Je possède une vieille paire de collants. Ils sont d'un rose délavé franchement dépassé avec de grosses fleurs violettes aux genoux. Ma mère me les a achetés lorsque j'étais enfant. Durant cinq étés, j'ai arboré fièrement un grotesque déguisement aux jambes pour lui faire plaisir. Certains enfants aiment jouer dehors, d'autres dessiner, moi je voulais faire plaisir à ma mère. Alors, au plus profond de moi, je me suis convaincue de les aimer. De les idolâtrer. Plus que le soleil, ou bien une maille bien réalisée, il lui apportait le sourire.

Puis, j'ai grandi. Les collants sont devenus trop petits, trop justes pour une adolescente. L'amour s'en est allée tout comme eux. Ils dorment paisiblement au fin fond d'un tiroir du grenier. Mais si je ferme les yeux, je revois la Cadillac de mon oncle, ma mère au volant, et moi devant pour la première fois, les collants collés au cœur. Un vieux tube à la radio, des excuses pour un retard inexpliqué, et un cadeau pour moi.

Je n'avais pas de soucis à l'époque. Je crois même que j'ai été heureuse, un bref instant. J'ai pu être heureuse, peut-être. Tout ça n'a plus vraiment d'importance. Etre adulte, enfin presque, cela veut surtout dire que l'on doit se débarrasser de nos tracas, croyances, envies, espoirs, intérêts puis, avant d'entrer dans la dance, les formater, les rendre plus accessibles. Non pas pour nous, mais pour les autres. On veut toujours être aimé. C'est le propre de l'être humain. Etre aimé et adoré. Accepté tout en affirmant une fausse singularité : plus grande hypocrisie de notre siècle. Une singularité qui nous fera à la fois honorés par nos pères puis rejetés par la société.

J'avais une amie. Le jour de notre rencontre, elle m'a offert la moitié de son goûter. Un simple cookie au chocolat d'une marque pas violemment bonne. Il était sec d'avoir passé toute la journée dans son sac. Il s'émiettait plus facilement qu'une madeleine. On s'est assises sur un banc près d'une sortie d'école primaire. On ne s'est pas parlé durant une bonne heure, dégustant notre plat de pauvres. Puis les enfants ont commencé à sortir de classe. Les parents sont les plus intéressants à regarder. Il y a ceux qui attendent ce moment depuis le matin, tous contents de retrouver leurs rejetons. Puis, il y a les mères fatiguées, les mères qui aimeraient que l'école dure vingt-quatre heures, au grand drame des enseignants. Enfin, les indécis. Qu'ils soient pères ou mères, ils se cherchent. Cherchent encore l'inspiration, le courage de tenir la journée en faisant ce qui est le plus juste. Ils essaient réellement. Eux. Eux, ils doivent être observés. Cela permet de se sentir moins seul moins injuste lorsque des occasions difficiles se présentent, plus courageux lors de situations difficiles.

Voici pourquoi je me retrouve bloquée dans des toilettes plus propres et chiques que toute ma maison réunie, à essayer de trouver une solution pour m'échapper par une fenêtre donnant sur un jardin où règne une harmonie digne d'un bon vieux Hitchcock.

Manque plus qu'à trouver des petits oiseaux !

Tais-toi donc ! Aide-moi plutôt à trouver une solution !

Tu la connais la solution, Princesse.

Quoi ?

Princesse !

Princesse ?

« Princesse ? Tu es là ? » Une main frappa légèrement à la porte. Mon absence avait dû durer plus longtemps que je ne le croyais. Un dernier regard à mon reflet décousu, une dernière bouffée d'air et je lui ouvris enfin la porte. Adossé à l'embrasure, il attendait. Il m'attendait.

« Bon Dieu, j'ai cru que tu m'avais abandonné seul parmi les vautours. » Comme à son habitude, il passa instinctivement un bras derrière mon dos, m'apportant une chaleur donc j'avais besoin.

Tu y as légèrement pensé tout de même !

« Un dernier rire à une blague stupide de Carlisle et on pourra partir. D'accord ? »

Je ne pus qu'acquiescer, priant pour une délivrance dont je me senti coupable. Coupable de ne pas être capable d'assumer cette foule de personnes. Coupable de ne pas être plus simple moi-même.

Si son oncle était d'une bonté déconcertante, sa tante, en revanche, était l'antipode de son mari.

« Humhum. Edward! Tu ne me présentes pas? »

Nos corps se séparèrent plus vite que je ne l'aurais cru possible et humainement faisable. Sa mâchoire se ferma brusquement, ravalant des paroles surement inappropriées devant l'autorité mère.

« Bien entendu tu es en retard. Nos invités commençaient à s'impatienter. » Les accents toniques furent tranchants, insistants, du genre qui vous font froid dans le dos. Reprenant consistance, Edward revint vers moi en signe de rébellion.

« Esmée, voici Isabelle Swan. » Et tout fut dit. Juge dans sa demeure, la plaidoirie de son neveu ne parut pas la satisfaire. Presqu'aussi vite qu'à son apparition et sans plus de cérémonie, sa tante repartit vers les bruits et rires.

Edward n'en demeura pas moins tendu et froid. Son corps toujours aussi proche du mien mais distant, il me guida à l'intérieur. Comme un cheval avant une course importante, les murs m'oppressèrent instantanément. D'une couleur neutre et froide elle aussi, ils regorgeaient de photos parfaites. Des visages souriants, calibrés aux millimètres près des postures droites et sans failles, des êtres parfaits en tous points y étaient représentés.

« Une bonne vielle propagande, hein ? » Il avait enlevé son manteau et son torse reposait maintenant contre mon dos. Délicatement, il m'enleva le mien et disparu le temps d'une seconde. Malgré les résonances alentours, je partis en exploration minutieuse de tous ces visages étalés devant moi. Certains étaient d'Edward bébé, enfant, adolescent. Je me surpris à le pouvoir assis devant un très beau piano, accompagné par une petite tête dépassant à sa droite.

Surement la fille du supermarché….

Sa cousine !

Je sais !

Puis d'autres, ses parents surement son oncle et sa tante, des paysages tous plus luxuriants et parfaits les uns que les autres.

« Prête à te faire dévorer toute crue ? » Même si je pouvais l'imaginer en train de sourire, sa voix trahissait une appréhension évidente.

Tu crois qu'il a honte ?

Honte de quoi ?

De moi !

Mais non voyons ! Une petite amie bizarre qui en plus ne parle aps et qui écrit sur les murs : pas de quoi avoir honte voyons !

Merci ! Je me sens nettement mieux !

« Tu es en retard ! Ca fait une heure que je me bats seule moi ! » Avec encore une fois mon monologue interne, je n'avais pas la petite boule de nerfs descendre d'un escalier dérobé à droite de la porte. Avec sur ses talons, une autre personne légèrement moins énervée.

« Moi aussi je suis ravie de te voir Alice ! » Cette fois-ci, le sourire fut réel.

« Ouais ouais garde tes excuses pour plus tard ! Ce n'est pas à toi que je parle là ! »

Etrangement, elle se planta en face de moi. Mon avantage de taille fut vite inutile quand elle m'encercla vivement.

Mais qu'est-ce qu'elle fait ?

Un calin….je crois…

« Ravie de te rencontrer Isabella ! Je suis Alice Cullen, la cousine de ce grand nigaud. » Là où sa mère s'était détournée, elle n'en fit rien. Visiblement, elle n'attendait pas de réponses puisqu'elle continua de me sourire avant de s'effacer tout aussi vite.

« Mais tu es en retard ! De sa part à lui, c'est normal ! Mais de ta part : hum hum. Que ça ne se reproduise plus jeune fille ! Compris ? » Un doigt accusateur à quelques centimètres de mon visage, je m'empressais d'acquiescer, avant de me reculer pour sentir Edward derrière moi. Sa présence me ramena sur Terre immédiatement.

Viens-je, à l'instant de me faire menacer par la cousine, et donc la fille d'une femme qui me déteste ouvertement, d'un garçon avec qui j'entretiens une relation plus-que-compliquée basée sur le fait qu'il s'est auto-proclamé plus-ou-moins implicitement mon « peut-être petit ami » ?

Oui.

D'accord.

« Jasper ! Viens que je te présente ! » La quatrième personne présente lors de ce vaudeville sortit enfin de l'ombre. Avec toute cette agitation, c'est son prénom qui me ramena des années en arrière.

Je revis d'un seul coup toutes les moqueries, les insultes, les brimades, les bousculades, les écrits sur mes murs gommés puis rajoutés avec rage et tristesse. Jasper Hale se tenait devant moi, seul démuni sans sa petite troupe de magiciens du drame. Tout aussi mal à l'aise que moi, il dansait sur ses deux pieds, le regard baissé, laissant Alice expliquer quelque chose à Edward.

« Nous sommes dans la même classe, tu sais bien ? » La voix fluette de ma nouvelle amie résonna sur les murs. Mon roc à moi ne fit qu'hocher la tête, une main enserrant ma hanche, se demandant surement pourquoi ni moi ni l'autre pièce rapportée ne nous regardions dans les yeux.

Alors que les larmes montaient les entretiens chez le directeur, les fameux « Mademoiselle Swan, ils n'ont pas fait exprès », les excuses sans saveurs nous tombèrent dessus presqu'instantanément et simultanément. Comme s'il avait eu les mêmes pensées que moi, il s'avança tout d'un coup.

« Isabella je suis….»

Et la gifle partit toute seule.

Enfin, non pas toute seule. Ma main y fut pour beaucoup responsable, mais tellement salvatrice.

Seul entre nous fit place le silence après l'écho déchirant de ma peau contre sa joue. Un petit hoquet de la part de sa copine, une tension évidente chez mon copain et une question étrangement familière.

« Mais qu'est-ce qu'il se passe ici ? » Après la tante, ce fut au tour de l'oncle de me découvrir dans une toute autre posture, mais tout aussi gênante.

Là, tu es dans la merde !