11.
- Sylvarande est partie avec son Dolvidras.
- Elle va aller se mesurer à Synomarielle ? fit Albator qui avait eu du mal à prononcer le nom de la Reine Sylvidre dont l'ancêtre avait inspiré celui qui avait été donné à la graine qui avait failli le tuer en envahissant son organisme.
- D'après les remouds de l'Arbre de Vie, c'est toute la communauté Sylvidre qui se divise sur les deux Reines. Les Colonies se rassemblent pour un face à face, d'ici quelques semaines ou mois, le temps que leurs querelles internes se règlent.
- Mais ça ne te regarde pas, directement, remarqua Clio. Et tu n'as pas fait ce voyage éclair en ce but.
- Wolpar t'a mis dans un sale état, remarqua Albator en mettant le doigt sur le douloureux sujet que son fils évitait délibérément, tout comme ce dernier s'était tenu à bonne distance d'eux pour éviter tout contact physique. Mais il n'est pas responsable de ta mine actuelle, quoique…
- Tu sais vraiment ce qu'il m'a fait ? risqua presque timidement Aldéran.
- Oui. D'ailleurs, je ne comprends pas comment ils ont pu tous gober ton histoire de simple agression, ne put s'empêcher de siffler la Jurassienne. Il était évident que Wolpar ne repartirait pas de Ragel sans s'en être pris à toi !
- Avec sa doublure, Kestin s'est forgé le plus solide alibi qui soit. Il dispose ainsi de millions de témoins qui l'ont vu profiter de son parc, grâce aux flashs quotidiens.
- Il avait bien préparé son coup, grommela Albator. Il était déjà intouchable, là il est insoupçonnable.
Aldéran fronça les sourcils, regardant alternativement son père et la Jurassienne.
- Vous avez tiré des conclusions sur de simples présomptions, en vous basant sur le sadisme pervers de Kestin ? s'étrangla-t-il. C'est ça, votre certitude ? ! Et c'est là-dessus que Ryhas est allé l'atomiser ? Mais vous avez complètement perdu la tête !
- Est-ce qu'il t'a violé ? jeta son père.
- Oui.
- Et c'est tout ? insista Clio.
- Oui, marmonna Aldéran en se fermant comme une huître.
- C'est déjà bien trop ! aboya Albator. Et Ryhas a parfaitement eu raison, en me devançant, en voulant régler cela au nom de votre amitié et pour venger aussi la précédente tentative.
- Vous êtes tarés, décréta Aldéran. Vous avez tiré de terribles conclusions sur une intuition.
- Une certitude, protesta son père. Ceux de l'AL-99 sont bien crédules et bien peu imaginatifs… Tu as une assistance psychologique au moins ?
- Pas le temps…
Aldéran soupira.
- Je ne veux plus y penser. Je dois me persuader que ce n'est jamais arrivé…
- Tu as tort, murmura Clio. C'est même une grossière erreur. Tu dois absolument suivre une thérapie, tu réalises dans quel état tu es… ? !
- Je vais tenir le coup.
- Aucune chance, protesta Albator. Tu es déjà beaucoup trop loin, qu'est-ce qui t'a pris de ne demander aucune aide ! ?
- C'était trop dur… gémit son rejeton qui semblait au bord des larmes.
Aldéran prit une bonne inspiration, se leva.
- J'ai obtenu une visite auprès de Ryhas, j'y vais !
- Tu nous retrouveras à ces coordonnées, fit plus doucement le capitaine de l'Arcadia.
Du regard, Albator et Clio suivirent le Lightshadow qui opérait une glissade sur son aile tribord pour se diriger vers Koralle.
- Vous avez bien fait de ne pas parler des enregistrements, intervint alors Toshiro. La simple évocation du viol de Wolpar l'a complètement retourné, lui a quasiment fait nier ce qui lui est arrivé !
- Il accepte à peine de se faire soigner, il refuse de l'aide, comment va-t-on bien pouvoir le sortir de cette détresse ? soupira le pirate à la chevelure de neige.
- Il faudra trouver un moyen, qu'il le veuille ou non, assura Clio.
- Karémyne est en croisière. Avec ses relations, elle aurait pu, mais comment seulement le lui apprendre…
- Cela finira par se savoir, et je n'aime pas du tout ça, avoua Toshiro.
- Et pourtant, c'est effectivement en révélant la face obscure et criminelle de Wolpar qu'on pourra, au moins atténuer les charges pesant sur Ryhas, les justifier…
- Aldéran ne voudra jamais, fit sombrement Albator.
- En ce cas, ne lui en déplaise, on se passera de son avis, gronda l'Ame de l'Arcadia.
Le capitaine Illumidas du Devilfish était peut-être en Détention Préventive, mais vu la gravité de son crime, il avait été isolé de tous les autres prisonniers afin de permettre un système de surveillance maximal autour de sa cellule.
Lors de ses premiers interrogatoires le présidenticide avait avoué le meurtre qui s'était par ailleurs terminé au vu au su de tous, avec pour témoins les officiers supérieurs de trois équipages de vaisseau de guerre de la Flotte !
Ryhas avait tenté de négocier pour ses hommes, mais il s'était heurté à une fin silencieuse de non recevoir, ce qui lui avait clairement fait comprendre que les mises en garde avaient été pétries de bon sens et d'expérience et que – juridiquement et pénalement parlant, il était condamné avant même de comparaître devant Juge et jurés – ce qui n'avait par ailleurs rien de surprenant et il ne s'attendait pas à une autre issue.
Aussi, ce fut plutôt désagréablement surpris au final qu'il entendit qu'on lui annonça la visite d'Aldéran !
Le Parloir ne disposait pas d'une vitre de séparation, c'était une pièce hermétiquement close, une porte pour les visiteurs, et une autre pour les prisonniers. Mais à défaut d'obstacle physique, certains éclairages du plafond dissimulaient des détecteurs de mouvements et des mini-mitraillettes automatiques. Et de chaque côté des deux portes, se tenaient toujours une patrouille armées jusqu'aux dents afin de prendre en tenaille l'éventuel prisonnier récalcitrant !
Ryhas avait été le premier à entrer dans le Parloir, en combinaison bleu-gris de prisonnier, sans menottes, le bracelet électrique suffisant à le dissuader de tout acte irréfléchi car depuis les écrans de surveillance, au moindre geste agressif, une bonne décharge l'aurait raidi dans des spasmes de douleurs.
La porte de son côté refermée, celle des visiteurs s'ouvrit et Ryhas reconnut bien l'incandescente rousseur de son ami, notant aussi ses joues creuses, son regard qui était loin d'avoir son assurance habituelle mais de la colère aussi l'agitait.
- Aldéran, vous n'auriez jamais dû venir ! protesta-t-il machinalement.
- Inutile de jouer de distance entre nous, et même sans les micros l'enquête établira rapidement nos liens d'amitié.
- Liens qui auraient pu ne pas être révélés avant un moment, sans ta venue, grommela Ryhas avant d'avancer à pas lents – pour n'affoler ni les détecteurs ni les surveillants sur écrans – et de prendre les mains de son ami entre les siennes. C'était toi que je voulais tenir le plus écarté, et tu es là ! Aldie, n'aurais-tu donc rien compris à ce que j'ai fait, du fond du cœur, pour toi ?
Aldéran eut un irrépréhensible et brusque mouvement de recul, pour échapper au contact. Il se recula de plusieurs pas, frottant ses mains l'une contre l'autre comme pour en faire disparaître les invisibles trace de l'étreinte.
- Désolé, Ryhas, ce n'est pas toi. C'est juste que ça a été un peu compliqué pour moi ces derniers temps. Ayvi et les petits partis, j'ai pu éviter tout effleurement, avec qui que ce soit…
- Je n'aurais pas dû, c'est de ma faute, s'excusa l'Illumidas. Je savais, et je t'ai sauté dessus… Pardonne-moi.
- Ce n'est rien, assura Aldéran en se reprenant, allant s'asseoir à la table aussi scellée au sol que les deux chaises. Alors, tout comme mon père et Clio y ont cru d'instinct, tu as foncé…
Il s'interrompit, songeant aux micros, et ne voulant pas ajouter un indirect témoignage à charge au dossier de son ami !
- C'était limpide pour moi, répondit simplement Ryhas, se demandant ce que le capitaine de l'Arcadia et son amie Jurassienne avaient pu dire, et surtout tout ce qu'ils avaient dû cacher ! Ils t'ont dit que leur intuition avait été la plus forte ?
Aldéran inclina positivement la tête.
- Ils ne changeront jamais, à tout jouer sur un coup de cœur… Ils avaient raison, mais un jour, ils se tromperont et ça pourrait leur coûter cher…
Ryhas comprit alors qu'Aldéran avait sincèrement cru aux justifications de son père et de Clio !
« Et si tu n'as pas compris que nous avions bien tous de solides raisons de croire à ce qui t'est arrivé, c'est que tu es vraiment à côté de tes pompes et que tu n'es plus en état de réfléchir… Ton état physique n'est pas brillant, mais au final, Wolpar a complètement gagné : il t'a détruit de l'intérieur et il ne te sera pas facile de te reconstruire. Je t'ai débarrassé de ton bourreau, mais c'était tellement insignifiant… J'aurais dû le faire quand il t'a piégé dans sa suite et avait déjà tenté d'abuser de toi ! ».
L'Illumidas se reprit, tentant de faire bonne figure face à son ami, pour le rassurer, autant que cela était dérisoirement possible.
- Nous avons tous cru en nos instincts, Aldéran. Nous avons malheureusement eu raison. Mais, qu'importe, j'ai agi parce que c'était mon intention et rien ni personne n'aurait pu m'en empêcher ! certifia Ryhas en songeant aux micros afin d'éviter de trop mêler davantage ses plus chers amis à sa tragique destinée. Repars, je te prie. Tu suivras mon sort via les médias et mon procès.
- Il n'y a donc rien que je puisse faire ?
Aldéran serra les poings.
- A défaut d'avoir idée de quoi tenter pour toi, je t'ai trouvé un avocat !
- J'en ai un commis d'office…
Aldéran ricana.
- Je t'ai amené ton avocat, il viendra s'entretenir avec toi juste après cette entrevue.
- Qui est-ce ?
- Fhan Jaroune. Il ne paie pas de mine, c'est le moins que l'on puisse dire, mais c'est une sommité dans son genre, fais-lui confiance !
- Je n'ai guère le luxe de pouvoir refuser, grinça Ryhas. Mais, d'avoir engagé cet avocat te fera perdre ton fric en vain !
- Ne t'inquiète pas, je pense être blindé de ce côté-là, persifla en retour Aldéran, le regard incertain, à bout de forces.
Il se leva.
- Ne dissimule absolument rien à Jaroune, il va tout faire pour, au moins, t'éviter la peine capitale.
Le regard bleu marine étincela.
- Je connais moi aussi la vérité sur Wolpar, et ça peut nous aider, tous ! Il n'y a que ça qui pourra t'aider, Ryhas : faire voler en éclat le chevalier blanc !
- C'est impossible…
- On verra. De toute façon, c'est la seule stratégie que je vois… Laisse faire Jaroune, répéta Aldéran.
- Et toi ?
- Je rentre… Je ne peux prouver ce qui m'est arrivé, deux fois, je ne te gênerai plus, promis ! Je te demande juste de tenir.
- Demande confirmation à ton père, Aldéran. Je suis un Illumidas et je ne cède jamais quand je m'estime dans mon bon droit et s'il me faut tomber cela ne sera que devant plus fort que moi – c'est arrivé un jour dans notre Histoire, face à deux vaisseaux pirates !
- Je reviendrai, Ryhas.
- J'espère bien que non !
Finalement soulagé de quitter le Parloir et le Pénitencier, Aldéran se retira, ayant effectivement à rentrer chez lui.
