Note : KIKOO.
Déclaration légale parce que bon, on ne veut pas d'ennui avec la justice : Je lui dirai a été écrite par Jean-Jacques Goldman (je le découvre en même temps que vous).
Bêta : Maya Holmes de mon cœur :)
2010 - Je lui dirai
"Tu veux des chewing-gum ?", je demande, penché vers sa fenêtre ouverte.
"Non, juste des chips. Et grouille, j'en ai plein le cul de conduire."
Je lève les yeux devant Sebastian et ses expressions toujours si sophistiquées et grince des dents.
"Je reviens."
Je trotte jusqu'à la station et garde la casquette sur ma tête. C'est joli le Pays de Galles, même si on n'en voit que la réalité horizontale des autoroutes, des aires de repos, des stations essence et de la banquette arrière quand on baise - trop rarement. Les temps sont durs, les mercenaires plus difficiles à convaincre. Maintenant, il leur faut une mutuelle, des RTT et la confirmation que je ne vais pas les tuer pour un oui ou pour un non. Les gens sont vraiment susceptibles, c'est assez ennuyeux. C'est pour ça qu'on se retrouve en direction en Barmouth. Nous n'y serons que pour vingt-quatre heures de toute façon, le temps de rencontrer trois frères qui pourraient travailler pour moi, pour une mission à Chypre.
Nous faisons route dans une Mercedes très confortable que Sebastian a achetée le mois dernier. La vente de son appartement lui a rapporté assez pour que Mônsieur se décide enfin à jouer les riches. Et moi j'aime ce contraste entre sa façon de parler digne d'un plouc qui confond les points d'une phrase avec ses poings et ses costumes Hugo Boss.
Boss. Je frissonne en repensant à sa voix qui me murmure ce surnom qui me va vraiment très beaucoup bien.
Je lui achète ses chips au paprika, ses préférées, des chewing-gum à la cannelle, mes préférés, et j'attends pour payer au guichet. Il y a trois personnes devant moi et je ne comprends pas pourquoi les autres lignes, où il y avait cinq personnes, avancent plus vite que la mienne. La vie est très fatiguante. Je pourrais partir là maintenant tout de suite mais je plisse les yeux et m'approche de la boîte en plastique rayée où on range les journaux. Nous sommes le 24 octobre et c'est arrivé hier.
"Qu'est-ce qui est arrivé hier ?"
Je tends le paquet de chips à Sebastian qui les garde entre ses jambes en démarrant la voiture.
"Céline a accouché ! Oh mon Dieu mais c'est génial, Sebby, est-ce que tu te rends compte ? Tu sais qu'elle a fait deux fausses couches et cinq fécondations in-vitro ? Elle doit être tellement heureuse…"
Moi je le suis, je le suis si fort. J'en oublie même mes chewing-gum à la cannelle. Il faut que je trouve un cadeau pour les jumeaux. Des peluches ? Non, tout le monde va lui offrir des peluches et une chose est sûre : je ne suis pas tout le monde.
"Il est sur quelle rue, l'hôtel, déjà ?"
"Tu sais, ça ne m'étonne pas qu'elle veuille une grande famille. Elle a quand même treize frères et soeurs. Ça ne doit pas..."
"Putain, Jim, concentre-toi," grogne Sebastian en passant les vitesses.
"Est-ce que tu m'écoutes, parfois ? Est-ce que tu m'écoutes quand je te dis qu'on va dormir dans le Marine Hotel sur Marine Parade ? Est-ce que tu m'écoutes quand je te répète cent dix milliards de fois de ne pas me couper la parole ? " Oups, j'ai un peu hurlé.
Voilà, il boude. Ou il a peur. Toujours est-il qu'il ne parle plus et que je n'ai plus envie de parler non plus. On arrive vite à Barmouth. Il prend les sacs et c'est moi qui vais le premier à l'accueil récupérer les clés. Le maître d'hôtel nous demande s'il n'y a pas une erreur, puisque nous nous retrouvons avec une chambre avec un lit double, alors, Sebastian et moi on le regarde et il comprend que ce genre de conneries ne nous fait vraiment pas rire. On nous accompagne jusqu'au troisième étage et on nous montre la chambre, le petit salon, le balcon.
Sebastian ferme la porte à clé quand on est seuls (il fait toujours ça) et il se déshabille sur le chemin de la salle de bain. Je reste un peu près de la baie vitrée et regarde l'immense plage qui est bien trop grande pour un ville aussi petite. Il y a un couple qui promène un chien. Est-ce que Sebastian et moi on devrait adopter un chien ? Ça me parait moins intéressant qu'un enfant.
"Il était comment ton papa avec toi ?" je demande une fois que j'ai suivi un jean, un tee-shirt noir, deux chaussettes et un boxer qui m'ont amené au meuble de la salle de bain sur lequel je prends place.
Derrière la plaque en verre de la douche, le corps de Sebastian est à peine reconnaissable, déformé par des milliers de gouttelettes et la buée. Il répond d'une voix très sourde, très pleine de cicatrices, et je l'entends à peine à travers l'eau bouillante qui martyrise et lave son corps à la fois.
"Tu sais très bien comment il était."
Je descends du meuble et repousse du pied une chaussette avant de venir me coller à la vitre en verre. Je glisse mon doigt dessus, mais la buée est de l'autre côté, je ne peux pas faire de dessin. Tristesse absolue.
"Moi je ne te frapperai pas. Peut-être que je te tuerais un jour, mais ça n'a rien à voir."
"Tu ne me tueras pas, Jim."
"Wow, monsieur-je-sais-tout est de sortie ?"
"Tu ne me tueras pas parce que le simple fait que tu puisses me répéter une fois par semaine que tu veux me tuer te fait plus bander que l'idée de me tuer concrètement."
Il me fait sourire alors je souris. Je colle un peu plus ma joue contre la vitre qui me réchauffe.
"Dessine un coeur pour moi, Sebby."
Il se retourne et me regarde. Je lui adresse la petite moue la plus adorable de mon répertoire. Il me fait un doigt d'honneur en me fixant de son regard d'acier… et finit par utiliser son majeur pour dessiner ce que j'ai demandé.
"Il est moche," je conclue, parce que c'est très vrai "Mais je t'aime quand même."
On dîne dans un restaurant sur un ponton qui s'avance par-dessus la mer. On mange du homard et on a tous les deux des bavoirs ridicules. On parle des frères Bollowck, de Chypre, de la décoration du salon. Il ne veut pas de plantes, parce qu'il dit que toutes celles qu'on a finissent par mourir, mais vu son métier, je ne vois vraiment pas ce qui le dérange là-dedans.
"Tu ne veux pas qu'on adopte un enfant ?" je demande quand on a choisi nos desserts, parce que ça semble être le bon moment.
"T'es sérieux ?"
Ses sourcils sont très très hauts sur son front, je me demande comment il fait ça.
"Pourquoi pas… Je lui dirai qu'il est né de l'amour. Que nous l'attendions passionnément et que chaque nuit s'efface au nouveau jour. C'est juste que…"
Je n'arrive pas à sortir d'autres mots. Ils ne sont pas toujours mes amis. Ils ont des significations que je n'aime pas, parce que ce ne sont pas celles qui semblent le plus faire écho à ce que je ressens, et parfois, ils paraissent trop vrais, trop pointus et me coupent en deux pour dévoiler des choses que je préfère garder tout au fond de moi.
"Je sais pas trop ce qui va rester de moi, après… l'après. Un héritage. J'ai pas d'héritage."
Sebastian ne répond pas.
"Je ne parle pas d'argent, Sebastian."
"Je sais."
"Et je me dis que Sherlock pourrait être le parrain d'Eddy et Nelson. Ça se fait, d'avoir un seul parrain pour deux enfants ?"
"Pourquoi Eddy et N… putain... C'est le prénom de ses gosses, c'est ça ?"
Oh que sa voix est sombre, virile. Je baisse la tête et les épaules et c'est à ça que ça ressemble, de se faire gronder ? C'est bizarre. Ça semble déplacé. En retard. Papa ne m'a jamais parlé comme ça. Personne ne m'a jamais parlé comme ça. Est-ce que moi je saurais parler comme ça à mon fils ? Je fixe mon verre de vin encore rempli, la cuillère, la nappe, tout pour ne pas affronter son regard. Il se penche un peu plus vers moi et me demande :
"Mais tu l'as déjà rencontrée, en fait ? Céline… Tu l'as déjà vue ?"
Cette fois je redresse la tête et le regarde. Je ris.
"Non !"
Je m'offusque.
"… Non."
Je suis perdu.
"… Non. Non. Non."
Je le déteste.
"Non-non-non."
"Okay," il hoche la tête. Et enchaîne. "Pourquoi ?"
"Elle a trop de travail ! Tu crois qu'on devient Céline Dion en ne foutant rien de la journée ? Tu sais qu'elle a vendu plus de cent soixante-dix mille albums dans toute sa carrière ? Tu sais qu'elle a eu cinq album numéros 1 au Royaume-Uni ? Tu sais qu'elle a signé pour plus de mille concerts à Las Vegas, à partir de mars 2011, que le spectacle aura lieu dans une salle qui a été construite spécialement pour elle, et qu'elle a aménagé les horaires pour finir à vingt heure trente, prendre un hélicoptère et rentrer pour s'occuper de ses enfants ? Je ne pense pas que beaucoup de parents font ça !"
"Las Vegas ? Okay…"
Il sort son téléphone de sa poche et pianote dessus. Il est très concentré et moi très dérouté.
"Qu'est-ce que tu fais ?"
"On a rien de prévu le 22 mars ? Je sais plus. On s'en branle," son pouce continue de bouger, bouger, bouger. "Voilà."
Il repose son téléphone contre la nappe. Je suis à bout de souffle, la sueur picote ma nuque. Parfois la vie parait très fausse.
"Qu'est-ce que tu viens de faire ?"
"Je nous ai pris deux places pour aller voir Céline Dion au Caesar Palace, le 22 mars 2011," il prend sa bière, la finit d'un trait.
Bien, pas de panique, je vais peut-être faire une toute mini-rikiki-crise cardiaque. Sebastian sourit. Il est beau malgré tout ce con.
"Respire, Jim. Tu vas enfin la rencontrer ta Céline."
