Hana était jeune. Jeune et pleine de vie, d'énergie. Lui n'était plus ni jeune ni plein de vie ou d'énergie. Il était fatigué, usé, vidé par des années de combats et de guerre. La vie n'avait pas été tendre, mais Hana était pour lui comme un miroir temporel. A peine plus âgée que lui quand il avait rejoint l'armée. Tout aussi pleine d'enthousiasme. Tout aussi convaincue de faire le bien. D'œuvrer à la paix. Une sorte de version asiatique et féminine du jeune fermier, trop vite gradé à l'armée, alors connu sous le nom de Jack Morrison. Peut-être était-ce pour ça qu'il s'était pris d'affection pour la gamine. Car quoi qu'elle en dise, Hana restait une gosse. Certes, une gosse aux commandes d'un mécha de combat de près d'une tonne cinq, mais une gosse quand même. A dix-neuf ans, on n'était pas encore tout à fait adulte. Presque, mais pas encore. Elle était sans doute infiniment plus mature que lui au même âge, mais il ne pouvait s'empêcher d'avoir envie de la protéger des erreurs stupides propres à cet âge si délicat. C'était sans aucun doute ridicule. Si ridicule à vrai dire que Torbjörn lui avait demandé en riant s'il devait songer à lui offrir sa tasse à café « Best Dad in the World ! ».
Il en avait parfois un peu honte, mais les choses étaient comme ça. Il avait envie de protéger tous les habitants du Watchpoint, et pas que des menaces armées, et sur bien des points, Hana était encore innocente et sans défense.
« Hey, Papy, fini de se rappeler le bon vieux temps ? On a du travail ! » le houspilla la Coréenne, les mains sur les hanches de sa salopette trop large.
« Hein ?...Que dois-je faire ? »
« Il faut qu'on démonte les racks d'armes de la navette pour faire de la place. »
« D'accord. De quoi a-t-on besoin ? »
« De la visseuse électrique avec une tête Torx 12.0 (1)... Cherche pas, elle est déjà dedans. » soupira la jeune femme en le voyant se diriger vers l'établi.
Avec un grognement, il fit demi-tour et monta à bord de la navette qu'ils empruntaient.
Les racks en question étaient six monstres en acier renforcé vissés au sol et capables d'accueillir chacun quatre mitrailleuses lourdes, autant de lances-roquettes, ou plusieurs dizaines de pistolets et les munitions ad hoc.
Il leur fallut deux heures pour retirer les innombrables vis récalcitrantes, puis Hana, aux commandes de son mécha, les traîna dehors, laissant de magnifiques rayures dans le sol déjà plus si jeune du petit transport de troupes.
Jack s'autorisa une pause hydratation alors qu'elle déposait le dernier rack.
« Bon, ça suffit non ? » demanda-t-il, lassé et les épaules douloureuses.
« Non. Maintenant, il faut décorer ! »
« Est-ce indispensable ? »
« Oui ! Au travail, Capitaine Grincheux » répliqua la jeune femme, sautant de son mécha pour attraper un gros carton qu'elle lui fourra dans les mains.
Il la suivit sans enthousiasme. Est-ce qu'il était aussi fatigant pour son entourage à son âge ? Il tenta de se souvenir.
« Youhou ? Y a quelqu'un ? Je peux avoir une guirlande ? »
« Heu... oui. »
Il attrapa une décoration au hasard dans le carton.
« Ça c'est une étoile à suspendre... Tout va bien, Jack ? »
Il fixa l'objet en question. Une de ces grosses étoiles en papier doré à déplier et à suspendre au plafond.
« Oui, oui, tout va bien. J'essayais juste de me rappeler... Peu importe, voilà ta guirlande. »
Hana sourit puis grimpa agilement sur la petite échelle qu'elle venait d'installer, un rouleau de scotch entre les dents.
Qu'il enviait son dynamisme, son énergie.
« Une autre ? Jack ? »
Secouant la tête, il obtempéra, tentant de se concentrer.
Hana était une vraie maniaque quand elle le voulait. Il avait déjà vu sa chambre au Watchpoint. Une vraie petite poubelle, pleine de paquets de chips et de canettes de soda oubliées avec vaguement quelques posters de travers aux murs. Mais il lui fallut plus de quatre heure - avec son aide - pour être satisfaite de la décoration du transport.
Lorsqu'elle le relâcha enfin, il était plus que l'heure de souper, et il ne sentait plus ses bras à force de les avoir levés pour tenir des décorations en tout genre.
Il découvrit avec reconnaissance qu'Ana Amari et Reinhardt ne l'avaient pas oublié et lui avaient gardé une assiette au chaud, ainsi qu'une tasse de la délicieuse infusion spéciale de l'Égyptienne.
Se laissant lourdement tomber à côté du géant teuton, il enfourna une grosse bouchée de purée avant de parler.
« Ce n'est plus de notre âge, toutes ses conneries. » soupira-t-il avant d'en prendre une seconde.
Ana lui jeta un regard amusé par dessus sa tasse et rit tout bas, alors que Reinhardt lui collait une grande claque dans le dos, qui manqua de lui faire tout recracher.
« On songe à la retraite Jack ? » tonitrua le Croisé.
« Oui, ma retraite des projets de Noël abracadabrants ! »
« Ho ho ho ! Et l'esprit de Noël dans tout ça ? »
« Tu t'entraînes à faire le père Noël ? » demanda-t-il à la place.
« Ho ho ho ! Tu as tout deviné, mon petit, et tu devrais faire pareil ! Ho ho ho ! »
« Reinhardt, cesse. »
« Ho ho ho, certainement pas ! »
Avec un soupir agacé, il s'attaqua à la viande tiède tandis que son ami continuait à rigoler d'un air jovial, ses immenses mains tapotant sur son ventre couvert (comme le reste de sa personne) d'un immonde pull orné de lignes de bonshommes en pain d'épices et de petits lions.
« Jack, pardonne-le. Reinhardt a toujours été enthousiaste pour ce genre de choses. » murmura Ana en se resservant du thé. Il remarqua qu'elle portait un pull-over assorti, mais lui orné de paquets-cadeaux alternant avec des palmiers et des chameaux.
« C'est quoi ces... choses ? » demanda-t-il en désignant les vêtements incriminés.
« Juste un petit cadeau de Noël un peu en avance. Il y en a aussi un pour toi, Jack » répondit la sniper en lui tendant un paquet kraft mou.
Il le prit, découvrant dedans un pull rouge aux motifs bleus et blancs.
« C'est quoi ces horreurs ? » demanda-t-il en désignant une ligne de forme oblongues ondulantes.
« Des saucisses, de belles grosses saucisse dodues.» répondit sur un ton jovial le chevalier.
« Des saucisses ?! Des saucisses et des flocons de neige ?! Mais c'est immonde ! »
La température sembla descendre de dix degrés et il se figea, cloué sur place par le regard de l'Egyptienne qui le fixait, sa tasse suspendue à mi-chemin entre la soucoupe et sa bouche.
Lorsqu'elle parla, son ton était calme. Très calme. Trop calme.
« Tu sais, Jack, tu n'es pas le seul à avoir de la peine à dormir la nuit. Mais tu es le seul à aller se flageller sur ses actes passés sur le toit des ateliers. Si tu n'apprécies pas les heures que j'ai consacrées à confectionner ceci pour toi, soit. Mais aies la gentillesse de ne pas insulter mon travail. »
Il se mordit la lèvre et se dépêcha d'enfiler le pull.
« Non, non. C'est adorable de ta part de m'avoir tricoté un pull sur mesure. Pile à ma taille en plus ! Je voulais juste dire que le choix des couleurs et du... heu... du... les saucisses, c'est pas banal comme imagerie de Noël. Tu comprends ? » bafouilla-t-il.
Elle lui jeta un regard blessé et acquiesça doucement.
Il se sentit nul. Il était nul. Ana avait été la première à revenir vers lui après sa mort présumée. La première à l'avoir accepté comme il était. Elle ne lui avait jamais reproché de ne plus être le beau et grand commandant Morrison. Elle l'avait accepté tel qu'il était. Elle avait accepté Soldat 76. Et lui la remerciait en critiquant un de ses seuls petits plaisirs : tricoter pour ses amis. Ses goûts étaient indéniablement douteux, mais elle avait de toute évidence pensé à lui personnellement en choisissant les couleurs, les motifs et la taille du vêtement. Et même si le résultat était atroce, elle avait dû y passer des heures, et de ça, il était infiniment reconnaissant.
« Merci, Ana. Je mentirais en disant que je le trouve beau, mais il est très doux, chaud et confortable, et c'est toi qui l'as fait. Et... hum... je pense que je serais ravi de l'avoir la prochaine fois que la chaudière nous lâchera à cause de l'expérience d'un de ses fichus scientifiques. Alors sincèrement merci. »
Elle lui sourit un peu.
« Tu veux bien me pardonner ? Je suis un vieil abruti qui a oublié comment être gentil. La prochaine fois, tricote moi un pull avec des Scrooge dessus, ça m'ira mieux, je crois. »
Cette fois, son sourire fut vraiment sincère.
«Désolé, les Scrooge sont déjà pris. Mais je trouverai quelque chose de plus à ton goût que des saucisses. Des lunettes de soleil, par exemple ? »
Il leva les yeux au ciel.
Dieu merci, Ana n'était pas rancunière.
.
Le lendemain, lorsqu'il arriva au vaisseau, la jeune Coréenne l'y attendait déjà, une étrange tenue brune et informe sur le dos.
« Bonjour Hana, qu'est ce que c'est que ça ? Un pyjama ? »
« Salut, le vieux grincheux. C'est un kigurumi. »
« Un kiki-quoi-quoi ? » demanda-t-il en s'installant aux commandes.
« Un ki-gu-ru-mi ! »
« Ouais, chez moi, on appelle ça un pyjama. Prête ? »
Elle acquiesça en soufflant, les bras croisés.
Ils volaient depuis quelques minutes déjà et elle ne s'était pas déridée.
« Et il représente quoi, ton kigumachin ? » demanda-t-il, espérant détendre l'atmosphère.
« Jack ? Vraiment ? Si tu n'y vois plus, vas faire changer tes verres ! » s'offusqua-t-elle, écartant les bras pour qu'il puisse observer sa tenue.
Il la détailla un peu plus avant. Un ventre crème dans la même polaire que le reste marron du costume, un gros collier de tissu avec une énorme clochette en peluche, une queue assortie, et des petits bois de feutre sur la tête.
« Un renne ? » demanda-t-il, dubitatif.
« Bravo ! D'ailleurs, je croyais qu'on s'était mis d'accord pour mettre un costume. Il est où, le tien ? »
« Derrière. »
« C'est quoi ? »
« Tu verras quand on sera arrivé. »
La jeune femme recroisa les bras dans une mimique dramatique, mais l'intention n'y était plus.
Il sourit.
Ils étaient partis avant l'aube, mais il était déjà presque midi en Corée, et le vaisseau se posa devant une petite foule attentive. Ce n'était pas souvent que ce coin de rizière voyait passer des vaisseaux.
Ce n'était pas comme s'il y avait grand chose d'intéressant ici, à part des fermes, quelques villages et les bâtiments de l'institution où ils se rendaient.
Il laissa la jeune femme descendre pour faire les salutations et partit enfiler son costume avant de la rejoindre.
Le silence fut immédiat.
« Heu... Jack... Il a un problème, ton costume... » nota doucement la jeune femme.
Avec un soupir, il lui demanda ce qui clochait.
« Ben... je veux dire... il est très beau, hein... mais le père Noël, il ne porte pas une robe... et, heu, le chapeau... C'est pas le bon... »
Ouille, cruelle ironie. Voilà que la vieille sniper était vengée de la bouche même de son homophone.
« Hana, ce n'est pas un costume de Père Noël, mais de saint Nicolas.» expliqua-t-il de son ton le plus pédagogue.
« Saint Nico-quoi ? »
« Saint Nicolas. C'est un saint homme chrétien, prédécesseur du Père Noël et protecteur des enfants et des célibataires, entres autres... et comme, de ce que j'ai cru comprendre, ici Noël est surtout la fête des couples, je me suis dit que c'était une bonne idée... »
Son ton dut paraître plus déçu qu'il ne l'avait voulu, car l'adolescente agita les mains d'un air catastrophé, s'inclinant inconsciemment en un geste d'excuse.
« Non, non ! C'est parfait ! Vraiment parfait ! C'est juste que je ne le connaissais pas, ton saint Nicolas... Personne ne le connaît ici, en fait... »
Il se détendit. Elle n'avait pas pensé à mal, et il était mal placé pour donner des leçons de tact.
« Hé bien, soit contente de ne pas connaître Krampus ! »
« Kram-pus ? »
« Aussi parfois appelé le Père Fouettard. C'est l'acolyte de saint Nicolas. Mais si saint Nicolas vient pour récompenser les enfants sages, Krampus est là pour fouetter les vilains gamins et leur donner des morceaux de charbon. »
« Oh ! Drôle de tradition. Ça vient de l'Indiana ? »
« Ah ah, pas du tout ! C'est une tradition européenne. Allemande et suisse, je crois. Reinhardt et Angela m'en ont parlé tous les deux, et comme j'étais curieux et que je ne dors pas beaucoup, je me suis renseigné, et me suis dit que ce serait une bonne idée. »
Hana sourit de toutes ses dents éclatantes.
« Une excellente idée ! Et si saint Nicolas accompagnait maintenant tous ces jeunes gens à la salle d'arcade ? »
Il acquiesça, se retournant vers la petite foule d'adolescents, tantôt en chaise roulante, tantôt en béquilles, plus rarement debout sans aide, qui les observait.
Instantanément, il rentra dans son rôle, et les salua d'un grand geste de sa crosse. Autrefois, on avait eu besoin du commandant Morrison, aujourd'hui, on avait besoin de saint Nicolas, et c'était très bien comme ça.
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Lorsque Hana lui avait présenté son idée, elle lui avait expliqué qu'en Corée, pays à l'esprit hypercompétitif, tous ceux qui ne pouvaient entrer dans le moule de la société, tous ceux qui étaient trop différents, étaient écartés sans pitié. Des centres comme celui-là, il n'y en avait pas beaucoup, et tous croulaient sous les demandes d'admission. Lorsqu'un enfant naissait ou était diagnostiqué avec un handicap mental ou physique lourd, beaucoup de parents songeaient à l'abandon et, si tous ne passaient pas à l'acte, les plupart s'empressait de placer l'enfant dans une structure de ce type, de laquelle il ne ressortirait probablement jamais. Autrefois, un paraplégique était condamné à la chaise roulante quoi qu'il arrive, mais si aujourd'hui des solutions existaient, elles restaient toutes hors de prix, et bien peu pouvaient - comme Genji par exemple - bénéficier des prothèses et des implants nécessaires à un retour des fonctions motrices. Alors, comme au regard de la société coréenne le handicap était une honte insurmontable, on cachait les trisomiques et les paralysés très loin dans les campagnes. Là où personne ne risquait de les trouver par hasard.
Et si Hana avait été autrefois farouchement opposée à l'idée que les gens différents - mentalement ou physiquement - puissent avoir une vraie place dans la société, vivre et travailler aux côtés de Genji, de Lena, de Torbjörn, Satya (2) ou même, dans une certaine mesure, des junkers et d'Akande, lui avait appris qu'un membre ou deux de moins, une faiblesse ou deux ne faisaient pas d'un individu un bon à rien. Et que chacun, en bien ou en mal, avait beaucoup à donner au monde.
A force de fréquenter des gens aussi cabossés que les anciens d'Overwatch, aux corps et aux esprits aussi brisés que les siens, elle avait gagné un nouveau regard sur le monde, et il n'avait pu qu'acquiescer à son projet. Emmener ces jeunes qui ne sortaient pour certains jamais du centre dans une des plus grandes salle d'arcade de la capitale. Leur offrir une après-midi de normalité aux côtés d'une star du jeu vidéo et d'un vieux soldat qui n'y connaissait rien. Il avait accepté, même sachant qu'il se ferait sans doute battre par tous les gosses sur n'importe quelle console. Parce que, parfois, le rôle de héros consistait aussi à perdre et qu'il était fier de pouvoir penser qu'en un sens, il était encore un peu un héros. Qu'il restait quelque chose du Jack Morrison d'autrefois. Mais il était aussi et surtout fier de voir que la relève était assurée. Que lorsque son corps ne lui permettrait plus d'aller au combat, il y aurait une nouvelle génération pour reprendre le flambeau des nobles causes, petites ou grandes. Hana, Brigitte, Lena, Zarya, Lúcio, et (pourquoi pas) même un jour Olivia ou Jamieson.
Autant d'êtres pleins de potentiel prêts à reprendre les choses en mains et qui, avec un peu de chance, ne feraient pas les mêmes erreurs qu'eux.
Il se sentit moins fatigué. Moins seul.
L'après-midi s'annonçait beau.
« Hey, saint Ronchon ! Tu viens ? »
« J'arrive, jeune impertinente, j'arrive. »
(1) Pas de vis « industriel » à très haute résistance au serrage et en forme d'étoile/fleur.
(2) Satya est officiellement atteinte de troubles du cercle autistique.
