Chapitre Neuvième

Atermoiements

La jeune femme surveillait d'un œil morne les rayons qui se trouvaient devant elle quand un tintement familier se fit entendre. Dans un réflexe, elle réajusta le grand manteau bleu posé sur ses épaules et regretta par la pensée l'absence de sa collègue. Leur numéro était en effet bien plus impressionnant à deux que toute seule. Mais avec une fièvre comme la sienne, il valait mieux qu'elle reste au lit le temps de se rétablir. Lorsque le client entra dans la boutique, elle avait déjà accroché son sourire le plus commercial sur ses lèvres et lança son "Bienvenue à Backstage !" rituel. Aussitôt après, elle sut que ce client ne serait intéressé par aucun des articles qu'elle vendait. Son expérience ne pouvait pas la tromper. Quelque chose dans le regard, l'attitude de cet homme lui indiquait qu'il ne s'intéresserait en rien à ce qu'elle vendait habituellement.

Elle ne put cependant s'empêcher de rester bouche bée après qu'il eut enlevé sa capuche : c'était clairement l'un des plus beaux hommes qu'il lui ait été donné de voir. De longs cheveux d'un blond presque blanc descendaient jusqu'au milieu de son dos et entouraient un visage fin, aux traits délicats. Il se mouvait avec une grâce presque féline malgré les plis amples de la cape usée qu'il portait. Mais plus que tout cela, c'était le sourire ravageur qu'il lui adressa qui coupa le souffle à la vendeuse. L'homme était déjà suffisamment beau pour qu'à peu près n'importe quelle femme se retournât sur son passage, mais lorsqu'il se mettait à sourire, une subtile redistribution de la lumière, une discrète alchimie se créait et le rendait encore plus beau, si cela pouvait être possible.

Perdue dans ses pensées, la jeune femme se ressaisit pourtant rapidement quand elle vit son client approcher du comptoir. Lui souriant en retour, cette fois-ci non pas avec celui de la vendeuse mais avec celui de la femme, elle lui demanda ce qu'il désirait.

- Bonjour, je m'appelle Isley Ignir, journaliste indépendant et un peu vagabond comme vous pouvez le constater, se présenta l'homme. J'étais déjà venu il y a quelques temps, et j'avais eu alors affaire avec l'une de vos collègues. Vous a-t-elle parlé de notre entrevue ?

- Non, mais je ne regrette pas la surprise, répondit la jeune femme brune. Si vous vouliez la voir, sachez qu'elle est malade pour le moment, et sera probablement absente encore quelques jours. Mais si je peux vous aider… ajouta-t-elle d'une voix plus suave.

Ce faisant, elle se pencha en avant, s'appuyant des coudes sur le comptoir. Elle espérait ainsi attirer un autre genre d'attention de son interlocuteur avec la vue plongeante sur le décolleté qu'offrait le bustier à baleines blanc qu'elle portait.

- Bien sûr que vous pouvez m'aider, enchaina Isley, saisissant l'occasion. Le journal pour lequel je travaille actuellement tient une chronique sur la vie à l'Académie Garderobe, et dans le métier il est préférable de pouvoir confirmer les informations que je recueille par plusieurs sources différentes, comprenez-vous.

Le changement de ton et l'attitude de la jeune femme ne lui échappa pas, et il comptait en profiter. Il la regarda droit dans les yeux et remarqua qu'elle les avait presque aussi verts que les siens, pareils à une émeraude, grâce à des lentilles.

- J'aurais donc quelques questions à vous poser, reprit-il. Il y a quelques semaines, il y a eu un grand flash de lumière et du bruit au milieu de la nuit à l'Académie. Savez-vous ce qu'il s'était passé ?

- Malheureusement, pas grand-chose. L'Académie a été très discrète à ce sujet, comme sur la plupart des choses qu'il s'y passe. Mais d'après la rumeur la plus vraisemblable, le Professeur Yôko n'y serait pas pour rien. Il est de notoriété publique qu'elle adore les anciens artefacts datant de l'ère de la colonisation, mais ces derniers temps, elle est devenue très active sur le marché. Elle aurait même fait faire certaines pièces sur mesure. Il est donc possible qu'elle soit sur le point de mettre au point une quelconque invention et que son expérimentation ait causé de l'agitation à l'Académie. Mais je le répète, ce n'est qu'une rumeur…

Isley nota le témoignage sur un petit carnet qu'il avait sorti de sous sa cape de voyage, et continua de poser des questions. La jeune femme lui répondait de façon de plus en plus lascive, ramenant de temps en temps une mèche de ses longs cheveux bruns derrière son oreille et le sourire languissant aux lèvres. Elle percevait chez son interlocuteur un intérêt autre que purement journalistique à son égard, et cela l'incitait à redoubler d'efforts. Mais l'homme se révélait être pugnace et il continuait à parler comme si de rien n'était. La lueur qui brillait dans ses yeux ne trompa cependant personne.

Quand le journaliste n'eut plus de questions, il referma son petit carnet, le remit à sa place sous sa cape et décocha son meilleur sourire à l'interviewée, qui en eut à nouveau le souffle coupé. Il se dirigea ensuite vers la porte après l'avoir chaudement remerciée, puis pris par une inspiration soudaine, se retourna vers la vendeuse. Au moment où il ouvrit la bouche, elle le devança en lui annonçant l'heure à laquelle elle fermait la boutique le soir. Un peu surpris, Isley saisit néanmoins sa chance, et l'invita pour un dîner le soir même. Mais ajoutant qu'étant arrivé récemment, il connaissait mal Windbloom et la laisserait donc choisir l'endroit. Acceptant avec un plaisir non dissimulé, la jeune femme souriait encore largement bien après le départ de son bel Apollon.

La nuit était tombée depuis longtemps quand la Principale entendit frapper à la porte de son bureau.

- Entrez, fit-elle, un peu surprise par cette visite si tardive.

Une jeune femme fit son apparition. On ne distinguait que les contours de sa silhouette dans l'embrasure de la porte, mais Natsuki la reconnaitrait entre mille.

- Ah, Shizuru, c'est toi.

- Bien sûr que c'est moi, qui voulais-tu que ce soit ? Peut-être une de tes maîtresses ? répondit l'Otome sur un ton taquin.

- Q-Que racontes-tu ? J-J-Je ne suis pas ce genre de personne ! s'exclama la jeune femme d'une voix plus aigüe que d'habitude et les joues écarlates.

Shizuru, qui était toujours postée devant l'entrée de la pièce, souriait largement. Contente d'avoir embarrassé sa compagne, elle chercha néanmoins à s'excuser de son comportement. Elle se dirigea donc droit sur le bureau éclairé par la pleine lune. Posant ses deux mains dessus après en avoir écarté les nombreux dossiers qui l'encombraient, elle fit la moue en détournant légèrement les yeux.

- Excuse-moi, susurra-t-elle.

- Pourquoi devrais-je t'excuser ? bouda la jeune femme assise. Tu sais très bien que jamais je n'aurais le temps de m'occuper de ce genre de choses.

Du bout des doigts, Shizuru attrapa le menton de Natsuki et la força à la regarder dans les yeux.

- Je suis vraiment désolée de t'avoir blessée. Tu as eu une journée et une soirée bien difficiles avec cet interrogatoire, je le sais, et je voulais juste te voir sourire.

Ce faisant, elle se rapprocha encore de sa compagne, et posa son front contre le sien. Shizuru était si proche que Natsuki sentait son souffle chaud sur son visage. Elle sentit également ses défenses vaciller dangereusement, mais refusait encore de s'avouer vaincue pour autant.

- Ne joue pas avec moi, chuchota finalement la Principale, s'abandonnant enfin après quelques secondes passées ainsi contre sa bien-aimée.

Pour toute réponse, Shizuru se recula un peu et embrassa les lèvres brûlantes qui s'offraient à elle. Elle grimpa ensuite à genoux sur le bureau, ses lèvres toujours plaquées contre celles de Natsuki. Celle-ci passa alors une main dans l'abondante chevelure châtain de son amie.

- C'est une très bonne idée, ça, souffla-t-elle.

- Tu vois, je le savais, lui répondit Shizuru de la même manière.

Elle se retira et, faisant le tour du bureau, alla se placer sur les genoux de Natsuki, qui de son côté se coula au fond du fauteuil pour s'installer plus confortablement après avoir retiré son col. Embrassant toujours sa partenaire, Shizuru commença à la déparer de son grand manteau bleu, puis de son corset. Les rejetant loin d'elle, la jeune femme aux cheveux châtains jouait à présent avec les mamelons érigés de la Principale avec sa langue, puis se mit à les pincer délicatement avec ses dents. Natsuki frissonna en gémissant de plaisir. Jouant toujours avec la poitrine ferme et délicate de son amante, Shizuru lui caressait tendrement la peau qui se trouvait sous les seins, avant de commencer à faire glisser sa main vers le nombril.

Soudain, Natsuki se leva et prit sa partenaire dans ses bras pour mieux la plaquer contre la fraîche baie vitrée située derrière son bureau. Changement de situation : c'était maintenant la cadette qui avait le contrôle sur le corps de son Onee-Sama, son aînée. Lentement, elle la déshabilla complètement. Puis s'agenouillant devant Shizuru et le panorama de l'Académie de nuit, elle introduisit sa langue dans la fente humide de son amie tout en lui caressant légèrement les jambes. Natsuki entendait la respiration de Shizuru s'accélérer au rythme de ses caresses en même temps qu'une chaude humidité se propageait entre ses propres cuisses. Se relevant, elle embrassa à son tour son amante en se plaquant contre elle.

Quand la jeune femme brune la sentit enlacer son cou de ses bras, elle retira son pantacourt, et quand Shizuru fit passer ses doigts sous sa culotte, elle la laissa l'enlever pour elle. Natsuki assura ensuite sa position en écartant un peu les jambes. Profitant de cette ouverture, Shizuru s'abandonna contre la vitre à présent réchauffée par son corps et glissa sa jambe droite dans l'entrejambe de sa partenaire. Prenant appui avec son pied contre la baie, elle se mit à lui caresser les replis de sa féminité brûlants de plaisir avec la cuisse. Elle sourit intérieurement lorsqu'elle sentit la cyprine lui couvrir la jambe.

De son côté, Natsuki approfondissait son exploration du corps de Shizuru en enfilant deux doigts à l'intérieur de la chaude ouverture. Elle agitait ses doigts doucement, explorant chaque crête, chaque repli pour donner ainsi plus de plaisir à sa compagne. Lorsqu'elle trouva le petit organe érectile, Shizuru se dégagea de son long baiser pour pousser un gémissement plaintif tout en se serrant encore plus étroitement à sa compagne. Elle la désirait, elle voulait fusionner avec elle dans un seul et même corps et sentait que son désir était réciproque. Elles se caressaient mutuellement de cette façon quand soudain, criant le nom de son amante, les nerfs et les muscles tendus à l'extrême, Shizuru sentit approcher le point culminant.

L'espace d'un instant qui sembla éternel, ses cris, venus du fond de sa gorge, s'élevèrent au diapason de ceux de Natsuki qui répétait son nom sans relâche tandis qu'elles atteignaient ensemble le paroxysme du plaisir. Puis, avec un sentiment de délivrance exquis, elles se laissèrent doucement glisser sur le sol, pantelantes. Pendant un long moment, on entendit que le bruit de leurs respirations. Elles auraient bien été incapables de bouger. Elles s'étaient données totalement l'une à l'autre, et même si elles savaient que c'était à présent fini, elles n'avaient aucune envie que l'expérience qu'elles venaient de vivre ne se termine.

- Je t'aime… murmura Natsuki dans le creux de l'oreille de son amie quand elle eut repris assez de souffle pour pouvoir parler.

Shizuru afficha un sourire tendre et l'embrassa délicatement sur les lèvres. Posant ensuite à nouveau son front sur celui de la jeune femme brune, elle laissa son esprit vagabonder encore un peu. Natsuki s'était assoupie et laissait sa tête reposer sur l'épaule qui se trouvait près d'elle. Comme elle commençait à frissonner, Shizuru l'allongea doucement sur le sol pour aller chercher le grand manteau bleu et l'en recouvrit. Puis posant sa propre robe en travers de ses épaules, elle porta la belle endormie dans ses bras vers leur chambre, où elle la déposa sur le grand lit tout en faisant attention de ne pas la réveiller.

S'allongeant près du corps, elle contempla une fois encore les courbes pleines de grâce de sa bien-aimée. Elle est tellement belle au clair de lune, songea-t-elle lorsqu'elle se redressa sur un coude pour contempler le visage de sa douce. Mais un fort sentiment de gêne taraudait la jeune femme. Alors qu'elle essayait de reprendre son souffle, tout à l'heure dans le bureau, Shizuru s'était surprise à penser à Kenpachi. Qu'il la troublait beaucoup, elle le savait, mais en réalisant qu'elle le désirait à ce moment précis était nouveau et cela la perturbait plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Cependant, elle pouvait être sûre que son émoi ne pouvait pas avoir échappé à Natsuki, pas plus que ses atermoiements. En tant qu'Otome membre des Cinq Piliers, ses sentiments personnels venaient après les intérêts de l'Académie : elle n'y avait donc guère prêté d'attention. Mais à présent que les doutes qui pesaient sur Shinigami semblaient s'être dissipés pour l'instant, son trouble revenait avec la force d'une tempête. Rabattant la couverture sur le corps nu de Natsuki, elle se leva ensuite, et s'enveloppant du manteau qui portait encore l'odeur et la chaleur de sa compagne, elle marcha vers la grande vitre qui couvrait tout un côté de la chambre et fixa un point sans le voir.

Se souvenant de ses interrogations plus tôt dans la journée, Shizuru se sentait perdue, déchirée entre ses profonds sentiments pour sa compagne de longue date d'un côté, et ceux, troublants, qu'elle commençait à éprouver vis-à-vis de Kenpachi. Ce qui la gênait le plus ne se trouvait dans le fait qu'elle aimât l'un plus que l'autre, mais plutôt qu'elle les aimait tous les deux. Elle avait déjà pu apprécier la vive intelligence du Shinigami et éprouver sa force, mais plus que tout cela, c'était le charme d'autant plus puissant car inconscient qui émanait de lui qui l'attirait. Et elle ne doutait pas que Natsuki connaissait ses sentiments à l'égard de leur ancien prisonnier.

Natsuki, pensa-t-elle soudain, je ne sais pas comment faire pour le lui dire. Comment lui annoncer qu'elle n'est plus la seule dans mon cœur, qu'elle doit le partager, et avec un homme en plus ? Car oui, j'éprouve des sentiments pour lui, aussi incroyable cela peut-il paraître. Il aime à me taquiner, me provoquer mais à sa place, je n'aurais pas agi bien différemment. Ne l'avais-je pas déjà fait avec Natsuki ? Elle était si pure, si vulnérable à l'époque, se souvint-elle avec un sourire tendre aux lèvres. Même maintenant sa naïveté me plait encore, bien plus que tout le reste. Mais pourquoi Kenpachi hante-t-il mes pensées ? Pourquoi ai-je pensé à lui, à ce moment en plus ? Comment ai-je pu le désirer ? Poussant un soupir de mécontentement, Shizuru secoua la tête, espérant chasser ainsi toutes les pensées qui embrouillaient son esprit. Elle s'en voulait beaucoup de s'intéresser à quelqu'un alors qu'elle avait déjà une personne qu'elle aimait de tout son cœur.

Perdue dans ses pensées, elle n'entendit pas le son étouffé de pas légers qui s'approchaient d'elle. Elle sursauta lorsque deux bras entourèrent tendrement sa taille, et sentit une tête à la longue chevelure brune se poser sur son épaule. Oubliant ses doutes, un doux sentiment l'envahit en tandis que que les suaves effluves émanant de sa compagne lui emplissaient les narines.

- Je croyais que tu étais profondément endormie, fit Shizuru, se blottissant contre elle.

- Je ne peux pas vraiment dormir quand tu n'es pas près de moi, surtout après ce qui vient de se passer, s'entendit-elle répondre. C'était vraiment une bonne idée, je me sens tellement bien maintenant.

À peine la phrase se terminait-elle que Shizuru sentit deux lèvres se poser sur son cou. Fermant les yeux et rejetant sa tête en arrière, elle les laissa faire pleuvoir de doux baisers sur la totalité de la gorge qu'elle leur offrait. Se retournant ensuite, elle embrassa passionnément ces lèvres qui lui venaient de lui faire tant de bien et se dit qu'elle avait bien de la chance d'avoir une telle compagne. La sentant réagir favorablement à ses caresses, elle se dit que le moment ne se montrait pas propice à s'attarder sur de mauvaises pensées. Natsuki ne semblant pas songer à autre chose non plus, elle décida qu'il était temps de prendre sa revanche sur sa compagne. Elle la repoussa donc doucement vers le grand lit, fit tomber le manteau de ses épaules et offrit tout ce qui se trouvait en son pouvoir à Natsuki. Et celle-ci n'y vit aucun inconvénient.

Le ciel d'un bleu sans nuage augurait une bonne journée pour l'homme. Mais eût-il plu des cordes, il aurait tout de même trouvé la journée magnifique, tant son excitation était grande. Après avoir connu une période de détention doublée du sentiment d'incertitude sur son avenir, pouvoir sortir à l'extérieur en toute liberté remplissait Kenpachi de joie. Certes, la compagnie de Mai et les regards suspicieux des quelques Perles qu'il croisa lors de cette sortie lui rappela les évènements du soir de sa première visite à l'Académie Garderobe, mais il ne leur en tint pas rigueur au regard de son comportement cette soirée-là.

On lui avait annoncé que le Rubis Flamboyant serait sa garante, aussi lui obéit-il sans poser de question lorsqu'elle se présenta, son Zanpakutô dans les mains, dans les quartiers qui servaient jusque là de cellule au Shinigami. Après qu'il eut accroché son sabre au côté, elle le mena à l'extérieur et dès qu'il vit la lumière du jour, un regard vers elle lui apprit qu'il pouvait partir en avant pour en profiter. Un instant ébloui par la lumière du jour, qu'il n'avait toujours pas vue depuis qu'il était arrivé, il profita de ce moment en levant la tête les yeux fermés, offrant son visage au ciel. Mai le rejoignit et le laissa ainsi quelques secondes, consciente de ce qu'il ressentait.

Lorsque Kenpachi ouvrit les yeux, sa vision lui sembla plus nette. Il détailla le paysage autour de lui, les arbres, les fleurs et les bâtiments qui l'entouraient. La propriété, très vaste selon ses propres critères, comportait de nombreux bâtiments agencés dans un immense jardin. Il en avait eu une idée de grandeur lorsqu'il mit le pied sur le parvis du mausolée de Shinso le soir de son arrivée, mais entre les deux Otome qui l'attendaient et l'obscurité de la nuit, il n'avait pu en prendre la pleine mesure. Mais il ne s'attarda pas davantage là-dessus : son guide s'étant remis en marche, il se hâta de la rejoindre. De toute façon, selon le programme de la Principale, il aurait tout le temps nécessaire pour visiter les installations plus tard. Ils se dirigeaient maintenant vers le portail principal de l'Académie, où quelqu'un les amènerait chez Mai : la Vallée Noire.

Ce lieu encore récemment considéré comme mythique sert de résidence au Rubis Flamboyant et à son Master, ainsi qu'à de nombreuses autres personnes depuis sa réapparition. Lorsque les premiers colons venus de l'espace avaient débarqué sur cette nouvelle planète inhabitée, ils choisirent et s'installèrent dans cette vallée pour y développer leur technologie. L'Harmonium, l'arme ultime capable d'annihiler des villes entières sur un simple désir et détruite par Natsuki, a d'ailleurs été conçue là-bas. Disparue au cours de la Guerre des Douze Royaumes, celle-là même qui prit fin à l'arrivée de Shinso, la première Otome, elle avait été depuis recherchée activement par les membres de Schwartz.

Cette organisation clandestine avait pour but premier de récupérer le savoir perdu des premiers colons, mais Garderobe ayant conservé et scellé une grande partie ce savoir dans son enceinte, n'en faisant profiter que des jeunes filles privilégiées, Schwartz devint peu à peu une organisation terroriste contre le système des Otome. Une simple lettre noire et un cristal de couleur assortie dans une missive transformait des agents dormants en tueurs redoutables faisant appel à des Slaves, des monstres mécaniques géants. Leur cristal agissant comme une GEM, la relation entre une Slave et son Lord ressemble beaucoup à celle d'une Otome et son Master. Si l'un d'eux est vaincu, l'autre disparait aussi.

Seulement ce n'était là qu'une copie de la technologie de Garderobe, et le maximum que les cerveaux de Schwartz pouvaient faire. C'est pourquoi ils recherchaient la Vallée Noire pour surpasser cet obstacle et peut-être obtenir des Child, autrement plus puissants que leurs actuels Slaves. Mais depuis la réapparition de la Vallée dans le conflit entre Artai et Garderobe survenu trois ans auparavant et qui s'était terminé en faveur de l'Académie, la plupart des membres de Schwartz se rangèrent du côté de Shinso. Ils n'avaient pas apprécié que leur allié de l'époque, le Grand Duc Nagi Dài Artai, ait utilisé l'Harmonium caché sous le palais Fuuka, le palais royal de Windbloom, et manipulé leur organisation pour servir ses propres desseins, à savoir assouvir le monde par la force. De plus, le Saphir Azuré et le Cristal des Glaces leur avaient promis – et depuis tenu leurs engagements – de partager les connaissances de l'Académie, notamment sur la nanotechnologie. De fait, la plupart des anciens membres de Schwartz sont revenus à de meilleurs sentiments vis-à-vis des Otome.

Mais Kenpachi ignorait tout de ces évènements passés, et seul comptait pour lui l'assurance d'une sortie à l'extérieur sous la coupe de son chaperon. Il se sentait très enthousiaste, mais ne sachant que dire, préféra garder un silence un peu gêné. Mai le perçut et elle qui se lança la première. Elle l'interrogea sur sa technique de combat, ce qui rappela au Shinigami qu'elle n'était pas présente lors de son arrivée mouvementée. Il lui répondit avec plaisir, vantant les mérites de son arme, puis la conversation versa dans la manipulation des flammes quand Kenpachi découvrit avec plaisir qu'elle aussi les utilisait pour se battre. Ils comparèrent ainsi leurs différentes utilisations et visions sur cette force élémentaire pendant qu'ils parvenaient enfin devant le grand portail d'entrée.

Mais au grand étonnement du Rubis Flamboyant, il y eut un mouvement de confusion dont Kenpachi était à l'origine. Il ne comprenait pas ce que Mai désignait par le mot "voiture". Après l'avoir questionnée sur le chemin sur leur destination, il avait compris qu'ils allaient devoir accomplir une assez grande distance pour que quelqu'un vienne les chercher. Mais il pensait trouver un palanquin ou une chaise à porteurs, pas ce qu'il considérait comme une charrette de saltimbanque métallique et fermée de surcroît. Lorsque Mai, sentant le trouble de son protégé, décida de montrer l'exemple en montant dans le véhicule, Kenpachi refusa net. Comment une charrette pouvait-elle avancer, sans un homme ou un cheval pour la tirer ? Sachant qu'il n'était pas du genre à se soumettre à un ordre direct, Mai écouta ses craintes, réfléchit un moment et finalement fit signe au chauffeur de s'approcher. Celui-ci écouta l'ordre de l'Otome, et passa derrière le volant actionner un levier caché sous le tableau de bord. Puis après avoir actionné le contacteur – le vrombissement qui en suivit fit sursauter le Shinigami – il rejoignit le Rubis Flamboyant devant le véhicule, qui trainait Kenpachi à ses côtés, ouvrit le capot et montra ce qui faisait sa fierté : le moteur de la limousine de Garderobe.

Le chauffeur se trouvait parmi les plus bas échelons du personnel de l'Académie, mais étant le seul habilité à la maintenance du véhicule particulier de la Principale, il en tirait une grande satisfaction. Sur la suggestion de la Mai-Star Légendaire, il entreprit d'expliquer le fonctionnement général de la machine. Réticent au départ, la passion qu'il lut dans les yeux du chauffeur intrigua néanmoins Kenpachi, qui s'il ne comprenait pas la moitié de ce qu'on lui disait et n'était pas sûr de bien comprendre l'autre, se sentit plus en confiance. Quand Mai arrêta le discours interminable de l'employé, elle finit de convaincre l'homme au shihakusho que monter dans la limousine massive n'était pas un signe de déshonneur, mais qu'au contraire, monter dans cette voiture en particulier relevait d'un privilège rare. Ne voulant embarrasser davantage celle à qui il devait en grande partie cette sortie inespérée il y a seulement quelques jours, Kenpachi inspira un grand coup avant de reconnaitre sa défaite face à la jeune femme. Mais quand la portière s'avança latéralement vers lui dans un sifflement de vapeur, il ne put réprimer un frisson. Voir quelque chose se mouvoir sans personne de visible pour gérer l'action lui semblait peu naturel, et il n'aimait pas ça.

En s'installant dans la limousine, Mai expliqua que si la portière s'ouvrait ainsi c'est parce que la plupart du temps, la voiture transporte des Otome et qu'en cas d'urgence, en s'ouvrant de cette manière, la portière se transforme en plate-forme de décollage bien pratique. L'intérêt remplaça la réticence dans le regard de Kenpachi à la lumière de cette explication. Regardant l'intérieur de l'habitacle d'un œil neuf, il s'intéressa aux autres dispositions prises pour une application militaire, mais se rendant cependant compte du luxe de l'intérieur : sièges moelleux, téléphone et tout le confort possible, sans compter le blindage, la puissante motorisation et la manœuvrabilité malgré la longueur et le poids de l'engin. Il était tellement plongé dans son observation qu'il ne se rendit pas compte tout de suite que la limousine avait démarré. Et même alors, on avait plus l'impression qu'elle flottait plus qu'elle ne roulait sur la route. Pourtant, Kenpachi se rappelait avoir vu qu'elle reposait sur des roues, fait confirmé par Mai. Impressionné par la technologie qu'il venait de découvrir, il s'installa confortablement pour mieux profiter de son premier voyage en automobile.

Lorsqu'ils arrivèrent à destination, la voiture s'immobilisa et Kenpachi, puis Mai en sortirent. La première chose que le Shinigami remarqua fut la chaleur, presque caniculaire, qui régnait en ces lieux. La capitale du royaume de Windbloom se trouvait en effet dans un énorme cratère cruciforme aux bords très élevés, suffisamment pour créer un microclimat entre les contreforts. La pluie tombait régulièrement, assurant une végétation très diversifiée et en assez grande quantité pour que les hommes puissent creuser un canal de régulation. C'est pourquoi la très grande majorité de la population du royaume vivait dans la capitale. Mais à l'extérieur du cratère, on ne pouvait voir qu'un vaste désert parsemé de quelques villages et parcouru de violentes tempêtes de sable.

La Vallée Noire se trouvant justement en dehors de l'enceinte du cratère, elle se trouvait soumise aux aléas du climat désertique qui régnait sur la plaine sableuse où elle se situait à présent. Cette plaine avait été choisie comme champ de bataille lorsque les pays alliés à Garderobe et Windbloom s'en étaient pris au Grand Duc d'Artai. Celui-ci avait usurpé le pouvoir à la reine Mashiro lors du dernier grand conflit international et pris le contrôle de Garderobe manu militari. Alors que tout espoir semblait perdu pour la coalition entre Airries, Annan et Lutecia, qui étaient du côté de l'Académie, la Vallée Noire apparut pour bloquer une attaque visant les Master des Mai-Star de ces pays, rassemblés dans le Suzushiro.

Fleuron de la flotte d'Airries, ce vaisseau de guerre avait été choisi notamment parce que c'était sur l'initiative de la Présidente de ce pays – et la demande de Natsuki – que la coalition fut créée. Mais aussi parce que de toute les forces armées qui avaient pu se rassembler autour de la Présidente, le Suzushiro présentait les meilleures capacités, tant au niveau de la défense que de l'attaque. Pouvant se camoufler sous le sable ou sous l'eau, tel un sous-marin, il dispose également d'un fort arsenal constitué de canons de toutes tailles mais aussi et surtout d'un pont d'envol situé sur le dessus du vaisseau et pouvant lancer jusqu'à sept Otome simultanément, il offre ainsi de nombreuses possibilités stratégiques. La Présidente Yukino Chrysant et sa Mai-Star Haruka Armitage, le Topaze Rugissant des Iles Bijoux, l'utilisent d'ailleurs régulièrement pour leurs déplacements dans d'autres pays.

Dans son shihakusho noir, Kenpachi souffrait un peu sous les températures élevées qui régnaient autour de la Vallée pendant qu'il suivait Mai. Mais au fur et à mesure qu'ils avançaient, le Shinigami remarqua que les boutiques et les maisons fleurissaient un peu partout tandis que la chaleur diminuait à chacun de ses pas. Il en découvrit bientôt la raison : de même qu'à Windbloom, on trouvait de l'eau facilement au pied de la Vallée. La végétation, bien que moins abondante que dans la ville, dispensait cependant assez de fraicheur et d'ombre pour rendre le temps agréable à supporter pour les nombreux touristes qu'il croisait. Ceux-ci se retournaient sur son passage, non seulement à cause de son apparence insolite mais aussi parce que son accompagnatrice bénéficiait d'une célébrité en tant que Mai-Star. Il souriait timidement à certains sur son passage, saluant d'autres d'un signe de tête ou de la main, ce qui mettait d'habitude les gens en confiance, il le savait.

Soudain, Mai se retourna vers son invité et lui annonça, en montrant une structure à la forme particulière, qu'ils étaient enfin parvenus chez elle. Regardant de plus près l'entrée, Kenpachi trouva qu'elle ressemblait beaucoup à une tête de chat stylisée. Derrière se dressait une sorte de hutte ronde au toit en paille mais avant qu'il n'ait pu la détailler, quelque chose entra dans son champ de vision. Quelque chose de sombre et de rapide qui bondissait droit sur lui.