« Dis donc, vous deux, je ne vous dérange pas trop ? » Etait intervenu Angelina Weasley.

La jeune femme avait ensuite décollé brusquement Dean Thomas de son mari. Le jeune homme s'était ensuite rattrapé à la table à côté de lui, médiocrement.

Il avait un peu titubé sur ses jambes, avant de reprendre son équilibre. Le choc avait été rude, et la surprise était grande. Il secoua la tête, tentant de reprendre ses esprits. Sa main droite éventa un peu son visage, dans l'espoir de faire partir le trouble qui l'avait soudain pris. De ce qu'il comprenait de la conversation à côté de lui, il aurait peut-être été drogué, ou victime d'une farce. Il ne savait pas très bien. Ses pensées s'embrouillaient, son esprit n'était pas clair. Il n'avait strictement aucune idée de ce qu'il avait fait avant d'embrasser George Weasley à pleine bouche.

Enfin, ça n'était pas tout à fait exact. Il se souvenait très bien d'être entré au Bal, seul, d'avoir présenté son invitation à l'auror en poste, et d'avoir rejoint ses amis pour converser. Il se souvenait également d'avoir charrié Ron sur la quantité d'alcool que celui-ci ingurgitait, au mépris des recommandations de sa femme, enceinte. Mais ensuite, c'était le trou noir. Il tenta un sort de sa baguette, pour se rafraîchir l'esprit, et retrouver ses souvenirs. Des bribes lui revenaient petit à petit, dans un flou artistique qui le dérangeait un peu. Il devrait peut-être prévenir George que son chocolat avait des effets secondaires un peu désagréable, mais après ce qui venait de se passer, il ne s'en sentait pas le courage. Il rougit au souvenir de leur baiser, quelque peu… maladroit.

Jamais il n'aurait imaginé sauter de cette façon au cou du frère de Ron. S'il voulait être plus exact, il aurait même dit que jamais il n'aurait imaginé sauté au cou du frère de Ron, tout court. George Weasley était marié depuis quelques années à une magnifique jeune femme, Angelina, avec laquelle Dean avait déjà eu l'occasion de jouer au Quidditch, sport auquel elle était redoutable. Il craignait d'ailleurs en ce moment même de se transformer en souaffle à ses yeux et qu'elle ne le propulse encore plus loin qu'elle ne l'avait déjà fait.

Outre son mariage, George n'avait jamais vraiment présenté les signes d'une homosexualité, qu'elle soit débridée ou non. Il avait dû être plus que surpris de se faire embrasser par un camarade de son petit frère. Dean gémit de honte alors que les images lui revenaient en pleine figure. Il espérait de tout cœur que personne n'avait vu cet incident et surtout, qu'il ne ferait pas la couverture des journaux le lendemain pour avoir essayé de séduire un des sorciers les plus talentueux de sa génération. Il mettrait sa baguette au feu s'il le devait, pour éviter une telle parution d'article.

Il se prit la tête entre les mains et soupira lourdement. Il ne savait pas quel doxy l'avait piqué. Il n'avait jamais prévu, ne serait-ce qu'un instant, d'annoncer son éventuelle homosexualité de cette façon au monde sorcier entier. D'autant qu'il ne l'était pas, certaines femmes l'avaient attiré aussi. Sa relation électrique avec Ginny en était bien la preuve. Certes, George Weasley était bel homme, et il avait un charisme impressionnant mais ça n'était pas une raison suffisante. Il rougit encore un peu plus si possible. Cette situation le mettait vraiment mal à l'aise.

Dean avait toujours été quelqu'un d'assez discret. Il avait toujours essayé de se fondre dans la masse de son dortoir, laissant la célébrité à Harry et Ron, qui ne semblaient d'ailleurs pas vraiment ravis du cadeau. Il s'était contenté d'être juste assez bon élève pour pouvoir passer dans la classe supérieure sans trop de difficultés. D'être un bon ami quand ils avaient besoin d'eux. De laisser parler le courage qui l'avait envoyé à Gryffondor quand ses amis avaient eu besoin d'aide. Il s'était battu pendant la Guerre, comme les autres de son dortoir, mais n'avait réalisé aucun grand exploit. Il avait surtout défendu sa vie, comme il le pouvait. En somme, il était ce qu'on pouvait appeler une personne banale. Il se fondait dans le décor.

Ses préférences sexuelles n'avaient jamais regardé que lui. Il ne les avait jamais partagés avec ses amis lorsqu'ils étaient à l'école, même s'ils parlaient souvent de sexe et de filles lors de soirées un peu trop arrosées pour être honnêtes. Après tout, ils étaient des adolescents plein d'hormones, comme les autres. Dean venait d'une famille moldue, et dans ce monde, l'homosexualité ou même la bisexualité n'étaient pas aussi bien vues que dans le monde sorcier, où l'on n'était pas à une bizarrerie près quand on savait qu'on pouvait prendre un verre au Chaudron Baveur avec un vampire ou un gobelin. Il lui avait fallu un certain temps avant d'accepter de leur en parler, de façon assez discrète, détournée, et uniquement si la situation le requérait vraiment. Il était sorti avec quelques personnes, hommes ou femmes, sans jamais vraiment accrocher avec l'un d'entre eux. Et il n'avait ô grand jamais imaginé séduire George Weasley.

A dire vrai, s'il était un peu plus honnête avec lui-même, il reconnaîtrait la raison de ce manque d'attachement envers tous ceux qui l'avaient côtoyé. Il savait parfaitement que la disparition de Seamus Finnigan dans la Bataille finale n'y était pas étrangère. Le jeune homme avait été tué par un mur de Poudlard qui s'était effondré sur lui, sans que son meilleur ami n'ait rien pu faire. Ils avaient pourtant été côte à côte quelques instants plus tôt, se battant pour essayer s'en sortir. Ils avaient été encerclés par quelques mangemorts d'importance sans doute mineure, qui n'avaient rien trouvé de mieux à faire que d'attaquer des élèves sans grandes défenses. Ils avaient tenté d'appliquer tous les sorts appris avec Harry au sein de l'AD. Mais ça n'avait pas été suffisant. Alors qu'il allait crier victoire et donner une accolade à son pote après avoir désarmé le dernier mangemort qui les attaquait, Dean s'était retourné contre un mur effondré. Et sous celui-ci, gisait son ami, ensanglanté. Mort.

Il avait alors senti tout l'air sortir de ses poumons. Il avait haleté, cherchant à récupérer un souffle de vie qu'il ne trouverait jamais plus vraiment. Il s'était agenouillé, terrorisé, il avait essayé, de déblayer, de le ranimer, mais rien n'y avait fait. Il n'avait pas voulu y croire, il avait essayé, encore et encore, au mépris des dangers qu'il pouvait courir. Il avait fallu l'intervention de plusieurs de ses amis et de Madame Pomfresh pour qu'il réalise enfin qu'il n'y avait plus aucun espoir. Il avait senti une digue s'effondrer dans son cœur et il avait fondu en larmes, pour son ami perdu.

Ils avaient été aussi proches que les doigts de la main, bien que chacun gardât un jardin secret bien à lui. Ils avaient dormi dans des lits contigus pendant leurs sept années à Poudlard, ils avaient partagé les mêmes cours du début à la fin de leur scolarité, ils avaient fait leurs devoirs ensemble, ils avaient partagé leurs opinions, leurs malheurs, et même leurs rêves ensemble. Seamus avait été la personne dont il avait été le plus proche, avant Harry, Ron, ou même Neville.

Sa mort le dévastait, plus que n'importe qui d'autre. Sa mort l'emplissait d'un vide dont il ne voulait pas. Il était indubitablement discret. Il n'avait pas besoin de beaucoup de monde pour être heureux, de beaucoup d'interactions pour se sentir vivant, mais Seamus faisait partie des gens dont il avait impérativement besoin. Il faisait partie de ceux qui auraient pu lui faire le plus de mal en le manipulant à leur guise. Il faisait partie de ceux qui auraient pu le briser d'une phrase autant qu'ils pouvaient l'illuminer d'un sourire.

S'il avait été plus honnête encore avec lui-même, Dean aurait sans doute admis que si c'était à cause de Seamus qu'il était devenu comme ça, c'était sans doute parce qu'il éprouvait peut-être quelque chose pour le jeune homme. Il n'avait jamais vraiment mis de mot dessus, pudique. Il n'avait jamais vraiment réfléchi à ce qu'il ressentait, effrayé. Il n'avait jamais vraiment voulu, à vrai dire. Seamus était son meilleur ami, son camarade de chambrée, celui qui lui racontait ses déboires avec les filles, ses doutes et ses peurs. Et Dean n'aurait échangé cette place contre rien au monde.

Enfin, si Dean avait tenu à être totalement clair avec lui-même, il aurait admis qu'à présent, cela ne servait de toute façon à rien d'avouer quoi que ce soit. Seamus était mort. Comme tant d'autres. La vie avait repris ses droits depuis sept ans maintenant. Il avait fait des études. Il était en passe de devenir médicomage. Il ne laisserait plus personne mourir sous ses yeux. Remuer le passé ne résoudrait rien. Et ne le sauverait certainement pas des griffes d'Angelina Weasley quand elle aurait fini de s'inquiéter pour son mari, gémit-il.