Chapitre 21
Rosa resta encore quelques secondes par terre, visiblement ravie de la façon dont le soleil de l'après-midi caressait son visage. Je ne l'avais remarqué auparavant, mais Rosa avait le teint vraiment pâle, presque comme si elle était toujours fatiguée ou malade. A voir la vitesse à laquelle elle se leva et comment elle ouvrait la marche pour Vergil et moi, je me dis que je devais me faire des idées. Mais son comportement m'avait un peu inquiété aujourd'hui. Il y avait bien sur eu cette histoire de robe pour laquelle elle nous avait fourni des explications mais même en connaissant ses motivations, je trouvai les risques pris inconsidérés. D'autre part, sa motivation même me semblait un peu étrange. Sans connaître son âge exact, Rosa semblait avoir entamé sa trentaine d'une belle façon alors ces histoires de régler ses comptes avec le passé ne devrait plus vraiment être de son âge. Sauf s'il s'agissait de son passé récent, mais là encore, elle n'avait rien évoqué de tel auparavant. Ou bien elle ne m'en avait juste pas parlé parce que nous ne nous connaissions pas depuis longtemps. Dans ces conditions, Vergil aurait du savoir quelque chose mais lui aussi avait été surpris par le comportement de Rosa même s'il s'était repris rapidement en évoquant la broche. D'ailleurs, autre chose me chiffonnait à propos de ces deux là. Il y avait bien sur eu ce Devil Trigger inattendu, mais aussi son attitude suspecte, indifférent au combat encore en cours, en contraste cinglant avec sa furie habituelle, allant de pair avec celle de Rosa, choisissant une rencontre frontale avec un démon dont la puissance excédait celle de Dante. Et inexplicablement, ils réapparurent comme si rien ne s'était passé pour me protéger. Je leur étais bien entendu reconnaissant de m'avoir sorti du pétrin, mais j'aimais aussi comprendre les choses.
« -Tu ne nous avais pas dits que tu avais du talent avec les Devil Trigger, Rosa. »
Nous nous arrêtâmes tous les trois. Je me demandai si ma façon de poser la question l'avait gênée. Je n'avais pas vraiment eu l'intention de la mettre mal à l'aise, mais après coup, je réalisai qu'avec ma formulation et le ton que j'avais employé, elle devait davantage se sentir accusée que questionnée. Tant bien que mal, je tâchai de rattraper ma conduite un peu déplacée en ajoutant :
« -J'ai été surpris de te voir arriver en un seul morceau au dernier moment avec Vergil. Avec la distance, j'ai peut-être mal interprété, mais l'aura qu'il dégageait sous sa forme démoniaque me donnait plutôt l'impression qu'il tuerait tout ce qui s'approcherait de lui.
-Ce que tu as senti comme de l'agression, en le regardant, je l'ai plutôt vu comme de la détresse. Mais nous devrions arrêter d'en parler comme s'il n'était pas là, n'est ce pas ? remarqua Rosa. »
Vergil, d'habitude plus délicat avec Rosa, ne repaya l'attention que notre camarade que par une autre question, d'un ton bien moins effronté que le mien mais avec une fermeté plus prononcée que d'ordinaire :
« -Tu as mentionné mon frère pendant cette discussion. Tu as dit que tu l'avais rencontré dans une situation similaire. A la lumière de ce que tu viens de dire… sais-tu pour quelles raisons il était vulnérable ?
-Oui. Mais je ne te dirais rien sans son accord.
-Je… comprends. »
Contrairement à beaucoup d'autres personnes employant la formule, je pense que Vergil comprenait réellement ma raison de ne rien lui dire, même s'il n'en connaissait pas tous les détails. En fait, cette forme de Vergil m'avait aussi aidé à mieux comprendre ma première rencontre avec Dante. Ce concept de « celui avec qui je ne devrais faire qu'un » m'expliquait pourquoi cette nuit-là, il n'y avait pas eu que la partie humaine de Dante qui avait eu besoin de réconfort. J'étais toutefois encore parfaitement incapable d'expliquer ce que j'avais fait pour eux. Mais s'ils avaient pu en retirer quoi que ce soit de positif, comme cela semblait être le cas, alors j'en étais heureuse. Malheureusement, Vergil risquait de ne jamais savoir pourquoi Dante fut dans cet état. Après tout, il n'y a seulement que les événements triviaux que l'on noyait sous la compassion d'une inconnue dont on oublierait le visage au petit matin. Et qu'y avait-il de plus banal dans la vie de quelqu'un que de se battre à mort avec son propre frère jumeau ? Je sentis soudainement des regards rivés sur moi. Je me résolus donc à prendre le temps d'y penser et d'en parler au chasseur en rouge plus tard. Nous avions encore après tout quelques mystères à éclaircir :
« -Cette fois-ci, ton Devil Trigger était différent, n'est ce pas, Vergil ?
-Les Devil Trigger habituels sont issus d'un accord plus ou moins tacite entre les deux parties de mon héritage. Mais il arrive quelque fois que la partie démoniaque ne s'embarrasse pas de l'avis de la partie humaine. Ce fut le cas aujourd'hui.
-Est-ce que tu restes conscient de ce qu'il fait ?
-La plupart du temps, non. Mais avec l'aide d'un élément extérieur, je peux combattre un peu son influence.
-Alors…. Pourquoi est ce qu'il a… souri ? »
La question le mit mal à l'aise. Je me demandai ce qui l'horrifiait le plus : le fait que j'ai vu une partie de lui sourire ou bien la réponse à ma question. Il scruta mon visage un moment puis sembla se rendre compte que je n'accepterais pas de ne pas avoir de réponses. Réticent comme il était, j'étais prête à ne me contenter que d'une réponse vague, une qui me permettrait au moins de connaître les intentions de sa partie démoniaque si elle venait à réapparaître seule. Vergil chercha ses mots encore quelques temps et commença difficilement :
« -Il se disait qu'il laisserai bien Nero à son sort.
-Alors pourquoi… ? commença le jeune homme.
-Je me suis interposé. J'ai repris le contrôle ensuite pour venir vous aider. »
Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous étions trois à être choqués. Nero et moi car nous n'aurions pas imaginé une chose pareille. Vergil car il n'en revenait visiblement pas d'avoir sauvé la vie de quelqu'un, au point qu'il évitait même le terme. Et malgré cela, il eut suffisamment les pieds sur terre pour anticiper la suite logique de la discussion :
« -Je ne peux pas tout vous expliquer. Il semble obsédé par l'idée que Mira et toi ne peuvent pas vivre en même temps. Mais une autre raison l'empêche de tuer Rosa, donc tu deviens la victime désignée, renseigna Vergil, tourné vers Nero.
-Alors comme ça ton démon intérieur veut ma tête… Si la situation se reproduit, je te prends Yamato, de force s'il le faut, je lâche mon démon intérieur et je lui montre qui est le patron ! repris Nero avec un sourire en coin, après un silence pesant. »
Il était bon de savoir que Nero faisait suffisamment confiance à Vergil pour le croire sur parole. N'ayant aucune connaissance préalable sur les serments et pactes avec les Bêtes Mythiques, il aurait pu croire que la création du lien entre Shesha et le fils aîné de Sparda n'était due qu'à l'éloquence et l'aura d'autorité de Vergil. Mais avec l'explication des faits, le lien devenait plutôt la suite logique de son raisonnement et Athéna une preuve encore plus flagrante de la sincérité du vœu de protection qu'il avait formulé. Cette arme de protection était un bon ajout dans notre arsenal puisque nous étions tous orientés vers l'attaque et que je n'avais pas les moyens de mettre en place des barrières magiques. Ce ne serait peut-être plus utile avec l'arrivée de Dante, mais en attendant, c'était tout de même rassurant.
Je rappelai les garçons en leur demandant s'ils étaient prêts à repartir. Ils hochèrent la tête et m'emboîtèrent le pas aussitôt. Personne ne revint nous chercher, mais j'avais pris soin de prendre quelques points de repère en arrivant pour que nous soyons sur la bonne route. Après un peu de marche à travers les bois, nous arrivâmes enfin en vue de l'arbre du souverain, que nous rejoignîmes dans les dix minutes qui suivirent. L'audience nous fut accordée immédiatement après notre arrivée et nous attendîmes l'arrivée du souverain, Vergil et son bouclier sur le dos, Nero avec son arc à bout de bras. Le monarque et son bras droit firent leur entrée rapidement. Une fois tous confortablement installés, la conversation commença :
« -Alors, chasseurs, qu'a donné votre enquête ?
-Le pilier noir qui se trouvait là-bas était bien la source de la corruption de la région. Nous ignorons cependant de quoi il s'agit exactement, mais nous nous en sommes chargés. Il contenait une Bête ayant quasiment succombé à la Corruption. Elle est à présent liée par serment avec Vergil.
-Bien, merci. Et toi, Enfant de l'Océan, as-tu pu rencontrer mon vieil ami ?
-Lorsque je l'ai rencontré, la Corruption l'avait déjà complètement atteint. Il m'a confié que son vœu le plus cher avait toujours été de voyager alors il m'a demandé si je savais quoi que ce soit à propos des Armes Démoniaques.
-C'est un rêve qui lui ressemble, en effet, mais qu'en est-il de ces « Armes Démoniaques » ?
-Je n'en connais pas tous les détails, mais le principe est exactement le même que celui de vos serments. A ceci près que la plupart du temps, ces liens s'imposent après une défaite en combat singulier.
-Veux-tu dire que vous vous êtes battus ?
-Nous pensions ne pas pouvoir l'éviter, en effet. Mais il a insisté pour que nous essayions sans nous affronter. Et voici le résultat, annonça Nero en présentant l'arc. »
En y accordant un peu d'attention, il semblait effectivement évident que le Manticore et la nouvelle arme de Nero avaient un lien. Le détail le plus manifeste était un motif de tête de lion, gueule ouverte, protégeant astucieusement la main de l'archer et pourvu d'une fente juste assez grande pour y faire passer une flèche. De part et d'autre de cet ornement, les deux parties de l'arme étaient bien différentes. Pour la partie supérieure, elle était composée d'os dont la disposition me rappelait celle d'une aile. Ma supposition était appuyée par quelques autres os qui redescendait par rapport à la courbure principale, à la jointure entre deux os de celle-ci. Quant à la partie inférieure, elle était constituée de cinq blocs fins et allongés pour atteindre la même taille que la partie supérieure. A l'image de la queue de scorpion dont cette partie était issue, le cinquième segment portait un dard, bien que je supposai celui-ci inoffensif. Si ces caractéristiques rattachaient bien cet arc à la créature dont il était issu, ce qui le rendait unique pour lui-même était le fait qu'il possédait trois cordes. Si l'une d'elle était bien visible, discernable et tangible, les deux autres étaient translucides, quasiment éthérées. La plus visible était d'un léger violet et sa voisine était presque complètement transparente. Ces trois cordes étaient disposées en diagonales les unes par rapport aux autres, laissant le choix de tendre une seule corde ou plusieurs à la fois, bien que j'ignorai si cela pouvait avoir une quelconque utilité. Le griffon regarda l'arc avec beaucoup d'attention et un peu de tristesse puis déclara :
« -Je suis triste de le voir terminer sa vie sous cette forme, mais je ne vous demanderai pas de nous le donner. Je pense que s'il a demandé à voir le plus jeune d'entre vous, c'était pour qu'il profite de son expérience. Alors prends-en soin.
-Je ferais tout mon possible pour que rien ne lui arrive.
-Vous avez toute notre reconnaissance. Et nous avons de quoi vous récompenser. Fils de Sparda, approchez, je vous prie. »
Vergil fut un peu pris au dépourvu mais s'exécuta. Le Souverain souleva un peu son aile droite et un coq avec une bourse dans le bec vint vers Vergil avec une prestance un peu malhabile, presque surjouée. Je compris alors rapidement qu'il s'agissait d'un jeune Cockatrice, qui allait bientôt entrer dans l'âge adulte. En effet, il lui manquait encore quelques caractéristiques adultes, comme les deux longues plumes blanches qui portait du front de la créature ou encore les ailes qui allaient avec l'âge de plus en plus ressembler à celle d'un dragon mais la queue reptilienne était déjà bien là. Vergil ne manqua pas au protocole et se mit à hauteur de son vis-à-vis en posant un genou à terre et tendit la main. L'oiseau se dressa sur toute sa hauteur et déposa avec un geste un peu mécanique la bourse dans la paume de l'homme vêtu de bleu. Ce dernier se releva après avoir incliné la tête en guise de remerciement et revint vers nous pour nous montrer le contenu du sachet de cuir. Nous découvrîmes donc quatre fioles en verre grossier mais néanmoins travaillées qui semblaient ne rien contenir de plus que de l'air. Alors par curiosité, j'en pris une dans ma main. Dans un premier temps, tout se passa bien, puis le flacon se mit à vibrer. Surprise, je faillis le lâcher, mais me souvenant que ce petit objet contenait notre seule chance fiable de sauver Dante, je ne fis que le serrer plus fort dans mon poing jusqu'à ce que la vibration ne s'arrête, puis la reposai avec ses semblables au fond du sac. Nous nous regardâmes les uns après les autres, échangeant des regards pleins d'espoir et satisfait d'avoir enfin obtenu ce que nous étions venus chercher.
« -S'il vous plait, transmettez nos amitiés à votre frère lorsqu'il aura récupéré. J'imagine que nous ne pourrons pas vous retenir plus longtemps ?
-Nous allons effectivement nous mettre en route immédiatement. Nous ne saurons jamais assez vous remercier pour votre hospitalité et ce grand service que vous nous rendez aujourd'hui.
-Je ne vous raccompagnerai pas cette fois mais soyez sûrs que c'est l'un de nos plus puissants rocks qui vous conduira hors de nos murs. »
Nous nous esquivâmes après les avoir remerciés encore une fois. Pendant la descente, Cordelia vint à notre rencontre. Vergil devait se douter qu'elle n'était pas venue pour le voir et continua sa descente après l'avoir rapidement salué, vers le gigantesque oiseau qui venait de se poser un peu plus bas. La prêtresse et Rosa échangèrent quelques politesses d'usage puis Rosa partit adresser quelques mots à Vergil avant de s'en retourner vers les chambres aussi vite que la robe de sa mère pouvait lui permettre. Cordelia attira mon attention et nous descendîmes à notre tour, en discutant :
« -Nero, je tenais à vous présenter des excuses pour ce qui s'est passé au bassin. Pour tout vous dire, j'ai voulu les avertir mais je n'en ai pas eu le temps
-Ne vous inquiétez pas, Rosa m'a tout expliqué. C'est plutôt moi qui devrais m'excuser auprès de vous pour être parti si brutalement.
-Nous avons fautés les premier, donc votre réaction est compréhensible.
-Puis-je au moins vous remercier sans que vous ne me disiez que ce n'est pas la peine ?
-Tout dépend de la raison pour laquelle vous souhaitez nous remercier, jeune homme.
-Pour m'avoir accepté dans votre grande famille. Je sais que cela peut vous sembler peu mais je suis vraiment touché.
-Je le vois dans ton sourire, Nero. Alors je ne dirais rien si tu penses à nous quelques fois.
-Crois-moi, une fois rentré sur l'île où je vis, je n'y manquerais pas. »
Nous poursuivîmes la descente dans le silence. Rien de plus n'avait besoin d'être dit. Si nous ne nous connaissions pas véritablement et malgré le fait que nous n'aurions peut-être jamais l'occasion de nous connaître davantage, j'avais le sentiment que nous ne nous oublierions jamais. J'avais bien sûr un petit pincement au cœur à l'idée de partir d'ici pour ne plus jamais y revenir mais le regard serein de Cordelia m'enjoignit de profiter de mes derniers instants dans ce havre de paix. Alors une dernière fois, j'embrassais des yeux le mur de roche qui cachait l'horizon, l'arbre gigantesque qui nous avait accueillis, la diversité des arbres et des oiseaux, la clarté des eaux et des couleurs du paysage. Je pris une grande inspiration pour apprécier une dernière fois la grande pureté de l'air et nous rejoignîmes Vergil. Rosa nous revint après peu de temps, dans sa tenue beige habituelle, Gungnir sur le dos et ses armes à feu sur les hanches, un peu essoufflée après la petite course qu'elle venait de courir. Elle salua le rock, lui demanda s'il avait reçu des instructions pour le chemin à suivre puis adressa ses adieux à Cordelia après que le volatile ait tourné la tête vers Vergil. Nous nous concertâmes encore une fois avant d'embarquer pour ce qui serait probablement notre dernier vol. Rosa prit la place la plus proche dans la tête, probablement pour aviser en cas de problème. Je pris comme auparavant ma place entre les deux adultes et vis le sol disparaître, puis les arbres et Cordelia rapetisser lentement et s'éloigner. C'est après avoir pris suffisamment de hauteur que le rock déploya toute sa puissance, laissant la barrière de roche derrière nous en deux ou trois battements d'ailes.
« -Cherchez l'église, nous allons nous poser au plus près ! ordonna Rosa. »
Avec les indications que j'avais laissées, nous ne devrions pas avoir à chercher le bâtiment trop longtemps. Et en effet, c'est après un laps de temps très court qu'apparut à notre droite la région désolée qui abritait l'édifice maudit. Vu du ciel, la désolation de l'endroit parut encore plus impressionnante que lorsque nous la découvrîmes avec Nero. La terre à proximité de la bâtisse était presque grise et les arbres qui la bordaient étaient considérablement moins vivaces que ceux plus éloignés. Je fis rapidement remonter l'information à Nero pour qu'il la transmette à Rosa. Nous commençâmes alors une lente descente en spirale vers le sol. Tout se passait pour l'instant sans encombre et je craignis soudainement que les choses ne se compliquent. Hélas, mon pressentiment me donna raison. A notre approche, une silhouette se détacha des restes de l'église et commença à faire des signes. Rosa sembla cependant prendre vite conscience de la situation.
« -Vergil, dis-moi ce que tu vois de cette silhouette au plus vite !
-C'est un être humain. Probablement un homme. Plutôt trapu, finit Vergil en exploitant au maximum sa vue.
-Je pense savoir de qui il s'agit, nous allons nous poser. Préparez-vous à tout, on ne sait jamais. »
Nous nous posâmes rapidement après ce repérage. S'il s'agissait bien de la personne à laquelle je pensais, alors elle se mettait délibérément en danger. Cependant, notre première rencontre m'avait laissé espérer qu'il serait suffisamment sage pour écouter mes conseils, donc soit il se passait quelque chose de grave, soit c'était un piège, mais nous n'avions d'autres choix que d'y aller, à présent que nous nous étions fais voir.
