Je l'avais attendu de pied ferme durant plusieurs jours, mais, tout comme elle l'avait prédit, il n'était jamais revenu. Avait-il donc réellement quelque chose à se reprocher ? Je commençais sérieusement à me poser des questions malgré mon aplomb du début. J'allais de toute manière bientôt être fixé.
Je m'étais rendu à Isélia pour pouvoir le confronter et obtenir les réponses aux questions qui m'avaient hanté dernièrement. Il avait eu l'air très surpris de me trouver devant sa porte, mais il m'avait invité à entrer avec le sourire. La maison n'avait pas changé le moins du monde, j'avais eu la joie de tout retrouver à la même place que lors de ma dernière visite, jusqu'à la plante verte en piteux état à côté de la cheminée. Que de souvenirs… Cela faisait bien longtemps que je ne m'étais pas aventuré jusqu'ici, puisqu'il avait pris l'habitude de venir jusque chez moi.
Nous étions montés dans sa chambre après avoir salué Dirk, et je m'étais installé sur son lit tandis qu'il s'était assis sur la chaise de son bureau. Cette mise à distance m'étonna au premier abord, nous nous étions pourtant quittés en bons termes la dernière fois. Cependant, après réflexion, cela s'avérait plutôt logique. Il eut été improbable que je ne sois pas au courant de ce qui s'était passé entre Sélès et lui. Il se doutait donc certainement de la raison de ma visite. Maintenant que nous n'étions plus que tous les deux il devait appréhender ma colère. Cependant, ce raisonnement n'était valable que s'il se sentait effectivement coupable.
Il n'avait pas l'air d'avoir l'intention de reprendre le dialogue là où nous l'avions laissé dans le salon, il semblait bien trop perdu dans ses pensées pour cela. J'agitai donc la main afin de capter à nouveau son attention avant de reprendre la parole.
« Pour une raison qui m'échappe, ma charmante petite sœur s'est mis en tête que tu étais amoureux de quelqu'un d'autre, alors j'espère que tu vas pouvoir m'expliquer ce malentendu. »
Il ne prit pas la peine de lever les yeux vers moi. Sa concentration toute entière semblait être absorbée par l'observation des claires lattes en bois du parquet. Il était difficile de savoir s'il m'avait entendu ou bien s'il avait tout simplement oublié jusqu'à mon existence. Je le scrutai en silence afin d'essayer de le deviner.
« Elle a raison. »
J'eus du mal à discerner ce qui m'avait le plus surpris : sa réponse en elle-même ou bien le simple fait d'en obtenir une. Alors comme cela, Sélès avait eu juste sur toute la ligne ?
« Pourquoi ?
- Les sentiments ne se contrôlent malheureusement pas. »
Je le savais mieux que quiconque, mais j'étais tellement abasourdi que seules d'absurdes questions dépourvues de sens me venaient à l'esprit. J'allais avoir besoin de temps pour pouvoir assimiler cette information. Beaucoup de temps.
« Tu ne me demandes pas de qui il s'agit ? »
Qui aurait-il pu trouver de mieux que Sélès en effet ? Elle avait tout pour elle. Colette ? Il ne lui avait pas accordé beaucoup d'attention depuis la Régénération du monde. Sheena ? Il n'avait jamais semblé voir en elle autre chose qu'une amie. Presea ? Raine ? Non, cela devenait de plus en plus ridicule. Il devait s'agir de quelqu'un que je ne connaissais pas. Et tant mieux. Je n'aurais au moins pas à les supporter devant moi cette fois.
« Non. Son identité n'a aucune importance. »
J'étais en réalité bien évidemment dévoré par la curiosité, mais le savoir ne ferait que rendre plus vivace leur image dans mon esprit lorsqu'ils seraient finalement ensemble. Car bien sûr, qui pourrait se refuser à lui ? Il ne s'en rendait toujours pas compte, mais je savais qu'il faisait battre bien des cœurs.
« Donc tu ne me laisseras pas de chance de m'expliquer ?
- Rien ne pourrait de toute manière justifier cela à mes yeux. »
Il serra les poings sans un mot, incapable de soutenir mon regard accusateur.
« Je te l'avais confiée. Tu m'avais promis de la rendre heureuse. Je te faisais confiance. »
J'étais on ne peut plus injuste avec lui, mais il était tellement plus facile de lui faire des reproches que de faire face à mes propres erreurs.
« J'ai tout fait pour tenir ma promesse. Je ne lui ai rien révélé, elle a deviné toute seule que j'aimais quelqu'un d'autre. Je lui ai dit que cela n'avait pas d'importance et que je souhaitais rester avec elle, mais elle n'a rien voulu entendre. Elle m'a dit de ne plus revenir. »
Sa voix peinée et son apparente fragilité m'attendrirent contre mon gré en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Cependant, je ne pouvais pas lui pardonner si rapidement d'avoir fait autant de peine à Sélès, et je cherchais toujours à comprendre ce qui l'y avait poussé.
« Pourquoi es-tu sorti avec elle si tu ne l'aimais pas ? Elle a pris votre relation très au sérieux, et je pensais que c'était également ton cas.
- Je l'apprécie énormément, et je la trouve également très belle. Je pensais que cette attirance pourrait se transformer en quelque chose de plus profond, alors lorsqu'elle m'a proposé de devenir son petit ami j'ai accepté. Cela a malheureusement été une erreur. Je ne pourrai jamais l'aimer autant qu'elle le mériterait. Si je pouvais revenir en arrière, j'aurais agi différemment, mais comme ce n'était pas possible j'ai décidé d'assumer et de rester auprès d'elle. Je ne voulais pas qu'elle s'en aperçoive… Je n'ai jamais voulu la blesser… »
Je n'avais pas envisagé la possibilité qu'il puisse souffrir de leur rupture pour cette raison, pourtant, cela lui ressemblait bien d'être trop gentil pour son propre bien. Je poussai un long soupir, ne sachant pas exactement comment réagir.
« Mon rôle de grand-frère m'oblige à te dire que je suis déçu que votre relation n'aie pas marché, mais que tu aurais pu essayer de lui parler après votre dispute même si elle t'avait demandé de ne pas revenir.
- Est-ce que je peux te demander ton avis en tant qu'ami dans ce cas ? »
Je fus pris de court par sa question. Il était logique qu'il me la pose, mais je ne m'étais pas vraiment préparé à y répondre.
« Je te comprends. Je n'aurais probablement pas tenu aussi longtemps que toi dans cette situation. Je n'aurais pas pu supporter de devoir rester avec quelqu'un tout simplement pour lui faire plaisir.
- Moi je suis sûr que tu en aurais été capable et que tu t'en serais bien mieux sorti que moi si la personne en question comptait à tes yeux. »
Je laissai éclater un rire franc durant quelques secondes.
« Tu débordes d'imagination mon cher !
- Je sais que tu es bien plus gentil que ce que tu ne veux laisser paraître. Tu es capable d'énormément de sacrifices pour ceux que tu aimes. »
Je n'étais pas habitué à recevoir de compliment sincère – du moins sur autre chose que mon physique – je me surpris donc à être gêné et à rire nerveusement pour cacher mon embarras.
« Je te l'ai déjà dit plusieurs fois mais tu n'as pas besoin d'être si modeste ni de chercher sans cesse à te faire passer pour un grand méchant insensible. Je te connais suffisamment pour savoir que ce n'est pas le cas. »
Mon cœur battait la chamade, et j'étais soudainement reconnaissant pour la distance me séparant de Lloyd. Il ne devait jamais savoir dans quel état le moindre de ses mots pouvait me mettre. J'étais vraiment pitoyable, à m'émouvoir pour si peu, alors que son cœur appartenait à une autre.
« J'aimerais te demander un service.
- Je t'écoute.
- J'aimerais que tu parles de tes sentiments à la personne concernée. Et si elle accepte tes sentiments, alors tant mieux pour vous deux. Mais, si jamais il se trouve que tes sentiments ne sont pas partagés, alors je voudrais que tu retournes auprès de Sélès et que tu donnes une nouvelle chance à votre relation. »
Il prit un air sceptique et maussade.
« Je te rappelle qu'elle m'a demandé de ne plus jamais revenir la voir.
- Les femmes disent toujours des choses extrêmes qu'elles ne pensent pas. Si tu revenais vers elle, elle tomberait probablement dans tes bras.
- J'en doute fort…
- Alors c'est un non ? »
Il réfléchit silencieusement avant de me donner sa réponse.
« Tu me demandes quelque chose de très difficile…
- Tu as peur de te déclarer ? »
Il hocha la tête en signe d'affirmation.
« Honnêtement, je ne pense pas que tu seras rejeté, lui répondis-je d'une voix qui se voulait rassurante.
- Je ne sais pas…
- Tu ne sauras pas avant d'avoir essayé de toute manière. »
Il leva vers moi ses yeux qui trahissaient son inquiétude et sa tension.
« Me rejetterais-tu ?
- Je ne vois pas le rapport. »
Je m'étais immédiatement mis sur la défensive car je n'avais pas prévu le tour que venait de prendre la conversation. M'avait-il finalement percé à jour ? Avait-il rompu parce qu'il avait compris la peine que j'endurais ? Je ne voulais certainement pas de sa pitié, je ne pouvais pas imaginer pire cauchemar.
« Je crois que je vais m'en aller, lançai-je.
- Est-ce que tu me détestes maintenant ? »
Je me tournai vers lui avec incompréhension. Que voulait-il dire ?
« Je ne pensais pas que tu le prendrais aussi mal. Je n'ai fait que ce que tu m'as demandé.
- Que veux-tu dire ? »
Il poussa un léger soupir avant de joindre les mains et de les porter à son front.
« Cette autre personne… Celle que j'aime… »
J'attendis la suite sans le brusquer, bien qu'elle sembla de ne jamais venir.
« C'est toi.
- Pardon ? »
Je devais probablement avoir mal entendu. Déformé encore une fois la vérité pour qu'elle soit à ma convenance et ne pas être blessé par la cruelle réalité.
« Ne t'en fais pas, je sais que ce n'est pas réciproque. Avec toutes les femmes qui te courent après, tu n'as que l'embarras du choix après tout. Tu n'as aucune raison de t'intéresser à moi. »
Etait-il sérieux ? Jouait-il avec moi ? Rêvais-je éveillé ?
Il sembla éprouver le besoin de se justifier devant mon manque flagrant de réaction.
« Je m'en suis rendu compte peu après avoir commencé ma relation avec Sélès. Je la trouve incroyablement belle, mais c'est parce que je retrouve tes traits dans son visage. Je n'ai fait que vous comparer depuis tout ce temps. Le bleu de ses yeux n'est pas aussi clair que le tien. Ses cils ne sont pas aussi longs. Ses cheveux ne sont pas aussi rebelles. Ce ne sont pas des défauts en soi, mais j'ai fini par comprendre que je ne pouvais pas apprécier à sa juste valeur tout ce qui n'était pas toi. »
Alors ce n'était pas de la pitié ? Il m'aimait réellement ? Je n'arrivais toujours pas à le croire, je m'attendais à tout moment à ce qu'il éclate de rire en disant qu'il m'avait bien eu. Je me gardai donc soigneusement de faire le moindre commentaire et me contentai de garder un visage neutre.
Il me regarda longuement, en attente d'une réponse de ma part qui ne vint pas. Il baissa la tête et se replia un peu plus sur lui-même.
« J'ai compris. Ne t'en fais pas, je vais tenir parole et aller parler à Sélès dès que possible.
- Non ! »
Je me maudis intérieurement d'avoir laissé échapper cette exclamation, mais lorsqu'il leva ses yeux noisette vers moi, qui reflétaient sa peine et son incompréhension, je compris que je ne pouvais plus reculer. J'avais suffisamment fait pleurer ceux qui comptaient pour moi.
« Je ne t'ai pas rejeté alors… ne lui parle pas… Pas tout de suite… »
