son ventre tendu sous le costume de tweed et ses yeux qui tombaient comme ceux d'un cheval qui s'excuse.

Ses mains calleuses trituraient le mouchoir.

- Il m'a sauvé la vie, un jour, tu sais. Ce n'était qu'un gamin, et pourtant il est parti faire face à ce fou qui menaçait le pays…

Ses yeux étaient humides et sa moustache en brosse tremblait un peu. Arthur sentit sa gorge se serrer.

- Je ne sais pas comment ça marche exactement dans votre monde, mais cette petite fille a besoin d'être chez elle, d'avoir des repas réguliers, de dormir dans un lit, dit M. Dursley d'une voix soudain ferme, en se penchant un peu pour bien regarder l'adolescent dans les yeux. "Je ne crois pas une seconde qu'Harry Potter aurait chargé un jeune garçon comme toi d'une mission où il faille risquer ta vie ou celle de ta petite sœur. Et si tu t'es disputé avec lui ou avec tes parents, t'enfuir est loin d'être la meilleure solution, crois-moi."

Les yeux d'Arthur se remplirent de larmes brûlantes. Il serra les lèvres en une ligne dure.

Si seulement c'était aussi simple. Il avait envie de hurler "ma mère est sur la Lune et mon père est mort ! Je voudrais bien m'être seulement disputé avec eux !"

L'homme dut lire quelque chose dans ce regard farouche ou dans la palpitation des mâchoires carrées pour retenir un sanglot, car il reprit d'une voix plus douce.

- Où est-ce que tu comptes aller, comme ça ? Tu m'as l'air d'un garçon raisonnable. Retourne chez toi.

Arthur secoua la tête.

- On ne peut pas rentrer, articula-t-il d'une voix rauque. "Je ne veux pas qu'il arrive quoi que ce soit de mal à Euphrosine, mais je ne peux pas la ramener à la maison ou à l'école."

Il prit une grande inspiration.

- On va… on va chez mon parrain. Il saura ce qu'il faut faire. C'est compliqué. S'il vous plaît.

Il se sentait pathétique de supplier. Il aurait tellement voulu qu'on lui retire son fardeau, que la fuite s'arrête là, que la boule d'angoisse qui lui nouait l'estomac cesse de se contracter douloureusement, que quelqu'un les protège des Evideurs.

Mais ce n'était pas possible, juste pas possible.

Harry les renverrait à Poudlard et ne les laisserait pas quitter l'Angleterre. Ça n'avait jamais été l'intention des adultes de les laisser aller en Antarctique.

Tout était de la faute de ses parents. S'ils ne lui avaient jamais dit, jamais laissé entendre… s'ils ne lui avaient jamais laissé soupçonner que Scorpius serait peut-être lui aussi sacrifié…

Tout était de la faute de ces idiots de fantômes, à lui souffler qu'Euphrosine avait un rôle à jouer, à faire des liens entre des choses qui n'avaient jamais eu besoin d'être rattachées les unes aux autres…

M. Dursley se redressa et le considéra un long moment, sans insister.

Le train se mit à ralentir et Euphrosine se réveilla. Elle s'assit, frotta ses yeux ensommeillés et récupéra Calcifer dans le sac. Le yorkshire bâilla et lui lécha la figure.

- On est arrivés ?

Arthur jeta un coup d'œil dehors.

- Non, dit-il laconiquement.

Il était déjà presque deux heures de l'après-midi lorsqu'ils parvinrent enfin à London Euston, où M. Dursley prendrait le métro pour aller à Victoria Station enchaîner avec sa correspondance pour le Surrey. Arthur voulait attendre que l'homme les quitte pour emprunter le même chemin et rejoindre le bus qui les conduirait dans le Wiltshire, mais Dudley Dursley les invita dans un Fish n' Chips. Il les emmena ensuite dans un Saintsbury's et voulut absolument bourrer leurs sacs de nourriture.

Calcifer trottinait à côté d'eux et lançait de temps à autre un petit regard ironique à Arthur qui se retenait de planter là cet adulte si envahissant.

Il y avait tellement de monde, partout. Cette foule pressée qui se préoccupait peu de la brume épaisse et polluée donnait la chair de poule au garçon. A chaque instant ils risquaient de bousculer un sorcier ou de voir surgir un agent du ministère. Oh, ils étaient beaucoup arrivés beaucoup plus vite près de leur but, mais il aurait préféré ne pas avoir à courir ce risque-là...

Euphrosine babillait, inconsciente du danger. Elle était visiblement très soulagée qu'un adulte s'occupe d'eux.

M. Dursley finit enfin par leur faire ses adieux, au pied du Mémorial de la Guerre. Il tapota prudemment la tête du yorkshire, leur répéta encore une fois qu'il espérait qu'ils rentreraient bientôt chez eux et leur assura qu'il ne clouerait pas de planches sur la porte de sa maison s'il apercevait un jour un hibou perché sur sa voiture.

Il avait un pauvre sourire en disant ça, comme s'il y avait quelque d'à la fois drôle et amer derrière ses paroles. Ni Euphrosine ni Arthur ne comprirent ce qu'il voulait dire, mais la petite fille promit qu'elle écrirait.

Puis le frère et la sœur s'éloignèrent dans le brouillard londonien avec leur chien et Dudley Dursley se retrouva seul, sa valise posée à côté de lui. Il bascula un peu sur ses talons, comme un enfant qui réfléchit. Il se gratta l'oreille, dérangeant son chapeau melon. Frotta sa moustache et lâcha un gros soupir.

Puis il se mit en quête d'une cabine de téléphone.

La dame qui décrocha la hotline pour la recherche des enfants Potter débita son baratin d'un ton las puis lui demanda ce qu'il voulait rapporter.

- Je voudrais parler à Harry Potter.

- Ce ne sera pas possible, monsieur. Dites-moi simplement où vous avez aperçu les enfants pour la dernière fois.

- Laissez-moi parler à Harry Potter, répéta l'homme calmement. "Dites-lui que c'est Big D et que ses petits-enfants étaient avec moi il y a un instant."

Il y eut un silence feutré au bout de la ligne, puis une bourrasque violente souffla derrière Dudley Dursley et fit trembler la porte rouge. Il se retourna et ses yeux s'agrandirent.

L'homme qui venait d'apparaître par magie dans la ruelle sale où se trouvait la cabine téléphonique n'était pas très grand et plutôt maigre. Il était en bras de chemise, comme s'il n'avait pas pris le temps d'attraper son manteau avant de quitter une pièce surchauffée. Son visage aux traits sévères était hâve, pâle, mal rasé. Il portait des lunettes rondes et ses yeux verts étaient injectés de sang après plusieurs nuits de veille. Une cicatrice traçait une ligne claire dans ses courts cheveux grisonnants, au-dessus de son oreille droite. Cela faisait presque cinquante ans que Dudley ne l'avait pas vu, mais il le reconnut aussitôt.

- Harry, balbutia-t-il.


A SUIVRE...