CHAPITRE IX
Charlie resta un instant prostré puis se secoua : le temps n'était pas aux jérémiades. S'il avait une seule chance de sauver son frère, il ne devait pas la laisser passer. Il lui fallut somme toute assez peu de temps pour décoder la formule qui lui donna l'adresse d'un site web auquel il se connecta sur le champ.
L'image qui s'afficha alors sur l'écran de son ordinateur lui serra le cœur tout en le réjouissant : c'était l'image jumelle de ce qu'il avait vu à la télévision, à la différence près que l'affichage horaire prouvait qu'elle était diffusée en temps réel et que Don était donc encore bien vivant. On le voyait, dans la même position précaire : juché sur un tabouret relié à un dispositif de mise à feu, bâillonné, les yeux bandés, les mains attachées dans le dos, et surtout, une corde autour du cou qui lui interdisait tout mouvement sous peine de se retrouver pendu. Combien de temps le malheureux pourrait-il tenir ?
C'est justement la question qui s'affichait à l'écran et Charlie comprit alors que son interlocuteur allait l'entraîner dans un jeu de piste cruel dont l'enjeu était la vie de son frère. En substance, le criminel l'avertissait que différentes énigmes le conduiraient à l'endroit où était détenu Don. Chaque énigme résolue l'amènerait à une autre, et ainsi de suite, jusqu'au moment où il pourrait enfin localiser la prison de son frère.
Bien entendu, chaque étape nécessitait un niveau de savoir faire supérieur à l'étape précédente. Et une fois qu'il aurait retrouvé le lieu de détention de l'agent, rien ne serait gagné : trois digicodes successifs conduisaient à sa prison. Dès qu'il aurait actionné le premier, une minuterie se déclencherait. Il n'aurait alors que deux options : soit il réussissait, en trente minutes, à retrouver les trois codes, soit la bombe placée sous le tabouret explosait. Elle ne lui ferait aucun mal à lui : c'était une bombe au phosphore. L'ampoule contenant le liquide inflammable serait pulvérisée par la détonation et l'homme placé au-dessus serait alors brûlé vif. La même chose se produirait si on tentait de forcer l'entrée de la pièce, de quelque manière que ce fut : des capteurs y enregistraient chaque mouvement suspect. Le seul moyen de désamorcer l'engin de mort était de réussir à déchiffrer les codes. La porte s'ouvrirait alors naturellement et il n'aurait plus qu'à aller récupérer son frère, à condition, bien entendu, que, dans l'entre fait, celui-ci, à bout de forces, n'eut pas perdu l'équilibre, avec la conclusion funeste qu'aurait un tel mouvement.
Lorsque le mathématicien eut fini de lire le message, la connexion avec le lieu de détention de Don s'interrompit. Tous se regardèrent avec accablement. Quel esprit malade avait pu imaginer une épreuve d'une telle cruauté, à la fois pour Don, victime expiatoire d'un crime imaginaire commis par les siens, et pour Alan et Charlie qui ne se remettraient jamais de le perdre, dans ces conditions-là surtout ? La culpabilité plus encore que le chagrin les détruirait s'ils ne parvenaient pas à le sauver. Et la question se reposait de manière toujours plus angoissante, toujours plus brûlante : qui était derrière tout ça ? Qui avait pu nourrir un tel ressentiment contre Charlie et son père qu'il les punissait en les privant de ce qu'ils avaient de plus cher, en torturant l'être qu'ils aimaient tant ?
Il était désormais urgent de découvrir à quel moment ce ressentiment était né pour réussir à démêler l'écheveau qui leur permettrait peut-être de sauver Don. En pensant à ce que celui-ci devait ressentir, dans l'absolue solitude où il se trouvait, incapable de distinguer ce qui l'entourait, sachant qu'un faux mouvement, que le moindre moment de faiblesse, risquait de lui être fatal, Alan et Charlie sentaient leurs cœurs se déchirer. Il devait vivre une véritable torture à la fois physique car sa position inconfortable devait obligatoirement générer des douleurs, mais surtout psychologique à se dire qu'il suffisait d'un rien pour qu'il meure dans des conditions atroces ; était-il au courant de la présence de la bombe au phosphore ? Ses amis espéraient que non : qu'au moins cette angoisse supplémentaire lui soit épargnée !
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La maison ressemblait à présent à une fourmilière : des techniciens arrivaient pour poser les appareils d'écoute. Nikki et Colby avaient rejoint les lieux, appelés par David, et d'autres agents se pressaient aux nouvelles, chacun désireux d'apporter sa pierre à l'édifice qui permettrait peut-être de retrouver leur collègue à temps.
Charlie, de son côté, tentait désespérément de faire abstraction de ses sentiments pour retrouver son esprit mathématique : c'était le seul moyen de sauver son frère. Il devait avant tout garder la tête froide : le criminel qu'il avait en face de lui doutait de ses capacités, il devait lui démontrer qu'il se trompait. C'était d'ailleurs sans doute là que résidait sa seule chance. Si réellement ce psychopathe le prenait pour un imposteur, il ne saurait pas lui poser d'énigmes insolubles et il parviendrait à triompher, niveau après niveau, de tous les pièges qu'il lui tendrait.
Mais pour autant, le facteur temps jouait contre lui : combien de temps Don pourrait-il tenir avant que ses forces ne le trahissent ? Charlie n'était pas certain d'arriver à occulter cette pensée obsédante. Et tout mathématicien sait bien que, pour être au maximum de ses possibilités, il faut avant tout ne subir aucune pression, de quelque sorte que ce soit.
Les tâches furent très vites distribuées : à Amita la charge d'essayer de remonter la trace de la connexion internet avec l'équipe de techniciens hautement qualifiés que le F.B.I. mettait à sa disposition ; à charge pour Larry d'épauler Charlie dans ses recherches ; à charge pour Colby et Liz de retrouver le professeur Caldwell et de l'interroger sur son entretien avec Don afin de découvrir, si possible, un lien leur permettant d'identifier le ravisseur ; et chacun se vit ainsi attribuer une tâche précise dans le but d'optimiser et d'accélérer au maximum l'enquête. Ils jouaient contre la montre et ils le savaient.
Alan restait là, à les regarder tous s'afférer pour sauver son garçon, et il se sentait terriblement impuissant : que pouvait-il faire, lui, pour les aider à retrouver son petit ? David le comprit en le voyant, décomposé, regarder ceux qui allaient et venaient autour de lui, un sentiment d'inutilité terrible l'envahissant. Il alla alors chuchoter quelques mots à l'oreille de Nikki qui s'approcha du vieil homme et l'entraîna avec elle pour qu'il l'assiste dans ses recherches sur les anciens condisciples de Charlie. Il semblait en effet qu'il fallait fouiller de ce côté-là : visiblement le nœud du problème se situait assez loin dans le temps et, Charlie étant accaparé par son macabre jeu de piste, Alan restait seul capable de se souvenir de querelles, jalousies, rivalités ayant opposé son fils à d'autres étudiants ou confrères et qui pouvaient expliquer l'inhumaine situation actuelle. Il ne fut sans doute pas tout à fait dupe de sa capacité à aider réellement l'agent, mais il lui fallait absolument s'occuper l'esprit sous peine de devenir fou. Alors il la suivit et se plongea frénétiquement dans les recherches, pour ne plus penser à Don, ne plus le voir ainsi qu'il lui était apparu, risquant de perdre la vie à chaque instant.
