Le temps ne se prête pas réellement à une promenade à Pré-au-Lard. Il pleut à verse. Je remonte le col de ma veste pour empêcher la pluie de me ruisseler dans le cou mais malgré ça, je frissonne. En voyant Peter avec son écharpe rouge et jaune, je me demande si je n'aurais pas dû, moi aussi, ressortir mes vêtements d'hiver. Peter et James marchent en avant, d'un bon pas, chantonnant sous la pluie une comptine de sorciers parlant d'un gros chien abandonné dans la neige. Je les soupçonne fortement d'avoir changé quelques-unes des paroles.
Lucrèce marche à côté de moi. Je garde mes mains dans mes poches pour calmer mon envie de prendre la sienne. Si je fais ça, James et Sirius vont me tomber dessus. Pourquoi faut-il donc que je me cache ainsi ? Pourquoi ai-je si peur de la réaction de mes amis ? Probablement parce que c'est la première fois que je ressens quelque chose pour quelqu'un et que, dans un sens, j'en ai honte. Ou peur. Ou peut-être les deux en même temps. A Sainte Mangouste, les guérisseurs ont été catégoriques. Je suis extrêmement contagieux. D'ailleurs, je me demande si les loups-garous ne sont pas classés parmi les créatures magiques les plus dangereuses.
« Alors, demande Lucrèce, qu'est-ce qu'il y a d'intéressant à voir dans ce village ?
_ Honeydukes, répond instantanément Peter. C'est une boutique de bonbons. On y trouve tout…
_ Je n'aime pas les bonbons, le coupe brutalement Lucrèce. Ça rend gros et laid. »
Un silence gêné s'installe entre nous, tout juste perturbé par la chanson de James et de Sirius qui n'ont absolument rien remarqué. Peter est devenu écarlate et son regard plonge vers ses chaussures. Je ne sais pas quoi dire. D'un côté, Peter est l'un de mes meilleurs amis et je sais que ce genre de sarcasme lui va droit au cœur. D'un autre, eh bien il y a Lucrèce et chaque fois que je croise son regard, mon cœur loupe quelques battements. Est-ce que c'est ça que ressent James quand il pense à Lily ? Parce que si c'est le cas alors je suis bel et bien amoureux de Lucrèce La Hire.
« Il n'y a quand même pas que des bonbons. »
Je secoue la tête. Peter me regarde de biais. Il attend une réaction de ma part. Mince, pourquoi faut-il toujours qu'il se repose sur moi ou sur les deux abrutis dont la chanson n'a maintenant plus aucun sens ?
Je tousse pour éclaircir ma voix.
« Peter a raison. Honeydukes est un endroit sympa. »
Je capte le regard de Peter. Il a l'air un peu plus détendu maintenant. Principalement parce qu'il sait que je mens pour lui. Honeydukes n'est absolument pas mon endroit préféré. Je suis un grand fan de chocogrenouilles, mais ça s'arrête là. Les nids de cafards, les fondants du chaudron, les plumes en sucre et même les dragées surprises de Bertie Crochu ne m'attirent pas le moins du monde.
Lucrèce aussi a l'air de se radoucir un peu. Tant mieux. Je n'ai pas envie de servir de médiateur entre Peter et elle. D'ailleurs, ça m'inquiète. Est-ce que Lily avait raison ? Est-ce que Lucrèce n'est sympathique qu'avec moi ?
« En fait, dis-je, ça dépend de ce que tu recherches. Il y a une bonne librairie où on vend les meilleurs parchemins d'Angleterre. Il y a aussi un magasin de farces et attrapes ou quelques pubs agréables…
_ Et toi ? Où est-ce que tu préfères aller ? »
Eh bien, à vrai dire, c'est une bonne question. Je ne suis pas un grand farceur, donc Zonko n'est pas mon magasin favori. Je n'ai pas énormément de famille à qui écrire puisque mes parents m'ont coupé de mes racines après mon accident. Le réseau de courrier par hibou, aussi grand soit-il, ne m'intéresse pas non plus.
« Je crois que j'ai un faible pour Derviches & Bang. On y vend tout un tas d'objets…
_ Alors c'est par-là que je veux commencer. »
Peter se renfrogne et je me sens mal à l'aise pour lui. C'est vrai qu'il a toujours eu un peu de mal à s'intégrer dans un groupe. Les filles ne l'aiment pas particulièrement même s'il est gentil. Il est très timide, donc il ne s'aventure pas à leur parler et, bien qu'il soit à Gryffondor, il n'est pas particulièrement courageux non plus. Je ne veux pas le trahir ni remettre en question la décision du Choixpeau mais, parfois, je me demande pourquoi il a été placé chez les Gryffondor avec nous. Nos expéditions nocturnes lui font trembler les genoux et lorsque Sirius et James ont lancé l'idée de devenir des animagi, il a tout de suite commencé à se chercher des excuses pour ne pas participer au projet.
Peter est un ami et je l'aime vraiment bien. On a passé pas mal de bons moments avec lui. Ça me fait toujours un peu mal lorsqu'une fille vient nous demander pourquoi on traîne avec lui. Je me rappelle de Lyra, l'une des copines de Lily, qui a un jour dit à James que les Maraudeurs sont fantastiques mais qu'ils le seraient davantage si on se décidait à exclure Peter. Ça se passe de commentaire.
Nous arrivons maintenant à Pré-au-Lard. La pluie n'a pas encore cessé et nous sommes trempés. Sirius cesse momentanément de chanter pour demander la direction à suivre.
« Si tu ne beuglais pas comme un charretier, tu le saurais.
_ Moi ? répond-il. Je beugle ? Allons, tout le monde dit que j'aboie. »
Je ne peux pas m'empêcher de rire. La vie sans Sirius Black serait bien triste. Il n'a pas son pareil pour me faire rire. Je crois bien que, sans lui, j'aurais fini dépressif. Je m'étonne toujours que quelqu'un comme lui puisse avoir envie de passer du temps avec quelqu'un comme moi. Depuis que je suis tout petit, j'attire les regards de haine et de dégoût de tous ceux qui connaissent ma condition.
Ma mère a été obligée de m'inscrire sur le registre des loups-garous du ministère de la magie. Elle n'a jamais été aussi blessée que le jour où elle m'a fait passer la porte du service de régulation des animaux. Parce que selon le ministère de la magie, je suis un animal. J'ai même été obligé de prêter serment et de m'engager à respecter un code de conduite et d'éthique. Le jour où je devrais chercher du travail, et le moment commence à arriver à grands pas, je vais devoir mentionner en premier lieu que je suis un loup-garou. Autant dire que je vais souvent perdre mon temps en entretiens inutiles. Les plus polis m'écouteront peut-être jusqu'au bout avant de m'envoyer voir ailleurs.
Je sais pourtant me tenir et je peux jurer que je suis tout ce qu'il y a de plus humain. En dehors de mes transformations, je n'ai pas de pulsions meurtrières ou perverses. Je ne me balade pas tout nu en hurlant à pleins poumons lorsque la lune n'est pas pleine. Je sais que certains le font et c'est à cause de ça qu'un sorcier en robe noire m'a un jour regardé, du dégoût plein les yeux et m'a dit : « toi, mon bonhomme, je n'aimerais pas être ton père. » Ce jour-là, j'avais huit ans et j'ai fondu en larmes.
Je suis tiré de mes pensées par un sifflement émergeant de Sirius.
« Servilus en vue, s'écrie-t-il. Cornedrue, on ne peut pas le louper ! »
Severus Rogue, plus couramment appelé Servilus par James et Sirius, est en sixième année chez les Serpentard. Jusqu'à l'année dernière, c'était aussi le meilleur ami de Lily. Severus est un type bizarre aux cheveux gras et au long nez. Il est tellement maigre que je me demande s'il n'y a pas des épouvantards dans sa famille. La plupart du temps, il n'est intéressé que par la magie noire ou les récits de ce mystérieux mage qui a déjà assassiné pas mal d'honnêtes sorciers.
Severus, c'est un peu la bête noire de James et Sirius. Ces deux-là ont décidé, dès le premier jour, qu'il serait leur souffre douleur. J'avoue avoir pas mal de fois participé à leurs actions terroristes mais je n'aime pas trop m'en prendre à quelqu'un d'autre, principalement parce que je sais que si mon secret était un jour dévoilé alors je risquerais fort de me retrouver à sa place.
En attendant, James et Sirius sont ravis de la rencontre. Severus marche en regardant ses pieds, comme toujours et ne les a donc pas remarqué. Il y a un instant de silence. Sirius sort sa baguette avec une lenteur toute calculée. James écarquille les yeux, comme s'il ne voulait pas perdre une miette de ce qui va se passer. Je sens que ça va dégénérer. J'entends presque la voix de Lily me hurler d'aller immédiatement les empêcher d'agir.
Mais c'est exactement l'un des cas dont je parlais en disant que Dumbledore ne comprenait pas ce qu'il avait fait en me nommant préfet. Je ne peux pas empêcher Sirius et James de faire ce qu'ils ont envie de faire. Je ne le peux physiquement pas pour la simple et bonne raison que je ne peux pas mettre en péril l'amitié qu'ils ont pour moi.
La baguette de Sirius est maintenant pointée sur la tête de Severus. Pas acquis de conscience, je fais un pas en avant.
« Shampoo ! »
Le sort jaillit comme un éclair et va frapper le Serpentard en pleine figure. Severus est déstabilisé, il tombe assis par terre dans une grande gerbe d'eau. Mais ses malheurs ne s'arrêtent pas là. Immédiatement, sous l'action conjuguée du sort de Sirius et de la pluie qui n'en finit pas, ses cheveux se mettent à mousser. Des bulles de savon éclatent tout autour de sa tête, se répandent sur le col de son manteau, glissent sur ses épaules. Severus reste bouche bée, assis dans l'eau durant quelques secondes puis il se relève précipitamment et tente de se débarrasser de toute cette mousse dont le volume continue d'augmenter.
Sirius et James se tordent de rire. Peter ricane et moi, j'ai du mal de garder mon sérieux. Je tente de sauver la face mais je me rends compte, trop tard, que moi aussi je ris de bon cœur.
La danse de Severus dure encore quelques minutes jusqu'à ce qu'il ait l'idée de retirer son manteau et de le poser sur sa tête. Il se met alors à courir en direction de Poudlard. James rit tellement que des larmes jaillissent de sous ses lunettes. Sirius, lui, se tient les côtes. Tout autour de nous, des groupes d'élèves de sixième et septième année, toutes maisons confondues, montrent Severus du doigt en riant.
Lucrèce, elle, n'a pas le moindre petit sourire.
Je cesse de rire. Elle m'envoie un regard si noir qu'il me fait frissonner.
« Je croyais que tes amis étaient chouettes, dit-elle. Mais en fait, ce ne sont que des crétins. »
A ce sujet, je crois que pas mal de monde serait d'accord avec elle. A commencer par les professeurs.
« Tu vaux mieux qu'eux, me dit-elle. Beaucoup mieux. »
Elle tourne les talons et commence à remonter vers l'école. Maintenant, je n'ai plus du tout envie de rire. J'ai froid à cause de la pluie.
« Ça suffit ! »
A mon cri, le silence retombe. James et Sirius se tournent vers moi. Peter, qui a assisté à ce que vient de me dire Lucrèce, ne rit plus depuis un petit moment lui non plus.
« Qu'est-ce qui se passe, Lunard ? me demande James. Tu n'as pas aimé la petite blague ?
_ Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, James. Même toi tu devrais le savoir. »
Il s'essuie les yeux de la paume de la main. Toute trace de sourire a disparu de son visage.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? »
Je suis incapable de lui répondre mais je crois qu'il devine ce qui me gêne.
« Elle te fera tourner la tête, dit-il soudainement très sérieux, jusqu'à ce que t'en ais la nausée. Elle t'en demandera toujours plus jusqu'à ce que tu finisses par capituler. Un conseil, Remus, reste toi-même et tu devrais t'en sortir. »
Je serre les poings dans mes poches. Mes ongles me rentrent dans la chair. Pourquoi est-ce que je n'ai pas le droit d'être un adolescent normal ? Pourquoi est-ce qu'une simple blague doit forcément réveiller en moi tout un tas d'émotions désagréables ? J'aimerais enfin ne plus avoir peur de ce qui peut ou peut ne pas arriver. J'aimerais enfin ne plus avoir peur de moi-même…
