Chapitre 9: Alliée ?
Il prit le temps de faire sauter les boutons de ma chemise avec la lame de façon délicate, observant en même temps ma réaction. Une fois que la chemise fut ouverte, il fit glisser l'instrument contre mon torse tel une plume qui viendrait chatouiller un visage. J'en eus des frissons.
— Léopold, cessez de jouer avec notre invité, s'exclama le capitaine un tantinet irrité de mon expression sereine… Je ne l'étais pourtant pas.
— Très bien, soupira le vieillard en reculant l'instrument.
La lame se rapprocha de nouveau, plus dangereusement sous le regard souriant de perversité de l'officier.
…
On toqua soudainement à la porte. Léopold fit un pas en arrière, maugréant tout bas de cette interruption.
— Qu'est-ce que c'est ? hurla le capitaine en se tournant vers la porte.
— Madame De la Boissière souhaiterait s'entretenir avec le nouveau prisonnier, affirma un soldat d'une voix ferme en ouvrant.
Le capitaine se tourna vers moi avec mépris et je cachai mon amusement. Je n'aimais pas la señora, mais il fallait dire qu'elle arrivait à point nommé.
— Vous ne perdez rien pour attendre… Léopold, rangez vos instruments, ils n'effraieraient même pas un enfant.
Le vieil homme obéit prestement, et me détacha par la suite.
— C'est bien dommage, l'entendis-je murmurer avec déception.
Pour retourner à la prison sans se faire remarquer, le capitaine me fit emprunter un autre chemin.
— C'est fort aimable à vous de me faire visiter, plaisantai-je.
— Vous parlez bien français pour un espagnol.
— Sans doute dois-je remercier ma grand-mère et mes cousins français mentis-je aisément ne niant pas que j'étais espagnol.
— Vous auriez des origines françaises ? questionna le capitaine sceptique.
— En effet, affirmai-je tandis que nous croisions un soldat dont les mains étaient bandées.
Le soldat s'était mis au garde à vous en apercevant le capitaine. Je ressentis son malaise lorsque je passai à ses côtés et éprouvai une sensation de déjà vu.
Se pourrait-il que ce soit l'agresseur d'hier soir, me questionnai-je.
— Si vous dites quoi que ce soit sur votre situation je me ferai un plaisir de vous faire souffrir, murmura le capitaine tandis que nous arrivions au dernier escalier menant à la prison.
— Voyons, Capitaine. Pensez-vous que cela soit là des mots à dire à vos prisonniers ? questionnai-je trop promptement.
Ce fut la goutte de trop pour l'officier français qui m'attrapa et me poussa violemment contre le mur. Le souffle coupé, je tombai à terre et roulai au bas des escaliers ; pensant, fort heureusement, à me protéger la tête.
— Que signifie ceci ? fit la voix dure de Madame De la Boissière lorsque je parvins en bas.
Il m'est avis que le capitaine devait regretter son geste malencontreux.
J'eus la surprise de voir Joseph et Jeanne se précipiter à mes côtés pour m'aider à me relever. J'avais mal un peu partout, mais je pouvais bouger librement. Lorsque le capitaine passa à mes côtés il me toisa d'un air moqueur. Madame De la Boissière lutta contre un vertige, et cela m'intrigua. Que pouvait-elle avoir ?
Remise, elle s'approcha de l'officier fermement.
— Madame, quelle surprise de vous trouver céans… Ce jeune homme... commença-t-il d'une voix faussement mielleuse.
— Capitaine ! l'interrompit-elle. Vous connaissez mon rang, n'est ce pas ?
— Oui, balbutia l'officier mal à l'aise après s'être raclé la gorge.
— Alors pas de faux semblant avec moi ! Ce jeune homme est désormais sous ma responsabilité lui aussi, insista-t-elle en me désignant et me laissant perplexe. Si vous levez de nouveau la main sur lui, ou si j'apprends que vous abusez de votre position, je vous ferai démettre de vos fonctions. Est-ce bien clair ?
— Oui, Madame, répondit l'officier en s'inclinant avant de partir comme un chien battu.
— Aldric, appela-t-elle ensuite.
— Qu'y-a-t-il à votre service, Madame ?
— Cela ne va pas te plaire, mais j'aimerais que tu restes à la forteresse pour garder un œil sur le capitaine… et sur les prisonniers, rajouta-t-elle avec douceur en regardant Marcos. Geôlier ?
— O… Oui, balbutia-t-il en se levant.
— Remettez Monsieur Goupil derrière les barreaux. Et si jamais il arrivait quoi que ce soit à l'un ou à l'autre vous en serez tenus pour responsable.
Le geôlier obéit sans mots dire. Bien qu'intrigué par le comportement de la jeune femme, je me laissai guider dans la cellule. Je fus retenu au dernier moment par la petite Jeanne.
— Monsieur Goupil, pleurait-elle.
— Ne t'en fais pas, tout ira bien, dis-je pour la rassurer avant de faire le pas final qui me conduisit derrière les barreaux.
Le geôlier ferma ensuite la porte à clé.
— Docteur, je vous laisserai l'ausculter après mon entretien. Si vous voulez bien nous laisser un moment.
— Oui, Madame, répondit le médecin entraînant sa fille avec lui.
— Aldric…
— Mais, Madame…
— S'il te plaît.
— Comme vous voudrez, répondit le grand gaillard empoignant le gardien au passage et suivant le médecin.
Seule avec nous, elle alla chercher la chaise du gardien qu'elle traîna vers la cellule. Elle n'avait pas la force de la lever et cela m'intrigua davantage. Marcos, observateur silencieux, se rapprocha finalement de moi. Il devait sentir que la dame de ses pensées avait une importante information à nous communiquer.
— Señores, commença-t-elle en prenant place sur la chaise.
— Madame, saluai-je cyniquement.
Ce qui me valut un coup de coude de Marcos qui me fit grimacer.
— Je n'entends pas que vous compreniez mon geste, commença-t-elle en un espagnol quasi parfait. Mais je connais le capitaine Brutus Guarette et je sais que sa cruauté envers ceux de votre… peuple… est sans limites. Je ne tolère pas ses façons de faire et jusqu'à présent nous n'avions pas de preuves de ses agissements. Du moins c'est ce que l'on m'avait rapporté. J'ai l'impression que l'on me cache certaines vérités du fait de ma féminité. Toutefois sachez que tant que je serai là, je ferai tout pour vous éviter le pire.
— Pourquoi ? questionna Marcos.
— Tout simplement parce que je n'aime pas l'injustice, se justifia-t-elle. Señor, dit-elle ensuite en se tournant vers moi.
— J'ose espérer que cette farce est bientôt finie, dis-je en un français si parfait que je vis Marcos plisser les sourcils. À ma différence, il ne connaissait pas si bien cette langue étrangère. Laetitia De la Boissière m'observa un instant.
— Aldric m'a raconté les prouesses que vous avez accomplies chez le médecin hier soir… Était-ce avant ou après votre promenade sur les remparts ? demanda-t-elle en espérant me piéger et continuant de me questionner dans sa langue natale.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, dis-je avec tant d'assurance qu'elle soupira.
Elle tenta une autre approche et me demanda quelles affaires me conduisaient ici, à Villefranche de Conflent.
— Je viens d'Amérique. Mon père et ma mère n'ont eu de cesse de me parler de leurs différentes traditions culturelles. Je suis ici pour approfondir ces connaissances, entre autres, expliquai-je.
Je la vis sourire de façon ironique.
— Oh ! N'êtes-vous point inquiet pour un proche parent ?
À cette question j'en conclus que Joseph avait dû lui relater une partie de ce que je lui avais dit.
— Si fait, répondis-je assez rapidement. Il s'agit de ma grand-mère. Elle m'a raconté tant d'histoires qu'elle s'est embrouillée l'esprit et m'a demandé de partir à la recherche d'un fabuleux trésor qui ouvrirait la porte vers la cité perdue d'Atlantide. J'ai bien vu qu'elle n'avait plus toute sa raison. J'ai alors décidé de profiter de mon pèlerinage pour trouver un remède qui la guérirait. En chemin l'on m'a parlé d'un médecin français vivant au pied du Canigou.
— Monsieur Goupil… C'est bien cela ?
— En effet.
— Je ne peux malheureusement pas vous faire sortir aujourd'hui. Vous vous êtes battus à l'épée et les duels sont interdits par la loi. Je suis dans l'obligation de vous laisser méditer une nuit entière sur votre acte.
— Diantre ! Ma foi cela me laissera le temps de faire plus ample connaissance avec ce gentilhomme, dis-je en désignant Marcos.
Á son regard, je vis qu'elle n'était pas dupe.
— En tout cas, Señor, pour un espagnol vous parlez bien notre langue, me dit-elle usant de l'espagnol.
— Je vous retourne le compliment, Señorita, rétorquai-je en continuant en français.
— Faites attention à vous à l'avenir, Señor… Aldric, appela-t-elle ensuite calmement.
Celui-ci arriva malgré tout à toute allure.
— Madame ?
— J'en ai fini avec les prisonniers. Va dire au docteur qu'il peut venir.
— Á vos ordres.
Tandis qu'Aldric remontait les marches deux à deux, nous vîmes la señora vaciller.
— Señorita, est-ce que tout va bien ? s'enquit Marcos.
— Vous êtes dans le même état que moi, rétorqua-t-elle.
Je vis Marcos grimacer d'inquiétude, il avait compris le sous-entendu mais pas moi. Je regardai mon ami brièvement. Je ne savais pas encore quoi, ni quand, mais les réponses allaient venir.
Le médecin et la petite arrivèrent rapidement, mettant définitivement terme à la conversation.
— Merci, dit-elle à l'attention de Joseph lorsqu'il passa à ses côtés.
— Je vous en prie. Une dernière chose, Madame. Sans vous l'ordonner, allez vous reposer et ne forcez plus avec votre bras droit durant un certain temps.
Ce conseil n'échappa pas à mon ouïe fine alors que j'étais retourné m'allonger sur mon manteau. Je vis revenir Aldric, à sa ceinture se trouvait la clef des cellules. La señora De la Boissière le remarqua aussi.
— Où est le geôlier ? demanda Joseph en me jetant un coup d'œil rapide.
— Je l'ai renvoyé chez lui jusqu'à nouvel ordre, expliqua Aldric qui affichait alors un sourire malin.
— Tu es incorrigible, énonça la señora qui se releva alors mais resta en appui sur le dossier de la chaise.
— Madame De la Boissière, si je puis me permettre, vous serez plus à l'aise pour vous reposer dans une vraie chambre plutôt que dans un des dortoirs des remparts. Aussi je vous invite à m'attendre et vous propose le repos dans mon humble demeure.
— Je vous remercie, Monsieur, mais je ne puis accepter votre offre. Il me faut demeurer au plus près de l'endroit où mes hommes iront me trouver à leur arrivée.
— Fort bien. Avant que je n'oublie, voici un remède que vous devriez prendre. J'ai nettoyé et soigné vos blessures, mais maintenant il faut combattre le mal de l'intérieur, dit-il en baissant la voix et en sortant une petite fiole de sa sacoche.
Je n'en sus pas plus par la suite. Le médecin continua de parler à la señora un instant, puis Madame De la Boissière repartit après l'avoir remercié une dernière fois. Aldric, claudiquant, s'approcha de la cellule et ouvrit au médecin.
— Messieurs, nous salua Joseph.
Marcos retourna s'allonger dans son coin et observa du coin de l'œil. Aldric referma la porte derrière lui. Il prit place sur la chaise après l'avoir rapproché de la petite table qui se trouvait aux pieds des escaliers.
— Comment allez-vous, Monsieur Goupil ? me demanda Joseph.
— Je me sens un peu meurtri après cette chute, avouai-je.
— Ôtez votre chemise que je puisse jeter un œil.
— Ça ne sera pas bien difficile, répondis-je.
Il est vrai que sans boutons une chemise est rapidement enlevée. Je grimaçai néanmoins en lui obéissant.
— Que s'est-il passé après le duel, demandai-je.
Le médecin remarqua au premier coup d'œil les deux hématomes sur mon flanc gauche, le premier au niveau de mes côtes, le second à mon épaule. Il y avait aussi plusieurs contusions éparses qui guériraient plus rapidement.
— Madame De la Boissière vous a regardé partir en rangeant son arme. Épuisée, elle s'est effondrée à genou et s'est attrapée son épaule droite, commença à me raconter Joseph.
