«Il est mort ! Mais la vie grouille en lui... Il est mort, mais le soleil tente de réchauffer son corps !», Poussière d'enfants, Fuzati.


Firkle était assis nonchalamment sur sa chaise habituelle et fixait la vieille horloge suspendue au mur de sa classe depuis au moins deux décennies. Attentif au moindre de ses mouvement, ses yeux restaient ouverts et il attendait avec impatience qu'elle le libère de sa prison. Onze-heure-cinquante-huit. Onze-heure-cinquante-neuf. Finalement le bruit agressant de la cloche retentit et déchira les tympans de tous les élèves tandis qu'ils sortaient tous de leurs classes les uns à la file des autres. À peine leur avait-on donné la permission de parler qu'ils avaient formés un brouhaha absolument cacophonique et chaotique : Des rires, des frappements, des gloussements, des rires, encore plus de rires. Il y en avait partout, des rires. Des rires niais, des rires francs, des rires mesquins et des rires méchants. Firkle était entouré de ces rires alors qu'il marchait dans les couloirs peuplés d'élèves allant dans le sens contraire au sien pour une raison obscure : il devait sans cesse changer sa trajectoire et s'adapter pour ne pas les percuter, c'était comme se trouver sur la mauvaise voie d'une autoroute un de ces jeudis soirs aigris où tous les travailleurs cernés se rendent à la banque déposer leurs chèques.

Il devait sans cesse danser pour ne pas marcher sur les pieds d'un autre élève qui visiblement ne portait aucune attention à où il allait : c'était un mouton qui suivait un berger, aveugle à sa route, qu'elle le mène au champ ou à l'abattoir. Et ces rires, de véritables bêlements. Il semblait à Firkle que peu importait où il mettait les pieds, les gens le dévisageaient et riaient. Il trébucha sur le pas d'un autre élève qui ne s'excusa même pas. Firkle se rattrapa au dernier moment et se redressa : l'élève qui lui avait rentré dedans avait disparu. Il s'était noyé dans la masse comme seuls les conformistes savent le faire. Ils sont interchangeables, de véritables jumeaux issus de la consanguinité. Alors que le gothique continuait de progresser au travers de la foule, celle-ci cessa graduellement de rire, laissant place à un silence grondant. Il n'y avait plus que le bruit inquiétant des souliers de caoutchouc qui glissaient sur le sol fraichement lavés tandis que des élèves poursuivaient leurs routes sans s'arrêter : absents à leur situation, à leur endroit. Firkle ne pouvait leur en vouloir, il aurait lui-même aimé pouvoir abstraire son esprit à un endroit pareil. Ceux qui ne poursuivaient pas leur route à contre-sens restaient là et regardaient simplement. On entendit une voix nasillarde s'élever au-dessus des glissements, comme l'appel d'un loup à sa meute :

« Attention ! »

Tout se déroula alors très rapidement, mais pourtant le gothique eut l'impression que tout se ralentit. Chaque moment se décomposa dans l'espace comme dans le temps. Il ressentit d'abord quelque chose de dur lui percuter la nuque, puis un craquement résonna dans ses oreilles avant qu'un liquide froid et collant vint s'étaler à l'arrière de sa tête. Il s'arrêta de marcher au même moment ou tout le monde sembla s'être arrêté de respirer, c'était comme si l'univers prenait un souffle général à ce moment précis. Firkle figea quelques instants. Quelques rires timides s'élevèrent derrière lui et d'autres les accompagnèrent de devant. Il se retourna sans même poser sa main sur sa nuque, d'un mouvement lent et incrédule. Ses yeux étaient bien ouverts, assez ouverts pour tout voir, pour juger, pour accuser. Devant lui se trouvait une bonne dizaine d'élèves qui s'étaient arrêtés, le sourire aux lèvres. Ils trainaient dans leurs mains des cartables et des sacs, des feuilles et des crayons, ils portaient sur leurs visages l'expression de la moquerie et de l'hilarité. Derrière la première rangée d'enfants se trouvaient trois autres gamins à l'air espiègle, tous trois armés d'œufs et de sourires exécrables.

Firkle fit un pas en avant puis reçut une nouvelle fois un œuf derrière la tête, ce qui provoqua l'hilarité générale. Ceux qui gloussaient riaient à présent aux éclats et ceux qui souriaient d'abord se tordaient de rire. C'était là un divertissement bien particulier pour eux, un véritable spectacle auquel ils ne prenaient part qu'en tant que spectateur. Quel rôle simple, doux et agréable, mais ô combien vile et meurtrier. Le gothique resta figé : que pouvait-il faire ? D'autres œufs vinrent le heurter en plein visage et il resta là, comme une véritable statue de pierre qu'on viendrait vandaliser simplement car on s'ennuie.

Des pas délicats s'approchèrent de lui fermement : c'était la même fille blonde qui tenait son dessin de corbeau la veille. Elle était habillée comme toutes les filles blondes de cette école, c'est-à-dire bien trop légèrement. Peut-être essayait-elle de rattraper son faux pas de la veille, de se venger pour la peur que Firkle lui a provoqué. Elle s'approcha avec en main un carton blanc et rectangulaire qu'elle tenait du bout des doigts. À peine Firkle avait-t-il compris de quoi il s'agissait qu'elle renversait sur sa tête l'entièreté du lait que le carton contenait. Ce fut comme un choc pour le jeune gothique, en un instant il avait été ruiné et humilié publiquement. Il s'écroula au sol, tombant à genoux tandis que la blonde au sourire mauvais terminait de faire couler les derniers filets du liquide sur ses cheveux qui lui collaient à présent autant au visage que ses vêtements collaient à sa peau. Une odeur horrible vint lui chatouiller les narines : il détestait le lait. Firkle ferma les yeux tandis que les rires éclataient de plus en plus comme des dizaines de coups de fusil. Chaque rire semblait être une tentative de meurtre, s'il n'était pas tout bonnement une réussite. Personne ne s'indignait de cette situation, personne ne semblait trouver cela injuste ou anormal, non. Parce que cela faisait partie du plan. Les yeux du gothique se remplirent de larme et il les entrouvrit, se souvenant du discours qu'avait tenu Michael la veille. Malgré tous les efforts de celui-ci pour sauver Firkle, pour le rendre fort, il était tout de même la pitoyable victime qu'il était destiné à être. Il ne pouvait rien faire : les conformistes se moquaient de lui.

Une forme se découpa alors du groupe, bien distincte malgré la vision trouble du garçon qui était déjà au bord des pleurs. Un garçon se frayait un chemin entre les corps qui ne semblaient même pas avoir de visages distincts, aucune profondeur, aucun détail. Une voix familière vint chatouiller les oreilles de Firkle qui avaient étés mutilées par les rires incessant de tous ces figurants. La voix de son seul ami :

« Firkle ? »

Une vague de chaleur pénétra le corps entier du jeune gothique, accompagnant un soulagement totalement irrationnel. La présence de Steph ne changeait rien, mais elle changeait tout. Firkle versa alors une larme, puis deux. Au cœur de l'école, entouré de gens qui se moquaient déjà de lui, il pleura. Il bredouilla entre deux sanglots, tendant une main humide et collante vers son ami :

- Steph ! Steph !

De part et d'autres, des moqueries tonnaient comme des grenades : « Ouais ! Regarde, la pédale mouillée ! », « Hein, c'est Steph qui lui a fait ça ? Woh! »

Ceux qui ne se moquaient pas hurlaient comme des singes, des crieurs demandant l'exécution publique et le bûcher. Une seconde forme se détacha de la masse au dos de Stephan : Un garçon brun au rictus sévère tenant entre ses doigts pâlis un sac de farine. Celui-ci jette un regard à Stephan et sourit longuement, le fixant directement dans les yeux. La foule se met alors à scander :

« Stephan ! Stephan ! Stephan ! »

Firkle tourne la tête dans tous les sens, cherchant à comprendre la situation totalement incongrue dans laquelle il se retrouvait. Que se passait-t-il ? Comment était-ce arrivé ? Le bras toujours levé vers son ami, il le fixe dans les yeux à son tour. Cherchant des réponses qu'aucun des deux ne semblaient posséder. Il n'y avait qu'un long silence dans ce chaos. Un silence malaisant qui déformait le visage de Steph dans une sorte d'hésitation contrariée.

Le regard du brun aux cheveux longs glissa alors vers celui du conformiste à sa gauche et il arracha le sac de farine de ses mains violement. Jamais Stephan n'avait eu l'air si sauvage auparavant. Il s'approcha du gothique au sol et ne le regarda même pas dans les yeux tandis qu'il renversa le sac sur lui, répandant la poudre dans un nuage volatile qui vint se coller au corps et à l'âme de Firkle. Sa main resta tendue dans le vide alors que Stephan retournait sur ses pas, disparaissant dans la foule qui s'excitait plus que jamais. De l'autre bout du couloir on peut entendre une nouvelle moquerie : « Regardez ! Firkle est devenu un gâteau ! Haha ! »

Le gothique souillé se releva enfin et le visage baigné de larmes se mit à courir brusquement, traversant les rangées d'élèves qui rigolèrent de plus belle et les bousculant sans aucune manière. Il prend la première porte venue et continue de courir même à l'extérieur, il continue de courir même dans la rue. Il ne tourne pas sur la droite pour aller au parc : Il n'y avait rien pour lui là-bas, rien pour l'attendre. Il était souillé et le serait à jamais. Il parcourut les rues à la course, puis lorsqu'il manqua d'air, en trainant des pieds. Le soleil d'été tapait fort et la mixture inconfortable qui maculait son corps en devenait plus répugnante et malodorante à chaque seconde. Aussi lorsque le jeune gothique ouvrit la porte de chez Michael, sa mère se mit à hurler.

- Quoi mais c'est pas possible de débarquer comme ça ! Dégages, tu crois que je vais te laisser salir mon plancher comme si ce n'était pas grave ?

Pourtant Firkle ne bougea pas.

- Mais tu vas m'écouter ? Dégages de chez moi putain !

Des pas résonnèrent et le jeune gothique vit le grand bouclé descendre des escaliers, un air étonné sur le visage et une cigarette à peine allumée dans la main.

- Firkle ? C'est quoi ce bordel ?

Le plus jeune se remit à pleurer à chaude larmes, tentant de rester le plus silencieux possible. La mère du grand gothique tonna :

- Je m'en fiche de vos histoire, il va dégager de mon plancher !

- Maman ta gueule putain !

Un silence lourd suivit, puis la femme tourna les talons et s'en alla sans rien dire. Michael s'approcha délicatement de Firkle et lui demanda à nouveau ce qu'il s'était passé, presque sur le ton de la confidence. Celui-ci tente de s'expliquer difficilement entre les bégaiements, les sanglots et les hoquets qui ponctuaient ses phrases confuses. Pourtant le grand écouta jusqu'au bout, et Firkle n'épargna aucun détail. De sa maternelle à aujourd'hui, tout y passa. Tout sauf Stephan. Stephan n'existait pas, il ne devait pas exister. Un gentil conformiste, ça n'existait pas. Ça n'avait jamais existé.

Michael prit alors le plus jeune par la main et le traina jusqu'à la salle de bain du premier étage. Il lui retira la majorité de ses vêtements et passa minutieusement un chiffon tiède sur sa peau afin de la nettoyer. Plus les soins du grand s'éternisaient et plus les larmes de Firkle s'apaisaient, jusqu'à ce que ses yeux ne soient que deux perles d'un bleu pénétrant. Alors seulement, Michael se redressa et sortit de la pièce. Il revint avec une pile de vêtements noirs qu'il n'avait pas l'air d'avoir beaucoup servit :

- Ce sont mes anciens vêtements. Ils sont peut-être encore un peu grands, mais c'est tout ce que j'ai.

Firkle esquissa un sourire et renifla, passant son bras brièvement par-dessus ses yeux afin de les essuyer.

- Merci.

Il prit les vêtements et s'habilla lentement alors que Michael quittait la pièce pour rejoindre sa chambre sans un mot. Firkle alla le rejoindre aussitôt qu'il eut finit : il portait un pantalon noir qui se découpait largement en tombant et qui montrait plusieurs marques de coutures blanches clairement volontaires et stylisées, ainsi qu'un chandail complètement noir qui lui tombait presque jusqu'à mi-cuisse. Ses cheveux qui avaient étés rincés par Michael n'étaient plus lissés, bien qu'ils avaient séchés, et formaient librement une mèche qui ondulait par-dessus l'œil droit du garçon.

Lorsqu'il pénétra la chambre, Firkle vit Michael assis au coin de son lit, le corps rigide. Il s'approcha de lui timidement, baissant légèrement les yeux.

- Je suis désolé, Snow. C'est de ma faute. J'aurais dû faire mieux, j'aurais pu empêcher ça.

De nouveau au bord des larmes, le plus jeune se jette presque sur le bouclé en s'excusant à son tour, jurant que Michael n'y était pour rien. Le grand gothique le prend dans ses bras et le console un long moment dans le silence, frottant sa main dans son dos.

Lorsque le plus jeune semble s'être calmé, Michael se redresse et va fouiller dans un de ses tiroirs. Firkle le dévisage curieusement jusqu'à ce qu'il revienne, un collier à la main.

- Ferme les yeux

Firkle s'exécuta et il sentit le cuir du collier se poser contre sa gorge et lui serrer légèrement la peau : c'était un de ces colliers très serrés, en cuir, qui ne portaient rien de plus qu'un pendentif rond à l'avant.

- C'est un choker ?

- Oui. Tu peux ouvrir les yeux.

Michael s'est un peu reculé pour le contempler : Firkle est assis au bord du lit et a les mains posées sur ses cuisses, les épaules tombantes et la tête remontée pour porter son regard curieux sur les yeux du bouclé qui avait une expression qu'il n'avait jamais semblé avoir eu par le passé. Firkle le questionna de sa voix aiguë :

- Quoi ?

- Rien. Tu es juste très mignon comme ça.

Le plus jeune sourit et baissa les yeux avant de se mettre à bâiller. Il s'étala de tout son long sur le lit de Michael, comme il avait l'habitude de faire, et ferma les yeux. Petit à petit sa respiration devint plus profonde et régulière, son corps semblait totalement relaxé et son souffle était léger. Michael s'approcha du visage du jeune gothique et se pencha : Il portait toujours le collier. D'une main délicate, il alla le détacher du coup de son protégé, repoussant les quelques mèches de cheveux qui tombaient par-dessus. Il tira délicatement la bande de cuir et retira l'accessoire qu'il contempla avec un sourire nostalgique :

Un simple collier d'identification, particulièrement en bon état pour sa qualité bas-de-gamme et son âge. Des reliefs de cuir ornaient la bande qui portait un médaillon rond où on pouvait lire en lettre gravées : Snow

Michael cligna deux fois des yeux rapidement avant de se redresser et de ranger le collier. Il s'assis sur sa chaise de bureau et pensa toute la nuit, sans jamais dormir. Il pensa à Snow, à Firkle, aux conformistes. À l'espoir qu'il avait-eu et à sa déception, aux conséquences de cet espoir sur Firkle. Il ne voulait pas le blesser encore plus, il ne voulait plus que personne ne soit blessé et en même temps, il savait bien que tout cela était de sa faute. Il aurait dû mieux faire. C'est à ce moment-là qu'il décida qu'il partirait. C'était sa seule solution.

Il ne pouvait pas faire autrement. Il devait échapper à la culpabilité qui lui rongerait l'âme jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, et il devait se faire pardonner jusqu'au bout. Le grand versa une seule et unique larme dans le silence. Il se retourna vers le visage endormis de son protégé : Il était heureux de l'avoir, il était désolé de l'avoir eu.

Dans les jours qui suivirent, rien ne sembla bouger. Firkle n'alla plus à l'école et Michael passa plus de temps en dehors de chez lui. Il arrêta d'aller au BloodyCoffin de façon régulière, et il parla de moins en moins aux autres membres du groupe, même Firkle. Puis il disparut totalement pendant deux jours, avant de disparaitre totalement tout court.

Ce fut le père de Michael qui lui apprit la nouvelle. Il était rentré chez lui en larmes et en sueurs : « Mon fils est mort ! Mon fils est mort et je ne me souviens plus de nos derniers mots ! ». C'était un homme brisé, et Firkle aussi se brisa. Ce n'était pas un suicide, c'était un meurtre. On ne pouvait accuser le meurtrier, il était intouchable. Il était majorité. Le meurtrier de Michael n'était pas une personne, c'était une généralité. Le meurtrier avait commis l'acte à coup d'espoirs et de remords. Mais personne ne l'accuserait : le conformisme.

Lorsque la nouvelle est venue le frapper, Firkle eut un rictus sévère. Il devint froid et il comprit : Il n'y avait pas de gentil conformiste.


Note de fin

Voilà, c'est enfin terminé ! Qui que vous soyez, je vous remercie d'avoir lu jusqu'à la fin, ça signifie énormément pour moi. Cet écrit est, mine de rien, le troisième que je termine réellement et bien que je vois clairement qu'il reste de l'amélioration à faire, je suis fier de mon progrès malgré l'absence de review.

Un merci tout spécial à toi Maelstrm, qui est (presque) toujours là pour venir m'écrire des reviews aussi longues que des bouquins ! Un plaisir à lire à chaque fois.

Je ne sais pas si cette fin saura satisfaire la majorité de mes lecteurs, mais je l'espère. Je suis désolé si ce n'est pas le cas, elle me semblait simplement être la plus propre et la plus logique en plus d'être celle qui me semblait la plus « vraie ». J'espère malgré tout avoir réussit, au moins une seule fois, à vous faire rire, sourire, déglutir ou peut-être même verser une larme. Ce serait le plus beau des cadeaux qu'on pourrais faire à un aspirant auteur. Sur ce je vous remercie encore d'avoir suivit cette aventure et je vous dis au revoir !

Au revoir.