16 Juillet 2016, Bretagne, Parc aux Loups, 11h18
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Avec environ une heure et demie de trajet, ils avaient dû se lever plus tôt qu'à l'accoutumée. Cela n'avait pas dérangé Grunlek, mais avait en revanche un peu perturbé Daniel. Le garçon ne s'était pas éveillé immédiatement, et il avait fallu que le nain vienne le secouer doucement pour lui faire ouvrir les yeux. Lorsqu'il lui avait rappelé leur expédition du jour, l'excitation avait tout à fait réveillé Daniel, avant qu'il ne s'apaise aussitôt et qu'un voile de tristesse ne passe dans ses yeux. Pourtant, malgré la peine qu'il ressentait, sa petite voix d'enfant avait été ferme, dans les premières paroles qu'il avait adressé à Grunlek ce matin-là :
« Je ferai diversion, si tu veux. »
Le nain n'avait rien répondu et était reparti manger son petit-déjeuner en silence. Il ne tenait pas à ce que Daniel s'immisce dans son plan, cela pouvait être dangereux et il ne voulait pas que le garçon subisse quoi que ce soit par sa faute. En outre, rien de tout cela ne le concernait. Mieux valait pour lui qu'il se tienne à l'écart…
Ils avaient mangé puis s'étaient préparés, et une infirmière était venue les chercher pour les accompagner jusqu'au car, que Grunlek découvrit donc. Le nain se déplaçait à pied, tandis que la femme poussait la chaise roulante dans laquelle s'était jeté Daniel, tout content. S'il était à présent capable d'évoluer à béquilles, il ne pouvait pas encore marcher ainsi pendant plusieurs heures d'affilée, il effectuerait donc la visite en fauteuil roulant.
Ils montèrent dans l'étrange engin et s'installèrent côte à côte, comme convenu. Assis près de la vitre, Daniel observait le paysage défiler, commentant parfois ce qu'il voyait et répondant aux interrogations de Grunlek. Le nain, de son côté, examinait soigneusement tout ce qui pouvait passer à portée de son regard, intrigué et intéressé par cette curieuse technologie qui n'existait pas dans le Cratère. Comment des gens pouvaient-ils mettre au point de tels appareils et tout ignorer de la psyché et de la magie ? C'était incroyable. C'étaient sûrement de grands érudits dont les connaissances et les compétences ne s'intéressaient pas aux forces mystiques. Ce monde était décidément bien différent de celui dans lequel il avait toujours vécu.
Ils arrivèrent, descendirent du car avec les autres patients du Centre, et Daniel retrouva son fauteuil roulant. Quand l'une des infirmières accompagnatrices s'approcha, il secoua la tête :
« Non, c'est Grunlek qui me pousse ! »
Le nain haussa un sourcil, de même que la femme, qui tourna la tête vers lui et le considéra de haut en bas.
« Vous vous occupez de lui, monsieur Grunlek ? »
Il y avait dans sa voix un ton légèrement moqueur qui ne lui plut qu'à moitié, et Grunlek dut se retenir de lever les yeux au ciel. Même ici, les sarcasmes sur sa petite taille continuaient de pleuvoir. Quel que soit le monde, les humains étaient bien tous pareils, tiens… Même si ça ne l'arrangeait pas vraiment, il ne pouvait pas faire autrement que d'accepter. Ce serait sûrement la dernière faveur qu'il accorderait au jeune garçon…
« Exactement. » affirma-t-il en s'emparant des deux poignées situées de part et d'autre du dossier du fauteuil roulant.
« Parfait, dans ce cas, je le laisse à vos soins. »
Le nain eut au départ un peu de mal à manier la chaise. Daniel l'aida de son mieux en tirant sur les deux grandes roues, et à deux, ils parvinrent à avancer. Ils se mêlèrent au groupe de patients encadrés par les infirmières et passèrent le portique d'entrée. Préservés du soleil brûlant, abrité sous de grands arbres, ils marchèrent sur un petit chemin et avisèrent bientôt des grillages sur le côté. Ils s'en approchèrent et plissèrent les yeux. Tout d'abord, ils ne virent rien, puis une femme au bras sectionné tendit sa main valide en poussant un petit cri d'émerveillement. Au loin, entre les rochers, les troncs d'arbres et les fourrés broussailleux, une forme grisâtre s'était faufilée. Aussitôt, les piaillements de joie et les commentaires allèrent bon train. Dans tout ce raffut, le grognement de Grunlek passa inaperçu, sauf aux oreilles de Daniel, qui était le plus proche de lui.
« Évidemment qu'ils ne le voient pas, bruyants comme ils sont ! Les loups sont des animaux intelligents et sensibles, il leur faut du calme pour qu'ils se sentent en sécurité et se laissent approcher. » expliqua-t-il doucement face au regard interrogateur que l'enfant avait levé vers lui, par-dessus son épaule.
La visite se poursuivit. Au cours de la matinée, tandis qu'il poussait la chaise roulante de Daniel, Grunlek émettait parfois entre ses dents un léger sifflement, anodin en apparence. Il n'obtenait aucune réaction. Il ne se résigna pas pour autant. Il réitéra ses discrets appels lorsqu'ils parvinrent devant le vaste enclos des loups blancs. Ceux-ci étaient soigneusement dissimulés et personne ne les vit, ce qui fit protester la majorité du groupe. Les infirmières les apaisèrent en leur promettant qu'ils repasseraient devant l'enclos plus tard dans la journée, puis ils continuèrent. Parmi les derniers à quitter les lieux, Grunlek lança une dernière fois son sifflement en passant devant un bâtiment adjacent à l'enclos des loups blancs.
À l'intérieur, un hurlement bien connu retentit soudain et le cœur du nain se serra.
Elle est là !
« Eden… » murmura Daniel, qui avait lui aussi entendu la louve.
« Je reviendrai. » marmonna Grunlek en poussant de plus belle le fauteuil roulant du garçon pour s'éloigner de là et ne pas attirer l'attention.
« Qu'est-ce que tu fais ? » s'étonna l'enfant en agrippant ses accoudoirs et en se dévissant le cou pour observer le bâtiment. « Elle est là-dedans, vas-y ! »
« Plus tard. Je sais ce que je fais, Daniel. » asséna le nain, un peu plus sèchement qu'il l'aurait voulu.
« D'accord, d'accord… Je peux t'aider, tu sais. »
« Je refuse qu'il t'arrive quoi que ce soit. » maugréa Grunlek.
Daniel hocha la tête, un air boudeur sur le visage, et ne répondit rien. Il resta inhabituellement silencieux durant le reste de la matinée. Ils finirent par s'arrêter au centre du Parc aux Loups afin de déjeuner. Après avoir aidé à installer Daniel sur un banc près d'une table, Grunlek se dirigea vers les toilettes les plus proches.
Puis, après avoir vérifié que plus personne ne lui prêtait attention, il s'éclipsa.
Il ne mit pas longtemps avant de retrouver l'enclos des loups blancs. Il s'approcha du bâtiment et siffla une nouvelle fois. La même voix lui répondit : Eden était bel et bien prisonnière là-dedans. Grunlek attendit d'être seul dans l'allée, puis enjamba la chaîne lui interdisant le passage et se rendit jusqu'à la porte. Verrouillée, bien sûr. Cela ne lui posait aucun problème. De son bras mécanique, il arracha le cadenas et pénétra à l'intérieur du bâtiment. La pénombre ne le gêna pas plus que le verrou : son œil unique était habitué à scruter les ténèbres, et il distingua sans peine le matériel de ménage et les grillages qui leur faisaient face.
Derrière l'un de ces derniers, Eden, dressée de toute sa stature, aboya en le reconnaissant. Il s'avança vers elle et tendit la main. Elle vint s'y frotter et lécha ses doigts à travers les barreaux, heureuse de le retrouver. Grunlek sourit. Avec la louve druidique à ses côtés, il se sentait déjà mieux.
« Attends, ne bouge pas, je vais te faire sortir de là. »
Une nouvelle fois, il utilisa la puissance de son bras mécanique pour venir à bout du grillage, et Eden fut libérée. Elle bondit hors de sa cage et fila dehors sans demander son reste. Grunlek la suivit rapidement tout en l'appelant.
« Eden, Eden, attends ! Reste discrète, essaye de ne pas te faire… »
« Hé ! Vous, là ! »
« … remarquer. » soupira le nain.
Eden jappa, comme si elle lui faisait signe de se presser, et il hocha la tête avec détermination en franchissant à son tour le seuil du bâtiment.
« D'accord, d'accord. On y va ! »
La louve druidique se mit à galoper. Sur ses talons, Grunlek la suivait de son mieux, esquivant le personnel du parc qui tentait de l'arrêter. Trois hommes se dressèrent soudain sur son chemin, entre lui et Eden. Sans hésiter, le nain lança son bras mécanique – pas assez fort pour les tuer, mais suffisamment pour les faire voler dans les airs et se frayer un passage entre eux.
« Excusez-moi ! » tint-il tout de même à leur lancer alors qu'il les dépassait en courant.
Il suivait Eden un peu au hasard, sans faire tout à fait attention à où ils allaient, et au détour d'une allée ils débouchèrent par hasard sur la place centrale du parc, où se trouvait encore le groupe de patients du Centre des Amputés de Rennes. Eden ne se posa pas de question, prit appui sur une table en bois et bondit par-dessus quelques personnes, avant d'atterrir un peu plus loin et de poursuivre sa course en direction de la sortie. Grunlek lui emboîta le pas, évitant les patients amputés çà et là. Il entendit les cris des infirmières, certaines commencèrent même à lui courir après.
Passant près de leur table, il croisa le regard étincelant de Daniel, et vit celui-ci hocher légèrement la tête, un petit sourire au coin des lèvres. Il voulait toujours l'aider, et il allait le faire, à sa manière…
Alors que Grunlek continuait de courir, il entendit soudain un bruit sourd derrière lui. Il se retourna quelques secondes dans sa course.
Le jeune garçon avait mimé un évanouissement subit et s'était étalé de tout son long sur le chemin, bloquant ses quelques poursuivants et provoquant l'affolement des infirmières, qui l'oublièrent aussitôt pour se précipiter vers le gamin. Grunlek sourit, reconnaissant.
Bien joué, petit. Merci pour tout.
Eden avait trouvé la sortie et fusa en direction du portique. Grunlek la suivit en courant à toutes jambes. Juste avant de s'enfuir du parc à son tour, à la suite de la louve, il eut le réflexe d'agripper au dernier moment un morceau de tissu qu'il aperçut du coin de l'œil, une veste légère qui traînait par là.
S'il voulait que la suite de sa strat ait une chance infime de pouvoir fonctionner, il lui faudrait absolument dissimuler son bras mécanique.
