Chapitre 9 : Renouveau et incompréhension

Greenwood, Indiana, 07 septembre 2008

Je n'en reviens toujours pas de ce qui vient de m'arriver…de nous arriver, devrais-je plutôt nous dire. Il y a juste une semaine, le 30 août, j'ai réussi à ramener Dean parmi nous. C'est la chose la plus incroyable que j'ai faite de ma vie, je crois et jamais je n'aurai cru y parvenir mais si, pourtant, Dean est bien revenu. Dans les dernières lignes de ce journal, je disais que Bobby avait réussi à trouver quelque chose d'utile et de concret pour le ramener et c'était vrai. Bobby était en contact avec une femme, une sorte de voyante, du nom de Pamela Barnes. Elle a réussi, par ma présence et sa concentration, à voyager spirituellement en enfer et voir Dean. J'ai pu moi aussi ressentir ses souffrances, mais ces quelques instants d'aperçu ont été tellement atroces et insupportables qu'elles m'en faisaient mal et me donnaient la nausée. J'en failli en tomber dans les pommes tellement c'était horrible.

Pamela n'a plus accepté de refaire l'expérience ensuite mais nous a donné une piste à Bobby et moi sur la légende de Lazare. On craignait que ça ne soit une fausse piste mais non, pas du tout, cette piste a même été la clé de la réussite. Bobby a réussi à trouver, par ses contacts et dans des bouquins spéciaux mêlant théologie et spiritisme, qu'il fallait faire un rituel très particulier inspiré de cette dite légende. Seul un proche qui aimait le mort par-dessus tout d'un amour pur et sincère avait une chance de pouvoir ramener le mort à la vie et même d'effacer complètement et définitivement la damnation de son âme. J'étais tout indiqué pour faire ça et même si ce rituel comportait le risque de me tuer, je m'en fichais totalement, seul Dean importait. Nous avons dû ramener son corps, bien sûr, que nous avions conservé, en vue d'un éventuel sauvetage, dans un cercueil frigorifique et nous avons fait le rituel. Ca a pas mal secoué, je dois l'avouer et j'ai cru y laisser mon âme au moment crucial mais tout s'est finalement bien passé. A la fin du rituel, nous avons entendu frapper furieusement dans le cercueil et c'est avec une joie mêlée de stupeur et de larmes que nous avons ouvert et vu Dean en sortir, bien sûr frigorifié mais vivant. Il n'avait aucune séquelle physique ou mentale de ce qu'il avait vécu en enfer ou de son séjour dans le cercueil et il s'est rapidement réchauffé du froid dont son corps avait souffert. Mes larmes ne purent s'empêcher de couler et même si je manquais de l'étouffer, je l'ai enlacé plus que je ne l'avais jamais fait et d'un sens, ça l'avait un peu réchauffé. Quand il m'eut reconnu, des larmes aussi apparurent dans ses yeux, il ne chercha pas à les arrêter et il sanglota enfin de soulagement dans mes bras.

La première journée s'est passée à merveille. J'avais enfin retrouvé mon frère aîné, Dean, celui à qui je tenais par-dessus tout mais il ne se rappelait de rien de son séjour en enfer, seulement de s'être fait tué par les chiens de l'enfer de Lilith. Mais malgré son sourire, il semblait inquiet, presque en attente de quelque chose. Malgré tout, il a essayé de rattraper les quatre mois perdus et s'est empiffré jusqu'à plus soif. Pendant qu'il mangeait autant, je ne pouvais m'empêcher de sourire sans cesse tellement ce spectacle m'avait manqué. Etonnamment, il n'est allé draguer aucune fille au bar d'à côté, comme si rester avec moi était la meilleure chose qu'il voulait faire. D'ailleurs j'en étais complètement ravi. Ses yeux pétillants et remplis de joie de vivre étaient la plus belle récompense que je n'aurai jamais pu avoir. J'étais totalement fou de joie et je crois que pour la peine, je me serai saoulé plus que de coutume pour fêter dignement ça à sa manière. Mais je ne le fis pas et Dean non plus, il se contenta de manger et de boire un peu. Parfois, alors qu'il croyait que je ne faisais pas attention à lui, je voyais passer dans ses yeux une inquiétude tellement déconcertante que j'allais lui demander ce qu'il se passait mais voulant profiter au maximum de sa présence et de sa joie, bien qu'apparente je pense, je ne lui demandais rien.

Bobby, aussi heureux qu'un père qui retrouve son fils, avait presque fondu en larmes quand Dean était réapparu et l'avait enlacé également, essayant quand même un peu de cacher ses émotions. Notre bon vieil ami nous avait ensuite laissé entre nous, mais restant en ville quand même. Rien ne pouvait nous faire plus plaisir que d'être ensemble, rien que tous les deux, dans une chambre de motel miteuse, comme avant. Mais je compris rapidement que cette expression "comme avant ", n'aurait plus jamais de signification…

Ca s'est produit dès le lendemain. Nous avions décidé de dormir tout notre saoul pendant pas mal d'heures pour rattraper le temps perdu, lui comme moi. Mais en milieu de matinée, je fus réveillé par ses cris. Encore endormi, Dean criait et se débattait dans son lit, pleurant et gémissant, comme en proie à de grandes souffrances. Je le réveillai aussitôt et quand ce fut fait, son regard m'indiqua clairement que quelque chose s'était cassé en lui. D'après les quelques mots que je pus tirer de lui, il se souvenait de pas mal de choses quand il était en enfer. Ses souvenirs revenaient à la surface. Essayant de ne pas nous affoler, je pus le calmer au bout de plusieurs heures. Mais mon angoisse augmentait car je m'apercevais bien que ça ne s'arrêterait pas là et que Dean serait sûrement de pire en pire. Ce fut effectivement le cas. Le lendemain, le 2 septembre, Dean s'était brièvement endormi, fatigué de ses souvenirs et je faisais des recherches sur internet pour trouver une solution. Comme la veille, j'ai entendu ses cris dans son sommeil et je le réveillai aussitôt. Les jours passèrent, et l'état de Dean s'aggravait. Bobby était venu me donner un coup de main dans les recherches et rassurer Dean mais malheureusement tout ça ne servait pas à grand-chose. Hier, ce fut le pire de tout. Cette fois, il ne s'était pas endormi mais soudain, comme si un éclair l'avait frappé, il a gémi, presque silencieusement. Nullement rassuré par aucune de mes paroles, Dean se comporta comme jamais je n'aurai pu le croire. Il se pelotonna dans un coin de la chambre, la tête dans les mains et d'après ce que je pus saisir de ses gémissements, il se souvenait d'absolument tout.

Toutes ses souffrances infernales lui sont revenues à la mémoire et maintenant, il s'enferme dans son cocon, certain de retourner en enfer l'instant d'après, se ressassant sans arrêt ses souvenirs qui ne peuvent que l'abattre et le désespérer complètement. Si je n'avais pas fait attention, il se serait même tailladé les poignets tellement la souffrance des souvenirs et la douleur de vivre étaient insupportables. Ca a été affreux, je l'ai même menacé de l'attacher si jamais il recommençait. Il n'a rien répondu mais s'est contenté de pleurer silencieusement et de gémir de ses souffrances passées qu'il avait l'impression de vivre encore.

En cet instant encore, je le regarde, toujours pelotonné dans son coin, sanglotant la tête entre les mains, assis par terre. Cette étincelle si vive, dynamique et familière que j'avais toujours vue et aimée dans ses yeux s'est complètement éteinte, comme si l'ancien Dean n'avait plus aucune chance de revenir, comme s'il était véritablement mort fin avril.

Je crains chaque jour qui passe, je ne sais vraiment plus quoi faire, je me sens perdu, comme je ne l'ai jamais été, même quand il venait de mourir il y a quatre mois. A cette époque, j'étais désespéré, c'est vrai, et même anéanti de sa mort mais je conservais l'espoir de le ramener et de reprendre la vie qu'on avait menée jusque là. Même quand j'avais eu le malheur de perdre Jessica, puis Papa, j'avais Dean à mes côtés qui me protégeait, me rassurait, essayait de plaisanter pour m'arracher un pâle sourire. Aujourd'hui, je me sens plus perdu et abandonné que jamais. Je vois Dean en face de moi, totalement anéanti, hagard, comme si tout le reste du monde n'était que ruines et massacres autour de lui, comme s'il était revenu en enfer. Et je n'ai aucune idée de quoi faire ou quoi dire pour l'aider. J'aimerais tellement lui ressembler, lui il saurait quoi faire si j'étais à sa place mais moi, je reste plus perdu que jamais… J'ai l'impression de le voir se consumer devant moi et c'est une sensation tellement horrible qu'elle me déchire le cœur. Lui si fort, si dynamique, si plein de vie et optimiste, je le vois réduit à être une pure victime qui a autant peur de son ombre que des autres. Ca me fait tellement mal de le voir comme ça, je ferai tout pour le voir comme avant, oui tout…

Je n'ai plus en vérité qu'une solution, celle que Bobby ne cesse de me répéter, celle que je connaissais déjà dans mon cœur mais dans laquelle je craignais de lamentablement échouer. Je vais m'occuper de Dean et le soigner à ma manière, à sa manière aussi. Je vais nous conduire dans un coin de montagne bien tranquille à l'écart de tout mais quand même avec des lignes téléphoniques pour joindre Bobby et peut-être Ellen au cas où. Et on ne va pas en bouger tant que Dean ne se sera pas complètement rétabli. Je sais, ça risque de nous demander du temps, Papa, mais fais-moi confiance, je vais soigner Dean du mieux que je peux, de toutes les fibres de mon âme, je vais m'occuper de lui vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tu as ma promesse, tu ne seras pas déçu de moi. Je calmerai ses angoisses, ses plus grandes peurs, ses illusions et son désir de suicide. J'aime trop Dean pour le perdre une nouvelle fois, je ne pourrai plus le supporter, ça a été assez dur la première fois. Aucun démon, aucune force du mal ne me séparera de mon frère et si on doit combattre des souvenirs pour le soigner, eh bien, je le ferais, avec ou sans son aide.

Nous sommes des frères envers et contre tout et Dean redeviendra celui qu'il a été, il redeviendra le grand frère que j'aime tant, il ne peut en être autrement…