La violence : une force faible. - Vladimir Jankélévitch
Lèvres ! Lèvres ! Baiser qui meurt, baiser qui mord. Lèvres, lit de l'amour profond comme la mort ! - Albert Samain
Testament d'Hermione Jean Granger
C'est un rêve que j'ai fait, là où la haine n'existe pas. C'est un lieu dépourvu de violence et de préjugés. Un havre noir et blanc où se bercent mes plus belles illusions. Un cocon nu, flâné, fané. Quelque chose de pur, et sans construction, que j'ai bien du mal à coucher sur du vulgaire papier avec pour seuls alliés les mots. Je ne leur fais pas confiance : ils peuvent tout trahir et vous pourriez mal comprendre. Or je m'y refuse, ce sont mes dernières paroles. Je veux qu'elles vous emplissent quelques secondes, jusqu'à vous enivrer. Je veux que vous alliez au-delà de tout ce qui s'appelle perception, que vous alliez plus loin que notre passé ou que l'idée que nous nous faisions de notre avenir. Je vous veux les yeux fermés, les oreilles closes au reste du monde : rien que vous et vous-même, vos sensations.
C'est le jeu du passe-lèvres. Nous sommes là, nous quatre. Ça a toujours été nous quatre, que nous le voulions ou non. Nous avons toujours été ensemble, même si séparés. C'était comme une lande vide, fractionnée par des pics et des ravins, pourtant, nous étions seuls et nous nous regardions à travers l'herbe battante.
Nous sommes là, nous quatre, je disais. Nous sommes allongés dans cette clairière inconnue, non loin des ruines de notre enfance et du lac qui servait de miroir au ciel. Nos mains se serrent, comme si nous avions peur de nous perdre. Cette angoisse est presque tangible, même si elle n'a pas lieu d'être dans cette illusion impossible, puisque l'essence même de cette vision réside dans l'improbabilité de la scène.
Nous sommes là, nous quatre, les doigts entrelacés, le dos trempé. Et je suis la seule aux yeux ouverts. J'énonce les règles. Le jeu du passe-lèvres. Se redresser un peu, se pencher beaucoup, et prendre sur soi pour épouser nos bouches. Alors, je commence. Je bascule sur la gauche et mon coude me gênerait presque, peu importe. Mes cheveux balaient ton visage blanc, Ron. Tu fronces le nez sous ces caresses, crispant presque tes tâches de rousseur dans une carte céleste. Tu es beau, Ron. Tu as toujours été là, dans ma tête et dans mon cœur quelque part entre ma poitrine et mes mains, serré chaudement au plus profond de moi-même. Tu es mon époux.
Alors, j'approche mes lèvres des tiennes et ton souffle y passe, lentement, venant frôler ma peau. Tu sais que c'est moi, tu ne crains rien. C'est comme ça avec nous deux : nous n'avons peur de rien, ensemble. Et je t'embrasse. Je t'embrasse jusqu'à ce que le soleil se couche, puis qu'il se lève encore. Et je reviens à ma place, les yeux figés sur la voute pâle, incolore.
C'est à ton tour, Ron.
Tu es réticent l'affaire d'une seconde : la réticence, ça n'existe pas ici, et tes appréhensions se tuent au sein même de mon imagination, car c'est comme si je te le susurrais. Ouvre les yeux et bascule. Tu le fais et tu te penches sur lui. C'est lui. Lui.
Mon meilleur ami, ton meilleur ami. C'est notre frère, presque au bouillonnement même de nos veines. Tes lèvres viennent effleurer les siennes : tu lui passes mon baiser, tu lui donnes le tien. Un double amour, tranchant et vif, aussi naïf et fragile que l'enfance. Et tes yeux se ferment, et les siens s'ouvrent, et tu bascules.
Sans que rien ne soit coloré, je sens la jade de ses yeux me brûler le fond des entrailles.
Harry, mon frère, c'est à toi. Tu te redresses, tu balayes les alentours mouvants de ton regard pin. Et ils tombent sur ses yeux à lui : l'ennemi, les prunelles en fer de lance. Cet acier qui vous transperce jusqu'à vous rendre malade de vous-même, jusqu'à vous faire oublier votre prénom pour n'y conserver que le sien. C'est ton rival, ton anti, ton entier, ce que tu aurais pu être, ce que tu as essayé de fuir et de combattre à la fois. Vous êtes si opposés que j'en rirais presque, parfois. Et tu bascules, tu bascules. Tu te penches vers lui et vos joues se rencontrent, jusqu'à vos lèvres qui se ferment jusqu'à se coudre. Vilipender, plus jamais. Plus après ça. Plus après ce triple baiser volé et pourtant, si cher payé. Alors tu te redresses et tu t'allonges à nouveau, brûlé de cette nouvelle espérance si furtive, si fugace et pourtant si déflagrante de vérité.
Il ouvre ses yeux, bat des paupières : c'est toi qui scelles notre cercle, Drago. Tu bascules, tu bascules. Tu te tords à l'intérieur. As-tu déjà senti autant d'amour ? Je ne sais pas. Je ne pense pas.
Peu importe, tu tournes ton visage vers le mien et nos nez se parleraient presque s'ils avaient quelque chose à se dire. Mais comme le reste de nous-mêmes, ils restent silencieux et s'entrecoupent en expirations pressées. J'ai souvent pensé à ça, à cette prétendue bourbe qui n'existe pas. Alors, tu fais voler les plumes de tes lèvres sur l'eau qu'est ma bouche. Des gouttes de rêve s'envolent, s'étreignent presque, pour en mourir à la seconde suivante. Tu es mon âme-sœur et le démon. Il nous serait impossible d'être ensemble tous les deux, et encore moins pour toujours, et pourtant, le moment où nos lèvres se rencontrent a un gout d'éternité. Sans lassitude, simplement une honnêteté qui t'éventre, t'éviscère et te dévore tout entier, jusqu'à me recracher, moi. J'en suis presque malade et guérie du même coup, comme toi.
Tu viens de me donner de l'amour, Drago, tu vois. Tu vois que tu peux me donner de l'amour. Grâce au passe-lèvres. Tu me donnes mon amour, celui de Ron, celui d'Harry, et puis le tien, timide et lâche, pourtant existant et concret. Présent.
Je savais que tu saurais comment faire, une fois l'instant venu.
Et tu bascules, tu bascules. Tu reviens à ta place initiale et on ouvre tous les yeux. Ce jeu pourrait continuer des heures, mais tout a déjà été si bien dit.
Nous sommes là, nous quatre. Tous les quatre. Ça a toujours été nous quatre, que nous le voulions ou non. Ensemble même quand les, le et la, même si eux, même si moi et nous. Ensemble même séparés. Ça a toujours été nous quatre, et ça sera toujours nous quatre.
Ce sont mes derniers mots. Vous êtes ensemble, dans cette pièce, à vous regarder comme les chiens se déchirent des morceaux d'une ancienne vie sanguinolente, sans penser à cette chair qu'ils dévorent, mais plutôt à la faim dans leurs ventres. Vous êtes là, tous les trois, à m'entendre vous raconter ce rêve fait, une fois, il y a longtemps. Un rêve qui me hante depuis mes quinze ans, jusqu'à me perdre dans ma propre tête.
Alors, Ron, Harry, Drago, quand vous me rejoindrez dans ce havre noir et blanc, jouons. Jouons comme dans cette illusion si belle et si candide. Jouons au passe-lèvres et étreignons nous jusqu'à mourir une seconde fois, jusqu'à disparaitre sans ne plus rien laisser. Sans marquer d'empreinte nouvelle sur ce monde, sur cette terre. Jouons au passe-lèvres et oublions-nous. Oublions nos noms pour mieux nous les rappeler entre nos souffles. C'est comme ça que je nous aime, et pas autrement. Nous quatre, toujours. Toujours nous quatre. A jamais. Pour toujours. A jamais.
Jouons.
