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Assis dans le couloir encombré de l'hôpital, House observait avec un amusement non feint, Kutner, Taub et Foreman qui s'activaient autour de Debbie. Depuis environ une heure, ils avaient été bippés en urgence par l'infirmière de service. Apparemment quelque chose se machinait, là bas dans la chambre, quelque chose que les trois médecins réunis n'arrivaient pas à comprendre.
Il posa son menton sur ses deux mains, elles mêmes reposant sur le pommeau de sa canne, plantée entre ses jambes.
Foreman, tournant autour du lit comme un insecte agité, testait sans relâche les réflexes de la patiente. Kutner et Taub restaient là, raides comme des piquets, en apparence sous l'emprise d'un Foreman qui avait anéanti en eux tout esprit d'initiative. « Pathétique ! » murmura House.
Un parfum subtil, le bruissement d'un tissu léger, firent papillonner son attention. Il se sentit observé, et lorsqu'il leva les yeux, son regard arrima celui de Cuddy. Un tressaillement involontaire irradia son échine, il ouvrit la bouche pour la saluer, mais aucun son n'en sortit. Il comprit instantanément à la gravité de son expression qu'elle devait se trouver là depuis un moment déjà. Elle avait visiblement pris le temps de le détailler, avait sans doute déjà noté les cernes, l'ampleur des vêtements autour de son corps efflanqué. Le simple regard qu'ils échangèrent en dit beaucoup plus long que tous les discours du monde. Elle essuya le coin d'une paupière humide avant de venir vers lui, d'un pas déterminé. Il se leva et déplia gauchement son corps en se maudissant intérieurement de n'être pas capable de plus de sang froid, sur ce coup là.
« Je devrais vous gifler ! Lui murmura t-elle. Mais la façon dont elle lui agrippa la taille trahissait bien d'autres intentions.
- Je pourrais porter plainte, riposta t-il d'une voix neutre, en essayant d'amenuiser l'intensité de son regard. Elle portait encore un de ses décolletés notoires sous sa blouse blanche entrouverte, un décolleté qui ne laissait pas beaucoup de place à … l'imagination.
- Il a fallu que je croise Cameron ce matin pour apprendre que vous étiez ici ! » Insista t-elle en essayant de mettre le plus de reproche possible dans sa voix.
Leurs prunelles, aux pupilles dilatées, ne se lâchaient pas une seconde. La main que Cuddy posa sur son avant bras y propagea une douce radiation ; il eut soudain beaucoup de peine à mettre ses idées en ordre. Il dut regarder ailleurs pour y parvenir.
« Je suppose que Cameron n'a pas su tenir sa langue, s'enquit-il. Et la façon dont Cuddy baissa la tête lui fit savoir qu'il avait raison
- House… Il faut que nous parlions.
Il émit un petit rire.
- Il me semble que c'est ce que nous faisons !
- Seuls ! Devant un verre ! Précisa t-elle, visiblement embarrassée. Ce qui ne fut pas pour déplaire à House.
- C'est que, je suis devenu raisonnable, Cuddy. Je ne bois plus que du lait de soja.
- House… »
Elle le lâcha et laissa choir ses épaules, manifestement irritée. Un voile de contrariété masqua furtivement son regard. Ils demeurèrent silencieux mais proches. Il se sentait un peu embarrassé, planté au beau milieu de ce couloir fréquenté, face à cette femme qui ne cherchait pas à dissimuler l'intérêt qu'elle lui portait.
Soudain la voix de Wilson résonna en lui : Imbécile, disait-elle. Pourquoi n'est tu pas capable de réagir comme le commun des mortels ? Pourquoi faut-il que tu te tronçonnes toi-même les mains alors que le monde te tend les bras ? Il en fut désarçonné. Il se gratta la nuque en cherchant ses mots. Cuddy, qui avait perçu son malaise, demeurait en attente, pendue à ses lèvres, avec une attention mêlée de bienveillance. Il nota que les yeux de la jeune femme s'humectaient imperceptiblement et déglutit avec peine.
« Cuddy… Entama t-il péniblement d'une voix sourde.
Ils furent brutalement interrompus par Foreman qui vint les rejoindre. Il sortait de la chambre de Debbie. Son apparence hypertendue ne laissait rien présager de bon. Ce fut Cuddy qui, reprenant ses esprits, s'enquit très professionnellement de la santé de la patiente.
- Elle se plaint de raideurs de la nuque, marmonna Foreman. J'ai trouvé son abdomen un peu distendu, et nous allons l'examiner par IRM.
Il lui tendit un formulaire d'autorisation d'examen, elle s'en empara et le signa, sortant un stylo de la poche intérieure de sa blouse.
- Toujours rien de probant ? demanda t-elle à Foreman.
- Rien encore… Nous attendrons les résultats de l'IRM avant de nous lancer dans un nouveau différentiel. (Il se tourna vers House) Avez-vous une idée de l'endroit où se trouve Thirteen ?
- Je l'ai envoyée faire quelques analyses au labo, répondit House. Ne comptez pas sur elle ce soir, elle va être assez occupée.
Foreman s'anima.
- J'aurais vraiment apprécié que vous m'en parliez avant, House, protesta t-il vivement. J'avais besoin d'elle à l'IRM !
- Vous avez déjà deux médecins qui s'en chargent ! S'écria House, perdant quelque peu son calme. Il s'était exprimé un peu plus fort que nécessaire, il sentit que Cuddy frôlait discrètement le dos de sa main, le rappelant à l'ordre, tandis que les regards des passants convergeaient vers eux dans le couloir.
Foreman le dévisagea, une colère sourde montait en lui.
- Trois avis valent mieux que deux ! VOUS devriez savoir ça ! Rétorqua t-il d'un ton sec et condescendant.
- Je le sais, en effet, répondit House d'un ton glacial. C'est la raison pour laquelle vous ne rentrerez pas chez vous ce soir et assisterez à l'examen avec Kutner et Taub.
Le visage de Foreman se contracta. Cuddy le vit enfoncer profondément ses poings dans ses poches pour en cacher la crispation involontaire. Il l'interrogea d'un coup d'oeil, mais d'un haussement d'épaules elle démontra qu'elle n'interviendrait pas dans l'affaire. Le diagnosticien n'avait pas bougé d'un pouce. Il était revenu subitement calme et mesurait Foreman du regard. Leur posture évoquait deux prédateurs prêts à se sauter à la gorge.
- Ah, et puis, j'avais oublié de le préciser, rajouta impassiblement House. C'est un ordre. »
Il avait soigneusement détaché chaque syllabe, l'intonation volontairement employée avait des accents de provocation. Cuddy, craignant une altercation en public, mit elle-même fin au face à face des deux hommes. Entraînant Foreman par le bras, elle le dirigea vers la machine à café. House demeura seul, immobile dans le couloir, l'esprit animé par une foule de pensées contradictoires.
