Chapitre 9
Malavi
« Quelle journée lamentable… Se plaignit Grinat. »
Elle jeta un coup d'œil aux trois drogués de jeux vidéos puis soupira. Elle retourna à nouveau à sa contemplation de l'extérieur, se coupant des cris de joie et de protestation de ses amis. Le ciel était vraiment très sombre et la pluie tombait si drue que le monde dehors n'était plus qu'un rideau flou. Quand aux arbres, ils ressemblaient à des monstres issus de cauchemars d'enfants, une fois que la foudre éclatait en une lueur démoniaque. Leur bois était complètement gorgé par l'eau qui s'écoulait sur les feuilles, et celles-ci semblaient vouloir s'arracher à leur branche, alors que le vent les agitaient et les rendaient agressives. Grinat s'attendait à que les arbres se rebellent, sortent de la terre pour finalement détruire leur appartement temporaire en laissant des empreintes profondes causés par leurs racines longues et effilées. Soudain, elle remarqua un mouvement inhabituel. Beaucoup de gens passèrent et se rassemblèrent sous la fenêtre d'un bâtiment proche. Elle remarqua des journalistes. L'assemblée se tût tandis qu'un renard à la fourrure parlait en faisant de grands gestes. Un air inquiet se peignait sur son visage. Les citoyens semblaient stoïques et l'écoutait avec attention. D'autres personnes arrivaient, agrandissant l'attroupement au fur et à mesure.
« C'est incroyable ça ! Laissa-t-elle échapper. Vous avez vu ? »
Elle se tourna vers les joueurs, mais ils ne semblèrent pas la remarquer. Elle retourna son attention sur l'assemblée. Aussi les mouvements du renard semblaient de plus en plus impératifs. La foule bougea à son tour. Certains prenaient la parole tandis que les gens en bon public semblaient réagir d'une même voix. Elle regarda pendant une bonne heure puis des groupes se formèrent. Certains se dirigèrent vers le village, mais d'autres allaient carrément dans la partie inhabitée des cimes.
« Ca alors ! Hurla Grinat. Ils vont en guerre avant l'heure ou quoi ? »
Sa remarque fut confirmée : Des gens sortaient de chez eux, arme à la main. Cependant la majorité restait dans leur logis. Elle rejoint les trois autres.
« Eh bien, ça va pas fort du tout, je suis pas sur de ce qu'il s'est passé, mais dans tous les cas, ça n'était sûrement pas un évènement heureux !
-De quoi tu parles ? Demanda Karim d'un ton neutre marquant qu'elle était en train de le déconcentrer.
- Y avait une assemblée dehors, et beaucoup de monde se sont enfoncés dans Cursed Jungle. »
Karim appuya sur le bouton pause au grand damne de ses deux adversaires.
« Cursed Jungle ? Par ce temps-là ? Mais ils sont fous ma parole.
-Si ils ont surmonté leur peur c'est qu'il y a quelque chose de pire que cette forêt à craindre…
-Si ce qui se dit est vrai, il y a beaucoup de gens qui sont morts quelque part dans ces terres.
- Oui ! Réagit Sylphide. Cursed Jungle porte très bien son nom puisqu'elle est maudite ! La terre et les arbres sont là pour manger quiconque y met les pieds… Ca fait froid dans le dos !
-Pourtant, je ne me suis jamais fait dévorer… Répondit Windy.
-Tu y es déjà allé ? S'étonna Grinat.
-Mais oui, quatre fois ! Et je n'ai jamais eu d'ennuis.
-Par temps de pluie ?
-Euh non, je préfère rester à la maison quand il pleut… Tu me comprends j'espère.
-Et si on allait voir ?
-Tss… Tu as vu l'heure qu'il est ? Demanda Sylphide. »
Grinat se tourna vers l'horloge. 17 heures. Elle s'étira, comprenant que l'hérisson insinuait que c'était l'heure de goûter. Karim réappuya sur le bouton pause et les sons abrutissants resservirent de fond sonore. Grinat passa dans le couloir. Il y avait quatre portes. Deux menaient à des chambres, une menait à la salle de bain et la dernière menait à la cuisine. C'est vers celle-ci qu'elle se dirigea. La cuisine était aussi simple que le reste, conformément aux logements prêtés, tous construits, ou presque, sur le même modèle. Elle se dirigea vers l'un des comptoirs et souleva le papier aluminium d'un gâteau au chocolat. Son estomac se manifesta. Elle posa quinze bougies sur le gâteau, puis elle les alluma successivement en pointant de son doigt chacune d'entre elles. Elle sortit de la cuisine et prit son temps pour arriver dans le salon. Elle regarda un peu comment se déroulait leur jeu puis posa le gâteau sur la table. Elle se dirigea vers eux et éteint la console sous les protestations féroces des trois autres. Ils avaient tous sur le visage un même masque de fureur auxquels l'hérissonne ne prêta pas attention.
« Taisez-vous et retournez-vous ! »
Ils s'exécutèrent sans entrain. Puis Sylphide demanda en tentant de cacher la joie dans sa voix.
« C'est… Pour moi ?
-Bon anniversaire Sylph' ! Dit malicieusement Grinat.
-Bon anniversaire ! Reprirent Windy et Karim en chœur. »
Sylphide se leva et regarda les bougies étincelantes. Puis il en souffla douze d'un coup. Les trois dernières quand à elles ne voulurent pas s'éteindre immédiatement, et avaient même tendance à se rallumer. Une fois toutes les bougies éteintes, l'hérisson se redressa, satisfait.
« Et voilà ! Dit Sylphide. J'ai officiellement un an de plus ! »
Grinat s'occupa de couper le gâteau en quatre parts égales, puis chacun se servirent. Sylphide lui adressa un regard plein de gratitude. Tous avaient oublié le sacrilège qu'elle avait osé commettre contre la télé.
Sombre… Il faisait si sombre… Ca n'était pas normal. Pourquoi se rendait-il compte qu'il faisait sombre alors qu'il était mort ? Il avait tant souffert, et voilà qu'il prenait conscience qu'il n'était pas mort. Une voix lointaine lui parla.
« Enfin… Jamais je n'aurais cru te retrouver un jour. »
Il fut étonné de voir qu'il lui restait si peu de force qu'il n'arrivait même pas à ouvrir la bouche pour répondre à son interlocuteur. Et son cerveau était tout embrumé. Tous ses souvenirs s'étaient envolés.
« Si tu veux parler, utilise ta pensée. C'est un rêve. »
Il comprit. Il n'avait plus mémoire de sa vie mais il avait gardé son savoir. Et il se souvenait que certaines personnes avaient la capacité d'entrer dans les rêves des autres. C'était pour ça qu'il était conscient, tout de suite. Peut-être lui restait-il un semblant de vie et cette personne s'en était servi. Il se sentait si seul. Il exprima la première qui lui passa par la tête.
« Je ne me souviens de rien. Je ne me souviens même pas de ma mort.
- Normal ! Répondit son interlocuteur. Avec toutes les années passé dans l'oubli, toute ta mémoire a du disparaître. Enfin ce qui me rassure c'est que tes pensées sont parfaitement cohérentes ! J'avais peur de n'entendre que des bourdonnements.
- Pourquoi est-ce que je suis conscient ?
- Parce que je voulais te parler. Mais c'est vrai que c'est étonnant d'avoir réussit à te contacter si facilement... Enfin facilement… C'est relatif puisqu' avec mon pouvoir diminué il m'a fallu beaucoup d'efforts.
- Qui es-tu ?
- Enki, détenteur de la vie autrefois. Et toi tu es Malavi, anciennement détenteur du chao.
- Malavi… Ah oui… Je ne m'en souviens pas, mais pourtant je sais que c'est mon nom… Mais toi, je ne vois pas qui tu es…
- Normal, soixante ans sans stimuler tes souvenir, comment veux-tu te rappeler de moi ?
- Je récupérerais ma mémoire… Un jour ?
- J'espère bien. Comme ça on saura comment tu as disparu.
- Mais… Comment as-tu deviné que j'étais encore en vie ?
- Je n'ai pas deviné, j'ai voulu vérifier une hypothèse. Ca ne serait jamais arrivé si la nouvelle détentrice du feu ne m'avait pas amené ce Shadow. Il a une aura très spéciale, pas très différente de la tienne. C'est ainsi que j'ai compris qu'il pouvait posséder un peu de chao en lui. Je me suis donc propulsé à travers lui pour t'atteindre. Et ça a marché.
- Shadow… ? Etrange, ce nom me dit quelque chose…
- Hm peut-être y a-y-il un lien quelconque entre ceux marqués par le chao.
- Peut-être… Alors si je comprends, tu désires me ramener à la vie ?
- Eh bien… Non.
- Alors qu'est-ce que tu me veux ? »
Le ton de Malavi était devenu agressif. Il y eut un éclair éblouissant. Le fond noir laissa place à un paysage mort. En face de lui se dressait la vision floue du renard blanc. Le décor lui-même n'était pas fixe. Il se déformait, comme si c'était un mirage. Cependant il semblait devenir de plus en plus net. La seule couleur visible était le gris. Le dôme était gris. Les murs étaient gris. La colonne suspendue au dôme qui descendait vers le sol, le socle sous la colonne, la gemme sur le socle, les vitraux, la lumière que filtraient les vitraux, les morceaux de vitraux, le sable résidu d'une tempête en suspension s'étant infiltré par les vitraux détruits, les statues cassées, le sol lustré, les ornements étaient gris. Malavi leva ses mains ectoplasmiques. Il les voyait.
« N'est-ce pas un exploit de matérialiser cet endroit ? Demanda Enki.
- En quoi ?
- Ton rêve est de plus en plus détaillé car tu es de plus en plus conscient… Mais je ne m'attendais pas du tout à que ça nous attire dans un tel endroit… »
Malavi leva les yeux, observant le dôme inversé. Ce genre d'endroit existait vraiment ? Ce lieu l'angoissait. Tout n'y semblait que désolation. Son regard glissa sur la colonne au bout déchiqueté, puis sur l'une des trois fontaines, dont l'eau et ses éclaboussures restaient figées. Enki s'approcha de la pierre trônant sur le socle et fit signe à Malavi de le rejoindre. La gemme était opaque mais brillante, et les facettes reflétaient le décor environnant. Son sommet semblait octogonal mais les autres facettes étaient trapézoïdales et s'écartaient en un octogone plus large. Puis d'autres facettes partaient de l'octogone intermédiaire, afin de créer une symétrie entre la base et le sommet.
« Elle est fracturée… »
Enki pointa du doigt l'un des coins d'où partait une ligne qui traversait ensuite plusieurs facettes en zigzaguant.
« C'est ici que tu es mort, non ? »
Malavi lui jeta un regard interrogateur. Enki éclata d'un rire nerveux.
« Cet endroit n'existe plus ! »
Le décor se désagrégeait. Tout redevenait flou tandis que la lumière grise baissait en intensité. L'image du renard grésillait et parvenait parfois à sauter avant de réapparaître, déformée.
« Ah… Désolé… Je ne pourrais résoudre ce mystère maintenant. Je ne peux plus te maintenir conscient. »
Malavi tenta de hurler mais même sa pensée devenait muette. Et il se sentait sombrer à son tour.
