Chapitre 9
Confessions inattendues
Marianne et Brandon étaient rentrés en Angleterre le 07 septembre, retrouvant leurs proches, impatients de les revoir et d'entendre leur récit sur leur voyage de noces. Le retour fut difficile, une pluie persistante accueillant les deux amoureux laissant derrière eux le soleil et la chaleur de l'Italie. La transition fut rude pour Marianne, mais elle se consolait en songeant à ses retrouvailles avec sa famille et ses amis. Brandon et Marianne se réservèrent malgré tout le premier jour de leur arrivée pour retrouver leurs repères, et, pour Brandon, mettre ses affaires en ordre, donnant rendez-vous à son régisseur pour le lendemain. Les domestiques de Delaford ne cachèrent pas leur joie de les revoir, ce qui réchauffa le cœur de leurs maîtres, qui retrouvèrent l'ambiance du manoir avec plaisir.
Ils eurent la surprise de découvrir le portrait de Marianne que Brandon avait commandé et qui avait été livré et accroché dans son bureau durant leur absence. Il le trouva très réussi, de même que Marianne qui ne regretta pas d'avoir posé autant de temps en voyant la joie de son époux. La jeune femme décida d'écrire à Mrs. Dashwood et aux Middleton pour leur annoncer leur retour, espérant les voir prochainement.
Le lendemain, Marianne s'éveilla seule, Brandon étant parti plus tôt dans la matinée pour ses affaires. Elle vit alors une belle rose rouge sur l'oreiller, accompagnée d'une carte. Se frottant les yeux, Marianne prit la carte en souriant, cette attention lui rappelant sa deuxième nuit aux côtés de Brandon, lorsqu'il lui avait fait la surprise de l'emmener pique-niquer en tête à tête.
« Buongiorno cara mia...
Je suis désolé de ne pas être à tes côtés pour ton réveil. M'éloigner de toi aura été une torture...
Pour me faire pardonner et retrouver un peu de notre voyage de noces à Delaford, je t'invite à aller au salon... Je n'en dis pas plus, je te laisse découvrir...
Je t'aime, ma douce
Christopher »
Parfaitement réveillée et en proie à une grande curiosité, Marianne fit appeler Jessica, la rose à la main, humant son délicieux parfum. En discutant avec sa femme de chambre, elle put constater que cette dernière gardait également un joli souvenir de l'Italie et qu'elle était heureuse d'avoir pu les y accompagner. Malgré son impatience à l'idée de découvrir ce que Brandon lui avait concocté, Marianne alla prendre son petit-déjeuner pour faire durer le plaisir, se demandant ce qui l'attendait puis elle se hâta au salon. Regardant partout, elle posa ses yeux sur le piano à queue et le vit parsemé de pétales de roses, rouges et blanches. Au milieu de ces pétales trônait un paquet sur lequel était déposé un bouquet de roses, elles aussi rouges et blanches.
Souriant d'excitation, elle sentit les roses avec plaisir et les ôta de dessus le paquet. Elle ouvrit fébrilement ce dernier et poussa une exclamation en découvrant une édition de Romeo & Juliet en italien. Marianne remarqua que Brandon avait écrit un petit mot sur la page de garde :
« Pour poursuivre notre voyage de noces italien dès que nous le voudrons, nous rappelant ce moment qui n'appartient qu'à nous, sous le balcon de la Casa di Giulietta ...
Ton Roméo pour toujours... »
Émue, Marianne caressa les mots écrits par Brandon, brûlant d'envie de le voir tout de suite pour lui manifester tous les sentiments qu'elle ressentait pour lui à ce moment précis. C'est alors qu'elle remarqua une autre carte au fond du paquet, posée sur une grande enveloppe. Elle la prit et la lut avec curiosité :
« Un autre présent pour nous rappeler que notre Romanza ne s'éteindra jamais...
Ti amo,
Christopher »
Les mains tremblantes, semblant deviner ce qu'était le dernier présent, elle ouvrit la dernière enveloppe et poussa une exclamation étouffée en voyant la partition de la chanson Romanza. Les larmes aux yeux, elle la regarda passionnément, songeant qu'elle pourrait rejouer cet air qui l'avait tellement transporté tant qu'elle le voulait.
« Oh, Christopher... » murmura-t-elle avec émotion.
Elle déposa la partition devant elle et commença à s'exercer avec passion, attendant le retour de Brandon, tandis que son esprit voguait vers l'Italie. Ce dernier arriva vingt minutes plus tard et s'arrêta devant la porte du salon, observant Marianne jouer, absorbée par la mélodie. Lorsqu'elle leva les yeux et le vit, elle poussa une exclamation et courut vers lui, se jetant dans ses bras en l'embrassant mille fois.
« J'imagine que les cadeaux te plaisent ? demanda Brandon en riant, dès qu'il put parler.
- Je les adore, ils sont merveilleux ! Tu es incroyable, Christopher ! Tu me gâtes beaucoup trop...
- Tant que je peux te rendre heureuse, le reste n'a pas d'importance, répliqua Brandon.
- Je t'aime... » répondit Marianne en se blottissant contre lui.
Brandon demanda à Marianne de lui montrer jusqu'où elle avait pu s'entraîner et la jeune femme répondit à sa demande, lui enjoignant d'apprendre la partition lui aussi, afin qu'ils puissent en jouer ensemble.
Puis dans l'après-midi, ils décidèrent d'aller rendre visite aux Ferrars. Ils marchaient tranquillement sur le chemin, lorsque Marianne eut l' étrange impression d'être observée. Elle se retourna et regarda autour d'elle, mais ne vit personne. Brandon l'imita et la fixa, intrigué.
« Quelque chose ne va pas, Marianne ?
- Je croyais... Non, ce doit être mon imagination... Je croyais que quelqu'un était derrière nous, répondit Marianne.
- Il n'y a personne, ma douce.
- Tant mieux ! Comme ça, je me sens seule au monde avec toi pour quelques instants encore, ce qui n'est pas pour me déplaire ! répondit joyeusement Marianne en posant sa tête contre l'épaule de Brandon.
- Prenez garde, Mrs. Brandon... Je pourrai vous emporter dans mes bras immédiatement et revenir à Delaford sans aller saluer les Ferrars, répliqua Brandon d'un air malicieux.
- Moi qui croyais avoir épousé un gentleman ! » s'exclama Marianne d'un air faussement affligé, faisant rire son mari.
Ils continuèrent néanmoins leur route et se présentèrent aux Ferrars, qui les accueillirent avec joie, ne s'attendant pas à leur retour avant une semaine. Si Elinor complimenta Marianne sur son teint superbe, cette dernière trouva que sa sœur avait l'air fatigué. La petite Susan avait encore grandi durant ces deux mois et semblait ravie de revoir son oncle et sa tante qui lui prodiguèrent de nombreuses attentions. Marianne et Brandon distribuèrent les cadeaux qu'ils leur avaient rapporté de leur voyage et qui furent reçus avec joie, chacun étant satisfaits de son présent.
Elinor pria sa sœur de lui raconter en détail son voyage de noces dès qu'elles furent seules. Marianne ne tarit pas d'éloges sur l'Italie, son regard s'illuminant dès qu'elle mentionnait un souvenir, faisant sourire sa sœur qui ne la jalousait nullement, mais était sincèrement heureuse pour elle.
« Mais assez parlé de moi ! Raconte-moi plutôt comment tout s'est passé pour vous durant notre absence ? demanda Marianne en prenant la main d'Elinor avec tendresse.
- Oh... Rien de bien important..., répondit Elinor en rosissant légèrement. Sue grandit bien... Edward est très épanoui dans son rôle au sein du clergé...
- Et toi ? Pourquoi ai-je l'impression que tu me caches quelque chose ? demanda Marianne en haussant un sourcil, l'air inquisiteur.
- Moi ? Oh... Marianne, quoi que tu penses, tout va bien... Mais je ne peux rien te dire encore..., répondit Elinor, de plus en plus gênée.
- Donc, il y a bien un secret ! répliqua Marianne d'un air triomphant.
- Ne parle pas si fort, je t'en prie ! la gronda Elinor à voix basse.
- D'accord ! répondit Marianne sur le même ton. Quand comptes-tu me faire part de ton secret ? »
Elinor sourit de la curiosité de sa sœur.
« Je t'en ferai part, c'est déjà une bonne nouvelle dont tu devras te contenter. » répliqua-t-elle en riant.
Marianne haussa les épaules.
« Très bien... Je serai patiente ! »
Le jour suivant, Marianne et Brandon reçurent les réponses de Mrs. Dashwood et Sir John. Mrs. Dashwood, en termes très affectueux, invitait sa fille et son gendre à séjourner quelques temps chez elle le plus tôt possible, tandis que Sir John appuyait la requête de Mrs. Dashwood en leur promettant de les inviter tous les jours, et de leur offrir de belles compagnies. Marianne et Brandon n'avaient pas à se laisser persuader par Sir John, leur décision de passer quelques temps auprès de Mrs. Dashwood et Margaret étant déjà prise. Ils acceptèrent l'invitation et partirent deux jours plus tard. Ils furent accueillis avec joie et empressement, Mrs. Dashwood étant heureuse de retrouver sa fille après ces longues semaines passées loin d'elle. Elle et Margaret furent ravies par les présents que leur offraient les Brandon et demandèrent, comme Elinor et Edward l'avaient fait, des détails sur leur voyage.
« Eh bien, ma chérie ! Voilà qui me donne envie de visiter l'Italie ! s'exclama Mrs. Dashwood.
- Oh maman ! Je ne cesse de me dire que nous y serions tellement bien ! La vie là-bas est des plus agréables et je ne songe déjà qu'à y retourner avec vous tous ! répondit Marianne avec emphase.
- Je serais bien heureuse d'y aller un jour, fit remarquer Margaret. Pourras-tu me prêter ton livre sur l'Italie, Marianne ? »
Sa demande fut acceptée avec plaisir, Marianne connaissant la curiosité insatiable de Margaret sur les différents pays du monde. Leurs journées à Barton Cottage étaient calmes et joyeuses, fréquemment agrémentées de quelques invitations à Barton Park. Les Middleton et Mrs. Jennings furent ravis de les retrouver, expliquant combien leur société leur avait manqué et que s'il n'y avait pas eu les Crawford pour venir leur tenir compagnie, ils se seraient bien ennuyés.
En effet, Henry et Mary Crawford faisaient désormais partis des personnes que les Middleton recevaient avec plaisir. Marianne n'avait pas revu Miss Crawford depuis l'annonce de ses fiançailles et elle put constater que sa rancune envers elle était tenace. Si elle se montra charmante envers Brandon, Mary Crawford fit preuve d'une sympathie forcée dont l'hypocrisie se reflétait dans son regard dès qu'elle s'adressait à Marianne. Son frère était l'exact opposé, se montrant aussi cordial que lors de leur rencontre, se réjouissant sincèrement de revoir les Brandon.
Lorsque ces dames se retrouvèrent seules, Mrs. Jennings en profita pour annoncer son départ prochain pour Bath.
« Oh ! Pour votre santé ? s'enquit Marianne.
- Non ma chère enfant ! Je suis en excellente santé, à tel point que Sir John dit que je vous enterrerai tous, chose que je n'espère pas, sinon que ferai-je sans vous ? Enfin, soit. J'ai une demeure là-bas où j'y séjourne quelques semaines chaque année, comme vous le savez. Il se trouve que j'ai des amis qui ont pour leur part quelques problèmes de goutte et les eaux de Bath leur feraient le plus grand bien ! Je profite donc de leur séjour pour les y retrouver... mais pas seule. Ma fille Charlotte et sa famille vont m'accompagner. Je venais également vous inviter, vous et ce cher colonel, de même que Mrs. Dashwood, Margaret et vous et votre frère, ma chère Mary ! Il me semble que vous ne connaissez pas Bath ? »
Seules Mrs. Dashwood et Miss Crawford avaient déjà eu l'occasion d'aller à Bath, et si la première n'en gardait pas un grand souvenir et préférait poliment décliner l'invitation, il n'en allait pas de même pour la seconde, qui accepta avec plaisir.
« Et vous, mes amies ? demanda Mrs. Jennings à Marianne et Margaret.
- Je vais rester avec ma mère, Mrs. Jennings, répondit Margaret.
- Oh ! Votre mère peut bien se passer de vous quelques jours, mon enfant ! » rit Mrs. Jennings.
Margaret rosit, mais resta ferme, même si Mrs. Dashwood lui assura qu'elle pouvait partir si elle le désirait.
« Non, Mère, ma décision est prise. Je vous suis très reconnaissante, Mrs. Jennings, mais je préfère attendre d'avoir fait mon entrée dans le monde cet hiver avant de sortir...
- Quelle sagesse, chère enfant ! Mrs. Dashwood vous pouvez être fière d'elle ! Bon, bon, je n'insiste pas davantage... Et vous, ma chère Mrs. Brandon ? »
Marianne, que la décision de sa jeune sœur avait agréablement surprise, n'avait pas eu le temps de réfléchir à la question.
« C'est très gentil à vous, Mrs. Jennings, mais il me faut tout d'abord en parler avec mon mari. De plus, il nous faut nous enquérir d'un logement et...
- Voyons ma chère ! la coupa Mrs. Jennings. Vous serez chez moi ! Et puis si vous ne voulez pas rester tout le temps de mon séjour, libre à vous ! Charlotte et ce cher Mr. Palmer seraient enchantés de vous revoir. »
A l'époque Marianne ne l'aurait pas cru, Mr. Palmer étant l'antithèse parfaite de son épouse. Il était aussi silencieux et ironique qu'elle était bavarde et chaleureuse, mais Marianne se souvenait de la façon dont avaient agi les Palmer lors de sa maladie et son jugement à leur égard était beaucoup plus amical et reconnaissant qu'à l'époque.
« Je serais très heureuse de les revoir, et puis le petit Thomas a du bien grandir ! répondit Marianne, mentionnant le fils des Palmer.
- Oh oui ! Il est adorable ! Le physique de son père et le caractère de sa mère ! »
Marianne retint un sourire ; connaissant la nature de Mr. et Mrs. Palmer, voir un tel couple aux antipodes l'un de l'autre l'amusait beaucoup. Mais imaginer que le pauvre petit avait hérité du caractère de sa mère la fit prendre en pitié Mr. Palmer.
« Et puis l'air de Bath vous fera beaucoup de bien ainsi qu'à votre époux ! ajouta Mrs. Jennings, cherchant toujours à convaincre sa jeune amie. J'ai déjà essuyé le refus de vos deux sœurs, car cela va sans dire que j'ai convié les Ferrars à venir, alors je ne pourrais tolérer le vôtre, ma chère Marianne ! »
La jeune femme sourit et promit qu'elle en parlerait à Brandon et donnerait sa réponse le plus tôt possible. Sentant que sa vieille amie n'abandonnerait pas la partie si facilement et redoutant qu'elle ne fasse elle-même la demande à Brandon dès qu'il reparaîtrait au salon avec les autres messieurs, Marianne la devança dès qu'elle le vit revenir et l'entraîna à l'écart pour lui faire part de l'invitation de Mrs. Jennings.
« C'est très aimable à elle. Quand serions-nous invités ? demanda-t-il.
- Le 10 octobre. Mrs. Jennings nous loge et nous n'aurons à nous inquiéter de rien.
- Bien...
- Je n'ai jamais vu Bath, est-ce une belle ville ? » demanda Marianne, ne pouvant cacher sa curiosité.
Brandon eut un demi-sourire.
« Il y a de beaux endroits à visiter, mais notre chère campagne te manquerait très vite, dit-il en regardant Marianne avec tendresse.
- Mais toi ? Aimes-tu Bath ? demanda la jeune femme.
- Non..., répondit Brandon après un instant d'hésitation.
- Pourquoi ? »
Brandon soupira.
« Les gens sont aussi superficiels qu'à Londres en matière de bals et autres réceptions des plus raffinés. Et les jeunes personnes sont trop livrées à elle-même... » ajouta-t-il sombrement.
Marianne se mordit la lèvre : elle venait de se rendre compte de sa maladresse. La pupille du Colonel avait été victime de Willoughby à Bath à cause de cet excès de liberté. Son trouble ne passa pas inaperçu par son mari qui lui prit la main et la pressa.
« Marianne, je devine ce qui te préoccupe et c'est inutile de te tourmenter. » lui dit-il doucement.
Marianne posa une main sur celle de son mari.
« Pardonne-moi, je ne me souvenais plus que cette ville te liait à de mauvais souvenirs... Si tu ne souhaites pas aller à Bath, je comprends et j'approuve ton choix...
- Non, nous irons. Je ne peux pas te priver de la découverte d'une nouvelle ville pour la seule raison qu'elle m'évoque de sombres souvenirs. Je veux que tu te fasses ta propre opinion sur cette ville, je sais que tu en as envie, dit-il.
- Je veux que cela te convienne aussi...
- C'est le cas, lui assura sincèrement Brandon. Cela sera une bonne façon de tirer un trait sur le passé.
- Alors je serais ravie de donner une réponse positive à Mrs. Jennings, dit-elle en souriant.
- Vas-y, dit Brandon en riant. Cela lui fera plaisir ! »
La nouvelle fut acceptée avec la plus grande joie par Mrs. Jennings, surtout que Mr. Crawford venait de décliner poliment l'offre, arguant qu'il avait des affaires à traiter et ne pouvait s'accorder un voyage à Bath.
Le séjour des Brandon dans le Devonshire toucha à sa fin peu de jours après. A son retour, Marianne en profita pour annoncer la nouvelle de son départ à Elinor. Le temps était au beau fixe et Marianne se promena avec délice vers le presbytère des Ferrars. Un bruit dans les fourrés attira alors son attention. Se retournant violemment, elle regarda autour d'elle, plus effrayée qu'elle ne l'aurait cru.
« Il y a quelqu'un ? » appela-t-elle d'une voix ferme.
N'obtenant pas de réponse, Marianne se persuada que ce devait être quelque animal qui se cachait et qu'il n'y avait pas lieu de s'alarmer. Elle continua donc sa route, mais d'un pas pressé cette fois-ci. Elinor était sur le perron de la maison, en train de cueillir des fleurs. Lorsqu'elle tourna la tête dans la direction de Marianne, elle eut un grand sourire et s'empressa de rejoindre sa sœur.
« Marianne ! Comme je suis contente de te voir ! dit-elle en serrant Marianne dans ses bras.
- Je ne te dérange pas ? demanda Marianne en embrassant tendrement sa sœur.
- Jamais, Marianne ! J'aurais toujours du temps pour toi, tu le sais bien ! »
Marianne sourit en pensant au changement qui s'était opéré en sa sœur aînée. Elle qui était si secrète, si réservée pour montrer ses sentiments ! Elle avait changé depuis son mariage avec Edward : elle était épanouie et heureuse, montrant des marques d'affection à tous, non à outrance, mais plus qu'auparavant et autant que le lui permettait sa nature discrète.
« Comment vas-tu ? Tu es resplendissante ! » s'exclama Marianne.
Elinor eut un sourire radieux, les joues rosies.
« Oh Marianne ! Tu me mets à l'épreuve... Moi qui pouvais garder tout ce que l'on me confiait et qui avais réussi à garder le secret... Je ne peux pas me taire plus longtemps !
- Qu'y a-t-il ?
- J'attends un enfant, Marianne ! »
Marianne resta quelques secondes interdite puis poussa une exclamation de joie avant d'embrasser sa sœur.
« Oh Elinor ! Je suis si heureuse pour toi ! C'est merveilleux ! »
Elinor était très émue et touchait son ventre avec tendresse.
« Depuis quand le sais-tu ? demanda Marianne.
- Depuis un mois environ. Je voulais être vraiment certaine de ne pas me tromper mais non... Je devrais accoucher en avril ! répondit Elinor, le visage rayonnant.
- Edward le sait-il ?
- Bien sûr !
- Et comment a-t-il pris la nouvelle ? » demanda Marianne.
Elinor ne put réprimer un petit rire tendre.
« Comme tu peux t'en douter, il est passé de la joie à l'anxiété. Il craint qu'avoir un deuxième enfant un an après la naissance de Sue ne me fatigue... Mais je suis heureuse ainsi et je n'ai pas peur. Il a fait mine d'être rassuré et se concentre sur la joie de l'événement.
- Et Susan ? Vous le lui avez dit ? Je sais bien qu'elle est encore très jeune, mais cela risque de lui faire drôle de partager ses parents...
- Je le crains... C'est pour cela que je vous empêche tous désespérément de la gâter à outrance ! rit Elinor. Je vais prier pour que ma fille ait le même sens de la famille que sa mère et ses tantes Marianne et Margaret ! »
Elles décidèrent de marcher un peu tout en conversant. Le coin était joli et très agréable. Elles pouvaient entendre le bruit du ruisseau coulant non loin de là, ainsi que les bêlements des moutons du pâturage voisin. C'était un véritable havre de paix que le presbytère de Delaford qui, avec les années, s'était agrandi et offrait un cadre de vie plus que confortable aux Ferrars. Le Colonel Brandon avait veillé à ce que les demandes d'Elinor soient satisfaites, de sorte que les Ferrars n'avaient jamais manqué de rien et possédaient même plus que ce qu'ils pensaient obtenir lors de leur installation. Les deux sœurs parlèrent de leur nouvelle vie et de leurs maris.
« Comment se porte le Colonel ?
- Il va bien. Il est parti pour affaires aujourd'hui. Tu sais qu'il s'occupe d'aider d'anciens membres de l'armée à reconstruire leur vie après leur retour des colonies ?
- Oui, tu m'en avais parlé. Sa générosité ne m'étonne plus car il en a usé de nombreuses fois envers nous, mais elle n'en reste pas moins admirable. »
Marianne sentit une bouffée de fierté monter en elle, comme à chaque fois qu'elle entendait quelqu'un dire du bien de son époux.
« J'ai l'impression qu'Edward est de plus en plus épanoui dans son activité. Les membres de la paroisse ne tarissent pas d'éloges sur lui, fit remarquer Marianne.
- Oui, il a pris de plus en plus d'assurance d'année en année, bien que te connaissant, tu le trouverais encore hésitant et manquant de conviction. » répondit Elinor d'un ton rieur.
Marianne sourit à la taquinerie de sa sœur, qui évoquait ainsi les nombreuses discussions entre elle et Edward, discussions prouvant leur totale différence de caractère.
« Ce cher Edward ! Même si nos tempéraments sont différents, j'ai beaucoup d'affection pour lui ! Et puis il te rend heureuse et est un bon père pour Sue, donc je l'estime encore plus. » ajouta-t-elle en regardant Elinor.
Celle-ci pressa la main de sa jeune sœur avec affection.
« As-tu vu Mrs. Jennings dernièrement ? demanda Elinor.
- Oui. Elle nous a invité à passer quelques jours avec elle à Bath. Seuls Christopher, moi et Miss Crawford l'accompagneront...
- Je sens comme de la déception dans ta voix, rit Elinor.
- En effet... J'espère que le séjour avec Miss Crawford se passera bien car nos retrouvailles étaient froides...
- Cela passera lorsqu'elle aura trouvé un autre gentleman célibataire sur qui jeter son dévolu.
- Sans doute ! Mais, pour en revenir à l'invitation de Mrs. Jennings, Margaret a décliné son offre spontanément. Te rends-tu compte ?
- Elle a donné une raison ? »
Marianne lui relata ce que Margaret avait dit pour justifier son refus. Elinor fut impressionnée par la sagesse de sa jeune sœur vis à vis de sa conduite à adopter dans la bonne société.
« Espérons qu'elle garde cette sagesse lorsqu'elle sortira dans le monde !
- Je le crois... J'ai eu l'impression en l'entendant, que patienter encore avant de sortir l'arrangeait bien..., fit remarquer Marianne.
- Peut-être veut-elle encore profiter de sa liberté... »
Marianne approuva, comprenant le désir de Margaret de retarder le plus possible son entrée dans le monde, sa nature sauvage et impétueuse étant à contre-courant des mentalités de la société.
« Vous avez donc refusé l'invitation de Mrs. Jennings à cause de ta grossesse ?
- Oui. Nous voulions garder cela secret encore quelques temps, Edward et moi. Puis tu es arrivée, et j'ai senti ma résolution à garder le secret s'effondrer !
- J'espère que cela ne contrariera pas Edward...
- Oh non ! rit Elinor. Il était même persuadé que je n'arriverais pas à me retenir de t'en parler ! Et puis, nous souhaitons tous vous inviter pour annoncer la nouvelle prochainement...
- Je garderai le secret d'ici là ! promit Marianne.
- Merci, je sais que je peux avoir confiance en toi. » répondit Elinor en l'embrassant.
Sur le chemin du retour, Marianne se sentit ragaillardie par la pensée que leur cercle familial serait réuni et bientôt agrandi. La grossesse de sa sœur était une merveilleuse nouvelle et elle avait hâte de voir la réaction de tous leurs proches lorsqu'elle leur annoncerait l'événement. Mais Marianne se prit à imaginer un instant que c'était elle qui attendait un enfant. C'était une chose qu'elle désirait depuis longtemps, et elle savait que Brandon serait un excellent père.
Lorsque sa sœur lui avait annoncé sa deuxième grossesse, elle avait ignoré un petit pincement au cœur et s'était concentrée sur le bonheur d'Elinor. Mais sa crainte de ne pas être enceinte aussi promptement que sa mère et sa sœur s'était réveillée et elle devait se rassurer pour ne pas s'alarmer à outrance. Cela faisait quatre mois qu'elle était mariée, elle avait peut-être besoin de davantage de temps pour attendre un enfant.
Elle était presque arrivée chez elle, la grille en fer forgé du portail de Delaford Manor se dressant à quelques mètres d'elle, lorsqu'elle entendit une voix l'interpeller.
« Mes respects, Madame ! »
Marianne se figea, les battements de son cœur se faisant plus rapides. Cette voix... Elle ne l'avait plus jamais entendue depuis un soir où elle avait eu le cœur brisé en pleine réception. Elle se retourna, essayant de prendre un air calme et détaché alors que ses mains tremblaient sous le coup de l'émotion.
« Mr. Willoughby... »
John Willoughby. Mis à part l'air triste qu'il affichait et qui contrastait tant avec l'image du jeune homme rieur et charmant qu'il avait auparavant, Marianne ne le trouva pas changé physiquement. Elle n'avait pourtant gardé comme souvenir marquant de son visage l'expression gênée et froide qu'il avait eu lorsqu'il l'avait vue pour la dernière fois, à Londres.
Le temps de le regarder pour observer ces changements minimes, Marianne se sentit assaillie par des images des moments de sa vie qu'elle avait partagés avec lui. Tous étaient désormais synonymes de mauvais souvenirs et elle ne souhaitait pas s'éterniser auprès de l'homme qui l'avait changée, celui qui lui avait fait perdre toute illusion sur l'amour avant que ne pointent ses sentiments pour Brandon.
« Je suis si heureux de vous revoir... Depuis ce soir funeste que je ne cesse de regretter, j'ai toujours caressé l'espoir de vous parler à nouveau..., commença Willoughby en descendant de son cheval, l'air troublé.
- C'est le passé, Mr. Willoughby ! le coupa la jeune femme qui ne voulait plus entendre parler de cette époque. Je dois m'en aller à présent. » ajouta-t-elle précipitamment en tournant les talons.
Willoughby la rattrapa et se plaça devant elle.
« Enfin Marianne, je vous en prie... ! Vous ne pouvez pas faire semblant de m'ignorer après tout ce que nous avons partagé ! » dit-il d'un ton presque suppliant.
Marianne le regarda, stupéfaite de le trouver ainsi alors que la dernière fois qu'elle l'avait vu, il lui avait à peine jeté un regard, et quel regard ! Si froid et distant...
« J'aurais tout à fait le droit, il me semble, étant donné la manière dont vous m'avez traité, dit-elle calmement, malgré le fait que son cœur battait douloureusement dans sa poitrine.
- Je vous en prie... Laissez-moi au moins prendre des nouvelles de votre famille. Comment vont votre mère et vos sœurs ?
- Très bien, je vous remercie, répondit Marianne en évitant de le regarder, craignant que quelqu'un ne les surprenne, ou pire, que ce soit Brandon lui-même qui les découvre ainsi.
- J'en suis heureux... Oh ! Marianne... ! s'exclama alors Willoughby. Je ne peux attendre plus longtemps à échanger des civilités ! Permettez-moi de vous poser la question qui me hante depuis des années... Elinor vous a-t-elle fait part de notre discussion lors de ma visite... lorsque vous étiez malade ? » demanda-t-il une lueur d'espoir dans les yeux.
Marianne le regarda avec surprise. C'était donc pour cela qu'il lui parlait ? Pour savoir s'il avait encore une chance d'être racheté à ses yeux ?
« Bien sûr..., répondit-elle d'un ton d'où Willoughby pouvait percevoir l'évidence. Elinor m'a tout dit... »
La lueur dans les yeux de Willoughby s'évanouit. Il ne s'attendait pas à une telle froideur de la part de Marianne si elle avait été instruite de ses remords.
« Vous m'en voyez... soulagé... Mais Marianne...
- Mrs. Brandon, je vous prie ! » le coupa vivement Marianne en s'empourprant, agacée.
Willoughby eut le regard sombre.
« N'est-ce pas cruel de m'obliger à vous appeler par un nom que j'ai souhaité ne jamais vous voir porter ? J'avais espéré que votre mariage avec le Colonel était par pur dépit, qu'Elinor ne vous avez rien dit au sujet de mon explication... et que c'était la seule raison qui ait pu vous faire épouser cet homme !
- Comment pouvez-vous me croire capable de me marier par dépit ? C'est très mal me connaître ! » s'exclama Marianne, le visage empourpré d'indignation.
Willoughby eut un sourire triste.
« Oh non... Moi, mal vous connaître ? Avez-vous oublié toutes nos confidences d'autrefois ?
- Comment se porte Mrs. Willoughby ? » coupa Marianne, désireuse d'en finir, voyant que la conversation déviait sur un terrain glissant.
Le regard de Willoughby se fit dur.
« Ma femme se porte bien... Égale à elle-même... Elle est tellement différente de vous ! Que ne donnerais-je pas pour faire marche arrière et écouter mon cœur qui me suppliait de vous épouser ! » s'exclama-t-il l'air malheureux, portant la main à sa poitrine.
Marianne le regarda attentivement. Elle l'avait aimé plus que de raison, de tout son cœur... jusqu'à ce qu'il le lui brise. A présent, elle n'arrivait plus à se le représenter exempt de défauts comme elle le voyait auparavant. Ce qu'il avait fait avait terni son image aux yeux de Marianne, même si elle lui avait pardonné. Mais elle se souvenait que Beth Williams, la pupille de Brandon, n'avait pas eu la même chance qu'elle et aurait toutes les raisons du monde de mépriser Willoughby pour ce qu'il lui avait fait.
« Il est trop tard maintenant, Mr. Willoughby... Vous avez fait votre choix, et c'est mieux ainsi. Nous n'aurions pas été heureux...
- Non ! Ne dites pas cela ! Comment cet homme triste et pathétique peut-il vous rendre heureuse ? » s'enflamma Willoughby.
Le sang de Marianne ne fit qu'un tour en entendant son mari insulté.
« Je vous défends de parler de mon époux en ces termes ! répliqua-t-elle avec colère. Il est temps de nous séparer, Mr. Willoughby, ajouta-t-elle, la voix tremblante d'émotion. Je vous ai pardonné, je pense qu'il vous faut vous contenter de cela sans attendre autre chose de moi ou m'obliger à revenir à des sentiments moins indulgents à cause de votre obstination ! »
Willoughby sourit tristement.
« Vous ne pouvez l'aimer...
- De quel droit osez-vous... J'aime profondément mon mari ! Contrairement à vous il a bien plus de raisons d'être aimé ! Il a toujours été là pour moi, même lorsque je ne le voyais pas ! s'exclama Marianne, les larmes lui montant aux yeux. Vous dites avoir voulu m'épouser, mais votre égoïsme a pris le dessus et vous avez fait votre choix !
- Mais j'aurais tellement voulu étouffer cet égoïsme ! Marianne... J'étais pris au piège ! Cela a été sans doute plus douloureux pour moi de prendre ma décision à contre-coeur...
- Vous avez toute ma compassion ! lança ironiquement Marianne. Votre choix a été motivé par votre bourse et votre crainte de voir vos mauvaises actions vous priver de vos biens ! reprit-elle plus sérieusement. Vous parlez de moi, mais avez-vous songé un seul instant à Miss Williams et à la disgrâce dans laquelle vous l'avez jetée ?
- Miss Williams ? Parlons-en ! Je n'aurais pas abusé d'une jeune fille aussi sotte sans qu'elle soit consentante, et elle l'était ! Les torts sont partagés ! répliqua vivement Willoughby.
- Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? » demanda Marianne, estomaquée.
Elle savait quel genre d'homme était Willoughby, mais les paroles qu'il venait de prononcer étaient brutales et le montrait sous un jour définitivement sombre. Il sembla se radoucir en la voyant aussi ébranlée.
« C'est le fait de vous revoir ainsi... Je me sens si impuissant, si désireux de vous montrer mes regrets et vous prouver que vous en ressentez également... De nombreuses fois j'ai essayé de vous aborder pour vous dire...
- C'était vous ! s'exclama Marianne, horrifiée. Vous me suiviez ! Tout à l'heure c'était vous... et il y a quelques semaines, lorsque j'étais avec mon mari...
- Oui, c'était bien moi, avoua Willoughby. Le procédé était un peu cavalier, mais je devais trouver le moment opportun pour vous parler.
- Venir jusque sur les terres de mon mari... Vous n'avez aucune honte !
- Je l'avoue. Mais mon désir de vous parler, seul à seule a pris le pas sur tout le reste...
- Le respect de la bienséance n'a jamais été dans vos habitudes...
- Dans les vôtres non plus ! Vous dites ne plus avoir de sentiments pour moi, mais vous m'avez aimé ! la coupa Willoughby avec véhémence. Le nierez-vous ? demanda-t-il d'un air de défi.
- Comment pourrais-je nier des sentiments qui étaient alors évidents aux yeux du tout Devonshire ? Contrairement à vous, je les ai assumés jusqu'au bout et les ai oubliés. Tout cela fait partie du passé ! Je n'éprouve plus le moindre amour pour vous, et je n'en éprouverai plus aucun ! Je n'aime qu'un seul homme, le colonel Christopher Brandon ! Je ne peux être plus claire, il me semble ? Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je rentre chez moi ! » répliqua Marianne avec ferveur.
Elle le contourna et commença à partir, déboussolée.
« Vous croyez que votre couple est parfait, mais vous vous trompez... Vous êtes un deuxième choix, l'un pour l'autre ! » lança Willoughby.
Marianne se retourna violemment, prise au dépourvu par cette dernière réplique.
« Mon mari n'est pas un deuxième choix comme vous l'entendez... Il est le choix le plus réfléchi que j'ai fait, car il était motivé par un amour sincère et non une passion irréfléchie ! C'est là toute la différence ! Et il en est de même pour lui, continua Marianne d'un ton sans réplique.
- Bien sûr, bien sûr... Mais quand je parlais de deuxième choix, je parlais surtout pour lui, rétorqua Willoughby d'un air mauvais, un sourire narquois au coin des lèvres.
- Vous ne le connaissez pas, répliqua Marianne en tournant les talons, désireuse de ne plus entendre les inepties de son ancien soupirant.
- Oh ! Je n'ai pas besoin de le connaître pour dire qu'il a fait comme tous les hommes... Ne me dites pas que vous n'aviez jamais songé au fait que votre cher et tendre ne s'était pas... donné à vous en premier ? »
Cette fois-ci, les mots blessants de Willoughby frappèrent leur cible de plein fouet. Il était déjà assez difficile pour Marianne de savoir qu'Eliza avait été le premier grand amour de son mari. En effet, sa jalousie était curieusement excitée lorsqu'elle se rappelait ce pan du passé de Brandon, mais elle n'avait rien à y redire car elle aussi avait aimé une autre personne avant lui. En revanche, jamais elle n'avait envisagé la possibilité que Brandon ait pu se montrer intime avec une autre femme qu'elle. C'était une chose impossible qu'elle n'arrivait pas à imaginer. Pourtant, elle se souvint soudain qu'à l'époque, bon nombre de gens prétendaient que Beth était la fille illégitime de Brandon.
« Vous vous égarez, cette conversation n'est pas convenable, et encore moins en votre compagnie... répliqua-t-elle d'une voix mal assurée.
- Marianne ! »
Willoughby s'approcha et prit Marianne par les épaules.
« Partez avec moi ! Je sais que vous êtes troublée de me revoir et que vous vous cachez la vérité. Mais vous avez toujours des sentiments pour moi ! Ils sont tapis en vous et ne demandent qu'à s'exprimer à nouveau...
- Non ! Ils n'existent plus ! s'exclama Marianne en essayant de se libérer.
- Quittons cette vie que les circonstances nous ont imposé et soyons heureux ensemble, comme nous aurions dû l'être ! Votre vie et votre caractère ont besoin de cette passion que moi seul était capable de vous donner, Marianne ! continua Willoughby en la serrant davantage.
- Willoughby ! Êtes-vous devenu fou ? » s'écria-t-elle.
Effrayée par l'audace de Willoughby, elle chercha à se dégager.
« Lâchez immédiatement ma femme, Willoughby ! »
Willoughby et Marianne se tournèrent d'un même mouvement et le cœur de la jeune femme battit plus fort. Le colonel Brandon était derrière eux, l'aspect imposant et l'air furieux. Willoughby s'empressa de lâcher Marianne, qui se réfugia auprès de son mari. Il la recueillit dans ses bras et la regarda avec attention.
« Êtes-vous blessée ? demanda-t-il à la jeune femme.
- Non, murmura Marianne, soulagée.
- Colonel Brandon… » salua froidement Willoughby en guise de salut.
Brandon s'éloigna doucement de Marianne et s'avança vers Willoughby.
« Que les choses soient claires entre nous, Willoughby. Si ma femme vous demande de ne pas l'importuner, vous êtes tenu de lui obéir, sinon je serai dans l'obligation d'intervenir, me suis-je bien fait comprendre ? » dit-il d'un ton glacial à son ancien rival.
Marianne était abasourdie. Elle n'avait jamais vu son mari dans cet état de froide colère. Son apparence digne et calme pouvait ne rien laisser paraître, mais il y avait comme une flamme dans ses yeux qui le rendait encore plus imposant que d'ordinaire et faisait paraître Willoughby ridicule devant lui.
« J'irai même plus loin : ne vous approchez plus d'elle, continua Brandon d'un ton sans réplique. Vous avez réussi à nous éviter depuis sa maladie, je vous serais donc reconnaissant de continuer. »
Willoughby tremblait de fureur et d'humiliation.
« Qui êtes-vous pour m'interdire de circuler librement dans le comté ? demanda-t-il, les dents serrés.
- Puisque vous en parlez, ne plus vous voir dans le comté serait une bénédiction, mais je vous ai simplement demandé de ne plus vous approcher de ma femme et par conséquent de ne plus jamais mettre les pieds à Delaford. Vous avez déjà fait souffrir mon épouse par le passé, je ne vous laisserai pas lui faire du mal à nouveau. Si jamais vous êtes assez fou pour me désobéir, je veillerai à ce que vous ne recommenciez pas. Me suis-je bien fait comprendre ?
- Le message est très clair... » répondit Willoughby en souriant narquoisement malgré la lueur assassine dans son regard, seule chose qui lui donnait l'illusion de ne pas perdre la face.
Il regarda Marianne, le désir et la douleur peints sur son visage. Quiconque aurait vu la scène sans avoir été instruits du passé de ses acteurs et de leur échange aurait ressenti de la pitié pour Willoughby. Mais les choses étaient limpides, le passé pesait lourd entre lui et les Brandon, et il n'eut d'autre choix que de s'incliner.
« Adieu Mar... Mrs Brandon... »
Marianne ne dit mot, bouleversée par tout ce qu'elle avait vu et entendu depuis quelques minutes. Willoughby fixa ses yeux pleins de haine vers le colonel Brandon, avant d'adresser un dernier regard à Marianne, puis tourna les talons et s'en alla au galop après avoir enfourché sa monture. Brandon rejoignit Marianne et la serra dans ses bras.
« Tout va bien ? demanda-t-il avec inquiétude.
- Maintenant que vous êtes là, oui ! répondit chaudement la jeune femme en se blottissant dans les bras de Brandon.
- Ce genre de rencontre était à prévoir, mais j'ai toujours cru que si cela arrivait ce serait lors d'une réception... Je ne pensais pas qu'il oserait venir jusqu'ici. Je suis désolé de ne pas avoir été là plus tôt. Je venais de rentrer au manoir et en passant par la cour, j'ai cru entendre votre voix, dit-il en lui baisant le front. Vous a-t-il importuné longtemps ? Que vous a-t-il dit ?
- Nous avons parlé quelques minutes... Il m'a dit des choses... répondit Marianne, encore troublée par les paroles de Willoughby.
- Quelles choses ? »
Marianne baissa la tête, muette. Brandon lui prit délicatement le menton et la força doucement à le regarder.
« Quelles choses vous a-t-il dit pour que vous soyez aussi troublée, Marianne ? » demanda-t-il avec douceur.
Marianne sentit sa gorge se serrer, comprenant qu'elle ne pourrait pas mentir à son mari et aborder un sujet qui l'effrayait.
« Des sous-entendus... Oh c'est ridicule ! s'exclama-t-elle les larmes aux yeux. Je ne veux pas vous blesser !
- Marianne, vous me blessez en ne me disant rien de ce qui vous tourmente. » répliqua gravement Brandon.
Marianne prit une grande inspiration, regrettant déjà ce qu'elle allait dire.
« Il a sous-entendu que... je n'étais pas la première à vous avoir... connu intimement... » bredouilla Marianne en s'empourprant.
Elle vit la surprise se dessiner sur le visage de son mari. De toute évidence, il ne s'attendait pas à avoir une telle discussion et comprenait mieux le trouble affiché par Marianne. Il lui prit doucement les mains.
« Venez, allons au calme... Nous serons mieux dans le parc. » murmura-t-il avec un sourire rassurant.
Marianne hocha la tête et prit le bras qu'il lui tendait, silencieuse. Elle savait que contrairement à sa sœur ou à d'autres couples de sa connaissance, elle formait avec Brandon un couple différent à cause de leur passé amoureux. Mais cela, elle l'avait accepté, rejetant ses idées préconçues sur l'amour. Ce qu'elle n'arrivait pas à envisager, c'était la possibilité que l'homme qu'elle aimait avait eu les mêmes gestes tendres qu'il lui prodiguait dans l'intimité avec une autre qu'elle. Elle se sentit alors stupide de n'y avoir jamais songé avant que Willoughby ne lui en fasse la remarque. En effet, comment un homme de l'âge de son mari n'aurait-il eu aucune expérience sur ce terrain-là ?
Ils entrèrent dans le parc et Brandon l'entraîna sur un banc près du bois de mûriers. Ils s'assirent en silence et Brandon regarda son épouse avec attention.
« Que voulez-vous savoir, Marianne ? demanda-t-il avec douceur.
- Willoughby..., commença Marianne avec hésitation. Il avait l'air de dire que je n'étais pas la seule à vous avoir connu... intimement. A une époque, je sais que certains disaient que vous étiez le père de Beth, mais je ne peux pas croire que… »
Marianne s'arrêta, la gorge nouée. La voyant aussi malheureuse, Brandon songea à ne pas lui dire la vérité. Oui, il avait connu d'autres femmes avant elle. Bien moins que d'autres gentlemen, mais il en avait connu dans sa jeunesse. Et il le regrettait amèrement aujourd'hui... Néanmoins, il y avait une chose qu'il pouvait lui dire sans mentir.
« Je n'ai jamais connu Eliza comme je vous connais vous, Marianne. Jamais. Donc, Beth n'est pas ma fille, répondit-il simplement avec douceur. Et si cela avait été vrai, je ne vous l'aurai jamais caché. Cela aurait été bien trop lourd à porter et indigne vis à vis de vous. »
Marianne poussa un soupir de soulagement et éclata en sanglots. Elle se sentait idiote à présent. Comment avait-elle pu croire à cette idée ? Elle se blottit contre Brandon.
« Pardonnez-moi d'avoir douté de vous ne serait-ce qu'un instant, dit-elle d'une voix rauque.
- Vous êtes toute pardonnée, ma douce. »
Brandon la regarda avec tendresse et serra ses mains dans les siennes.
« La vérité que vous devez absolument savoir, c'est que je vous aime. Je vous aime plus que je n'aurais jamais cru pouvoir aimer à nouveau. Il est vrai que nous ne sommes pas un couple qui a découvert l'amour pour la première fois grâce à l'autre, mais... Croyez-vous vraiment que les sentiments que nous éprouvons l'un pour l'autre auraient pu être aussi forts si cela avait été le cas ? Nous avons vécu l'amour une première fois, mais nous avons aussi perdu cet amour. Nous savons combien cela est douloureux et à l'époque nous ignorions si nous aurions un jour la chance de vivre l'amour à nouveau... Ne pensez-vous pas que lorsqu'on a vécu cela une première fois, la deuxième fois est bien plus forte ?
- Bien sûr que oui... Je m'étais persuadée du contraire, mais il a fallu que je tombe amoureuse de vous pour me prouver que j'avais tort ! Je vous aime comme je n'ai jamais aimé Willoughby, je vous aime bien plus encore... L'aviez-vous deviné ? » demanda-t-elle avec espoir.
Brandon la regarda, troublé par le ton employé par Marianne, comme si elle craignait qu'il ait eu des doutes. Certes, elle ne lui avait jamais fait un tel aveu, mais pas une seule fois il n'avait songé à de telles choses.
« Je n'ai jamais fait de comparaison. Vos actes parlaient d'eux-même, ma douce, dit-il avec tendresse. Et cela prouve ce que je vous disais : vivre l'amour une deuxième fois est bien plus fort, parce que... c'est un renouveau, une chance inespérée. On y met davantage de force et d'amour que la première fois parce qu'on sait combien la souffrance est grande lorsqu'on perd cet amour... Alors, oui, j'ai aimé avant vous, mais l'amour que j'ai pour vous est le plus fort, le plus intense que j'ai jamais vécu...
- C'est vrai ? demanda Marianne d'une voix tremblante, des larmes coulant sur ses joues rougies.
- Bien sûr. » répondit Brandon avec tendresse, le regard sincère.
Il baisa les mains de Marianne et les posa contre son cœur. La jeune femme le regarda avec attention et comprit soudain qu'elle ne souhaitait pas en savoir davantage sur la vie amoureuse passée de son mari et s'il avait bel et bien connu d'autres femmes avant elle. Elle n'était plus naïve pour croire que ce n'était pas le cas, mais elle savait que cela n'avait pas rendu Brandon heureux. Elle savait aussi que cela faisait partie de moments de sa vie qui lui rappelaient de mauvais souvenirs. Elle décida de ne plus les tourmenter, tant elle que lui, avec cette question.
« Merci, mon amour... Cela est suffisant pour moi, répondit-elle avec douceur. Je me sens la plus heureuse des femmes lorsque je partage votre intimité, j'ai confiance en vous et je vous aime. C'est tout ce qui compte à mes yeux désormais... Peu importe le passé. » ajouta-t-elle avec détermination.
Ce fut au tour de Brandon de se sentir touché par ces mots. Marianne savait et il n'était pas obligé de revivre des souvenirs pénibles pour apaiser ses craintes : elle les avait fait taire toute seule, par amour pour lui.
« Et vous... vous êtes la seule et unique femme pour qui toutes ces choses ont un sens et me comblent de bonheur... Merci à vous, ma douce…» murmura-t-il.
Elle se blottit contre lui, presque jalousement. Elle se sentait apaisée, les paroles rassurantes de son mari ayant fait leur effet. Brandon la serrait contre lui, soulagé de voir Marianne retrouver le sourire.
« Ma douce, aimante et passionnée Marianne, murmura-t-il tendrement au creux de son oreille. J'espère que ce que vous savez de moi à présent ne me rendra pas... différent à vos yeux... »
Marianne releva la tête et lui sourit.
« Jamais... Vous êtes l'homme de ma vie et mon regard sur vous ne changera pas à cause de cela ! A présent, la seule chose dont j'ai envie, c'est un baiser... »
Brandon sourit et lui prit le visage entre ses mains avant de l'embrasser. Un baiser tendre, aimant, qui transporta Marianne et fit basculer ses pensées. Les mains de Brandon étaient douces, son étreinte était rassurante et son baiser enivrant. Lorsqu'il la relâcha, il regarda la jeune femme avec un doux sourire avant de lui essuyer les traces de larmes encore visibles sur les joues.
« J'ai eu tellement peur que le retour de Willoughby vienne tout gâcher... murmura-t-elle.
- Je vous aime trop pour laisser qui ou quoi que ce soit nous séparer, répondit fermement Brandon. Aussi, je vous propose de laisser le passé à sa place, ma chérie, et tournons-nous vers l'avenir à présent... »
En signe d'acquiescement, heureuse de voir que le nuage qui avait failli les tourmenter s'était dissipé, Marianne se blottit dans les bras du colonel Brandon, plus que jamais amoureuse et apaisée.
