Chapitre 9

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_Bon alors, c'est toi qui fait la vaisselle le lundi, le jeudi, le samedi et le dimanche midi. Moi les autres jours.

Je hoche la tête et note ça sur papier. Tammy et moi avons décidé de mettre les choses à plats dès le début et établissons un planning strict de notre vie quotidienne. Ça fait une heure que nous passons en revue tous les sujets possibles et imaginables de conflit pour y anticiper une solution et je dois avouer que notre organisation des tâches ménagères ressemble à l'emploi du temps d'un ministre. Depuis ce matin, huit heures, nous vivons officiellement en collocation ! La sensation étrange que j'ai ressentie la première fois n'a pas disparu mais je m'efforce de l'enfouir sous les dizaines de solutions qui explosent comme du pop corn au micro-ondes dans mon esprit

_Bon, je crois qu'on a fait le tour. Et si on sortait prendre un brunch ? Propose-t-elle

_Excellente idée ! On invite Kenny ?

_Au fait, il est rentrée chez lui hier soir ? Demande Tammy après un instant. Ça fait tilt également dans mon cerveau. Il me semble bien l'avoir entendu rentrer chez lui, vu comme les murs sont fins, mais... il y avait autre chose...

_Il est rentré avec quelqu'un ! S'exclame-t-on en cœur. Nous éclatons de rire et une espèce de fièvre s'empare de nous. Sans pouvoir nous empêcher de pouffer comme des gamines de maternelle, Tammy et moi nous ruons chez Kenny et collons notre oreille contre la porte d'entrée.

_T'entends quelque chose ?

_Non et toi ?

_Non, ils doivent dormir.

_On entre tu crois ? J'ai les clefs.

_Attends ça craint non ?

_Bah, il entre bien chez moi quand ça lui plait, lui !

Et profitant de cette argument fort bancal, Tammy tourne la clef dans la serrure et ouvre la porte d'un grand geste en criant :

_DEBOUT LA-DEDANS !

L'effet ne se fait pas attendre : Kenny se réveille en sursaut et se met à crier lui aussi. Il se lève d'un bond et vocifère contre mon amie, il lui jette même un oreiller à la figure. Je ris tellement que je suis obligée de m'asseoir sur le sol, et c'est là que je le vois. Ce que nous étions venues vérifier à la base. La mystérieuse conquête de Kenny : Craig Tucker.

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Finalement, nous atterrissons tous au café du coin pour le petit déjeuner. La situation était si embarrassante que nous avons tous senti le besoin urgent de sortir de l'appartement. Les deux garçons se sont à peine douché et moi, je ne suis pas maquillée. Ça n'a pas dû m'arriver depuis... depuis que je sais ce qu'est le mascara en fait. Tammy et Kenny tiennent une conversation à mi-chemin entre le babillage et la dispute (elle lui demande des explications quant à hier soir et il lui répond en posant des questions sur notre collocation). Je me contente de manger tranquillement mes pancakes aux fruits, tandis que Craig reste dans son coin avec son bagel. Depuis ce matin, il semble différent, mais lorsque je le regarde enfin de profil, ça me saute aux yeux.

Il ne porte pas son chullo. Ça fait drôle. Je crois que les fois où j'ai vu ses cheveux noirs, aussi magnifiques soient-ils, sont à compter sur les doigts d'une main. Tout à coup, je ne peux plus détacher mon regard de ce petit morceau de lui que j'aperçois. Contrairement à beaucoup de filles de mon ancien lycée, je n'ai jamais eu le béguin pour Craig Tucker. Mais j'aurais pu. Objectivement, il est mon genre d'homme : grand, brun, fort, mystérieux, charismatique et protecteur, mais je ne suis jamais tombée amoureuse de lui. En fait je ne suis jamais tombée amoureuse d'aucun garçon. Depuis cette fois à l'école primaire où ils ont tous voulu devenir mes amis à cause de mon semblant de poitrine, j'ai plutôt tendance à les éviter.

J'ai eu trois petits copains dans ma vie, tous de North Park. Il n'y a que le dernier en date à prendre au sérieux. Ça a duré huit mois. Je l'avais connu par Wendy - c'était un ami de Gregory - durant les tout derniers mois où nous étions amies. C'était bien. On s'embrassait dans les couloirs du lycée, j'avais quelqu'un à texter le soir. On allait aux soirées ensemble, et parfois il venait chez moi quand mes parents n'étaient pas là. C'était agréable, d'être avec lui. Mais ça restait ordinaire. Je ne ressentais pas ce tas de sentiments incompréhensibles dont les autres filles parlent. Il y avait toujours une certaine distance entre nous. Même quand on faisait l'amour. Et puis un jour, il m'a dit qu'il m'aimait. Je n'ai rien répondu. J'ai rien trouvé à dire. C'était lamentable. Mais je ne pouvais pas mentir. Je ne l'aimais pas. Il m'a quittée pour une autre. Ça ne m'a pas surprise, après une telle non-réaction. Et puis je crois qu'il ne me trouvait pas assez cool pour lui. Il m'appréciait, j'en suis sûre, mais il y avait ce décalage social entre nous : il était populaire et moi je traînais en salle d'art à la pause déjeuner.

_Tu veux ma mandarine, Bebe ?

Je sursaute, tirée de ma nostalgie. Craig vient de me proposer son fruit, servi avec son Bagel. Je lui souris et tends la main. Il me sourit à son tour, aussi éloquemment qu'il en est capable, c'est-à-dire pas beaucoup. Craig Tucker déteste les agrumes. Il déteste tout ce qui est acide. Ça ne colle pas du tout à son image d'insensible d'ailleurs. Mais c'est ainsi, et au lycée il échangeait souvent ses fruits contre les biscuits des autres. Ou alors il les donnait à Kenny en échange de cigarettes. Je me demande si leur relation remonte à ce petit début de commerce il y a des années.

_Bon, on se tire ? Lance Kenny à la ronde.

_Sans payer ? Objecte Craig

_Tu veux t'attirer des ennuis pour un pancake ? Plaisante Tammy.

_C'est toi la pancake! [1]

_Ta gueule Kenny. Rétorque-t-elle en lui donnant une claque derrière la tête. Craig soupire et se lève pour aller payer. Quoiqu'à l'époque du collège, Kenny et Tammy étaient censés sortir ensemble, il ne pouvait pas déjà flirter avec Craig... Bien ! J'ai comme l'impression d'être la seule à ne pas être dans la confidence et j'en ai assez ! Tammy ne perd rien pour attendre parce qu'à la minute même où je me retrouverais seule avec ma colocataire, j'exigerais qu'elle me raconte tout ! Quitte à la ligoter sur sa chaise et à la soudoyer avec des gâteaux... qu'elle ne pourra pas manger si elle a les mains attachées d'ailleurs, mais je m'occuperai des détails plus tard.

_Bon on se voit lundi à la fac !

Je sursaute. Occupée que j'étais à échafauder des plans, je ne m'étais pas aperçue que nous étions sortis de la brasserie depuis deux minutes et que Craig partait de son côté, abandonnant ce pauvre Kenny une fois de plus sur le trottoir.

_Alors il s'est passé quoi entre vous ? Interroge Tammy, parce que c'est allé drôlement vite.

_Ça va, une semaine. Il hausses les épaules.

_Oui, bon alors il s'est passé quoi ?

_Je sais pas trop en fait. Il m'a appelé hier soir, apparemment d'humeur à faire la fête. Il est arrivé chez moi déjà pas mal soul, on est allé dans un bar et comme il était tard je lui ai proposé de passer la nuit à l'appart'

_Tu perds pas le Nord. Je commente.

_Ca va j'ai pas eu besoin d'insister non plus. C'est limite lui qui s'est jeté sur moi. Et puis le lendemain, de nouveau froid comme la glace. Je vous jure les fille ce mec est une calamité !

_Ben arrête de le voir alors.

_Oui mais j'en ai pas envie.

_Ca suffit ! Je les coupe, j'ai déjà entendu cette conversation au moins cinquante fois alors ne commencez pas !

_Ouais, t'as raison, en plus c'est samedi, je dois être au travail à midi. Bye les filles !

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A suivre


Revue et corrigée le 27 / 04 / 2017


[1] Eh oui honte à moi je ne peux plus me défaire de cette blague idiote

Jusqu'à la prochaine fois,
BillySage