9 | Lundi soir. Confiance pour confiance

o Finchley

Shannen renvoie Bellchant et Colleen sans que j'aie le temps de leur parler. J'imagine que Colleen va raconter notre découverte de ce lieu à Wintringham - la viande crue congelée. Je ne sais pas ce qu'il va en penser mais j'aurais bien mis un peu de contexte, voire une mise en garde - pas contre Heathcote mais contre une publicité bien trop intempestive.

A défaut, je prépare avec Shannen et Thickey un plan détaillé des lieux et un premier inventaire des meubles et objets. Le nombre de photos me frappe de nouveau. Comme si Wagtail avait caché ici tout ce qui lui tenait à coeur, je me dis. Je prends l'initiative de fouiller les poches du costume bleu roi dans la chambre. J'y trouve une boite d'allumettes d'un club de jazz moldu et une sorte de ticket moldu orange et beige que je ne reconnais pas. Encore que je vois écris "chemin de fer" - je n'ai jamais pris de chemin de fer moldu.

Quand je remonte dans la grande salle, je sollicite l'expertise de Shannen.

"Un ticket de train", elle confirme. "Pour deux adultes, il y a quinze jours, pour un lieu nommé Salisbury - sans doute dans le Wiltshire."

"Il a pris le train", je souligne. L'emploi du mode de transport moldu me questionne.

"Avec quelqu'un", renchérit Shannen. "La brunette aux dents aiguisées ?"

"Elle ne saurait pas transplaner ?", je m'étonne parce que ça ne colle pas pour moi avec quelqu'un qui lancerait des impardonnables;.

"C'est toi, l'Auror", rappelle Shannen avec un infime haussement d'épaules.

"Je vais demander à Sandy Haley si elle est au courant d'un voyage dans le Wiltshire", je décide en sortant mon miroir.

L'assistante de Wagtail ouvre des yeux ronds devant la question et affirme ne rien savoir d'un tel voyage. Les jours indiqués sur le ticket, Myron lui avait dit être en Allemagne pour négocier une tournée ; il a effectivement ramené un contrat. Je n'insiste pas et range le ticket avec les autres éléments à expertiser.

Notre inventaire est fini à l'arrivée de l'équipe d'analyse magique menée par un Jago Botterril surexcité. Il déploie immédiatement ses assistants et ne veut plus nous voir dans les lieux une fois que j'ai signé la demande d'analyse. J'essaie de savoir ce qu'il a pu apprendre lors de sa visite du laboratoire moldu, mais je n'en tire rien de plus que : "Demain matin première heure, Auror Lupin, nous venons vous présenter tous les résultats. Ne t'inquiète pas, on y passera la nuit s'il le faut."

Il a dit ça presque au garde à vous et la main sur le coeur. Du jamais vu.

J'appelle donc Seamus qui me dit de laisser les policiers sur place et de rentrer finir les rapports sans l'attendre.

"On a fait de grands pas aujourd'hui, Iris. Chizoba est en train de me faire tirer des agrandissements et de les comparer avec les photos de la fille brune qu'il a photographiées avec son téléphone. On en a pour un certain temps. En parallèle, on fait des recherches sur Starling, et on commence à trouver des traces d'elle dans les registres moldus. Les gamins ont trouvé quelques belles pépites au Ministère. Je leur ai dit de rentrer - Mark voulait vérifier auprès de toi s'il pouvait effectivement partir et je lui ai dit que tu étais occupée ; ne lui fais pas la leçon pour rien", il précise. "Demain, on se met tout à plat et on voit où ça nous mène, Iris. Vaudrait mieux qu'on ait dormi et qu'on ait la tête claire."

"D'accord, chef, mais.. est-ce qu'on ne se concentre pas un peu trop sur Starling ?"

"Iris, on a le sang, la connexion des photos, les images de surveillance... Ok, j'avoue : je pense sérieusement que c'est elle. Pour un motif ancien, obscure, certainement passionnel. Mais même si c'est pas elle, elle l'aura vu le soir de sa mort, voire elle aura dégusté avec lui du foie d'agneau à l'arrière d'un taxi... On a des tas de raisons de lui poser des questions, non ?"

"Si, bien sur, chef", j'admets. "On ne peut pas faire l'économie de la retrouver et de l'interroger."

"Je suis content que nous soyons d'accord", il conclut avec un air sincère. "Tanya attend ton rapport sur la cachette de Myron Wagtail. Je fais celui sur l'abattoir - on laisse tomber les costumes en cuir pour l'instant - et je lui envoie. N'y passe pas la nuit, rentre chez toi te reposer."

oo Londres, Division des Aurors

Je transplane pour la Division depuis l'appartement de Wagtail - ça bat définitivement les voitures avec ou sans gyrophare, si vous voulez mon avis. Je prends un café et me met à mon rapport en trouvant un peu étrange de ne pas avoir Mark sous la main ; ni même une idée de ce qu'il a trouvé dans les archives du Ministère. J'ai presque fini - j'en suis à lister les annexes : le plan des lieux et l'inventaire - quand la porte s'ouvre sur mon mari.

"Qu'est-ce que tu fais là, toute seule ?"

"Je termine un rapport. T'as fini ?"

"Oui, j'allais t'appeler mais Winnie m'a dit qu'elle t'avait vu revenir", il explique en venant s'assoir sur mon bureau. "Où sont les autres ?"

"Finnigan est avec l'inspecteur moldu à visionner de nouvelles vidéos. Il a donné quartier-libre à Mark et Thomas... On a trouvé une cachette à Finchley où Myron Wagtail entreposait de la viande crue dans de grands congélateurs moldus et couvrait les murs de photos d'une femme aux dents un peu pointues qui pourrait être Bloedwen Starling..."

"Magnifique !"

"Pourquoi j'ai l'impression que c'est juste un peu trop facile ?"

"Une relation cachée, entre des gens que leurs statuts séparent, générant avec le temps beaucoup de frustrations, qui termine par un meurtre, c'est un schéma malheureusement connu", il remarque.

"Sans doute", je soupire.

"Iris, c'est parce qu'elle est un peu Harpie que tu veux la trouver innocente ?" Je préfère le silence. "C'est une question sincère."

"Je ne veux pas la trouver innocente. Je voudrais juste qu'on ait réellement la preuve de sa culpabilité. Dans tous les cas, il faut la trouver", je conclus la plus professionnelle possible. Sam a la gentillesse de ne pas insister. Il me dit de prendre mon temps, qu'il va boire une bière au pub et socialiser en m'attendant. Je lui souris et m'oblige à me plonger dans une dernière relecture avant d'aller porter mon rapport à Tanya.

"Super. Je voulais partir, je l'emporte pour le lire. Je serai à la réunion de demain matin - je veux voir où vous en êtes. Le Commandant pourrait passer ou demander un briefing dans la journée", elle rajoute avec un air entendu.

"Des pressions pour qu'on conclue ?", je lâche - Tanya relève les yeux vers moi.

"Tu n'es pas aussi convaincue que Seamus que vous êtes sur la bonne piste ?"

"Je trouve qu'on a des tas de questions pour Bloedwen Starling - mais je ne suis pas sûre que ce soit elle", je réponds.

"Parce qu'elle a du sang de Harpie ?"

Merlin, ça faisait longtemps que je n'avais pas eu autant envie de piquer une petite crise au bureau, je réalise.

"Non, lieutenant, son sang ne figure pas dans mes arguments", je réponds froidement.

"Iris, ne le prends pas comme ça", elle soupire.

"Ce n'est pas parce que mon père est loup-garou que je défends automatiquement... ! Merlin j'ai déjà arrêté, assommé des loups-garous dans l'exercice de mes fonctions, vous avez tous oublié ?", je lâche de nouveau en regrettant déjà mes paroles. J'inspire. "Pardon, lieutenant, mais l'Auror Finnigan passe déjà son temps à insinuer que je ne suis pas objective. Je finis par trouver ça désobligeant. Toutes mes excuses si je t'ai manqué de respect."

"Excuses acceptées", elle sourit brièvement. "Je vais lire tous vos rapports en me demandant si on a des preuves objectives", elle promet. "Mais j'avoue qu'en lisant en diagonal le rapport des gamins..."

"Il y a quoi dedans ?"

"Tu ne sais pas", elle relève.

"Non, j'étais sur la fouille des lieux, et Finnigan leur a donné congé avant que je revienne..."

"Je vois", elle commente d'un air pensif. "Ils raconteront demain mais je te fais une copie", elle décide en rouvrant son sac et en en tirant un rouleau. Elle prend un parchemin vierge et sort sa baguette. "Je comprends que tu puisses avoir l'impression que Seamus ne te traite pas correctement. Je vais lui dire de te faire parvenir une copie de son propre rapport quand il me l'enverra. Si la direction lui revient, il sait être un meilleur chef d'équipe que cela."

"Je ne voudrais pas mettre de l'huile sur le feu", je lui livre avec sincérité.

"Je crois que certaines choses doivent être dites et que vous êtes tous les deux capables de les entendre et d'ajuster vos comportements. Vous êtes deux professionnels, deux personnes douées d'empathie et de capacité de remise en question. Je veux croire qu'on va aborder la recherche active de cette Bloedwen Starling avec sérénité."

"Je l'espère, lieutenant", je conclus en prenant congé, ma copie du rapport de Mark et Thomas dans la main.

Comme je n'ai pas spécialement envie d'aller vérifier au pub que tout le monde pense que je protège les Harpies, je décide de rentrer. J'appelle Sam pour lui dire que j'ai des rapports à lire et que je vais le faire à la maison. Il promet de rentrer vite avec le dîner.

oo Londres, domicile de Iris et Sam

Je déroule le rouleau dès que j'ai enlevé mon manteau et que je me suis assise sur le canapé. Tanya a voulu que j'aie ce rapport, que je le lise - j'y ai réfléchi sur le trajet entre la dernière cheminée publique et ma maison. Il y a quelque chose dedans qui la fait suivre Seamus dans ses accusations.

Si le rapport est signé de Thomas et Mark, il me paraît clair que c'est le premier qui a tenu la plume. C'est un rapport d'Auror, hiérarchisé, ordonné et argumenté. J'imagine que Mark en serait loin mais ça a du être un bon exercice pour lui d'observer Thomas s'organiser et de répondre à ses demandes. Comme ça suit bien le modèle, je peux avancer vite et sauter ce qui ne m'intéresse pas. Sans doute que les lieutenants font comme ça, je réalise avec une vraie surprise de ne pas l'avoir compris avant.

Les garçons ont visiblement eu du mal à trouver quelque chose sur Bloedwen Starling - le Bureau des créatures, par exemple, ne semble avoir aucune idée de son existence. C'est finalement en creusant l'histoire de la famille Wagtail qu'ils ont découvert des choses. Fulton, le père de Myron, était luthier de harpes et sa mère, Aderyn, une soliste assez connue. Ils ont longtemps vécu à Londres mais ils ont déménagé pour le Wiltshire quand Myron avait sept ans. Wagtail père venait en effet de s'associer avec "le meilleur luthier de harpes d'Angleterre", précise le rapport, un certain Zimri Starling.

La famille Wagtail vient ainsi habiter à côté de Starling, dans un hameau pas très loin de Salisbury. Le vieux luthier a alors non seulement un âge avancé mais une santé très précaire. Les garçons ont débusqué l'acte d'association avec en annexe un rapport d'un médicomage indiquant que Starling ne peut plus travailler seul, que "sa magie vitale a été pompée par sa malheureuse association avec une personne en partie Harpie", je lis avec une certaine excitation. Ce n'est pas parce qu'on supposait qu'il y ait quelque chose qu'il n'est pas excitant de le trouver.

L'accord précise en détail ce que les Wagtail doivent assurer à Zimri Starling. Il y a plusieurs pages pour définir le bon fonctionnement de l'atelier et la répartition des revenus qui en découlent. De ce que je comprends, Fulton Wagtail semble avoir tenu à ce que ses innovations échappent à la répartition, par exemple. L'accord précise également que Zimri Starling bénéficiera d'une assistance pour la tenue de sa maison, de soins médicaux, et d'un accompagnement pour tous les actes de sa vie "notamment l'éducation de sa fille Bloedwen".

Zimri meurt six mois plus tard, et l'ensemble de ses biens reviennent aux Wagtail, indiquent les garçons dans leur rapport. Ils n'ont rien trouvé d'autre à propos de Bloedwen, mais ils concluent logiquement qu'une enquête de voisinage permettrait sans doute de préciser des détails.

"C'est sûr, les gars, va falloir aller voir", je reconnais à voix haute en pensant au ticket de train.

J'en suis là quand Sam revient avec deux généreuses portions de mon curry préféré et un assortiment de desserts indiens.

"Je n'étais pas fâchée à ce point là", je souris quand j'ai fini de l'aider à tout déballer.

"Il se dit que le ton est, un moment, monté entre Tanya et toi", il indique en se mettant à table.

"J'imagine sans problème ce qui se dit", je soupire en me laissant tomber à ma place habituelle. Il me tend un verre de vin, je le prends. "Mais je ne... en fait, le problème est plus entre Finnigan et moi qu'entre Tanya et moi."

"A cause de Mark ?"

"Mais non. Finnigan est convaincu que c'est Bloedwen Starling, mais il est convaincu aussi que je vais faire de mon mieux pour la protéger alors il évite de me donner les rapports à charge, notamment celui de Mark et Thomas qui indique un lien ancien entre les deux familles ; il briefe Tanya en mon absence ; il organise une grande réunion de mise en commun où le Commandant risque de passer et où j'aurais l'air totalement ridicule si j'émets des doutes..."

"Seamus n'est pas comme ça", tempère Samuel.

"Ah bon ? Je crois que si. Je crois même que ce n'est pas méchant de sa part. Il pense qu'en avançant vite, il m'évite trop de crises de conscience ; que mise devant les faits, je vais être un bon petit soldat", je développe en avalant d'un trait la moitié de mon verre. "Et puis, il n'a pas apprécié que je ne le mette pas au courant quand Wintringham est venu me voir. Il y a un côté : tu vois comme c'est agréable quand on n'est pas au courant, ne me refais plus ça."

Sam prend le temps de manger un peu et de remplir nos verres.

"Bon, mais sur le fond, ça donne quoi ?"

"Les garçons ont trouvé comment les Wagtail se sont certainement retrouvés à élever une petite fille prénommée Bloedwen avec un certain montant de sang Harpie - ce qui explique que Myron l'ait considérée comme sa soeur... Et il y a le lieu dont je t'ai parlé, et les caméras de surveillance moldue qui disent a priori qu'une femme était dans le taxi... J'admets qu'il faut trouver cette femme et que, peut-être, elle a tué le chauffeur de taxi et Myron. J'admets, comme tu l'as souligné, qu'il y a suffisamment d'éléments passionnels dans cette histoire pour expliquer un crime. Je suis juste assez vexée par Finnigan... qu'il pense que je serais si peu professionnelle..."

"Tu sais, je crois que tu as raison de penser qu'il veut en faire aussi une bonne leçon sur le partage de l'information dans l'équipe. Je regrette de ne pas l'avoir vu venir et de t'avoir dit que ton plan était le bon... Seamus ne méritait pas ça."

"Je sais, je lui ai fait des excuses."

"Tu peux sans doute recommencer", estime Sam. "Parce que comme tout son truc se tient, t'as pas trop de choix que de suivre et de la fermer."

"Hum, je ne sais pas, Tanya a l'air de vouloir mettre son nez dans nos relations."

"Aïe", soupire Samuel.

"Elle nous connaît bien tous les deux depuis longtemps", je remarque alors que mon miroir se met à vibrer.

"Seamus ?", suppose Sam.

Je me dépêche de vérifier et je manque de lâcher l'objet et voyant que c'est un appel du juge Wang, avec qui je n'ai jamais échangé d'empreintes magiques. Je montre en vitesse l'image à Sam avant de répondre avec un maximum de formalisme.

"Juge Wang, que me vaut l'honneur ?"

"Je ne vous dérange pas, Auror Lupin ? Vous avez quelques minutes ?"

"Je ne suis pas en service", je réponds prudemment.

"Je vous dérange dans votre intimité, vous m'en voyez désolé !"

"J'ai pris votre appel, votre Honneur. Je suis intriguée et je vous écoute", je coupe court à ses excuses, et ça le fait sourire.

"J'irai donc droit au but. Ce week-end, j'ai réussi à passer un peu de temps avec mon fils malgré toutes les astreintes qu'il devait honorer."

"Le métier qui veut ça, votre Honneur", je commente platement. J'ai du mal à envisager qu'il m'appelle pour négocier un emploi du temps moins exigeant pour son fils.

"Je me suis dit que vous ne cherchiez pas à l'épargner et que c'était un bien", il prend la peine de me rassurer. "Il a besoin de se sentir traité exactement comme tout le monde ; j'imagine que vous le savez." J'opine toujours prudemment. "Mark néanmoins m'a parlé de ce jeune homme, Sebastian Augustine", se lance alors le juge Wang comme s'il avait dépassé son quota de précautions oratoires. "Un étudiant de votre frère qui aurait pensé que les restrictions aux commerces des potions euphorisantes ne le concernaient pas."

"C'est bien un étudiant de mon frère. Pour le reste, je ne sais que ce que l'agent... en charge du dossier a bien voulu m'en dire. Il semble considérer qu'il s'agit de trafic caractérisé, visant l'enrichissement personnel", je formule très prudemment cette fois. Qu'est-ce qui a pu passer par la tête de Mark pour raconter ça ?

"Vous avez lu le dossier ?", questionne son père.

"Non, votre Honneur. L'agent Logan me l'a résumé de manière informelle."

"Mark pense que vous... que vous auriez aimé que l'affaire n'arrive pas jusqu'au Magenmagot."

"Je suis réellement désolée si c'est ce qu'il a cru comprendre", je lui assure. "A aucun moment... je ne m'imagine pas bloquer la justice parce que mon frère a une certaine amitié ou a exprimé de l'inquiétude pour ce jeune homme. J'ai juste accepté de trouver plus d'informations. Logan estime que les faits sont accablants. J'ai transmis ce jugement à mon frère."

"Si durant l'audience, les faits paraissent... peut-être sous-estimés, je pourrais être amené à demander une enquête complémentaire par la Division."

"C'est votre prérogative, votre Honneur", je réponds en notant qu'il semble avéré qu'il est le juge en charge du dossier.

"Est-ce que je dois m'attendre à ce que vous réclamiez le dossier, Auror Lupin ?", il demande et je me dis qu'en fait, c'est la vraie raison de son appel. Il veut au moins y avoir réfléchi. Voire il s'inquiète de ce que je pourrais chercher à faire.

"Certainement pas, et pas parce que je chercherais à vous poussez à... à vous dessaisir parce que Mark serait à côté de moi", je lui assure donc avec sincérité. "Si cette affaire arrive à la Division, je pense que les lieutenants vont la donner à une équipe qui n'a aucun lien avec l'affaire, le maximum de distance, et qu'ils auront raison."

Sous-entendu : ils verront le nom du juge et la donneront à la première équipe libre ne contenant pas d'Aspirant portant le même patronyme.

"C'est votre position officielle ?"

"Si je dois en avoir une - ce qui reste à prouver. Comme je le disais précédemment, je serais très surprise qu'on pense à nous dans le cas d'une enquête complémentaire. Ne serait-ce d'ailleurs que par manque de disponibilité."

"Ah oui, l'affaire Wagtail. Mark est très impressionné par les techniques moldues, et j'avoue que ce qu'il veut bien me raconter me questionne. Je comprends mieux les débats qui tendent à émerger..."

"Oui, plus on en sait, plus on se pose des questions générales de sécurité", j'abonde.

"J'espère que la Division mesure bien ces enjeux. Je serais plus rassuré si votre mère était toujours là... J'ai toujours pensé qu'elle avait un très bon sens des grands enjeux... Elle est contente à Bruxelles ?"

"Je crois qu'elle apprécie le changement, la nouveauté... Il y a aussi de nouveaux défis mais la coopération est quelque chose qui lui tient à coeur", je réponds - je laisse la question de la gestion au sein de la Division du développement des nouvelles technologies moldues à ceux qui ont le grade pour le faire. Même dans une communication privée.

"Exactement", commente le juge Wang sans insister. "Bon, je ne vais pas vous retenir indûment très longtemps, Auror Lupin. Je voulais avoir cette conversation et.. ce que j'ai entendu m'a rassuré, si j'en avais besoin. Je sais que vous êtes devenue une Auror compétente et que Mark est entre de bonnes mains... mais j'ai aussi aimé la manière dont vous avez formulé vos arguments... Je mesure toute votre maturité."

"Merci votre Honneur", je commente. Je sais qu'il veut que je lui parle de son fils. Merlin, que dire ? "J'espère que je saurai amener Mark à exprimer tout son potentiel. Je m'en voudrais si je n'y arrivais pas."

"Mais vous êtes contente de lui ?"

"Une semaine, c'est très peu. Vraiment très peu pour dire quoi que ce soit. Un début tout à fait normal.. non en fait, plutôt plus rapide que normal."

"Nous avons pourtant cru comprendre, ma femme et moi, qu'il.. que Mark n'avait pas mesuré toute la bienveillance que vous lui portiez avec votre invitation..."

"Qu'on se dispute ou qu'on se teste font sans doute bien partie de la relation dans laquelle nous sommes. C'est un lien particulier qui demande du temps et de la confiance mutuelle. Une semaine, ce n'est que le début."

"Il a furieusement peur de ne pas être à la hauteur - autant que vous le sachiez."

"Je préfère un aspirant qui doute qu'un qui croit tout savoir", je souris. C'est un des refrains de la Division mais le juge ne le connaît peut-être pas.

"J'avoue que j'aimerais éviter qu'il sache que je vous ai appelée."

"J'avoue que j'aurais préféré qu'il ne vous parle pas de l'appel de mon frère", je réponds sans doute trop franchement. Sam grimace. "Je veux dire..."

"Pourquoi croyez-vous que je vous demande de ne pas lui en parler ? Ce n'est pas venu spontanément mais j'ai parlé de l'affaire devant lui à ma femme - en termes très généraux, sans citer de nom. Je lui parle toujours de mes nouveaux dossier. Mark était là et il a posé des questions. Il avait l'air clairement d'en avoir entendu parler et ce n'était pas une affaire de la Division... J'ai légitimement voulu savoir pourquoi et comment... Il a dit que vous aviez l'air agacée contre votre frère mais que vous étiez allée parler à l'agent Logan mais qu'ensuite vous n'aviez plus jamais évoqué l'affaire."

"Vous auriez dû faire avocat, votre Honneur", je soupire. "Admettons que cette conversation n'a jamais eu lieu."

"Mark serait mortifié s'il savait que je vous ai parlé - et il aurait sans doute raison. J'ai longtemps hésité à vous appeler. C'est un mélange des genres un peu douteux que j'essaie d'éviter à tout prix."

"Mark m'a dit que vous pensiez que le fait qu'on demande des faveurs était commun aux Aurors, aux juges et aux tailleurs. J'aime beaucoup maintenant penser de cette façon là aux tailleurs."

"Merci pour votre humour et votre compréhension, Auror Lupin", il conclut.

Je repose le miroir et quémande du regard l'avis de Sam qui hausse les épaules.

"T'as qu'à plus prendre d'appel de Cyrus au boulot."

"Certes mais sinon ?"

"Très proche de Papa-Maman, ton petit aspirant sous ses airs rebelles."

"On dirait bien."

"Un apprentissage qui va être suivi de très très près."

"Tu cherches à me réconforter, là ?"

"Non, tu as besoin de réconfort ?"

"Je vais être à la hauteur ?"

"Mais tu l'es, Iris. Personne ne t'aurait refilé un mec comme Wang s'il doutait que tu le sois. Faut juste que tu gardes les enjeux en tête - même si ça se tend avec Seamus."

"Ah oui. Il prend bien son temps d'ailleurs, celui-là, pour me dire où il en est avec la surveillance", je peste. Je vais prendre l'initiative de l'appeler quand on sonne à la porte.

"Seamus, ou Mark, ou un de tes frères", s'amuse presque Sam. "Mais je vais faire le portier de Madame."

Je suis néanmoins sur ses talons quand il ouvre la porte à Finnigan.

"Désolé pour le dérangement, McDermott. Je crois qu'il faut que je parle avec ta femme", est son entrée en matière. "Iris, je viens d'avoir Tanya et je mesure qu'on est sans doute au point où il vaut mieux jouer cartes sur table. Chizoba nous attend, si tu veux voir les vidéos."

"Je te fais confiance, Chef", j'articule, un peu sidérée.

"Pas totalement."

"Pas moins que toi", je réponds du tac au tac.

"Ok, je vous laisse", annonce alors Samuel. "Je suis à côté ; i boire et à manger si vous voulez."

On fait quasiment le même geste en même temps pour le retenir, Seamus et moi, mais il nous ignore superbement. On reste quelques secondes à se regarder en coin.

"Tu es allée pleurer sur l'épaule de Tanya", commence Seamus avec un détachement de façade qui cache mal son exaspération.

"Non, j'ai donné mon rapport et j'ai appris d'elle ce que les garçons avaient découvert", je réponds en soulignant le "d'elle". "J'aimerais bien savoir comment tu peux envisager de me cacher le rapport de mon aspirant !"

"Je sais que l'enquête va dans un sens qui ne te plaît pas..."

"Et quoi ? Je vais lui payer un billet pour qu'elle s'enfuie avant que tu ne la trouves ? Seamus, c'est moi, Iris", je lui rappelle. "Tu ne me fais plus confiance ? Qui a découvert même son existence ?"

"Mais tu n'arrêtes pas de dire qu'on s'acharne sur elle."

"Non, je dis que, certainement, il faut lui parler et l'interroger. Mais il y a des trucs qui me chagrinent et qui n'ont rien à voir avec le sang de Bloedwen Starling. Dans ta chrono, à quel moment Myron se déshabille-t-il et pourquoi, par exemple. Tu crois qu'ils étaient plus que frère et sœur ? Dans le repaire comme tu dis, ils semblent avoir eu des chambres séparées."

"Tu as une petite obsession pour les vêtements de ce type", il soupire. "Il porte des trucs en cuir parce qu'il trouve que ça fait classe... - on ne meurt pas pour un costume en cuir... ni pour un peignoir en soie jaune."

"Mais on meurt parce qu'on a confiance dans une semi-Harpie ?", je contre.

"Viens voir les images, c'est elle qui monte dans le taxi, Iris", martèle Seamus en me regardant dans les yeux.

"Très bien", je soupire en m'appuyant contre le mur et en levant les deux mains en signe de reddition. Pas d'autre choix que de suivre et de la fermer, a dit Sam.

"Je n'ai pas de théorie ficelée, Iris, mais n'importe quel juge nous écoutera avec les preuves qu'on a - les vidéos qui la placent dans le taxi ; le repas partagé de foie cru ; le repaire ; les relations depuis l'enfance... Il se fichera des costumes, du peignoir et autres détails qui t'obsèdent."

"Le second de mon chef d'équipe, juste après l'aspiranat, répétait que les détails qui ne collent pas ont souvent raison", je lui renvoie.

Il a un demi-sourire en secouant la tête et marmonnant un "Merlin". Mais il me regarde en face pour offrir une résolution de conflit qui lui ressemble : "Ok, je commence", il annonce. "J'ai sans doute injustement pensé que, devant le rapport des gamins, tu allais passer la nuit à essayer d'ouvrir une brèche dans mes hypothèses. On ne fait pas ça à son adjoint qui est là pour te rappeler quand tu prends la grosse tête. On ne se place pas entre elle et son Aspirant sauf urgence ou graves conflits. Je te promets qu'on aura le fin mot des costumes et du peignoir de soie, Iris, mais, d'abord, on trouve Bloedwen Starling."

"Évidemment qu'on trouve Bloedwen Starling", je lui promets, et nos regards restent longtemps liés à renforcer les assurances verbales. "Je suis réellement désolée si... si tu penses que je chercherais à dérailler ton dossier derrière ton dos, Seamus. Je sais que tu n'as pas apprécié que je ne te parle pas ouvertement des informations données à Wintringham. C'était une connerie, et je ne compte pas recommencer, mais si tu doutes, demande un autre adjoint parce qu'on va se faire trop de mal sinon..."

"Je t'ai demandé comme adjointe, Iris. J'ai même dû un peu insister parce qu'ils pensaient tous qu'il aurait mieux valu que tu continues à travailler avec des gens que tu ne connaissais pas. J'ai rappelé qu'on avait travaillé ensemble efficacement déjà et que tu connaissais aussi mes défauts... Et c'est bien ce que Tanya m'a mis dans la gueule tout à l'heure : 'tu réclames Iris et, après, tu ne lui donnes pas la place qui lui revient ; tu sais qu'elle a grandi, elle ? Ce n'est plus la gamine à qui tu finissais d'apprendre le boulot, Seamus. Tu veux me convaincre de la solidité de ton dossier par dessus sa tête - est-ce que moi, je t'ai déjà fait un truc pareil ?' Enfin, tu l'imagines", il soupire.

"Je suis désolée", je répète, touchée qu'il me révèle comment je suis arrivée sous ses ordres et aussi l'ampleur du savon de Tanya - à son grade, ce n'est pas des choses qu'on partage si facilement. Et pour m'avoir, il a dû faire un gros caprice, je réalise. Puis une idée logique me vient. "J'étais avec Ogden ?" Il confirme d'un demi-sourire. "Merlin, je dois te remercier à genoux ?"

"Rétrospectivement, je me dis que sa défiance affichée envers toi, elle vient peut-être de là. Il croit peut-être que c'est toi qui as refusé..."

"Comme si on m'avait demandé mon avis !"

"Tu as un nom qui crée les fantasmes", il commente en haussant les épaules avec fatalisme. "Je trouverais un moyen de lui dire que c'est moi qui ai insisté... "

"Je ne sais pas si c'est une bonne idée. Mon expérience à moi c'est que plus tu cherches à expliquer ce genre de trucs aux gens, plus ils deviennent suspicieux. Quoi que tu fasses, il pensera que j'ai dû faire pression de mon côté. Laissons faire le temps, il oubliera peut-être."

"Sans compter qu'en y repensant bien, je crois que ce qui les a décidés, c'est que Lytton refuse d'encadrer Wang... Ils ont préféré une équipe, Wang, toi, moi que Wang, toi, Ogden, je pense. Tu es sûre que tu ne veux pas voir les images ?", il vérifie.

"Non, chef, laissons Chizoba tranquille. Si tu as une copie de ton rapport, c'est cool."

"Évidemment", il commente en sortant un rouleau de parchemin des poches magiques de son imperméable. "Demain ?", il questionne.

"Je suis à tes côtés et je connais les dossiers", je formule.

Il a une petite grimace à la mention des dossiers, mais je n'ai pas l'intention de m'excuser au-delà de ce que j'ai pu effectivement mal faire.

"Tu poses tes questions mais la priorité est Bloedwen ?", il vérifie.

"Promis", je lui assure.

"Merci", il répond en posant une main sur la poignée de la porte.

"Tu ne veux pas un verre de vin ou du curry ?" je propose.

"Merci de la proposition mais il est tard. Excuse-moi encore auprès de Samuel pour l'invasion", il demande, et j'ai un geste de la main pour dire que ce n'est pas nécessaire. "Franny m'attend en se rongeant les sangs parce que je lui ai dit que j'avais peut-être foutu mon équipe toute neuve en l'air et que je m'étais sûrement mis Tanya à dos..."

"Ton équipe tient le coup", je souris. "Et Tanya va s'intéresser au fond; elle a besoin que cette affaire avance."

"Espérons."

"Ça me fait penser, je n'ai pas eu le temps de t'en parler mais... tu n'as pas peur que Colleen dise à Heathcote pour la viande et que... tu ne crois pas que Heathcote, faut qu'il sache où l'on va ?"

"T'as raison", il réalise lentement. "Ok, je demande à Tanya de l'inviter à la réunion en tant qu'expert."

"C'est délicat comme présentation", j'apprécie.

"Je suis ravi de ton approbation", il se marre en tirant son miroir.

Tanya l'interroge longuement sur où il est et sur pourquoi inviter Wintringham serait une priorité. Seamus répond patiemment avec cette espèce de fatalisme assez gryffondoresque finalement - Kane serait pareil. Il attendrait que l'autre soit allé au bout de ses remontrances avant de même songer à se disculper.

"Iris est d'accord avec moi", il va jusqu'à donner le bâton pour se faire battre. Tanya ne s'en saisit pas a priori. Elle termine l'appel en disant qu'on a intérêt à être à l'heure demain.

"Bon, j'y vais", soupire Seamus. "Désolé encore pour la soirée et tout le reste..."

"J'apprécie que tu sois venu me parler", je lui assure avec sincérité.

"A demain alors", il conclut.

Sam a rangé le dîner et la cuisine et lit sur le canapé.

"Finnigan s'excuse", je lui annonce en posant ma tête sur son épaule. "Pour la soirée", je précise. "Merci de ta discrétion."

"Je n'ai aucune envie que quiconque pense que je suis ton mentor, ou ton protecteur, ou quoi que ce soit d'approchant. Je n'apprécierais pas que tu te mêles a priori de mes discussions avec Zoya. Sauf si je te le demandais."

"Ça va avec Zoya, au fait ?", je questionne.

"Oui, merci de t'en inquiéter", il s'amuse.

"Tu sais ce qu'a dit Seamus ? Que j'aurais dû être le second d'Ogden mais que, comme Lytton n'a pas voulu de Wang, ils ont accepté que je sois le second de Seamus..."

"Intéressant", il commente en posant son livre. On aurait été là, on l'aurait su. "Ils ne voulaient pas de Wang avec Ogden..."

"Moi avec Ogden ?!"

"Tu le juges sur pas grand-chose, Iris", il soupire. "Mais tu vois, Zoya... elle a lâché une fois que Albus et Wang père n'étaient pas dans les meilleurs termes, et je n'avais pas mesuré à quel point. Vu l'appel du père tout à l'heure, je me demande s'il a fait pression en ce sens... Je serais ton Mark et je me rendrais compte de ça, je crois que je ne le vivrais pas très bien..."

"Tu m'étonnes", je murmure, réalisant combien ma mère a dû se gendarmer pour ne pas rendre mon propre apprentissage trop problématique. Sa distance affichée et têtue m'a blessé parfois mais a réduit d'autant les fantasmes. Je l'ai toujours su mais je le vérifie une fois de plus. "Encore un truc à prendre en compte..."

"Sans compter que, finalement, ils auraient préféré Lytton à toi", souligne Sam avec un air mutin.

"Samuel McDermott, l'homme qui savait parler aux femmes !", je proteste.

"Si tu voulais bien te faire confiance et leur montrer à tous qu'ils n'ont pas à se poser de questions", il soupire.

"Je crois... que je croyais que c'était fait", je lui confie. Et là, il me prend dans ses bras.

ooooooo

Dans le suivant, de nouveaux avis sont exprimés sur l'enquête comme sur de vieilles disputes et du coup ça s'appelle "Des regards extérieurs". Je ne suis pas loin d'avoir assez de suite dans la Morsure pour me remettre à poster.