CHAPITRE 9

L'ENVOL DES TOURTERELLES

Se pouvait-il que la directrice de ma maison soit déjà au courant de ma retenue avec Necros ? Cela me paraissait bien étonnant, car à part d'emprunter le même chemin que nous, le terrible professeur de DCFM ne pouvait rationnellement pas avoir rejoint le professeur de métamorphose. De toute façon, elle avait parlé d'un événement à venir qui pourrait m'intéresser et je connaissais à présent suffisamment McGonagall pour me permettre de penser qu'elle n'était pas le genre à faire de l'ironie à ce point. Tandis que ma curiosité me faisait imaginer mille possibilités d'événements pouvant me concerner, suivant le professeur McGonagall et guidée par Eclaireur, je parvins bientôt dans le bureau de ma directrice de maison, un lieu que je connaissais à présent assez bien et qui, contrairement au lieu de travail du professeur Necros, m'évoquait plutôt de bons souvenirs. C'était ici que j'avais fait connaissance avec Eclaireur, mon fidèle compagnon de chaque jour au sujet duquel Elena s'était tant extasiée que j'avais failli demander à mon père d'aller acheter du chloroforme pour la calmer. C'était ici aussi que mon professeur, stricte mais pleine de générosité, m'avait convoquée plusieurs fois pour se tenir au courant des éventuelles difficultés que je pouvais rencontrer au quotidien. C'était dans ce bureau qu'elle m'avait plusieurs fois félicitée pour tout ce que je parvenais à accomplir et qu'elle m'avait avoué qu'elle ne saurait pas en faire autant si elle devait fermer les yeux ; cette phrase m'avait particulièrement marquée, car, à un degré moindre que le professeur Dumbledore mais tout de même beaucoup, j'admirais cette femme et je demeurais convaincue qu'elle devait être une grande sorcière. C'était enfin en ce lieu qu'elle m'avait donné un plan du petit village de Pré-au-lard, dont elle avait fait apparaître le tracé en relief grâce à un simple coup de baguette. Aussi, ce jour-là, en m'asseyant sur une chaise face à McGonagall, son bureau nous séparant, respirant l'odeur de parchemin et d'encre mêlé à un étrange parfum très léger de fleurs, je ne ressentais aucune appréhension quant à ce qu'elle allait me dire.

« Miss Jones, le professeur Dumbledore a été informé, bien que très tardivement, que la grande académie de magie de New-York, l'école secondaire de sorcellerie de Tokyo et l'école de sorcellerie The Wizarding Sun, près de Miami, organisaient demain un rassemblement de leurs élèves handicapés pour échanger sur les méthodes utilisées et sur leurs expériences. Le professeur Dumbledore juge très important que vous vous y rendiez vous aussi. Il pense que cela vous permettrait peut-être de découvrir des idées intéressantes et que, puisque vous êtes la seule élève de Poudlard dans ce cas, il est nécessaire de représenter votre école. Mais cela implique évidemment que vous ratiez une journée de cours et que vous voyagiez loin, et le directeur a bien conscience que vous n'avez qu'un après-midi pour y réfléchir. Nous vous laissons donc parfaitement la liberté d'accepter ou non de vous y rendre. »

ET ils me laissaient le choix ? Mais c'était génial ! J'allais peut-être être la première élève de Poudlard à pouvoir rencontrer si jeune des élèves d'écoles terriblement éloignées de la nôtre ! J'allais voyager, moi qui en rêvais, j'allais apprendre une quantité phénoménale de choses et, pour couronner le tout, j'allais rencontrer des élèves se trouvant dans ma situation. Une foule de question me brûlait les lèvres et je m'empressai de les poser.

« Mais il n'y a que ces écoles où des sorciers non-voyants font leurs études ? Et où se situera ce rassemblement ? Et comment vais-je m'y rendre ? »

J'entendis un sourire dans la réponse du professeur.

« Eh bien oui, il n'y a que ces écoles qui comptent de tels élèves, pour la simple et bonne raison qu'elles sont les seules à être connues pour accepter les sorciers handicapés. Donc tous les parents sorciers qui ont des enfants savent qu'ils peuvent les envoyer là-bas, ce qui fait que beaucoup d'européens malvoyants, sourds, paralysés se retrouvent à faire leurs études aux Etats-Unis. Il n'y a que les enfants de moldus qui, au compte-gouttes, sont disséminés dans les écoles de leur pays et qui restent généralement ignorés des autres écoles, voilà pourquoi vous êtes la première que nous recevons à Poudlard. Le rassemblement a lieu dans l'enceinte de l'académie de New-York, et vous vous y rendrez par portoloin, du moins jusqu'à une certaine distance, après quoi vous prendrez le moyen de transport que les autres élèves utilisent là-bas, car on ne peut accéder à cette école ni par transplanage, ni par portoloin. J'en déduis donc que vous acceptez de vous y rendre ?

-Oh oui, bien sûr, répondis-je avec plus d'excitation que je n'aurais souhaité dans la voix. »

Le professeur ne s'en formalisa pas et se contenta simplement de me donner de plus amples instructions sur cette rencontre.

Il n'était que huit heures, le lendemain matin, quand le professeur McGonagall et moi-même franchîmes les portes en chêne qui s'ouvraient sur le hall d'entrée du château pour nous retrouver dans le parc étrangement calme. Il faisait encore frais à cette heure matinale et un léger vent chargé d'humidité et embaumant l'herbe fraîche me caressait le visage. C'était la première fois que je sortais de l'école à cette heure, seule, et je goûtais à ce doux moment de calme, seulement enchanté par le gazouillement de quelques oiseaux, comme je l'eus fait de ma toute première gorgée de Biéraubeurre. Après avoir' marché sur quelques dizaines de mètres, le professeur me déclara que je pouvais m'arrêter. Elle me glissa dans la main un objet que j'identifiai vite pour être un encrier et se contenta de m'expliquer que je devais le tenir dans mes doigts jusqu'au moment où il me transporterait aux Etats-Unis. C'était à peine si j'arrivais à le croire ; pourtant, j'en avais longtemps parlé avec mes amies avant de m'endormir la veille au soir, mais je n'arrivais pas à me faire à l'idée qu'en quelques secondes, je pourrais me retrouver aussi loin.

« Dans vingt secondes. Tenez fermement la laisse de votre fléreur, sans quoi vous risquez de vous retrouver sans lui à l'arrivée. »

C'était curieux comme cette simple parole pouvait m'angoisser. Si je savais à présent que dans l'école, je pouvais me diriger, sans Eclaireur et probablement même sans canne, et me rendre n'importe où, je m'étais tant attachée à mon fléreur que l'idée de me retrouver quelque part sans lui m'était inconcevable. Certes, il y avait la crainte d'être perdue et de ne pas savoir où aller mais, bien plus que cela, il y avait la présence familière, indispensable, d'un animal qui faisait à présent partie intégrante de ma vie.

Plongée dans mes pensées, je n'avais pas compté les secondes et ce fut avec un petit cri que j'accueillis la violente sensation de perdre le contact entre mes pieds et le sol herbeux et de me sentir violemment tirée en avant, le vent fouettant mon visage, ma main crispée sur la boucle terminant la laisse d'Eclaireur tant la violence de ce départ me faisait craindre à tout instant de la lâcher. Mais cela ne dura pas longtemps. Moins de cinq secondes plus tard, mes pieds étaient à nouveau mis violemment en contact avec le sol ; le choc fut si fort que, déséquilibrée, je vacillai puis m'étalai de tout mon long en avant, m'empêtrant dans ma robe noire de sorcière, n'ayant que le temps de mettre mes mains en avant pour ne pas m'écraser le nez sur ce qui semblait être du goudron. A peine avais-je eu le temps de réaliser que j'entendais des voix de jeunes personnes près de moi qu'une main agrippait mon bras et me tirait vers le haut pour m'aider à me relever. Avec soulagement, je sentis un corps poilu se glisser sous ma robe et se frotter contre mes jambes ; Eclaireur ne s'était donc pas décroché de sa laisse.

« Vous devez être la jeune élève de Poudlard, n'est-ce pas ? me demanda une voix d'homme, assez aiguë et agrémentée d'un fort accent asiatique.

-C'est exact, je suis Roxane Jones, répondis-je en tendant la main. »

Mon vis-à-vis la serra sans conviction et poursuivit :

« Je suis le professeur Nakamura, de l'école secondaire de sorcellerie de Tokyo. Nous sommes les premiers arrivés. Nous n'attendons plus à présent que ceux de Miami et nous pourrons partir. »

Son accent japonais était si prononcé que j'avais parfois du mal à le comprendre.

« Parmi mes élèves, peu parlent anglais. Je vais vous présenter Sayuri, elle est je pense la seule qui peut aligner plus de trois mots d'anglais. »

Tandis qu'il me parlait, des tas de questions se pressaient à nouveau dans mon esprit et je ne pus m'empêcher, avant que de le laisser me présenter l'une de ses élèves, d'en poser quelques-unes.

« Pardon professeur, mais… Puis-je vous poser une ou deux questions ?

-Si vous voulez, me répondit-il de sa curieuse voix aiguë qui semblait sans expression.

-Eh bien, pourquoi votre école s'appelle-t-elle école secondaire ?

-Eh bien parce qu'il existe des écoles primaires au japon. Ce n'est pas comme ça chez vous ? »

Il me posait la question mais il ne semblait pas réellement intéressé. Je répondis tout de même :

« Non, les enfants de moldus étudient dans des écoles moldues, ceux de sorciers chez eux, avec les parents. Mais, dites-moi, il y a beaucoup d'élèves handicapés dans votre école par rapport à la totalité des élèves ?

-Eh bien, pas tellement, ils sont deux cent à peu près. Mais tenez compte du fait que mon école compte plus de trois mille élèves. »

J'étais impressionnée ; aux voix que j'entendais autour de moi, je n'avais pourtant pas l'impression qu'ils étaient tant que cela ! Le directeur japonais dut comprendre mon trouble car il reprit :

« Ils ne sont qu'une dizaine à être venus, simplement pour représenter notre établissement. »

Puis il prononça une parole en japonais et une jolie voix féminine lui répondit. L'instant d'après, j'entendais des pas s'approcher et une jeune fille me toucher le bras.

« Bonjour ! Je Sayuri suis nommée.

-Salut, moi c'est Roxane, enchantée. »

Tandis que sa main droite serrait la mienne, je sentis à son poignet ce que je supposai être une laisse.

« Toi aussi, tu as un fléreur ?

-Oui. Suis en cinquième an études, et j'ai fléreur depuis le début à l'école. »

Sans nous concerter, nous nous baissâmes toutes deux d'un même mouvement pour caresser nos petits guides respectifs. L'un comme l'autre se montrèrent aussitôt réticents à la caresse d'inconnus et nous n'insistâmes pas, mais j'eus la satisfaction de constater, avant de me relever, que le mien était plus doux que le sien.

J'allais engager la conversation à nouveau quand un grand bruit nous fit à toutes deux tourner la tête. De nouvelles voix s'élevèrent, provenant de près du niveau du sol, ainsi que des cris et des reproches que je compris parfaitement puisque ceux-là étaient en anglais.

« Mauvaise arrivée Portoloin, me fit Sayuri en riant. »

A leurs voix, je jugeai approximativement qu'ils devaient être une dizaine, eux aussi. Quelques présentations furent faites : le directeur de The Wizarding Sun s'appelait Maxwell Eagle et avait une voix excessivement grave qui m'impressionna un peu et il nous présenta brièvement ses élèves, qui étaient au nombre de neuf.

Je réalisai que j'étais la seule à ne connaître personne et à ne pas être accompagnée de mon directeur. Rien de très surprenant au fond ; j'étais pour ma part la seule élève handicapée de mon école et je savais que Dumbledore, bien qu'il attachât beaucoup d'importance à ma scolarité, avait probablement bien d'autres choses plus importantes à faire et me faisait confiance pour me débrouiller toute seule. Au fond, je me sentais plutôt honorée par son absence, prouvant la certitude qu'il avait que je me montrerais digne du rôle que j'avais à jouer. McGonagall ne m'avait rien dit de tel, mais ses paroles m'avaient très clairement fait comprendre, lorsqu'elle m'avait donné de plus amples renseignement sur mon voyage, qu'il y avait plus que le fait de découvrir d'autres élèves dans mon cas en jeu ; il m'était apparu évident que le professeur Dumbledore comptait aussi sur moi pour tenter un rapprochement des écoles du monde entier et j'avais bien l'intention de me montrer digne du rôle que l'on m'avait donné. Peut-être, probablement même que je m'imaginais beaucoup de choses et que je souhaitais me donner une importance que je n'avais pas, mais je me sentais pourtant heureuse d'avoir enfin l'impression de pouvoir faire une action pour aider les adultes qui se battaient pour la paix.

« Votre directeur ne vous a pas accompagnée, Roxane San ? »

La voix étrangement aiguë du professeur japonais me fit sursauter. Me trompais-je ou y entendais-je une sorte de reproche ? J'étais probablement trop sur la défensive.

« Non, il est très occupé en ce moment vous savez. »

Je préférai ne pas demander ce que signifiait San, ce devait être quelque chose de propre à leur culture et je résolus plutôt d'en parler à Sayuri plus tard.

« Oh oui, je comprends, je comprends. Je me disais simplement…

-Pas de problème Nakamura, intervint la voix grave du professeur Eagle, je suis sûr que nous allons faire des combinaisons très intéressantes aujourd'hui. Jane, je suis sûr que vous vous ferez un plaisir de guider ces deux demoiselles. »

Une voix pleine de sourire de petite fille répondit gaiement que oui et l'instant d'après, j'entendais la voix nous dire bonjour, tout près de nous, mais au niveau de nos ventres. Après s'être présentée, la dénommée Jane, élève en deuxième année, nous expliqua qu'elle était paralysée des deux jambes depuis un accident stupide qu'elle avait eu à l'âge de six ans et qu'aucune magie ne pouvait réparer les dommages. C'est ainsi qu'elle nous montra, à Sayuri et moi, comment fonctionnait son fauteuil roulant, un objet magique que je trouvai encore plus impressionnant que mon lis-tout. Le fauteuil était gouverné à la voix et roulait de lui-même dans la direction ordonnée, mais il pouvait aussi léviter quand il s'agissait de monter ou descendre un escalier.

« Merveilleuse, technologie, s'extasia Sayuri. »

La jeune fille devait être une enfant de moldus pour parler ainsi, songeai-je. Mais je n'eus pas le temps de le lui demander car un bruit qui me rappelait étrangement celui que j'avais entendu quatre ans auparavant, lorsque j'avais interrompu ma soirée devant un film d'angoisse pour rencontrer pour la première fois le professeur Dumbledore, un bruit que je savais à présent signifier l'arrivée de quelqu'un par transplanage se fit entendre. Aussitôt après, une voix forte et pleine de chaleur résonna parmi nous, une voix qui devait appartenir à un homme jeune et grand, une voix qui inspirait immédiatement la sympathie.

« Ah, je vois que vous êtes tous bien arrivés ! Je me présente, je suis Andy Wilgram, directeur adjoint de l'académie de magie de New York. C'est moi qui ai organisé cette petite rencontre, vous vous rendez compte ! Et ça a été accepté par tout le monde ! »

Voyant plusieurs regards intrigués, il éclata d'un grand rire et expliqua :

« Je suis un cracmol voyez-vous. Oh, j'ai bien lu des dizaines et des dizaines de livres sur la magie, ça n'y a rien changé. Et pourtant moi, un cracmol, j'ai obtenu le poste de sous-directeur de l'école de sorcellerie la plus prestigieuse du monde et je suis en très bons termes avec le ministre de la magie de notre pays. Tout ça grâce à quoi ? Mais à la persévérance et à la volonté mes amis. Tout ça pour vous dire que tous autant que vous êtes et avec vos difficultés, vous pouvez faire de très grandes choses. »

Sans savoir pourquoi, le charisme de cet homme en étant probablement le moteur, nous nous mîmes tous à applaudir. L'homme rit à nouveau.

« Bon, c'est pas tout ça, mais il faut qu'on se dépêche, on vous attend à l'école ! »

Sur ce, l'homme se mit en marche et, guidés par nos fléreurs, le fauteuil de Jane roulant tout seul, nous nous mîmes tous à marcher à sa suite. Jane mettait un point d'honneur à nous décrire les choses importantes que nous risquions de rencontrer et le voyage jusqu'à l'académie de magie de New-York fut un véritable plaisir. Nous étions visiblement arrivés en portoloin dans un parking de la ville, le parking d'une gare. Il suffisait, un peu comme à King's Cross, de traverser un mur du parking et nous nous retrouvions dans un grand champ vert où des véhicules semblables à de grands carrosses très colorés, mais sans chevaux, nous attendaient. Un peu surprises, mes deux camarades et moi choisîmes de monter dans un grand véhicule turquoise, ce qui nous permit en même temps d'admirer la fonction lévitation du fauteuil de Jane, qui se déposa de lui-même à l'intérieur du carrosse sans difficulté. A l'intérieur, il y avait une quinzaine de sièges le long des fenêtres des quatre côtés du carrosse et une grande table trônait au centre, une table couverte de friandises et de boissons. Quand tout le monde fut installé dans deux carrosses, ceux-ci, magiquement, s'envolèrent dans les airs, laissant derrière eux le grand champ d'herbe tendre. Bientôt, on put apercevoir les buildings de la ville, les grandes rues droites, les différents quartiers, à une centaine de mètres au-dessous de nous, tels des maquettes, nous décrivit la jeune paralytique.

« Mais les moldus ne peuvent-ils pas nous voir ? s'enquit un élève.

-Non, le rassura Wilgram en riant, il y a des enchantements sur ces cages volantes qui font que les moldus ont toujours quelque chose d'autre à regarder quand on passe au-dessus de leur tête. »

Après trois ans d'études de la magie, j'étais toujours émerveillée en entendant ce genre de choses. Serais-je un jour moi aussi capable de produire de tels enchantements ?

La journée se passa merveilleusement bien. Nous parlâmes et mangeâmes beaucoup, écoutâmes quelques discours du professeur Wilgram et échangeâmes nos expériences au sujet de nos difficultés respectives. L'académie de New-York était immense et ses élèves insistèrent pour nous la faire visiter. Tout était conçu en grand : du réfectoire au terrain de Quidditch en passant par le parc et les couloirs. Les élèves bénéficiaient d'une piscine, d'un magasin de bonbons au sein même de l'école et de nombreuses distractions qui auraient fait s'extasier Nora pendant des années entières. Nous ne fîmes même pas la connaissance du directeur de l'établissement. Apparemment, c'était Wilgram et sa jovialité qui tenait tout en main concernant notre petit rassemblement. Il nous expliqua qu'il s'était très jeune intéressé au problème des sorciers handicapés, qui souvent étaient gardés chez eux ou faisaient des études moldues car les parents jugeaient impossible pour eux l'apprentissage de la magie. Dès lors, il avait cherché tous les moyens d'adapté une scolarité dans le monde de la sorcellerie pour ces pauvres jeunes gens sans avenir magique, alors que généralement leur potentiel était impressionnant. Et, même si lui-même était incapable de lancer le moindre sort, il avait réussi, avec la coopération de très bons sorciers à créer le lis-tout, à dresser les fléreurs à devenir guides, à ensorceler les plumes que possédaient visiblement tous les élèves aveugles, à concevoir les fauteuils roulants magiques, à fabriquer le système de traduction simultanée en texte des paroles prononcées pour les élèves sourds… Et malgré tout cela, il était d'une humilité impressionnante. Il avait tellement accordé d'importance à notre rencontre et avait tellement tenu à ce qu'elle soit connue et reconnue qu'il avait invité des journalistes de la mégapole américaine, d'un grand journal sorcier japonais, d'un journal de Floride et… à ma grande surprise, de la Gazette du Sorcier. Voilà qui ferait un article intéressant et innovant, qui changerait de l'annonce de nouvelles catastrophes. Wilgram leur donna une interview extraordinaire et plusieurs d'entre nous furent interviewés aussi. De nombreuses photos furent prises, d'un aveugle marchant avec son fléreur, d'un paralytique en fauteuil roulant en train de monter un escalier… Je me demandais, avec à la fois de l'excitation et un peu d'inquiétude, si j'apparaîtrais dans la Gazette.

A la fin de la journée, nous avions été nombreux à décider de nous écrire de temps en temps pour nous donner des nouvelles et nous avions tous parlé les uns avec les autres, échangeant des anecdotes, des descriptions de nos écoles respectives, de nos professeurs… Tandis que, la main sur l'encrier confié le matin même par le professeur McGonagall, j'attendais mon retour à Poudlard, je songeai que je n'en avais certes pas appris beaucoup plus sur la manière dont les autres aveugles géraient leur handicap dans leur vie scolaire, mais si effectuer un rapprochement entre les écoles des autres pays était ma mission, alors je l'avais brillamment réussie.

« Wow, mais c'est génial, s'exclama Alice tandis que nous devisions, allongées dans nos lits, le soir même de mon intéressant voyage, alors ils ont juste un bout de parchemin en main et lorsque quelqu'un parle, les paroles s'inscrivent toutes seules sur le papier ? »

Je venais de leur conter comment nous avions pu communiquer avec les élèves sourds tout au long de la journée. Très intéressée par l'ensemble de mon récit, Lily finit pourtant par émettre un bâillement sonore.

« Oh excuse-moi Roxy, mais Flitwick nous en a fait voir de toutes les couleurs aujourd'hui. Son sort, Accio, c'est trop difficile.

-Oui, renchérit Alice, heureusement qu'on a demain pour se reposer.

-Et pour se retrouver avec son petit ami à l'abri des regards, hein ? »

C'était Nora qui venait de parler d'un ton malicieux, et c'était la première phrase qu'elle daignait nous faire entendre depuis que nous nous étions mises au lit. Elle était visiblement très songeuse et, si je ne doutais pas qu'elle m'avait écoutée avec intérêt, j'étais certaine qu'elle avait l'esprit ailleurs. Il y eut un long silence extrêmement pesant, que Lily rompit par un raclement de gorge qui n'arrangea rien à la chape de glace qui nous était tombée dessus. Ce fut finalement Alice qui rompit le silence, d'une voix tranquille et douce, mais décidée.

« Eh bien oui, quoi ? Je sors avec Frank Londubat, cela te pose-t-il un problème ? »

J'étais étonnée de l'entendre parler ainsi. A vrai dire, elle avait bien caché sa relation avec le cinquième année jusqu'à présent. Il était vrai qu'elle disparaissait souvent durant les récréations en nous donnant des explications comme « je dois rendre un livre à la bibliothèque », mais elle avait toujours été si sincère avec nous que ni Lily ni moi n'avions douté qu'elle disait la vérité. Nora avait probablement dû les découvrir en la suivant discrètement et cela n'avait pas plu à Alice, ce que je comprenais parfaitement. La jeune blonde avait parfaitement droit à son intimité et Nora, qui avait une certaine tendance à m'exaspérer en ce moment, venait de rajouter un peu de poids à mes griefs contre elle. Aussi me sentis-je ouvrir la bouche et m'entendis-je parler avant même de m'en empêcher.

« Mais dis-moi Nora, moi je trouve que Ganesh et toi êtes très proches en ce moment. Je me trompe ?

-Peut-être que oui, peut-être que non, me répondit la jeune fille que j'avais visiblement visée au bon endroit. »

Puis, sa voix se radoucit et elle nous déclara avec plus d'émotion :

« Nesh m'a demandé si je voulais être sa petite amie, et je ne lui ai pas encore donné de réponse.

-Ha, probablement que tu vas t'amuser à le faire attendre, c'est à peu près aussi drôle que de suivre une de tes amies pour savoir ce qu'elle manigance.

-Arrêtez, lança soudain Lily que je croyais déjà endormie mais dont la fermeté me prouva le contraire, le monde est divisé à l'extérieur, nous n'avons pas besoin de nous diviser entre nous également ! »

Lily avait parlé justement et nous le sentîmes toutes, car plus personne n'ouvrit la bouche et nous nous endormîmes peu à peu, pensives.

A l'arrivée du courrier, le lendemain matin, j'écoutai avec attention le bruit des journaux que l'on dépliait, un son pourtant devenu très familier. Peut-être l'article sur notre rassemblement de la veille y était-il déjà… Des exclamations grandissantes provenant de ma table, celle des Gryffondors, me confirma bien vite que l'article en question était bien là, quelque part dans la gazette du Sorcier. J'étais en train d'écouter les conversations pour m'assurer que c'était bien cela qui faisait réagir les élèves, et non un nouveau malheur, quand une large main se posa sur mon épaule et me fit me retourner brusquement.

« Eh, tu es dans le journal ! Il y a une photo de toi avec ton truc, là, en laisse. »

Je reconnaissais sans peine la voix de McLaggen, le gardien de notre équipe de Quidditch.

« Oui, je sais, répondis-je en essayant de ne pas trop manifester ma joie d'avoir une photo de moi dans le grand quotidien des sorciers, mais ce qui est important surtout c'est de lire l'article. »

Le garçon me tapa une nouvelle fois sur l'épaule avec force avant de rejoindre sa place.

« Mais c'est vraiment nul ! s'exclama brusquement Nora, qui visiblement, avait pris mon propre journal pour le lire.

-Qu'est-ce qu'il y a ? m'enquis-je un peu intriguée.

-Ton article, ils l'ont mis tout au fond du journal, il n'est même pas indiqué dans les titres sur la première page. Ils l'ont glissé là comme s'il s'agissait d'une vulgaire publicité pour des accessoires de Quidditch ou pour les dernières robes à la mode !

-C'est vrai, renchérit plus calmement Lily, assise non loin de Nora, ils mettent en avant quelques brillantes actions du ministère… Enfin, l'arrestation d'un Mangemort très puissant qui a quand même réussi à s'échapper pendant qu'on le transférait à Azkaban.

-Bah, c'est pas très étonnant, fit Frank songeur, ils essaient de rassurer la population en montrant que le ministère est encore capable d'agir. Ils n'en ont que faire de savoir que les handicapés possédant des pouvoirs magiques peuvent suivre des études de sorcellerie comme les autres. »

J'étais déçue et en colère, mais je devais pourtant admettre que Frank avait plus que raison.

« En tout cas, ils ont mis une grande photo d'un type très souriant qui n'est pas moche, ma foi, reprit Nora, Andy Wilgram, il s'appelle. Ils disent qu'il a fait un tas de choses pour la communauté magique… »

Le silence retomba tandis que nous nous remettions à manger notre petit déjeuner, celui du samedi, nous laissant tout notre temps, étant particulièrement privilégié. J'étais en train d'enfourner un grand toast à la confiture dans ma bouche quand Remus, assis à ma droite et qui ne s'était pas mêlé à notre conversation, lui-même plongé dans une discussion animée avec ses trois inséparables amis, se tourna vers moi et me dit, en posant une main douce sur mon épaule :

« Je ne savais pas que tu allais là-bas. C'est super que tu aies fait ça, voilà qui apprend un peu au monde d'aujourd'hui la solidarité et l'entraide, ainsi qu'à ne pas rester dans l'ignorance de ce genre de choses. D'ailleurs, je comprends qu'ils aient choisi ta photo, tu es très bien dessus… »

Il eut l'air gêné, soupira et reprit d'une voix plus enjouée.

« Tu as donc raté le cours de Flitwick sur le sortilège accio ?

-Oui, et visiblement même Lily a trouvé ça difficile. »

Remus rit doucement, de ce rire qui avait le don de me toucher au plus profond de moi.

« Je me disais simplement que tu voudrais peut-être rattraper le cours. Si tu veux, on peut faire ça tout à l'heure, dans une salle de classe, je peux te montrer un peu comment ça marche…

-Oh oui, avec plaisir ! »

Une demi-heure plus tard, tandis que la plupart des élèves étaient sortis dans le parc, Remus et moi nous étions enfermés dans une salle du deuxième étage, baguette en main, pour ma leçon privée de sortilèges. Après m'avoir fait lui-même une démonstration plus ou moins réussis du sort d'attraction en attirant à lui un dossier posé sur le bureau qui était tombé par terre à mis course, Remus me déclara que c'était à présent à moi de jouer.

« L'avantage de ce sort pour toi, c'est que même si tu ne vois pas l'objet que tu veux attirer, tu peux le faire venir simplement en y pensant. Le professeur Flitwick nous a dit que l'on pouvait même attirer des objets se trouvant très loin de nous, avec suffisamment d'expérience. Bon, on n'a qu'à commencer par travailler avec ce dossier, parce qu'il n'est pas trop lourd, ça devrait être plus facile. »

Il posa sa main sur la mienne pour me faire faire le mouvement nécessaire pour effectuer le sortilège et, bien qu'il ait fait ce geste tout à fait naturellement et dans le simple but de me montrer le mouvement, le contact de sa peau sur la mienne me fit frissonner.

« Bon, maintenant tu n'as qu'à dire la formule avec le nom de ce que tu veux attirer à toi. »

Je me concentrai longuement, comme le professeur Flitwick nous conseillait souvent de le faire, puis je tentai.

« Accio dossier !

-Loupé, me fit mon ami en riant, mais bon, tu as l'idée. Réessaie, je suis sûr que tu vas y arriver. »

Nouveau temps de concentration, visualiser le dossier, son emplacement, et le mouvement que je souhaitais qu'il effectue…

« Accio dossier ! »

Cette fois, Remus ne parla pas et un instant, ce silence m'angoissa. Me trouvait-il si pitoyable que cela ? Pourtant, Lily m'avait dit qu'elle n'avait réussi le sort qu'à la fin du cours, après des dizaines d'essais… Pourquoi…

Mais je cessai subitement de penser quand un objet cartonné vint se nicher dans ma main que j'avais machinalement gardée tendue, même si j'étais persuadée que rien ne viendrait s'y loger.

« Quoi ? J'ai réussi ? »

L'excitation faisait vibrer ma voix et je ne parvenais pas à croire que c'était moi qui venais de faire ça. Même Lily, l'élève la plus douée en sortilèges de toute la classe, n'avais pas réussi aussi vite ! Ce fut à ce moment que Remus sortit enfin de son mutisme et je sentis dans son explosion de jubilation, quelque chose d'assez inhabituel chez lui, qu'il avait fait exprès de ne rien dire pour me laisser savourer la surprise de ma réussite et qu'il laissait enfin s'échapper ses sentiments.

« Génial Roxane ! Génial ! Je n'y crois pas ! Personne n'a réussi aussi vite ! »

Et dans sa fougue il passa un bras autour de mes épaules et me serra un instant contre lui. Je sentais le rouge me monter aux joues et celles-ci se mettre à me picoter, mais je répondis néanmoins en souriant :

« C'est probablement que j'ai un excellent professeur ! »

Et je passai moi aussi mon bras derrière son dos, une envie subite me prenant de nicher ma tête au creux de son épaule, envie que je réprimai. Il y eut un long moment de silence gêné, où je ne savais pas si je devais savourer cet instant ou me dégager et m'excuser et où je sentais que mon ami devait partager exactement les mêmes réflexions. Un court instant, je sentis Remus tourner son visage vers moi, probablement me regardait-il intensément, et je le sentis approcher sa tête de la mienne, puis, aussi rapidement qu'il avait agi ainsi, il se dégagea de mon bras, libérant mes épaules et il s'éclaircit la gorge.

« Bon, ben je crois que je n'ai plus rien à t'apprendre… Alors on ferait mieux de sortir un peu prendre le soleil. »

Les conversations faisaient un bruit infernal dans la grande salle en ce samedi midi. Les samedis de début d'année étaient généralement les plus appréciables car nous n'étions pas encore trop surchargés de travail et cela se sentait dans la joyeuse ambiance de la plupart des élèves. En face de moi, Lily était assise et à ma droite se trouvaient James, Sirius et Peter.

« Où est Remus ? m'enquis-je en me tournant vers James, assis directement à côté de moi, un choix qui, par un curieux hasard, le plaçait à proximité de Lily.

-Va savoir, me répondit le garçon d'un ton suffisant, cette façon de parler qui se renforçait d'année en année et que je ne pouvais pas supporter, il doit être dans une de ses périodes lunatiques, ma foi. »

Sirius et Peter éclatèrent de rire, une réaction que je ne compris pas ; si le calme et sympathique Remus devenait lunatique, c'était plutôt inquiétant et j'hésitai à leur répliquer que je ne voyais pas ce qu'il y avait de drôle, mais je me ravisai finalement, songeant que c'était probablement une blague entre eux.

« Il est là-bas, s'écria brusquement Lily qui venait de repérer le jeune garçon, mais pourquoi diable s'est-il assis à l'autre bout de la table ? »

Je ne répondis rien, mais je restai songeuse. Se pouvait-il que mon ami se soit volontairement éloigné de moi, acceptant en même temps de ne pas manger à côté de ses meilleurs amis, simplement à cause de notre petit instant de proximité de la matinée ? Je connaissais à présent bien Remus, il était, des quatre inséparables compères, celui dont je m'étais le plus rapprochée, et je le pensais trop intelligent pour avoir ce genre de comportement. Mais au fond, ce genre de situation n'était jamais arrivé auparavant… Pour me changer les idées et tenter de ne pas montrer mon trouble, je me mis à conter à ma meilleure amie l'exploit que j'étais parvenue à accomplir grâce à l'aide précieuse de Remus. Je savais que Lily, loin d'être jalouse de ma performance, s'en réjouirait avec moi et ce fut ce qui se produisit. Mais tandis qu'elle me félicitait, je me rendis compte que c'était Alice qui était assise juste à ma gauche et qu'elle ne nous avait pas parlé depuis le début du repas. J'écoutai plus attentivement ce qui se passait à ma gauche et je compris : Alice et Frank devisaient gaiement à mi-voix, parfois rieurs, parfois plus tendres… Je ne me permis pas d'écouter leur conversation mais une chose était sûre : depuis que Nora avait annoncé à la chambrée leur liaison, Alice ne la cachait plus et la vivait ouvertement. Mais en parlant de Nora, où était donc notre joyeuse compagne ? Cela ne m'avait pas frappée tout d'abord, car nous avions aussitôt parlé dès que je m'étais assise à la table des Gryffondors, mais l'absence de la jeune boute-en-train ne pouvait pas longtemps passer inaperçue. D'ailleurs, je n'étais visiblement pas la seule à l'avoir remarquée car j'entendis Sirius demander d'un ton léger à la cantonade :

« Mais où est donc ma brunette préférée ? »

Il était à peu près impossible de ne pas savoir de qui parlait le jeune garçon. Si sa petite amie actuelle s'appelait Jenny, tout le monde chez les lions savait que Sirius adorait Nora, qui avait quelque part le même caractère que lui, et qu'il passait son temps à lui inventer des surnoms plus ou moins recherchés et plus ou moins ridicules. Il y eut un instant de silence parmi nous avant que Peter ne s'exclame :

« Mais elle est assise à la table des Serdaigle ! Regardez, à côté de ce type, Patil. »

J'entendis Lily et Sirius, assis sur le banc qui tournait le dos à la table des bleu et bronze, se retourner vivement.

« Lâcheuse, cria Sirius, immonde traîtresse à ta maison ! »

Sa voix pouvait porter loin et je ne doutai pas un instant qu'à peu près tous les élèves présents dans la grande salle l'aient entendu. Quelques rires s'élevèrent le long des tables et James lui fit remarquer, non sans rire, qu'il avait peut-être exagéré légèrement.

« Tu crois ?

-Bah, peut-être pas au fond. »

ET les deux garçons se remirent à rire. Quant à moi, je ne les écoutais plus. Il ne faisait plus aucun doute pour moi que, durant la matinée probablement passée dans le parc, Nora avait fini par accepter de sortir avec Ganesh.

Une fois le repas terminé, Lily, James, Sirius, Peter, Nora et moi descendîmes dans le parc. Le soleil, bien qu'un peu fade, réchauffait tout de même l'atmosphère et nous choisîmes un endroit au beau milieu des pelouses où personne encore ne s'était installé pour nous étendre tous dans l'herbe. Alice et Frank s'étaient évaporés à peine leur dessert avalé et je les supposais installés dans un coin bien tranquille du parc. Quant à Remus, j'avais espéré un instant qu'il nous rejoindrait, mais j'avais vite déchanté quand il avait annoncé furtivement à Sirius qu'il montait dans la salle commune pour se reposer et terminer son devoir de métamorphose. Le devoir étant pour le jeudi suivant et Remus, bien que très travailleur, n'étant pas un habitué du travail consciencieusement fait à l'avance, l'excuse me parut bien légère, mais j'avais décidé de ne plus trop penser aux raisons qui poussaient le garçon à m'éviter et je tentai de me tenir à ma résolution.

Une brise légère transportant une douce odeur de verdure et de feuilles mortes nous caressant doucement, nous somnolions paisiblement, échangeant de temps en temps un mot futile, profitant seulement de l'instant. Voldemort et ses méfaits me paraissaient si loin à présent que je me demandais presque si je ne les avais pas rêvés. Je sentais peu à peu le sommeil me gagner quand la voix excitée de Peter s'éleva brusquement.

« Eh, regardez, ils sont là nos amoureux ! NE sont-ils pas mignons ?

-On s'en fout, Peter, grogna Sirius, allongé tête bêche avec moi. »

Lui aussi avait dû commencer à s'endormir et n'appréciait pas trop d'être réveillé pour un motif aussi inutile.

« Quels amoureux ? marmonna Lily, elle aussi visiblement endormie.

-Alice et Frank, ils se promènent, répondit Peter excité. »

J'entendis James grogner puis se redresser en gémissant. Mais bien vite, son tempérament agité reprit le dessus et il lança :

« Oh, Evans, tu devrais les regarder et prendre exemple, ils ont l'air si heureux…

-Tu n'envisages pas j'espère que je suive leur exemple avec toi, Potter, parce qu'à ce compte-là, tu te trompes sur un point : je ne risque pas d'être heureuse. »

La dignité de James dut prendre un sérieux coup car il ne trouva rien à répondre et Lily reprit en baillant et en se redressant à son tour :

« Désolé tout le monde mais je crois que je vais rentrer à la salle commune. Remus a peut-être raison en se débarrassant du devoir de métamorphose aujourd'hui.

-Ah, parfait, s'empressa de dire James, je viens avec toi. Tu as raison, on sera plus tranquilles tous les deux.

-Potter, je n'ai aucune envie de me retrouver avec toi, d'autant que quand tu es là, je suis tout sauf tranquille ! »

Et elle s'éloigna en courant.

« Ah là là, James, fit Sirius en riant mais d'un ton mimant le désespoir et la compassion, on dirait que tu n'es pas son genre, ou alors que tu t'y prends assez mal avec elle.

-Ouais mais c'est que cette fille n'est pas normale, répliqua James de son ton prétentieux, avec n'importe quelle autre, je suis sûr que ça marcherait. De toute façon, j'y vais quand même.

-Alors je t'accompagne, couina Peter avec excitation. »

Les deux garçons s'éloignèrent et je ne pus m'empêcher de sourire intérieurement : Peter donnerait tout pour voir James tenter le genre d'action risquée comme celle de s'attaquer à Lily Evans. Je m'attendais à ce que Sirius les suive, mais sur un grognement, je l'entendis s'installer plus confortablement dans l'herbe et se mettre à inspirer fortement l'air pour exprimer son bien-être et son peu d'envie d'en sortir. Nora, allongée juste à côté de moi, n'avais même pas prononcé un mot, un événement très exceptionnel, et je supposai qu'elle s'était totalement endormie.

Pourtant, son sommeil fut de courte durée car de nouveaux pas s'approchèrent de notre lieu de sieste et quelqu'un se pencha au-dessus de Nora et la voix de Ganesh, particulièrement douce et agréable pour l'occasion, dit tout bas :

« Nono, tu te réveilles ? Tu étais d'accord pour passer l'après-midi avec moi. »

Mon amie grommela quelque chose d'incompréhensible et je la sentis se redresser tout à côté de moi. J'entendis ensuite le son d'un baiser et Nora répondit, d'une voix particulièrement caressante que je ne lui connaissais pas :

« Bien sûr ! On y va. »

Et les deux jeunes gens s'éloignèrent, nous laissant seuls au beau milieu du parc, Sirius et moi. C'est alors que le garçon poussa un profond soupir, un soupir qui me parut, sans pouvoir me l'expliquer, chargé de désespoir, un soupir qui me brisa le cœur. Je me traînai à quatre pattes jusqu'à côté de lui.

« Tu l'aimes bien, Nora, non ? »

Il y eut un moment de silence et je regrettai un instant d'avoir posé une telle question. Sirius se cachait tellement derrière une armure de bonne humeur et de fauteur de trouble que je songeai soudain qu'il était peut-être dangereux de tenter de passer au travers. Mais il finit par me répondre d'une voix étonnamment lasse :

« Ouais, je l'aime bien.

-Mais Jenny ? »

Sirius eut un drôle de petit rire.

« Bah, Jenny, c'est comme Rose et Lynn, et ça peut encore continuer longtemps comme ça. Les filles sont là, elles n'attendent que moi, alors j'en profite, d'autant que ce n'est pas désagréable, mais au fond… Je m'en fiche un peu. J'ai rompu avec Jenny par lettre pendant les vacances. Nora a toujours été tellement… Inaccessible pour moi. Oh, c'est une amie formidable, ça c'est certain, mais tu vois ce que je veux dire… Et quand enfin j'ai l'impression qu'elle s'ouvre un peu aux garçons, c'est dans les bras d'un autre qu'elle tombe. »

Il y eut un nouveau silence, au cours duquel il soupira. Je ne m'attendais pas à ce que Sirius me fasse un jour des confidences, il était pour moi le garçon, avec James, qui mettait de la bonne humeur dans chaque instant mais il n'était pas celui qui me confiait ses soucis, comme le faisait parfois Lily lorsqu'elle me parlait des conflits fréquents entre sa sœur Pétunia et Elle. Sirius avait son meilleur ami James pour ce genre de chose mais… Au fond, James était-il un si bon confident que cela ? Lui, le garçon qi s'acharnait à plaire à Lily en utilisant les deux traits de sa personnalité que la jolie rousse détestait le plus, son arrogance et sa satisfaction de lui-même… Oh, les quatre inséparables amis devaient parler entre eux, se confier, mais Sirius avait peut-être besoin de quelqu'un d'un peu plus compréhensif. Pourtant, je réalisai soudain que je devais être une bien piètre amie car je ne trouvai rien à lui répondre et le silence se prolongea lourdement. Finalement, je me sentis trop mal à l'aise et je parlai.

« Tu sais… Je pense que tu as le temps pour trouver quelqu'un digne de toi. Disons que Nora… Disons qu'elle a trouvé quelqu'un qui la modère un peu, quelqu'un qui partage son humour mais est capable de calmer ses extravagances.

-Pourquoi, tu crois que je risquerais de ne pas contribuer à calmer ses extravagances ? »

Un court, très court instant, je me sentis ennuyée de sa réponse, avant de l'entendre éclater de rire.

« Tu as sans doute raison, c'est mieux comme ça. Tu as passé de bonnes vacances ? »

Un instant d'hésitation me saisit en repensant à la lettre que mon père m'avait confiée, lettre que j'avais glissée tout au fond de ma valise et que je n'avais plus l'intention de ressortir. Finalement, je lui répondis simplement :

« Oh, oui, plutôt bonnes. A vrai dire, mon père les rend très agréables, mais tout serait mieux sans sa nullité de compagne. »

Sirius éclata de nouveau de rire. Même les garçons connaissaient ma légendaire haine pour Elena. Mais je réalisai soudain que pour ma part, je ne connaissais au fond pas grand-chose de la famille du garçon.

« Et toi, tu étais chez toi ? »

Sirius se racla la gorge et je songeai que j'aurais peut-être dû me taire. Visiblement, le sujet était sensible. Mais il finit tout de même par parler d'un ton faussement dégagé.

« Bah, tu sais, tout l'été enfermé avec des fanatiques de ce malade de Voldemort, je crois qu'on ne peut pas rêver mieux. Un frère qui rêverait d'afficher ses posters à ses murs s'il en existait, une mère qui n'a d'yeux que pour lui et qui me considère comme la tare de la famille parce que j'ai été réparti à Gryffondor alors qu'ils ont tous été à Serpentard et parce que je déteste tous ces serpents partout dans la maison et ces têtes d'elfes accrochées au mur… »

Il soupira profondément et je réalisai à quel point je n'avais pas à me plaindre de mes propres vacances. Si Elena était insupportable, au moins avais-je une totale liberté, au moins riais-je sans cesse avec mon père, au moins allais-je au bord de la mer, au restaurant et en randonnée…

« Le seul moment agréable dans tout ça est la journée qu'on a passé chez mes cousines. Enfin… Disons que ce moment aurait été agréable si l'on avait fait abstraction des deux plus âgées.

-Narcissa ?

-Ouais, et sa sœur aînée Bellatrix. C'est impressionnant à quel point elles ne peuvent pas me supporter. C'est viscéral, je dirais. Heureusement, il y a la plus jeune, Andromeda, la seule en qui je reconnais quelques valeurs que je défends, la seule qui me comprend et avec qui, quand ses abruties de sœurs nous en laissent le temps, j'ai des discussions passionnantes et des moments de joie. »

Nous parlâmes encore un long moment de nos familles respectives, puis Sirius me raconta la dernière invention de James et lui, une statue du château qu'ils avaient enchantée pour qu'elle dise « Tu sens mauvais ! » chaque fois que Rusard, l'horrible concierge, passait devant.

« Sauf que nous nous sommes cachés derrière pour observer le spectacle et que la tête qu'il a faite était tellement drôle que nous avons éclaté de rire. Nous n'avons pas eu le temps de filer et c'est pour ça qu'on était en retenue dans son bureau mercredi dernier. »

Cette discussion et la façon qu'avait Sirius de la rendre hilarante m'avait fait pour un instant oublier comment nous avions fini par nous retrouver à deux dans le parc alors que nous y étions six au départ et que, en comptant Alice et Remus, nous aurions même pu être huit.

Mais, tandis que je rentrais seule à la tour des Gryffondors, Sirius m'ayant expliqué qu'il avait quelques petites choses à faire, je me plongeai dans d'étranges pensées. Je me rendais compte que, du fait de leurs petits amis, je risquais d'avoir de moins en moins de chances de passer du temps avec Alice et Nora. Quant aux quatre inséparables garçons, il était à présent de plus en plus rare qu'ils passent du temps avec nous, sauf quand James tentait vainement et stupidement d'amadouer Lily, ce qui faisait immédiatement décamper la jeune fille. Je me retrouvais donc avec ce choix impossible, passer du temps avec eux ou avec elle. Enfin, il me restait Remus, celui des quatre avec qui j'avais souvent de longues conversations et, pour une raison obscure à mes yeux, je venais de l'éloigner de moi mieux que je ne serais parvenue à le faire en l'insultant ou en trahissant son amitié. Il me restait Lily bien sûr, Lily qui avait toujours été là, ma meilleure amie, celle qui savait tout de moi et dont je savais tout, mais, tandis que j'arrivais au fond du couloir du septième étage, le sentiment étrange que tous les autres, tous ceux avec qui j'avais construit une amitié s'éparpillaient au vent loin de moi comme des feuilles mortes m'envahissait peu à peu.

L'ambiance de la salle commune était à la joie ; on jouait, on discutait, on riait… je trouvai Lily, Nora et Alice assises à une petite table ronde non loin du feu et, en m'asseyant auprès d'elles, je me sentis un peu rassurée. Au moins pourrais-je encore profiter de temps en temps de moments tels que celui-ci. Je sentais bien que la distance entre nous allait forcément s'accentuer au fil des semaines, au fur et à mesure que l'amour grandirait entre les filles et leurs compagnons, mais, en les entendant parler, je compris que malgré cela, le lien qui nous unissait toutes les quatre restait aussi fort.

Tandis que Nora faisait découvrir à Alice un tour de cartes moldues, qui finalement nous amusa tout autant, Lily et moi, j'entendis s'ouvrir le trou du portrait de la grosse dame et le niveau sonore baissa brusquement dans la pièce chaleureuse. Des murmures s'élevaient encore de-ci de-là mais à présent, je me rendais compte qu'il s'agissait de chuchotements étonnés.

« C'est McGonagall, me glissa Nora, et on dirait qu'elle vient droit vers nous. »

Un drôle de pressentiment me disait que c'était à moi qu'elle souhaitait s'adresser, mais je ne voyais absolument pas ce qu'elle pouvait avoir à me dire et, comme toujours dans ces cas-là quand il s'agissait de la directrice de la maison Gryffondor, je ne m'inquiétais pas et j'attendais plutôt avec curiosité de savoir ce qu'elle avait à m'apprendre.

« Roxane Jones ? »

Je ne m'étais pas trompée. Je me levai instinctivement, prête à la suivre dans son bureau, ce qui s'était déjà produit plusieurs fois auparavant.

« Le professeur Dumbledore souhaite vous voir immédiatement dans son bureau. »

Et ce fut à partir de ce moment que je commençai à sentir gonfler une boule brûlante d'angoisse au niveau de mon estomac. Oh, ce n'était pas le fait que le directeur souhaite me voir qui m'inquiétait, car ce grand homme avait toujours été bienveillant à mon égard, mais c'était la voix tendue, pressée et contenant une note sinistre du professeur de métamorphose qui me faisait soudain me sentir mal. Sans me poser davantage de questions, j'appelai Eclaireur, je fixai sa laisse à son collier et je suivis le professeur McGonagall, tandis que derrière moi, peu à peu les murmures reprenaient de l'ampleur et que les discussions se relançaient. Le trajet jusqu'au bureau du professeur Dumbledore me parut interminable, non point qu'il fût excessivement long, mais McGonagall ne décrocha pas un mot de tout le chemin et, même si elle n'était pas réputée pour être bavarde, cela me mit profondément mal à l'aise.

Enfin, après avoir descendu plusieurs volées de marche et avoir longé cinq ou six couloirs, mon fléreur me fit comprendre que je devais m'arrêter. Avec étonnement, j'entendis le professeur McGonagall murmurer « chocoballes » et j'entendis un raclement dans la pierre, m'évoquant le bruit que faisait le mur entre l'arrière-cour du Chaudron Baveur et le Chemin de Traverse en s'ouvrant.

« Entrez, Miss Jones, je vous laisse ici, le professeur Dumbledore m'a demandé de faire quelques petites choses pour lui. »

Déconcertée, je franchis une ouverture là où, j'en étais sûre, il y avait quelques instants auparavant le mur du couloir. Si le directeur m'avait plusieurs fois adressé quelques mots dans les couloirs du château, je n'avais jamais pénétré dans son bureau. Il y avait devant moi, aux mouvements que je sentis dans la laisse d'Eclaireur, un escalier en colimaçon. Je grimpai sur la première marche et je me rendis alors compte, mi amusée mi inquiète, que l'escalier se mouvait de lui-même vers le haut. Je restai donc immobile jusqu'à ce que mes pieds arrivent sur le palier, en haut des marches. Tendant les mains devant moi, je découvris une porte et, comme il ne semblait rien y avoir d'autre que les murs, je frappai.

« Entrez, me fit une voix calme, une voix que j'adorais entendre, qui m'inspirait la sagesse, la confiance et la force. »

J'ouvris la porte et je me retrouvai dans une pièce où il faisait légèrement chaud, qui, aux sensations qui m'assaillaient, ne devait pas être trop grande ou remplie de beaucoup d'objets. J'avançais et je refermai la porte derrière moi.

« Ah, Roxane, je t'attendais. Assieds-toi, s'il te plaît, il y a un siège juste devant toi. »

Sa voix était trop douce, son ton trop calme, comme un homme parlant à un petit enfant pour l'empêcher de se remettre à hurler après une crise de larmes. Mais que pouvait-il donc avoir à me dire de si important pour prendre un tel ton ? Lui dont le sourire transparaissait toujours dans la voix ne m'avait jamais semblé aussi sérieux. Intriguée, la boule d'angoisse semblant grossir subitement dans ma poitrine, je m'assis en face du directeur, mes mains pouvant toucher le bord de son bureau qui nous séparait.

« Roxane, ce que je vais t'apprendre va être difficile à entendre pour toi, mais il faut que tu sois forte. »

Non, non ! Ce cri intérieur m'avait saisie brusquement, tandis que quelque chose en moi venait de s'éclairer, une compréhension soudaine… Non, ce ne pouvait pas être ça ! Pitié, que l'on m'annonce que le monde entier est sur le point d'exploser, mais pas ça ! « Ecoute-moi bien : tu la remettras au professeur Dumbledore, mais seulement après ma mort. » J'entendais cette voix inhabituellement sérieuse, sur le quai neuf trois quarts à King's Cross et la gravité avec laquelle mon père m'avait parlé en cet instant, cet instant terrible, que je n'avais même pas été capable de comprendre, où mon père, indirectement, me disait adieu. « Je souhaite que tu aies raison, ma chérie, mais si jamais je devais mourir… » Non, papa, ce n'est pas toi. « S'il devait m'arriver quoi que ce soit… » Mais je savais que c'était cela. Pourquoi diable n'avais-je pas pris ces paroles au sérieux ? Pourquoi ne m'étais-je pas précipitée dans le bureau du directeur pour lui parler, pour lui demander de trouver un moyen de mettre des dizaines de protections autour de mon père ? Mais parce que telle avait été la volonté de Thomas Jones : que je n'en parle à personne, que je fasse comme si de rien n'était…

Le professeur Dumbledore avait gardé le silence, visiblement conscient que mes pensées étaient en pleine ébullition. Après un moment, il prit une légère inspiration et m'annonça avec une voix douce et chargée de compassion :

« Ton père est mort, Roxane. »