* * * Scène 1 * * *

- Bon, et on fait quoi maintenant ? demanda Vanessa, toujours assise sur le sol.

Nate haussa les épaules.

- Aucune idée…

Il quitta le lit et s'approcha de la jeune femme. Il lui tendit la main.

- Merci… murmura-t-elle en se redressant. Et pas que pour m'avoir aidée à me relever…

- Y'a pas de quoi…

Tout à coup, une idée le frappa et, tâtant la poche de son pantalon, il en sortit son portable.

- Chuck ?

- Nathaniel !

Dans la limousine stationnée en face de la maison, Charles Bass était tendu comme un ressort. La nuque raide, il avait le téléphone greffé à l'oreille.

- Est-ce que tout va bien ? J'au crû que vous n'alliez jamais vous débarrasser de lui !

- Ca va. On a réussi à le convaincre de nous lâcher une bonne fois pour toutes…

Chuck garda le silence un instant avant d'aboutir à une conclusion :

- Je pense avoir deviné comment…

Nate chercha ses mots avec prudence :

- Chuck, je pense que pour le bien de Jenny il serait préférable que…

- Je croyais avoir été clair Nathaniel, l'interrompit son ami. « Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas… »

Nate sourit. Il remarqua alors que Vanessa l'observait. Un coin de la bouche de cette dernière se tordit en un sourire moqueur. Néanmoins, derrière cette attitude désinvolte, Nate sentit qu'elle ne le trahirait pas.

- Merci, dit-il aussi bien à l'un qu'à l'autre.

Dans la voiture, Chuck commençait à se détendre : la situation de crise était derrière eux. Enfin il fallait l'espérer…

- Où êtes-vous maintenant ? demanda-t-il.

- Dans la pièce juste à côté de la chambre close. Mais je n'ai pas la moindre idée de comment on va réussir à y entrer !

La voix de Vanessa résonna dans son dos :

- Ca risque d'être plus facile que prévu !

Il se retourna et découvrit une porte entrouverte derrière lui. De la lumière filtrait dans l'entrebâillement. Il fronça les sourcils et pénétra dans la pièce. A l'intérieur, Vanessa rayonnait.

- Une salle de bain ! annonça-t-elle, triomphante.

Puis elle recula d'un pas pour dégager la vue derrière elle.

- … communicante !

Effectivement: une autre porte menait à la chambre close.

- Elle est ouverte ? demanda Chuck.

- Elle est ouverte ? répéta Nate.

Vanessa grimaça.

- Ce serait trop facile…

A cet instant, un bip résonna dans le combiné du téléphone. Nate regarda l'écran une seconde avant de recoller l'appareil à son oreille :

- Je n'ai presque plus de batterie, ça va pas tarder à couper…

- Alors il faut faire vite.

- J'ai besoin de mes deux mains, je te reprends plus tard.

Et, sans attendre l'assentiment de Chuck, il remit son portable dans sa poche sans l'éteindre pour autant.

- C'est une serrure à garnitures… diagnostiquait déjà Vanessa, agenouillée devant la serrure.

- Une quoi ?

- Une serrure qu'on ouvre avec une clé… expliqua-t-elle. Typique des vieilles maisons…

- J'ignorais que tu avais un diplôme de serrurier ! la taquina Nate.

- Je suis pleine de ressources… sourit Vanessa avant de retrouver son sérieux. On aurait dû prendre un passe-partout…

Elle réfléchissait à toute allure.

- Ou alors... murmura-t-elle pour elle-même.

Elle se leva tout de go et repartit dans la chambre à grandes enjambées. Nate en profita pour se pencher vers la serrure et l'observer avec circonspection.

- Qu'est-ce que tu cherches ? demanda-t-il, la tête toujours en bas.

- Un stylo et du papier !

- Pour quoi faire ?

- Ca…

V était déjà de retour. Elle s'agenouilla devant la porte et glissa une feuille dans le léger interstice en-dessous. Puis, elle introduisit délicatement le crayon dans le trou de la serrure.

- Non ? Tu crois que ce truc vieux comme le monde va fonctionner ?

- Chut !

A cet instant, le bruit sourd d'un objet tombant sur le sol leur parvint derrière la paroi. Nate et Vanessa échangèrent un regard interloqué et un sourire ravi illumina leurs visages. Tout doucement, la jeune fille ramena vers eux la feuille de papier sur laquelle la clé était tombée lorsqu'elle l'avait poussée avec son crayon.

La fin de la feuille sortit comme au ralenti de sous la porte.

Elle était vide.

- Hé m… ! s'exclama Nate, retenant un juron.

- J'ai dû la pousser trop loin, expliqua Vanessa. Désolée…

Les deux jeunes gens partagèrent en silence leur déception. Tandis que Nate s'appuyait sur la vasque du lavabo, se frottant les sourcils comme pour se réveiller, Vanessa s'asseyait sur le sol, consternée.

Soudain, Nate s'arrêta en plein peignage.

- A moins que…

Vanessa releva la tête alors que lui, figé dans sa pose, réfléchissait.

- Quoi ? demanda-t-elle, impatiente. Tu crois vraiment que c'est le moment pour te transformer en Penseur de Rodin ?

Mais Nate ne l'écoutait pas. Il se redressa et, mû par une intuition, se dirigea vers la porte qui séparait leur propre chambre de la salle de bain. Il la tira vers lui et découvrit derrière, dans la serrure, une clé.

- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Vanessa.

Nate prenait déjà la clé et se dirigeait vers la porte communicante.

- Tu ne crois quand même pas que c'est la même pour les deux portes ?

- Et pourquoi pas ? Ca vaut le coup d'essayer…

Vanessa se releva, libérant l'espace, et se plaça juste derrière Nate lorsque celui-ci introduisit la clé dans la serrure. Sans s'en rendre compte, tous deux arrêtèrent de respirer alors qu'elle commençait à tourner sur elle-même.

Encore…

Encore un peu…

Nate se tourna vers Vanessa, un sourire malicieux au coin des lèvres.

- Sésame, ouvre-toi !

Le cliquetis caractéristique d'une ouverture retentit.

Le visage de Vanessa se fendit en un large sourire triomphant et elle tomba dans les bras de Nate. Ils se laissèrent aller quelques secondes à une joie bien méritée : ils avaient réussi !

Lorsqu'ils se lâchèrent enfin, tout sourire, leur regard fut attiré par quelque chose juste à côté d'eux.

La porte communicante, ouverte.

Et, sur le seuil, Anton Camden les fixant de son regard vénéneux.

- Bonsoir... siffla-t-il entre ses dents.

- Nathaniel ? Nathaniel, tu m'entends ?

Dans la limousine, Chuck s'était redressé.

Trois petits bips résonnèrent dans le combiné : la communication avait été coupée.

* * * Scène 2 * * *

La porte s'ouvrit enfin.

- Tu en as mis du temps! maugréa Chuck en pénétrant dans la maison.

- J'ai fait de mon mieux... rétorqua Carter, agacé.

Avant de refermer, le jeune Baizen jeta un coup d'oeil à l'extérieur. Apparemment tout allait bien: l'escalier en colimaçon qu'avait emprunté Chuck était désert, tout comme le jardin et la ruelle.

- Tu as un masque? demanda-t-il en tournant la clé dans la serrure.

Lorsqu'il se retourna, il eut la réponse à sa question: Chuck avait déjà enfilé un masque vénitien blanc affublé d'un long bec d'oiseau crochu.

- Tu es prévoyant!

- Où sont-ils?

Le ton était aussi sec que la question.

- De l'autre côté de la maison, répondit Carter en recouvrant tout son sérieux. Fais attention en trav...

Trop tard: son interlocuteur était déjà parti.

La porte de la chambre close s'ouvrit brutalement.

- Camden! lança sur le seuil un monstre moitié-aigle moitié-humain.

Si Chuck s'était attendu à faire des vagues, il fut surpris par le silence religieux qui accueillit au contraire son apparition. Il fit un pas en avant et prit le temps de mieux observer le spectacle qui s'offrait à lui.

Confortablement installés dans deux fauteuils Voltaire, Nate et Vanessa faisaient face à Anton Camden, assis de l'autre côté d'un bureau en merisier sur lequel trônait un ordinateur portable fermé.

Surpris par l'entrée de Chuck, ses deux amis avaient tourné la tête dans sa direction.

- Tu nous la joues SuperHéron? ne put s'empêcher de se moquer Vanessa.

Chose rare: Chuck se sentit légèrement ridicule. Il retira lentement son masque et dévisagea son ennemi. Face à lui, visiblement parfaitement à son aise au fond de son fauteuil, Anton Camden le dévisageait avec un sourire un brin condescendant.

- Charles! s'exclama enfin le quadragénaire. Nous t'attendions...

Et d'un signe de la main, il désigna un fauteuil vide à côté de Nate. Chuck hésita et finit par s'éxécuter: qu'avait-il à perdre?

Lorsqu'il s'installa, il en profita pour se pencher vers son meilleur ami. Quoique tendu et perplexe, ce dernier semblait se porter comme un charme.

- Qu'est-ce qui se passe ici?

Nate rentra la tête dans ses épaules et grimaça pour montrer son propre désarroi.

Mais leur attention fut aussitôt happée par Anton Camden qui venait de se lever. Pour Nate et Vanessa, c'était presque un soulagement que de voir leur ennemi passer enfin à l'action après avoir vécu les quinze dernières minutes en silence sous son regard inquisiteur.

Qu'allait-il faire? Quel sort diabolique leur réservait-il?

Anton Camden fit tranquillement le tour du bureau, savourant leur angoisse palpable. Il ralentit en arrivant au niveau de Vanessa, et Nate se crispa sur son siège, prêt à bondir. Néanmoins, l'homme dépassa le petit groupe et se contenta de se diriger vers la porte que Chuck avait laissée ouverte derrière lui.

- Ce sera mieux ainsi... expliqua-t-il en la fermant. Je l'avais ouverte dans l'attente de ton arrivée mais, maintenant que nous sommes au complet, je vais me permettre de la verrouiller. Il serait tout à fait regrettable que nous soyons dérangés durant cet entretien qui promet d'être … intéressant.

Il sortit un trousseau de sa poche mais, juste avant de s'éxécuter, il s'arrêta.

- A moins que Carter n'ait l'intention de se joindre à notre petit comité? demanda-t-il avec une politesse grinçante.

- Baizen n'a rien à voir avec ça, rétorqua aussitôt Chuck, soucieux de protéger sa dernière carte.

- Vraiment? demanda Anton Camden en faisant tourner la clé dans la serrure.

Il retourna s'asseoir et ajouta avec une politesse excessive que venait contredire un sourire narquois.

- Dans ce cas, je suis curieux de savoir comment tu as pu pénétrer dans la maison... La porte d'entrée étant gardée, je ne vois d'autre possibilité que d'avoir été aidé par un complice. Laisse-moi deviner... Il t'a fait passer par l'escalier extérieur?

Chuck carra la mâchoire et accusa la coup.

- Vous nous avez piégés... murmura-t-il.

- Charles, voyons... Comment pourrais-tu me le reprocher? Qui a cherché à piéger l'autre en premier?

- C'est moi. Nathaniel et Vanessa n'ont rien à voir dans tout ça, ils ne sont que mes marionnettes. Laissez-les partir et réglons cette affaire entre commanditaires.

- Charles, Charles, Charles! Tu es tellement divertissant, j'ai l'impression d'être dans un film!

Chuck lui jeta un regard noir. Pour la deuxième fois de la soirée, le ridicule pointait le bout de son nez.

- Ce n'est pas un jeu... rétorqua-t-il, furieux.

- Non. Ce n'est pas un jeu.

Toute trace de politesse avait disparu dans la voix d'Anton Camden. En un instant, il avait recouvré tout son sérieux et son regard était redevenu aussi sombre que lorsqu'il avait découvert Nate et Vanessa dans la salle de bain communicante.

Cette fissure dans la carapace ne dura qu'une seconde et la réplique suivante fut prononcée avec son habituelle cordialité.

- Mais je pense que TU te crois dans un film Charles... Certes, je reconnais que cet endroit est idéal pour attiser les fantasmes – n'est-ce pas d'ailleurs l'effet recherché? - mais, sérieusement, à quoi t'attendais-tu? Une infiltration? Des costumes? De pathétiques mises en scène pour éviter à ton amie de se faire peloter?

Il jeta un coup d'oeil à Nate et Vanessa.

- Très réussie d'ailleurs, j'en ai beaucoup entendu parler lorsque j'ai rejoint la salle commune...

Il planta à nouveau son regard dans celui de Chuck.

- Il n'y a rien à chercher ici mon garçon... Cesse de voir des complots là où il n'y en a pas. Et, si je peux me permettre de te donner un conseil... Pour canaliser ton imagination, le samedi soir, loue High School Musical plutôt qu'Eyes Wide Shut...

Chuck déglutit avec difficulté. L'homme ne se contentait plus d'être condescendant, il était méprisant.

- Rien à cacher? rétorqua-t-il, blessé dans son amour propre. Pourquoi avoir une chambre secrète dans ce cas?

Camden éclata de rire.

- Voilà que tu recommences! Que croyais-tu trouver exactement entre ces quatre murs? Une espèce de gros serpent mortel? Non Charles, ceci est tout simplement mon bureau...

Comme il désignait de la main l'ordinateur portable sur la table, le visage de Chuck se tordit en un sourire moqueur.

- Vous essayez vraiment de me faire croire que vous interrompez vos ébats pour consulter vos e-mails? Et, qui plus est, que pour cela il vous faut condamner toute une pièce de la maison?

- Pas mes e-mails, Charles, la bourse... Sais-tu quelle heure il est à Tokyo?

Charles ne répondit pas. Son esprit allait à toute allure, reconstituant le puzzle: Anton Camden était connu sur la place publique pour être un requin de la finance.

- Onze heure du matin, reprit Camden. Quant au fait de réserver toute une pièce de la maison pour mon ordinateur, eh bien que veux-tu... Je n'ai jamais aimé que mes petits secrets soient accessibles au premier venu...

Il ajouta en souriant:

- Sans oublier qu'il me serait difficile de travailler à quelques mètres d'amis savourant un moment privilégié...

Vanessa et Nate échangèrent un regard. Etait-il possible que l'imagination de Chuck se soit emballée? Avaient-ils fait tout cela pour rien?

Chuck de son côté gardait son regard vrillé sur le quadragénaire.

- Pourquoi ne pas avoir clairement répondu à Carter dans ce cas?

- A Carter? demanda Camden, sincèrement étonné. Oh! A propos de Hank?

Le silence de Chuck était éloquent.

- Mais parce que l'anonymat est notre règle d'or!

Camden se renfrogna. Il se cala au fond de son fauteuil et réfléchit en silence.

- C'est donc à cause de ça? Il me semblait pourtant avoir dit à Carter que, à ma connaissance, il n'y avait pas de problème entre ton père et Hank.

- Ce n'est pas suffisant! Je dois savoir une bonne fois pour toutes! Hank Pioneer faisait-il partie de la Société oui ou non?

- Mais pourquoi cela t'importe-t-il autant enfin?

C'en était trop: Chuck craqua.

- Parce que ce pourrait être lui qui a fait assassiner mon père suite à un secret que Bart aurait appris au sein de la Société!

Un grand silence s'ensuivit. Face à lui, Camden était estomaqué. Une longue minute s'écoula, interminable.

- Tu te rends compte que ce que tu dis est tout bonnement ... ridicule?

Chuck ne répondit pas. Pas parce qu'il n'avait rien à dire. Non, seulement parce que, pour la première fois, les mots sonnaient mal. Pour la première fois il réalisa l'énormité de ses propos.

Seul point positif: cet aveu avait modifié l'attitude d'Anton Camden. En découvrant les pensées du jeune homme, il s'était adouci et son regard trahissait même une pointe de compassion...

- Charles... Je me doutais que la mort de ton père avait été traumatisante, mais je ne savais pas que c'était à ce point... Tu me donnes l'impression de chercher un coupable là où il n'y a qu'un malheureux accident... C'est regrettable, certes, mais c'est ainsi...

Comme Chuck gardait le silence, Camden hocha la tête et poussa un soupir.

- Très bien... En souvenir de mon amitié pour ton père, je crois qu'il est de mon devoir de lever tes doutes définitivement. Et puis ce n'est pas comme si Hank risquait d'être à nouveau convié à nos soirées, on peut donc considérer que la règle d'anonymat peut être plus facilement rompue lorsqu'il s'agit de nos anciens membres...

Chuck releva la tête. Enfin les nuages se dissipaient un peu.

- Hank faisait bien partie de la Société, déclara enfin Anton Camden.

Chuck se redressa, plein d'espoir.

- … mais il n'a jamais su que ton père faisait également partie de notre club. C'est absolument impossible. En conséquence, il n'y a aucune raison pour qu'il l'ait fait éliminer.

- Pourquoi? Mon père a très bien pu vendre son anonymat sans le vouloir!

Camden secoua la tête.

- Impossible. Bart était d'une prudence à toute épreuve, il n'avait pas le choix.

Chuck fronça les sourcils, perdu.

- Mais... Pourquoi?

- Ton père ne faisait pas que participer aux soirées Charles, il les organisait.

La vérité, inimaginable, absurde, sortit enfin:

- Bart était le président fondateur de la Société des Gentlemen.