La nuit était finalement tombée, noire et ponctuée seulement par les piquetis irréguliers d'étoiles dans les bandes de ciel dégagées, et de halos de flambeaux répartis çà et là dans la ville. Depuis les quartiers à moitiés abandonnés en périphérie Nord, on ne voyait que cette silhouette enchevêtrée de blocs d'un noir d'encre et ces faibles lueurs qui indiquaient l'activité tardive des habitants au loin. Mais dans cette zone elle-même, rien ne semblait bouger.

C'était là que Bellamy et Octavia avaient fini par se réfugier après avoir semé leurs poursuivants grâce à la connaissance qu'il avait de la ville. En fait, ils avaient passé plusieurs heures à zigzaguer dans tous les sens pour les embrouiller avant de rejoindre ces quartiers plus calmes.

« C'est normal, ils ont été désertés juste après la fin de la course, il n'y a plus rien à voir » avait expliqué Bellamy.

Ils avaient tout de même veillé un moment, puis décidé de tours de garde, depuis le petit observatoire étroit qui leur servait de refuge, et c'était au tour d'Octavia de surveiller le périmètre. Mais rien ne bougeait, elle commençait à s'ennuyer, et il faisait terriblement froid.

Elle jeta un œil à Bellamy, qui n'avait pas bronché depuis un moment. Elle savait qu'il ne dormait pas ; sa position était bien trop tendue, et puis quand il s'endormait vraiment, les mouvements spontanés et les ronflements étaient presque inévitables. Il devait garder tous ses sens en alerte au cas où un de ses anciens amis leur tomberait dessus à l'improviste, songea-t-elle.

Maintenant que la situation était plus paisible et qu'ils n'étaient plus dans le feu de leur course-poursuite, elle regrettait presque ses provocations de tout à l'heure. Lui non plus n'avait pas eu entièrement raison dans ses attaques acerbes, mais voilà où ils en étaient : traqués, enfermés à tourner en rond pendant trop de temps, les relations commençaient à se tendre. Pourtant, elle lui devait plus que trois fois la vie, à son grand frère – et elle le savait très bien. Mais elle avait toujours cette désagréable impression qu'il essayait de faire son bien selon ce qui lui paraissait bon, à lui. Elle avait essayé de lui faire comprendre que malgré la différence d'âge qu'il voyait toujours entre eux, elle avait grandi aussi, et à un point dont il n'avait pas idée, durant leur séparation. Elle savait s'occuper d'elle-même, voire des autres, quelquefois. Mais elle ne se sentait pas pleinement écoutée, et ça la frustrait, surtout quand elle avait raison.

Elle écoutait Lincoln presque sans broncher, parce que jusqu'à présent, le cours des événements ne lui avait pas donné tort. Mais elle savait que Bellamy était encore déchiré entre ses anciennes allégeances, d'autant plus qu'il refusait encore de leur parler de sa vie sous les ordres de Kane.

Elle soupira en silence, et se mit en devoir de compter les étoiles qu'elle apercevait : on ne reverrait pas un temps aussi clair de sitôt.

Elle se demandait où était Lincoln, si Jasper et lui avaient été attrapés. Elle n'avait aucune idée de ce qu'ils allaient faire, et aucune porte de sortie précise, cette fois. Bellamy lui avait parlé d'aller interroger Lexa à tout hasard, puisque son pouvoir clandestin, si l'on considérait Jaha comme la légalité, semblait assez largement étendu dans la région. Elle devait forcément savoir quelque chose à propos de la disparition de Clarke dans le désert. Mais là était tout le problème : elle aussi avait disparu, et rien dans les bruits de la ville n'indiquait qu'elle avait pu retourner à Ray Jow, une fois son identité révélée. Bellamy lui avait aussi raconté sa rencontre avec Echo ; la menace qui pesait à présent sur son clan n'était pas de bon augure.

Elle sentit comme un léger mouvement dans le coin de son champ de vision. Une plus forte lueur s'était concentrée à quelques rues de là, et semblait serpenter au gré des ruelles. Quelque chose clochait, cependant : avec une lumière d'une telle intensité, il devait y avoir des dizaines et des dizaines de mains correspondant au flambeau – et des dizaines et des dizaines de pieds en-dessous pour les mouvoir. Mais elle n'entendait rien de correspondant.

Quelle genre de procession craint plus d'être entendu que vu, surtout dans ces quartiers déserts, qui ne mènent qu'à...

Elle sauta sur ses pieds et alla secouer un peu son frère :

« Qu'est-ce qu'il y a, réagit-il aussitôt, alerte.

- Du mouvement, pas trop loin. Ils sont nombreux, mais je ne pense pas que ce soient les hommes de Jaha, ils auraient choisi entre nous prendre par surprise ou faire une battue.

- Et eux, ils n'ont pas choisi... ? »

Elle l'avait entraîné à son poste de vigie, et il put confirmer ses doutes. La procession, toujours inaudible, se rapprochait d'eux à présent.

« Effectivement, ils vont dehors, hors de la ville. Ils se dirigent vers la faille de la garde qui entoure la Hon Buirgen.

- Il y a une faille, demanda Octavia étonnée.

- Si personne n'a mis Jaha dans le secret depuis que je suis parti, oui. C'est toujours pratique, pour la contrebande, ajouta-t-il avec un clin d'œil. Ou même quand on n'est pas très d'accord avec la politique de filtrage à l'entrée de la ville.

- T'as pas envie d'aller voir ? »

Il sembla hésiter une seconde, mais il n'avaient franchement rien de mieux à tenter. Et ce genre de mouvement massif était bien trop inhabituel pour ne pas exciter leur curiosité.

« D'accord, mais pas d'imprudences. »

Un instant plus tard, ils marchaient parmi ces inconnus, très exactement à l'endroit où ils n'auraient jamais dû se faufiler. Bellamy était furieux.

Il jetait de discrets regards noirs dans la direction de sa sœur, mais l'envoi de signaux clairs étaient difficile, comme ils devaient garder la tête baissée et suivre le mouvement des autres encapuchonnés pour ne pas se faire repérer.

S'ils étaient là, c'était de la faute d'Octavia qui, mûe par une subite impulsion, avait décidé de rejoindre le flot d'hommes habillés comme pour une traversée du désert hostile, avec masques, longs manteaux de coton brut, et barda imposant emballé dans une épaisse toile. De loin, on aurait pu croire à une simple procession de marchands, étrange seulement de par l'heure à laquelle ils avaient décidé de sortir. Mais de plus près, parmi ces carrures imposantes et chargées, Bellamy devinait à présent la nature de ce qu'ils transportaient, en remarquant ici le fourreau d'une épée, là une cotte de mailles mal dissimulée, ou encore les cicatrices que les bandes de tissus ne cachaient pas complètement.

Octavia avait tout de même pris la peine de lui glisser qu'elle croyait reconnaître les attributs du clan Komtrikru, comme justification hâtive de son geste inconsidéré. Mais Bellamy n'avait pas eu le temps de la retenir avant qu'elle ne s'enfonce dans le flot après avoir rabattu sa capuche.

Il aurait bien voulu lui rappeler à quel point c'était incroyablement stupide, de se mêler à ce genre d'action secret sans savoir de quoi il en retournait, mais elle lui avait glissé entre les doigts, et ils étaient à présent séparés par deux hommes qui suivaient la marche d'un air discipliné. Ils étaient tous d'ailleurs très silencieux, pour une armée aussi chargée, et n'avaient pas bronché quand Octavia et lui avaient discrètement rejoint leurs rangs. D'autres arrivants les grossissaient régulièrement au détour des rues, comme s'ils se dirigeaient vers un point de rendez-vous convenu. Et cela semblait bien passer par l'endroit où la muraille de Hon Buirgen permettait le passage, par l'ouverture secrète que recouvrait la partie délaissée de la ville.

Il n'avait aucune idée de ce qu'ils trouveraient dehors, encore moins de ce qu'il se passerait quand ils seraient repérés ; en admettant qu'il s'agisse bien des hommes de Lexa, où allaient-ils ? Après ses quelques contacts avec Indra ou Echo, Bellamy savait qu'on ne pouvait être certain de leurs intentions à leur égard. Comme l'avait dit cette dernière, leur accord était à présent caduc. Que pouvait-on espérer de leur accueil ?

Il dut s'écarter de son voisin proche quand celui-ci faillit le bousculer. En regardant en arrière, il comprit qu'un petit groupe pressé fendait la foule plus vite que le courant, et, oubliant toute prudence, il continua de fixer ces silhouettes jusqu'à pouvoir déterminer leur identité. Contre toute attente, il en reconnut une : une main ensanglantée avait remonté son chèche sur son nez, mais il avait eu juste le temps de capter ce regard lourd et cette mâchoire butée. Echo était là, et passa devant lui sans le voir.

Elle n'était ni morte ni prisonnière, mais ce qui rassurait Bellamy était plutôt ce que tout cela signifiait : ils fuyaient la ville pour de bon, et retournaient certainement rejoindre Lexa. Peut-être qu'ils avaient une chance d'en savoir un peu plus, finalement. Peut-être même qu'ils pourraient trouver un peu d'aide, là-bas, vers cet inconnu inespéré.

En tout cas, c'était au moins un moyen de changer un peu d'air. Même si leur situation était toujours aussi instable, il en avait un peu marre de jouer le funambule coursé par Jaha dans Hon Buirgen. Ce genre de danger était plutôt neuf.


« Bonjour Abby » s'annonça Jaha de son ton posé habituel en entrant dans la pièce.

« Bonjour Thelonious » répondit-elle avec un mince sourire en se dirigeant vers lui.

Elle congédia d'un geste les gardes qui étaient stationnés aux quatre coins de cette grande pièce destinée à l'accueil de ce genre d'invités de marque, et Jaha en fit de même avec les siens.

« Que me vaut l'honneur de cette visite ? »

La courtoisie habituelle était de mise, alors, malgré leur envie partagée d'aborder directement les sujets brûlants, ils prirent le temps d'échanger le genre de banalités qui seyait à la sphère de pouvoir à laquelle ils appartenaient.

La hiérarchie était plutôt simple, à un tel degré de puissance : Jaha était au sommet de la chaîne alimentaire, et juste en-dessous se trouvait Abby, en tant que conseillère et responsable d'une fraction de la milice secrète de Hon Buirgen. Cela faisait d'elle l'équivalent de ce que représentait Kane, en charge de tout le bidonville de Ray Jow. Elle était aussi le grand médecin du monde connu, même si sa réputation était tue à cause de l'immense valeur que cela lui conférait, et même ce qui était le plus proche d'une amie, pour Thelonious Jaha.

Ils partageaient les mêmes idéaux, quelquefois les mêmes vues sur la politique générale à adopter, et ne divergeaient que sur des points mineurs. Mais quand le désaccord était trop grand, Abby n'en avait cure et n'en faisait qu'à sa tête. Elle n'était pas qu'un pantin, contrairement à trop de ses assistants, et Jaha aimait beaucoup ça ; cela leur permettait de traiter d'égal à égal dans ce genre d'entretiens.

Ainsi donc, après un échange réciproquement amusé de nouvelles sans importance et à double-sens, il décida d'aborder la vraie raison de son déplacement en personne.

« Je venais vous prévenir, Abby, dans le cas improbable où vous n'auriez pas eu vent des mouvements de ma police, ajouta-t-il d'un air entendu.

- C'est au sujet des derniers avis de recherche ou de la nouvelle opération secrète ? »

Son expression montrait qu'elle était dans la confidence grâce à ses agents secrets personnels, mais elle éprouvait tout de même une vive curiosité à l'égard de ses raisons d'accélérer brusquement les choses.

« Eh bien, en ce qui concerne les fugitifs de Ray Jow, mes hommes n'ont pas eu plus de chance que vous, semble-t-il. Mais j'ai décidé de laisser votre police s'en occuper depuis une semaine, à présent, comme votre second doit vous l'avoir dit. J'ai mis mes hommes sur une affaire plus... importante qu'une simple affaire de règlement de justice.

- « simple affaire », dites-vous ? Je croyais qu'attraper ces jeunes vous tenait à cœur, Jaha. Il ne faudrait tout de même pas qu'ils continuent de courir librement dans la nature après avoir bafoué votre autorité. »

Il ne put réprimer un sourire en percevant ce sarcasme qu'elle maniait avec une si grande délicatesse. Ils savaient tous les deux qu'elle réprouvait l'idée de faire un exemple, surtout en étant si dur à l'égard de ces « jeunes gens », comme elle les appelait. Mais c'était nécessaire, au moins pour cette fois : il s'agissait de rasseoir Kane au sommet de Ray Jow, et de prouver à tous que toute tentative d'enfreindre la loi de manière aussi flagrante après cela serait réprimée sans exception. Une justice ferme et infaillible était le premier pas vers le monde ordonné tel qu'il le rêvait, seul moyen d'installer durablement la paix et des conditions propices à une vie meilleure, après la catastrophe de Ville Nouvelle.

Cette fois, il ne fallait pas faillir. Et lui, Jaha, irait jusqu'au bout.

« Je vous ai déjà promis un jugement équitable pour chacun d'eux, il me semble. De toute façon, il ne s'agit pas d'être trop sévère, seulement de...

- Rappeler à la population qu'on ne peut pas tout faire impunément, je le sais.

- Je suis conscient que votre fille est impliquée, et je comprends à quel point cela doit être difficile.

- Il ne s'agit pas de traitement de préférence, Thelonious, et vous le savez bien. Seulement, organiser une telle traque à cause de la vexation de Kane, vraiment...

- Je l'admets... s'il ne s'était pas laissé aller à la vengeance personnelle contre ce voleur- Bellamy, c'est cela ? - la situation ne serait pas arrivée jusque là. Mais ils doivent comprendre qu'on ne peut pas menacer l'autorité comme cela, Abby. Ce serait prendre le risque de retourner à l'anarchie, au chacun pour soi, comme si aucun progrès n'avait été fait depuis les deux Apocalypses. »

Elle soupira.

« N'ayez pas d'inquiétude, je serai le plus juste possible. Il faut aussi parfois faire preuve d'un peu d'indulgence.

- Je comprends.

- ... Même si je dois bien avouer qu'ils commencent à rendre mes hommes complètement fous, avec toutes ces courses-poursuites ! Il faut au moins leur reconnaître qu'ils sont doués pour se cacher, dit-il dans un rire. Toujours pas de nouvelles informations, à ce propos ? Malgré l'augmentation des rançons ?

- Toujours pas. » répondit-elle en jetant un œil à la dernière affiche de sa fille posée sur la table.

Après une courte pause pendant laquelle il s'était arrêté pour scruter sa réaction, il reprit avec un sourire :

« De toute façon, vous me préviendriez immédiatement, n'est-ce pas ?

- Bien sûr » assura-t-elle.

Elle soutint son regard sans broncher. Quoi que Jaha crut comprendre dans cette réponse ferme, il plia :

« Bien sûr, fit-il en secouant la tête comme pour se reprocher d'être aussi suspicieux. Mais je n'étais pas venu parler de cela. Avez-vous remarqué les mouvements de masse dans la ville, récemment ?

- Comment ne pas les remarquer ? Vos hommes ont déjà quadrillé toute une partie des quartiers Ouest.

- Je ne parlais pas de mes troupes. Elles ne sont que la conséquence de ce que j'ai remarqué il y a peu : une partie de la population semble s'agiter depuis la fin de la Motorholics, et je me demande si tout cela n'est pas lié à la victoire de la jeune femme. Personne ne semble savoir son nom ; elle a, de plus, disparu de la circulation, mais cela semble avoir déclenché quelque chose. Elle appartient, d'après mes renseignements, à l'ethnie qui vit plus avant derrière les marais. Le seul autre peuple, si l'on peut l'appeler ainsi, qui ait survécu à la première Apocalypse, en fait. J'ai appris qu'ils avaient colonisé peu à peu nos villes, ce qui n'est pas un problème, au contraire, mais...

- Où voulez-vous en venir, Thelonious ?

- Je crains un soulèvement, Abby. Depuis l'espèce de signal que la mystérieuse inconnue, appelée auparavant le Chevalier noir, semble avoir lancé à la ligne d'arrivée de la course, de très grosses franges de la population de Hon Buirgen semblent préparer quelque chose. On m'a rapporté une recrudescence des achats d'armes au marché noir, et quelques agitations dans les coins où des populations appartenant vraisemblablement à cette même ethnie se sont installées.

- Vous pensez à une rébellion ? Quelque chose d'encore plus conséquent que ce qui est arrivé à Ray Jow quand Kane est tombé ? Que comptez-vous faire ?

- J'en ai peur, en effet. En fait, j'ai déjà lancé un mandat d'arrêt contre tout individu suspect.

- « Tout individu suspect » ? Cela fait beaucoup d'arrestations arbitraires, Thelonious !

- Eh bien... Je comptais seulement convoquer quelques unes de leurs têtes d'abord, pour savoir de quoi il en retournait. Mais il est apparu qu'ils étaient plutôt hostiles. On m'a déjà rapporté plus d'une trentaine de cadavres. Tous de mes hommes. »

Abby avait la bouche légèrement entrouverte à l'écoute de toutes ces informations. Cela ressemblait effectivement à des préparatifs de guerre. Rien de bon, en somme, pour la stabilité du monde qu'ils s'escrimaient à reconstruire.

« Un avis de recherche a donc été lancé à l'encontre de tout individu de ce genre. Je ne veux pas prendre de risque inconsidéré. »