Grandeur et Déchéance III - Quitte ou Double - Chapitre 8
Ca n'était pas illogique qu'il ait été mis sous surveillance, au fond, même si ça faisait mal de penser que malgré tout ce qu'il avait fait et continuait à faire pour se racheter il était toujours traité en suspect. Depuis combien de temps cela durait-il ? Depuis son arrivée au Sanctuaire ? Sans doute. Il ne parvenait pas à en vouloir à Mu. Après tout, s'il y avait quelqu'un à blâmer, c'était lui-même, d'avoir été aussi idiot et d'avoir pu croire qu'il serait pardonné et accepté.
Kanon eut un rire amer. Sans le savoir, il avait dû se couvrir de ridicule aux yeux de Mu, lorsqu'il lui avait demandé l'autorisation de sortir du Domaine Sacré. Car si le Bélier le faisait suivre au sein même du Sanctuaire, il y avait de fortes chances que ce soit aussi le cas à l'extérieur, lorsqu'il se rendait à Athènes. Mais pourquoi diable n'avait-il rien remarqué ?
En tout cas, il refusait de s'avouer vaincu. Il envisagea un instant d'aller voir Mu, et de lui mettre ses petites manigances sous le nez, histoire de voir sa tête. Puis il se ravisa. S'il procédait ainsi, l'ombre serait mise à la retraite anticipée, et il ne saurait jamais de qui il s'agissait. Peut-être qu'il connaissait cette personne, peut-être l'avait-il croisée à Rodorio, ou au Palais ? Puis il y réfléchissait, et plus il se disait que oui, ce serait amusant de voir la mine de ces deux-là lorsqu'il se rendraient compte que leur plan avait fait long feu et que leur cible n'était pas aussi idiote qu'ils avaient pu le croire.
A cette seule pensée, Kanon sourit.
On s'offre les petites vengeances qu'on peut !
Il reprit donc ses petites filatures nocturnes. Tout marchait comme sur des roulettes, et Lysandre ne se doutait de rien, dormant du sommeil du juste pendant ce temps – il ne valait mieux pas la mettre dans la confidence, avec sa subtilité caractéristique elle aurait tout fait capoter.
C'était toujours le même mode opératoire : l'inconnu l'espionnait, jamais très longtemps pour autant que pouvait le constater Kanon, puis reprenait le chemin de Rodorio, sans jamais y pénétrer. Le rendez-vous avec Mu avait toujours lieu au même endroit, et ne durait que très peu de temps en général. Que pouvaient-ils bien se dire sur son compte ? En tout cas, ça n'était jamais plus d'une fois par semaine, et généralement le jeudi.
Il établit un nouveau plan d'action. Filer Mu ne servait à rien. Au pire, il retournait chez lui ou au dispensaire, au mieux il allait au Palais et ça ne prouvait strictement rien. En tant que Grand Pope par intérim, il y avait à faire, et pas spécialement pour rencontrer la déesse. Etait-elle même au courant de tout ce stratagème, ou bien Mu l'avait-il mis sur pieds seul ? Ce n'était un secret pour personne qu'il avait sa confiance, et il était très possible, après réflexion, qu'elle lui ait laissé les mains libres d'agir à son égard comme bon lui semblerait.
En revanche, suivre l'espion pour savoir où il allait après avoir vu Mu pouvait être très intéressant. Mais il ne pouvait rester à proximité d'eux sans risquer de se faire repérer, et donc les perdait de vue avant qu'ils ne se séparent, ce qui lui compliquait singuièrement la tâche. Il décida donc d'appliquer la stratégie qui jusqu'ici avait fait ses preuves : se poster plus bas vers Rodorio. De l'endroit où les deux complices se donnaient rendez-vous, il n'y avait que deux possibilités : soit prendre le chemin de gauche, qui menait vers le cimetière, à l'écart de la ville, soit prendre celui de droite, et y entrer par le forum.
Le jeudi suivant, l'ombre fit sa petite apparition, comme prévu. Kanon ne bougea pas, et donna le change en faisant mine de lire, afin de ne pas éveiller les soupçons par un changement d'attitude. Et dès qu'elle disparut, il prit sur le chemin de la crête. En coupant ainsi au court par la montagne, il était sûr d'arriver largement avant sa proie en aval du lieu de rendez-vous.
Il n'eut pas de mal à trouver un endroit pour surveiller la route du cimetière – si c'était la bonne, celle que l'espion emprunterait pour rentrer chez lui. Le coin était parsemé de buissons assez grands et assez denses pour dissimuler un homme, et qui n'étaient en retrait du chemin que de quelques mètres. A moins d'être aveugle, impossible donc de manquer quiconque viendrait. Mais personne ne passa cette nuit-là. C'était donc forcément l'autre chemin que l'individu avait pris, celui qui menait à Rodorio.
La semaine suivante, l'inconnu fut fidèle au rendez-vous, et Kanon procéda de la même façon que la fois précédente. Blotti dans l'ombre d'un rocher, il attendit patiemment. Mu passa à quelques pas de lui sans le remarquer, mais seul. De l'inconnu, nulle trace. Il avait tout bonnement disparu.
Par où était-il donc passé ? Ce problème turlupinait Kanon. A plusieurs reprises, il tenta de nouveau l'expérience, mais cela se soldait toujours par un échec : l'espion ne prenait ni un chemin, ni l'autre, en tout cas, jamais celui qu'il surveillait. Il finit par se demander s'il n'avait pas été repéré. Mais ce n'était pas logique, dans ce cas, que Mu et son complice continuent cette mascarade s'ils se savaient découverts, ou alors dans quel but ?
Une nuit, vexé d'avoir une fois de plus perdu la trace de son " gibier ", il reprit le chemin de la maison. Il n'avait pas pu plus que les fois précédentes voir par où partait l'inconnu. C'était rageant, à la fin, comment diable faisait-il pour se volatiliser ? Il se téléportait, comme Mu ? Un Atlante ? Peu probable : il n'y en avait qu'un autre au Sanctuaire, et c'était Kiki, ce qui était tout bonnement impossible au niveau de la taille. L'inconnu devait mesurer près d' 1m70, et l'infernal bambin ne dépassait pas le mètre 35 au mieux. Et puis la téléportation nécessitait l'usage d'un cosmos que fatalement il aurait repéré.
Ah, si seulement il n'était pas obligé de se cacher pour ne pas se faire repérer ! D'ordinaire, il reprenait la route de la crête pour rentrer plus vite, mais cette fois, perdu dans ses pensées, il ne se rendit pas compte de son erreur. A moins, pensa-t-il plus tard, que ça n'ait été un coup de pouce du destin... Un bruit le fit soudain tressaillir, et il se retourna. Il y avait quelqu'un qui le suivait, et à cette heure-ci et dans cet endroit, ça ne pouvait signifier qu'une chose : l'inconnu l'avait repéré !
Il n'eut qu'une fraction de seconde pour décider de ce qu'il allait faire : lui faire face ou le faire courir un peu, histoire de s'amuser ? Un sourire aux lèvres, il se glissa subrepticement derrière un fourré. A malin, malin et demi .
... sauf que l'inconnu passa tout près de lui sans paraître hésitant ou surpris. Et il ne pouvait y avoir qu'une explication à cela : il ne le suivait pas , et ce pour une bonne raison : il ignorait sa présence. Kanon le vit s'éloigner sur le sentier sans se retourner.
Il resta un instant derrière le buisson, à se demander ce que cela signifiait. Et tout à coup, il comprit...
Dans son esprit, celui qui l'espionnait venait de Rodorio, et y redescendait ensuite. C'était là qu'il avait fait erreur. Une petite erreur, certes, mais qui changeait tout. C'était sur le sens de son parcours qu'il s'était trompé : il ne venait pas de Rodorio, il y allait, mais empruntant un autre chemin pour rentrer au plus vite, Kanon ne pouvait pas s'en rendre compte. Il pouvait toujours attendre en aval du point de rendez-vous, l'inconnu ne se pointerait jamais, puisqu'au lieu de poursuivre sa route verrs Rodorio, il remontait dans la montagne pour rentrer chez lui .
... et il n'y avait que deux maisons sur la colline. La sienne et celle de ...
Accroupi dans l'obscurité, il réfléchit un long moment avant de reprendre son ascension.
Le lendemain aux aurores, il n'en paraissait rien, ce qui ne surprit pas Kanon. Yorgios ignorait qu'il avait été pris la main dans le sac, et s'était installé aussi benoîtement que d'habitude sous son oranger.
- C'est ça, fais l'innocent. Profites-en, ça ne va pas durer, crois-moi, pensa Kanon en le surveillant du coin de l'oeil, tout en renouvelant le foin de Choupinet-Milo.
Il avait été plus en colère contre lui-même que déçu par Yorgios. Car franchement, il s'était laissé rouler dans la farine de façon magistrale. Il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Il avait eu plus d'indices que nécessaire. Car les pièces du puzzle s'imbriquaient parfaitement. Yorgios n'était-il pas le grand-père de la jeune Myrto, qui aidait Mu au dispensaire ? Cette seule coïncidence aurait dû lui mettre la puce à l'oreille. Et le fait qu'il soit toujours dans ses jambes ? Ah, pour ça, Mu avait trouvé l'espion rêvé, sur le terrain de jour comme de nuit. Pas étonnant qu'il passe ses journées à roupiller puisqu'il trottait la nuit sur les sentiers de montagne ! Quant à son hostilité envers Lysandre, pas la peine d'être un génie pour comprendre qu'elle le dérangeait dans son petit business. Il n'avait même pas caché sa joie lorsqu'elle était partie en claquant la porte. Et si le reste pouvait passer, c'était ça qui restait sur l'estomac de Kanon : à cause de lui – mais pas seulement de lui – il avait failli rompre avec Lysandre.
Il l'avait pris pour un idiot ? Parfait ! Il ne perdait rien pour attendre. Il allait avoir une jolie surprise, lors de son prochain tête-à-tête avec Mu.
Lysandre remontait justement vers la maison, son panier plein de linge sec calé sur la hanche. Elle s'approcha de lui, l'enlaça tendrement.
- Où étais-tu passé cette nuit ? Je me suis levée et je ne t'ai pas trouvé !, demanda-t-elle d'une voix câline.
Kanon se raidit. Lysandre allait tout mettre involontairement par terre ! Yorgios était à portée de voix, sommeillant ou faisant semblant. Surtout, ne pas éveiller ses soupçons ...
- Je n'arrivais pas à dormir, je me suis un peu promené au milieu des oliviers ...
Ce n'était pas un alibi en béton, mais c'était crédible. Difficile de savoir si le vieil homme l'avait gobé ou pas, si même il l'avait entendu. Mais ça n'avait guère d'importance maintenant. Il suffisait de faire comme si de rien n'était jusqu'au jeudi suivant. Six petits jours, et il prendrait Mu et Yorgios la main dans le sac.
Il avait déjà hâte d'y être.
La semaine s'écoula, interminable. Chez Kanon, l'homme d'action reprenait le dessus après plus de deux ans au vert, au sens propre comme au sens figuré. Il ne voulait pas commettre de scandale, juste montrer à Mu qu'il n'était plus dupe de ses manoeuvres et l'obliger à jouer franc-jeu avec lui. Il était préférable que Lysandre reste en dehors de tout cela, et Kanon ne l'en avait pas informée. Ca n'aurait fait que raviver la tension entre elle et Yorgios, et c'était tout le contraire de ce qu'il voulait, car malgré la conduite du vieil homme à son égard, il ne pouvait s'empêcher d'éprouver pour lui de la sympathie et même de l'amitié. Lui signifier qu'il était au courant de son double jeu, soit, lui mettre les points sur les i, d'accord, mais se fâcher avec lui, non.
Tout se passa comme prévu, du moins au début. L'ombre apparut, puis prit le chemin " normal " pour descendre à son rendez-vous. Il ne devait pas se douter de quoi que ce soit, en déduisit Kanon. Mu n'était pas encore arrivé, si bien qu'il put s'approcher davantage que les fois précédentes. Peu importait s'il était repéré, il n'allait leur laisser aucune chance de s'enfuir.
La confiance en son plan rendait Mu imprudent. Etonnant de la part d'un chevalier d'or de sa classe. C'était bien la preuve que même les gens les plus intelligents peuvent trébucher. Il allait sûrement avoir mal à son amour-propre d'être démasqué, mais c'était un prêté pour un rendu. Le Bélier arriva le premier, emmitouflé dans une cape qui lui recouvrait la tête et dissimulait son visage. Précaution qui ne servait plus à rien, mais il ne le savait pas, évidemment.
L'ombre apparut quelques minutes plus tard, et se planta près de lui.
C'était le moment ou jamais.
Kanon bondit, tel un diable hors de sa boîte. Il fonça sur Mu. Le Bélier eut une fraction de seconde d'hésitation, et tenta une manoeuvre de repli, mais il était déjà trop tard. Kanon avait saisi sa cape, et tirant dessus sans douceur, exposa les traits de Mu à la lune.
- Oh tiens, ce cher Mu, railla Kanon, quelle bonne surprise ! C'est gentil de venir prendre de mes nouvelles, surtout de nuit !
Le Bélier le dévisagea d'un air stupéfait, mais Kanon n'eut pas le temps de profiter de ce spectacle rare qu'était Mu pris en faute. L'inconnu poussa un cri étouffé, et tenta de fuir. Il n'alla pas loin. Kanon le saisit par le bras. Il y eut une courte résistance, vite maîtrisée. Son adversaire n'était pas de taille et le savait. Alors seulement, la silhouette se tourna dans sa direction, dévoilant son visage.
Et ce fut Kanon qui recula, pétrifié d'horreur et de douleur.
Ce n'était pas Yorgios qui l'espionnait depuis des mois pour le compte de Mu.
C'était Lysandre.
A suivre ...
Ah ah, les choses se corsent, hein ? Tout d'abord, un grand merci à tous les lecteurs qui ont voté ! J'ai d'ailleurs été très surprise des résultats, tant ils sont variés. Jugez plutôt : Saori, Myrto, la prostituée blonde du chapitre 5, Sorrento, Milo, Téthis et même Ikki ! ( pourquoi pas après tout ? ). Une seule a trouvé la bonne réponse ( et a justifié son hypothèse, en plus, cerise sur le gâteau ), toutes mes félicitations et mes remerciements à Emma-Aima ... quel flair !
Bon, maintenant, je sais, ce chapitre va inciter les fans de Kanon à lancer des tueurs à mes trousses ! Ben qu'ils sachent que s'ils ( elles ? ) cèdent à leurs bas instincts, ça veut dire pas de suite ! Ca fait réfléchir ? Non ? ( et elle court se planquer en Patagonie du sud-ouest, on n'est jamais trop prudent )
A très bientôt !
